mardi 29 mai 2007

À l’origine des débats actuels, il y a Aimé Césaire


Publié dans l'édition du mardi 13 décembre 2005 (page 9)

Pas plus, pas moins, mais pas pareils... L’égalité doit se construire dans la différence, c’est un des enseignements que l’on peut retirer de la lecture de “Nègre je suis, nègre je resterai”, le livre des entretiens d’Aimé Césaire avec Françoise Vergès, paru aux éditions Albin Michel. Dialogues entre La Réunion, la Martinique et le monde.

CULTURE ET IDENTITÉ


LES éditions Albin Michel ont publié le mois dernier, dans la collection itinéraires du savoir, “Nègre je suis, nègre je resterai” qui retrace les entretiens entre Aimé Césaire et Françoise Vergès. Le titre correspond à une devise que Césaire et Senghor ont forgée au début de leur amitié.

Les entretiens ont eu lieu en juillet 2004 et apportent au débat actuel sur l’histoire de la France outre-mer une perspective intéressante, comme l’écrit Françoise Vergès dans son introduction : "Relire Césaire à la lumière du présent donne aux débats d’aujourd’hui une histoire, une généalogie qui les fondent." Elle prône "une lecture situant une voix qui, dans toutes ses contradictions, témoigne de son siècle, celui de la fin des empires coloniaux et des questions qu’elle pose, l’égalité, l’interculturalité, l’écriture de l’histoire des anonymes, des disparus du monde non-européen."

Du poétique au politique


Aimé Césaire est un poète fondamental, reconnu dans le monde entier plus que n’importe où en France, et lors de ses entretiens, Françoise Vergès s’intéresse au parcours littéraire, politique et humain d’Aimé Césaire, son bonheur de quitter une société martiniquaise qui singeait l’Europe, son entrée à hypokhâgne et sa rencontre avec Senghor, leurs discussions, leurs questionnements, leurs lectures.

Et Césaire confie : "Nous nous sommes intéressés aux littératures indigènes, aux contes populaires. Notre doctrine, notre idée secrète, c’était : “Nègre je suis et Nègre je resterai.” Il y avait dans cette idée l’idée d’une spécificité africaine, d’une spécificité noire. Mais Senghor et moi nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. J’ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel."

Cette démarche les faisait sortir de la pensée Franco-française d’une seule civilisation avec un grand C, base de la pensée coloniale : "Les Français ont cru à l’universel et, pour eux, il n’y a qu’une seule civilisation : la leur" (...) "à présent, elle est obligée de se confronter à la différence culturelle. Mais c’est l’histoire qui l’y oblige." Un peu plus loin il affirme encore : "la mentalité coloniale existe. L’Europe s’est persuadée qu’elle apportait un bienfait aux Africains."

"Que sommes-nous dans ce monde blanc ?"


Aimé Césaire évoque souvent un malaise antillais, que nous aussi à La Réunion, nous pouvons ressentir : "Il y a un mal être antillais, qui se comprend très bien. Pensez au type enlevé en Afrique, transporté à fond de cale, enchaîné, battu, humilié : on lui crache à la face, et cela ne laisserait aucune trace ? Je suis persuadé que cela m’a influencé."

La seule solution que le poète trouve pour sortir de ce mal-être est de passer du monde martiniquais, au monde noir et plus loin à l’Homme. Aimé Césaire considère que cette histoire est irréparable, voilà pourquoi il n’adhère pas au concept de réparation, qui sous entendrait qu’on puisse être quitte d’un crime contre l’humanité.

Il prône plutôt un nouvel humanisme : "“Liberté, égalité, fraternité”, prônez toujours ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. Où est la fraternité ? Pourquoi ne l’a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n’a jamais compris le problème de l’identité. Si toi tu es un homme, avec des droits et tout le respect qu’on te doit, et bien moi aussi je suis un homme, moi aussi j’ai des droits. Respecte-moi, à ce moment-là nous sommes frères. Embrassons nous. Voici la fraternité."

Un nouvel humanisme où "Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme" et où "Il faut que nous apprenions que chaque peuple a une civilisation, une culture, une histoire. Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort."

Découvrir la postcolonialité

A l’issue de ces entretiens, trop riches pour que nous puissions ici en résumer la teneur et que nous vous invitions ardemment à lire, Françoise Vergès apporte des précisions sur le postcolonialisme, une école de recherche qui "explore les liens entre colonie et métropole", "refuse d’entériner l’idée d’une frontière étanche entre colonie et métropole, mais cherche plutôt à découvrir les échanges, les emprunts, les distorsions, les limites."

Cette école "pose la question de la place et du rôle de la colonie dans l’élaboration de l’identité nationale française, de la doctrine républicaine, et de l’image que la France se donne d’elle-même. La colonie en tant que telle, est constitutive de la nation française, elle n’en est pas un surcroît ou un ailleurs déraisonnable. Le colonial a trop longtemps été compris comme l’exception alors qu’en réalité il modèle le corps même de la république."

Eiffel

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