jeudi 31 mai 2007

« PAUVRES COMORES »

Jeudi 7 juin

18H30 REPRESENTATION

Accompagné de Sabah Boubaa, Stanley Tyebo, Nailat Oumar et Laure Malécot (metteur en scène), Ibrahim Barwane vous présente sa nouvelle version de « Pauvres Comores ».

Une pièce qui pose la problématique du sous-développement dans les pays du Sud, sous l’angle tragi-comique et en s’appuyant sur l’exemple de son propre pays.

Mercredi 6 juin

12h : Ouverture de l’exposition – hall de l’Université

Photos et écrits sur l’art des Comores, de Madagascar et de la Tanzanie

Exposants : Mamaye Idriss, Nailat Oumar

17h30 : Conférence-débat – salle C022

« Les formes d’expression écrites et orales constituent-elles une source de développement dans les pays du sud ? »

Intervenants : Mohamed Saleh (anthropologue), Claudia Barrera (philosophe) et Svetlana (photographe), Ahmed Tourqui (Sast)

20h : Clôture de la conférence – salle C022

Jeudi 7 juin

16h30 : Danses traditionnelles et chants des îles (l’association Arc-en-ciel) – Amphi X

17h30 : Poèmes, contes et chants malgaches – Amphi X

Intervenants : Michèle Vannier (écrivain), Ahmed Soudjay (conteur), Julie Meynard (conteuse).

18h30-19h45 : Représentation de « Pauvres Comores » suivie d’une collation ( le thé comorien ou « la causerie tropicale ») – Amphi X

Vendredi 8 juin

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17h30 : Clôture de l’exposition – Hall de l’Université

18h : Conférence entre écrivains, étudiants, chercheurs et maisons d’édition – salle C08

20h : Clôture de la conférence suivie d’une collation

mercredi 30 mai 2007

Césaire, historien des disparus

Une rencontre d’hommage fraternel se déroulait il y a quelques jours à l’initiative des associations Espaces Marx, Survie et Biens publics.

Nègre je suis, nègre je resterai, par Aimé Césaire et Françoise Vergès, Éditions Albin Michel, décembre 2005, 152 pages, 14 euros.

En ces temps quelque peu empuantis par les envolées pseudo-lyriques des partisans de la loi sur les « bienfaits » de la colonisation française, cette publication d’entretiens d’Aimé Césaire avec l’historienne Françoise Vergès s’apparente à une bouffée d’oxygène. Soulignant qu’Aimé Césaire fut, en 1955, l’auteur du Discours sur le colonialisme, Françoise Vergès invite à « une lecture ni nostalgique ni idolâtre de son oeuvre, mais une lecture restituant une voix qui, dans toutes ses contradictions, témoigne de son siècle, celui de la fin des empires coloniaux et des questions qu’elle pose, l’égalité, l’interculturalité, l’écriture de l’histoire des anonymes, des disparus du monde non européen ». Dès sa première oeuvre, sans doute la plus célèbre, Cahier d’un retour au pays natal, l’écrivain avait ainsi défini son ambition littéraire : être « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ».

Entre le poète martiniquais et l’universitaire réunionnaise, le thème de l’esclavage est tout naturellement récurrent (comme les Antilles, la Réunion est née de la traite négrière, prolongée, après l’abolition de l’esclavage, par « l’engagisme », en clair le recrutement d’une main-d’oeuvre elle aussi taillable et corvéable à volonté, mais cette fois originaire du sud de l’Inde, du sud-est asiatique ou de la Chine). Avec ce constat : célébrée à grands sons de trompe, la commémoration de l’abolition s’est faite dans de telles conditions qu’elle en arrive parfois à occulter la réalité même de l’esclavage comme système économique, social et culturel. En caricaturant quelque peu, on pourrait dire que l’abolition devient la preuve des « bienfaits » du colonialisme, au point que rappeler que l’esclavage constitua sa première phase historique (la plus longue en durée), sa motivation originelle, prendrait coloration mesquine. Et ne parlons pas du fait qu’en 1848, ce sont les maîtres qui reçoivent une compensation pour leur « perte » ; les affranchis, eux, demeurent des colonisés, auxquels on demandera désormais de manifester leur reconnaissance envers une métropole revêtue soudainement des apparences de l’émancipation.

Bref, lorsque la torture s’interrompt, le bourreau attend de sa victime qu’elle dise merci et lui demeure dévouée... Françoise Vergès : « La colonie en tant que telle est constitutive de la nation française, elle n’en est pas un surcroît ou son ailleurs déraisonnable. Le colonial a trop longtemps été compris comme l’exception alors qu’en réalité il modèle le corps même de la République... »

Jean Chatain

[www.humanite.presse.fr]

Aimé Césaire et ma génération


Marchands d'esclaves : De la traite à l'abolition
De Julia Ferloni, Aimé Césaire, Jean Loiseau
Editeur : Editions de Conti
Parution le : 2005-01-01

J'appartiens à cette génération d'Africains qui a connu le travail forcé sur les routes, le recrutement des tirailleurs dans les villages, pour l'armée coloniale. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la même génération s'est retrouvée à l'école primaire où on lui demandait de chanter à la gloire de la France : «Maréchal nous voilà !» Il fallait, à cause du choix politique français de l'époque, éviter de prononcer le nom du général De Gaulle. On exigeait de dénoncer les parents qui avaient commis l'imprudence de se rendre en Gambie, colonie anglaise considérée comme une alliée des ennemis.
Un peu plus tard, les mêmes écoliers africains reçurent l'ordre de déchirer toutes les photos du Maréchal Pétain, ancien chef de l'Etat devenu un traître aux yeux du nouveau régime français. Sa devise "Travail - Famille - Patrie" fut interdite et remplacée par celle du pouvoir qui venait de s'installer : "Un seul combat pour une seule patrie". "La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre". Ainsi donc nous appartenions à une jeunesse mal assise, ballottée au gré des humeurs de la France que nous appelions la Métropole pour l'opposer aux colonies.

La situation de rabaissement de l'homme était un sort commun qui ne se limitait pas aux villages de la brousse. Je me souviendrai toujours de ces matins de décembre, lorsque, transis de froid, nous attendions l'ouverture du portail de notre école à la rue de Thiong. Nos yeux d'enfants restaient fixés sur la longue file des prisonniers enchaînés, escortés par des gardes. Elle passait devant nous, pour se rendre au tribunal. Elle traversait tous ces quartiers populeux de Rebeuss, avant d'arriver au bâtiment abritant le ministère actuel des Affaires étrangères. C'était alors le Palais de justice. Notre génération a vécu la dure grève des cheminots à travers les soucis de parents d'alliés, ou de simples voisins ou connaissances. Sembène, le romancier bien connu, a fixé l'événement dans les Bouts de Bois de Dieu. Nous avons été témoins de la résistance, de la bravoure, de l'esprit de sacrifice des femmes de cheminots.

Petit à petit, abordant les études supérieures et secondaires, ma génération a pris conscience de la situation faite à l'Afrique. Certains évènements majeurs allaient s'incruster dans l'esprit des gens et aider à façonner les comportements. On apprit que deux poèmes de Fodéba Keïta étaient interdits par les autorités coloniales, sous peine d'arrestation. Il s'agissait de Minuit et Aube Africaine que l'écrivain guinéen avait fait graver sur un disque. Les militants politiques prenaient le risque de les écouter dans le secret de salons bien fermés. J'appartiens à la génération du Rassemblement démocratique africain dont la création a impulsé le mouvement de libération dans les colonies françaises. Nous avons eu le privilège d'assister aux meetings des syndicalistes les plus radicaux de la Cgt à la place de Mbott, au champ de courses. Nous avons eu la chance de voir défiler chez Joseph Corréa, un grand militant du Rda, à la rue Escarfait, tous les leaders de la lutte anticoloniale. L'on nous montrait les Gabriel d'Arboussier, Djibo Bakary, James Benoît, Abdoulaye Guèye Cabri, As Koum, Doudou Guèye, Thierno Bâ, Amadou Ndéné Ndaw, Doudou Soumaré, Houphouët, Ouezzin, Mamadou Konaté. Nous ne pouvions retenir tous les noms. Mais malgré notre jeune âge, nous avions compris que l'Afrique occidentale, équatoriale et même les Antilles se retrouvaient dans les réunions ou les rencontres tenues chez Joseph Corréa.

Le centre Daniel Brothier venait d'ouvrir ses portes et donnait l'occasion aux Africains, lors de conférences et de débats, de dire tout haut ce que tout le monde murmurait. Une génération à la croisée des chemins et des destins. Période de bouillonnement intellectuel et politique. Multitude de journaux. Combat anticolonial. Participation de syndicalistes et agitateurs communistes français.

C'est à ce moment précis d'une jeunesse qui se cherche, hésitant entre le flou et l'excès que j'ai rencontré l'œuvre d'Aimé Césaire. Ce fut d'abord à travers la lecture de l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Léopold S. Senghor en 1948. Il faut tout de suite avouer que je n'avais pas saisi le sens des mots, encore moins l'importance du message. Plus tard, je donnerai raison à Senghor lorsqu'il affirme que, dans le domaine de l'Art, il s'agit moins de comprendre que de saisir, d'embrasser, de frémir, de se laisser séduire !

D'emblée, les extraits du Cahier d'un retour au pays natal entrèrent dans ma complicité. La nudité de l'Afrique, le manque de civilisation et de culture, dont le colonialisme nous accusait, devenait sous la plume d'Aimé Césaire une espèce de revendication, de fierté. Depuis lors, j'ai presque lu toute l'œuvre du poète antillais.

Insister sur cette sorte de survol des événements politico-syndicaux qui ont marqué notre adolescence, c'est également souligner l'importance du rôle joué par l'œuvre de Césaire dans la formation des gens de ma génération. Ce fut au Centre Daniel Brothier, lors des conférences organisées à l'époque, que nous avons vibré en entendant la poésie de Césaire.

Un certain Traoré dont nous n'avons même pas retenu le prénom, était très célèbre en milieu étudiant et élève, avec sa femme Française communiste et professeur d'anglais. Il avait l'art de perturber les conférences. Pas pour dire n'importe quoi, encore moins jouer au savant. Mais en pleine période coloniale, quand Traoré intervenait, ses phrases suscitaient l'adhésion des colonisés et la réprobation des colons. Il constituait un véritable cauchemar pour certains conférenciers africains qui n'osaient pas s'attaquer à la politique coloniale de la France. Arborant son nœud papillon tout rouge, Traoré concluait ses interventions par des vers tirés du Cahier d'un retour au pays natal. Un véritable récital. Pour les jeunes élèves et étudiants que nous étions, des colonisés aspirant à la liberté, dans cette ambiance de meetings politiques, de grèves et d'arrestations qui sévissait en Afrique, avec l'écho des fusillades de Dimbokoro, de Seguela, la marche des femmes à Grand Bassam, les vers de Césaire dits par Traoré provoquaient un effet indescriptible. Il y avait une nette différence entre lire les poèmes dans l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache et avoir la chance d'entendre les phrases de Césaire tomber de la bouche de Traoré. Cela d'autant plus qu'il commençait toujours par une attaque contre le colonialisme ou une dénonciation de l'attitude du gouverneur général de l'Afrique occidentale française.

La thèse de Liliane Kesteloot en 1961 constitue une étape importante dans notre connaissance de l'œuvre de Césaire. L'étude qu'elle consacre au poète antillais dans la collection "Poètes d'Aujourd'hui chez Seshers", demeure la pierre angulaire dans la compréhenssion des écrits de Césaire.

En peu de mots, ce que toute une génération ruminait, faisait surface. Le commerce triangulaire du temps de l'esclavage, les exactions coloniales, les guerres de 1914-18, 1939-45, les humiliations, l' ypocrisie, le racisme déguisé, l'ingratitude, le dénigrement érigé en système de gouvernement. Pour les intellectuels africains, Césaire reste le porte-parole de tous les opprimés à cause de la justesse de sa parole, le Discours sur le colonialisme n'est pas seulement un cri du cœur. Il ne se limite pas au symbole de la révolte et du dégoût devant la bêtise et l'injustice. C'est surtout une étude méthodique des rouages de la colonisation. Lettre à Maurice Thorez a eu un écho extraordinaire en milieu étudiant après les événements de Budapest. Il faut dire qu'à l'époque, le marxisme était la seule référence. Sans avoir assimilé la philosophie de Marx, la plupart des intellectuels des années 50-60 ont avoué leur dû à l'auteur du Capital. Pour certains, l'Union soviétique qui symbolisait la perfection, ne pouvait faire d'erreur. Alors quel déchirement. Ainsi Césaire, poète antillais vénéré pour son attitude anticoloniale, mais aussi pour son militantisme dans les rangs du Parti communiste français. Le parti des ouvriers et des opprimés qui s'est opposé aux guerres coloniales menées par la France en Indochine, au Maroc, en Tunisie à Madagascar, en Algérie. Le parti des insoumis, ces soldats qui refusèrent de participer à ces guerres. Le parti de la Résistance qui compte le plus grand nombre de fusillés par la Gestapo et les Ss Allemands. Comment Aimé Césaire pouvait-il envoyer sa lettre de démission à Maurice Thorez, le secrétaire général de ce parti ? Les étudiants africains les plus radicaux ne comprirent pas.

Plus tard, l'histoire donnera raison à Aimé Césaire. Il a compris assez tôt qu'on ne peut pas réaliser le rêve de l'humanité en écrasant la justice. Son ouvrage politique est aussi une leçon pour ma génération. Sans trahir sa pensée ni son style, il a choisi de dire son désaccord pour être en paix avec sa conscience pour mieux se sentir libre de contribuer son combat de toujours. Aider ses semblables à garder confiance en eux pour se rendre maîtres de leur destin. Il n'est pas exagéré de dire que l'Afrique reste le centre de gravité de ce poète antillais. Une Afrique perçue comme un continent qui mériterait d'avoir un sort différent de celui qui le ronge présentement. Et cela, c'est le théâtre de Césaire qui va le montrer. L'écrivain choisit le chemin de l'art dramatique pour mieux atteindre son peuple et traduire ses aspirations. C'est la première fois qu'on a réussi l'explication du vocabulaire des images et des symboles de l'univers césarien. Naturellement, cela ouvrira la voie aux travaux de Zadi Zaourou et à beaucoup d'autres publiés en français et en anglais. L'œuvre de Césaire va accompagner la maturation de la prise de conscience politique de toute une génération. Bien qu'il ait fait de l'esclavage, de l'asservissement, de l'exploitation, de la colonisation le sujet majeur de ses préoccupations aussi bien dans le Cahier d'un retour au pays natal que dans ce qui suivra, Aimé Césaire n'en demeure pas moins un humaniste. Il s'est toujours refusé à s'identifier à une race pour condamner tous ceux qui ne lui ressemblaient pas. Pour lui, la défense des Africains, des Nègres, la revendication pour leur dignité, tout ceci n'est qu'une étape sur le chemin de l'être humain. Ce qui intéresse Césaire, c'est de réconcilier l'homme avec lui-même. Qu'il perde un peu ce qu'il y a de bestial, de dictatorial en lui. Qu'il découvre que celui d'en face n'est forcément pas un ennemi.

Cependant, Césaire ne se fait pas d'illusion. Il n'est pas celui qui tend l'autre joue. Il ne suffit pas de pardonner à l'autre pour qu'il change, accepte notre point de vue et travaille à reconstruire un monde de compréhension réciproque. La violence révolutionnaire est parfois inévitable. Et les chiens se taisaient a fourni des extraits pour les récitals organisés par les étudiants africains lors des Nuits d'Afrique sous l'égide de la Feanf (Fédération des étudiants d'Afrique noire en France), Ie personnage du rebelle restait fascinant pour ces jeunes.

A côté de son essai, Toussaint l'Ouverture, consacré au grand Nègre d'Haïti, Césaire a contribué à «réveiller» ma génération par deux publications : Discours sur le colonialisme et Lettre à Maurice Thorez. Je connais des gens de ma génération capables de réciter des passages entiers tirés du Discours sur le colonialisme. A part Le sang de Bangdoeng, publié par un groupe d'étudiants africains, sous l'égide de la Feanf, publication interdite à l'époque par les autorités françaises, le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire constitue la Parole la plus importante dans le combat pour l'indépendance. Il n'y a que Nations Nèqres et Culture de Cheikh Anta Diop et peut-être les Damnés de la terre de Fanon qui ont eu autant d'écho en milieu intellectuel.

Dans un style dense, élégant et percutant, Césaire venait de dire son fait au colonialisme. Les thèmes abordés soulignent l'importance que l'auteur accorde à la libération de l'homme noir. Dans le Roi Christophe, il peint une figure de légende, de grandeur, d'honneur. Cependant, il ne s'agit pas d'encenser ce personnage de héros du peuple haïtien. Césaire veut surtout insister sur ses limites, sa mégalomanie, son népotisme, son goût exagéré du pouvoir. La pièce de Césaire prend prétexte de l'échec de Christophe de ses trébuchements, ses manquements pour lancer un "cri d'alarme" en direction des régimes africains modernes. Après l'indépendance, l'enthousiasme populaire a porté au pouvoir des gens auréolés d'un passé de résistants anticolonialistes. Hélas, ils se sont retrouvés avec toutes les tares de Christophe. Césaire voudrait peut être que son œuvre serve de balise, une sorte de phare pour dire "attention" aux dirigeants africains.

La mort de Patrice Lumumba, cet espoir assassiné au Congo, donne l'occasion à Césaire de redire son amour pour le continent et sa tristesse devant tant de gâchis. Jusqu'à quand la trahison interne venant de nos propres frères, alliés aux ennemis de l'Afrique, continuera t-elle à se nourrir de nos cadavres ?, semble se demander le poète antillais. La Tempête inspirée du théâtre de Shakespeare, traitant des relations entre le maître et l'esclave, ou, le colonisateur et le colonisé, ne vise pas autre chose.

Comme on le voit, dans toutes ses œuvres, quel qu'en soit le genre, Aimé Césaire reste égal à lui-même. Un écrivain qui sait que la notion de l'art pour l'art est inconnu dans sa culture.

Pourtant, Aimé Césaire demeure le plus grand poète de langue française vivant. Ceci est également un exemple pour ma génération. Aimé Césaire nous montre que son écriture engagée ne saurait se réduire en une affiche alignant les maux du peuple noir, ni une litanie de récriminations contre le Blanc. Il s'agit avant tout d'une œuvre de beauté, une maîtrise du vocabulaire où les mots sont tissés comme les fils d'un pagne Manjak. L'autre leçon essentielle que ma génération retient de Césaire, c'est que la haine ne bâtit rien de durable et qu'il est indigne d'un être humain de haïr son prochain. Libérer le Noir, libérer le colonisé, c'est en même temps libérer le Blanc et tous les frères. Car tant qu'il y a sur terre un être humain écrasé, à cause de ses opinions, de ses croyances, de sa race, aucun homme n'est libre, telle se résume la pensée de Césaire qui comme il le dit dans un poème :

Hors du ceste

il tend la main à toutes les

Mains fraternelles du monde

Blanches

Brunes

Jaunes

A toutes les mains blessées du monde.

Aimé Césaire, ce grand tambourinaire, dont le rythme et les images ont, comme une coulée de lave, façonné nos consciences. Prince des troubadours du siècle, initié au secret de la magie du mot qui bouleverse, soulève et pousse vers le combat contre l'injustice et l'opprobre.

Cheikh Aliou NDAO Dakar, Décembre 2005


[www.walf.sn]

Aimé Césaire, fidèle à lui-même

Alors que plusieurs controverses surgissent sur le passé colonial de la France et sur l’esclavage, Françoise Vergès est allée à la rencontre d’Aimé Césaire en juillet 2004 à Fort-de-France, en Martinique. Dans ces entretiens, le chantre de la négritude se remémore ses souvenirs et ses combats.

Tout commence par le refus de l’assimilation. Au début des années 1930, le jeune Césaire refuse de jouer le jeu du milieu petit-bourgeois martiniquais, dont l’art poétique se résume à quelques alexandrins surannés. C’est donc sans regret qu’il part étudier à Paris, ville synonyme, pour lui, de liberté. A Louis-le-Grand, il rencontre Léopold Sédar Senghor, qui fait de lui son “bizuth”. Dans les salons des sœurs Nardal, il découvre les poètes noirs américains, les premiers à affirmer leur identité à travers la “Négro-renaissance”. Au sein de la revue L’Etudiant noir, créée en 1934, Césaire, Senghor et le poète guyanais Léon Damas popularisent le concept de “négritude”. “Rendons à Césaire ce qui appartient à Césaire”, aimait à dire Senghor, quand on lui prêtait à tort la paternité du mot : c’est sous la plume du poète martiniquais que le terme “négritude” apparaît pour la première fois en 1939, dans son Cahier d’un retour au pays natal. Le poème est publié à un tirage confidentiel, avant d’être redécouvert et célébré par André Breton lors d’un voyage aux Antilles en 1941.

Contre l’asservissement, la fraternité

A 92 ans, Aimé Césaire ne se départit pas de sa modestie et s’étonne encore de l’intérêt suscité par ses écrits passés. La clairvoyance de ses propos reste intacte. Analysant le mal-être antillais et la trace inexorablement laissée par l’esclavage, il dénonce l’universalisme à la française, l’asservissement tout comme l’assimilation qui nie la spécificité de l’autre. Il reste méfiant face à l’idée de réparation (“pour moi, c’est irréparable”), mais il exige le soutien de l’Occident “pour aider les pays à se développer, à renaître”. Tout en affirmant son identité noire, Césaire a toujours cherché à s’ouvrir au monde. Prônant un nouvel humanisme, il défend la fraternité et le dialogue entre les civilisations. A Fort-de-France, il garde cette dimension altruiste : il s’enquiert de la vie de tous et accueille quiconque désire lui parler. A une exception près, et de taille. Malgré sa timidité, Césaire a toujours refusé d’être instrumentalisé, que ce soit par le Parti communiste hier ou par le ministre de l’Intérieur aujourd’hui. Resté fidèle à lui-même et à ses convictions, il a préféré refuser cette entrevue-là et, surtout, une poignée de main dont la portée l’aurait dépassé. Un exemple à méditer dans ce tout-monde médiatique.

Aimé Césaire
Nègre je suis, nègre je resterai : entretiens avec Françoise Vergès
Albin Michel, 14 euros.


Sandrine Marziani
[www.stopinfos.com]

mardi 29 mai 2007

Aimé Césaire : père de la « Négritude »


"QUE de sang dans ma mémoire!
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Elles sont couvertes de têtes de morts.
Elles ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang .
Mamémoire a sa ceinture de cadavres!
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles, pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce

Aimé césaire "cahier d'un retour au pays natal

Aimé Césaire : père de la « Négritude »


L’effort…

Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres,
Madame, S’il y une chose qui, autant que les propos
Des esclavagistes m’irrite,
C’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que les hommes
Sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs.
C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame.
Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris.
Mais du commun lot,
Il en est qui ont plus de devoirs que d’autres.
Là est l’inégalité.
Une inégalité de sommations, comprenez-vous ?
A qui fera-t-on croire que tous les hommes,
Je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération,
Ont connu la déportation, la traite, l’esclavage,
La vaste insulte ; que tous, ils ont reçu, plaqué sur le corps, au visage …
Nous seuls, Madame, vous m’entendez,
Nous seuls les nègres ! Alors au fond de la fosse !
C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse.
C’est là que nous crions ;
De là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil.
Et si nous voulons remonter voyez comme s’imposent à nous,
Le pied qui s’arc-boute, le muscle qui se tend,
Les dents qui se serrent, la tête, oh !la tête large et froide !
Et voilà pourquoi
Il faut en demander plus aux nègres plus qu’au autres :
Plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme,
Un pas, un autre pas,
Encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs,
Et malheur à celui dont le pied flanche !

Aimé CESAIRE (poète et écrivain martiniquais)

Langage senghorien


La chronique de Cynthia Fleury

L’année 2006 sera celle de la célébration du centenaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor, et peut-être l’occasion pour nous d’interroger encore davantage non seulement le passé de colonisation et de décolonisation de la France, mais aussi son avenir et celui de la communauté francophone. Car s’il est un homme, poète et politique de surcroît, qui a tenté de donner ses lettres de noblesse à la francophonie, et plus précisément à l’idée qu’il se faisait d’une « civilisation de l’Universel », c’est bien Léopold Sédar Senghor. Dans son dernier ouvrage Jean-Michel Djian (1) revient sur la leçon d’humanité et de démocratie laissée par ce « grand d’Afrique » qui prêchait la fabrication d’un héritage commun - fait de Lumières et d’espérances futures - pour et par les pays francophones. Une manière de célébrer le progrès encore et toujours, à travers la promotion des valeurs de la diversité et de l’interdépendance solidaire.

C’est en 1970, à Niamey, que la raison rejoint enfin l’intuition : Léopold Sédar Senghor « gagne » et « instaure » la francophonie. Désormais, 21 pays (2) décident de partager les « valeurs d’une même langue » et de défendre diplomatiquement les principes d’une démocratisation toujours plus vigoureuse et vigilante. Le visionnaire Senghor s’est rendu digne de celui qui l’inspire, Henri Bergson ; de ce philosophe qui a su « s’affranchir de la raison discursive dominante » pour écrire son Essai sur les données immédiates de la conscience. Et c’est vrai qu’il en faut, « de la foi, de la force et de l’amour pour incarner à ce point les vicissitudes de l’Histoire et, d’une niche présidentielle flanquée au finistère de l’Afrique, dire tout haut à son peuple que parler le wolof, la langue vernaculaire majoritaire du pays, c’est bien, mais insuffisant ». La poésie sera donc « son arme », la culture, « son champ de bataille » et la francophonie sa stratégie géopolitique.

Avec sa goutte de sang portugais (« J’ai probablement une goutte de sang portugais, car je suis du groupe sanguin A. C’est fréquent en Europe, mais rare en Afrique noire »), Senghor porte bien son (second) prénom, Sédar. « En fait, [...] il s’agit d’un sobriquet qui veut dire : “qui n’a pas honte” ». Et Jean-Michel Djian, le biographe, d’ajouter : « Ses origines, il les cultive à la manière de ces aristocrates distingués qui, lignage après lignage, découvrent, à mi-vie, l’immensité de leur patrimoine génétique et culturel. » En effet, Senghor nous invite à ouvrir notre « paradigme ancestral et familial ».

La francophonie - pardon la « francité » - c’est donc cela : la création d’un imaginaire de la rencontre et du dialogue, de la coalescence et non du choc, des héritiers et non des désaffiliés. Qu’importe la France, vive le monde !

Alors bien sûr, pour certains, c’est bien gentil cette utopie mais cela manque de sens pratique. Ou alors « c’est trop compliqué ». Pourtant c’est bien là que se font les destins et que se joue le goût du concret. Ah, ils sont nombreux les « demi-cultivés », ceux qui s’enorgueillissent de leur intelligence alors même qu’ils pourfendent la complexité d’une pensée qui n’est pas la leur. « J’ai longtemps parlé, déclare Senghor, dans la solitude des palabres et beaucoup combattu dans la solitude de la mort. Contre ma vocation. Telle fut l’épreuve, et le purgatoire du poète. » Bien que « symbiose des énergies dormantes », la francophonie - entendez : le rêve porté par une diversité d’individus qui partagent délibérément la même langue, donc les mêmes valeurs - n’est pas de tout repos.

On ne reviendra pas - si, on reviendra - sur la tribune d’Erik Orsenna, collègue académicien, pris entre la peine et la honte et pleurant sur « l’absence » française lors des obsèques de ce « gourmand des règles sous le désordre du monde ». Lui qui sait si bien rire a perdu son sourire qu’on croyait indissociable de son style. « On a envoyé à Dakar, écrit le sémillant grammairien, un Raymond, de Belfort, et un Charles, des Côtes-d’Armor. Leur valeur ni leur personne ne sont en cause, mais leur statut. Pas de président de la République française. Ni de premier ministre. La terre sur Léopold Sédar Senghor s’est refermée sans eux. » Gageons que l’année 2006 ne fera pas de même.

(1) Jean-Michel Djian, Léopold Sédar Senghor. Genèse d’un imaginaire francophone. Éditions Gallimard, 2005. (2) L’Organisation internationale de la Francophonie compte, depuis son 10e sommet à Ouagadougou 49 États et gouvernements membres, 4 associés et 10 observateurs.

La poésie sera donc « son arme », la culture, « son champ de bataille » et la francophonie sa stratégie géopolitique.

[www.humanite.presse.fr]

Aimé Césaire : Noël - Cahier d'un retour au pays natal


Noël n'était pas comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux de bois, à lancer des feux d'artifice au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d'inquiétudes,
de peur que ça ne suffise pas,
de peur que ça ne manque pas,
de peur qu'on ne s'embête.
Puis le soir une petite église pas


intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à l'incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers : ALLELULIA KYRIE ELEISON… ELEISON…ELEISON -CHRISTIE

ELEISON… LEISON…LEISON"

Aimé Césaire - Extrait de " Cahier d'un retour au pays natal "

Aimé Césaire : Les armes miraculeuses

Les armes miraculeuses (extraits)
Aimé Césaire


Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front
il y avait du sang et cet arbre qui s'apellait le flamboyant et
qui ne merite jamais mieux ce nom la que les veilles de
cyclone et de villes mises a sac le nouveau sang la raison
rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient
mourir de soif et seul quand mourir avait le gout du pain
et la terre et la mer un gout d'ancetre et cet oiseau qui
me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements
a chaque detour de ma langue


la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s'appelle la nuit
et la beaute anarchiste de tes bras mis en croix
et la beaute eucharistique qui flambe de ton sexe
au nom duquel je saluais le barrage de mes
levre violentes

Il y avait la beaute des minutes qui sont les bijoux au rabais
du bazar de la cruaute le soleil des minutes et leur joli
museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-
rouge des minutes qui sont les murenes en marche vers
les viviers et les saisons et les fragilites immenses de la
mer qui est un oiseau fou cloue feu sur la porte des
terres cocheres il y avait jusqu'a la peur telles que le recit
de juillet des crapauds de l'espoir et du desespoir elagues
d'astres au desuus des eaux la ou la fusion des jours qu'as-
sure le borax fait raison des veilleuses gestantes les forni-
cations de l'herbe a ne pas contempler sans precaution
les copulations de l'eau refletes par le miroir des mages les
betes marines a prendre dans le creux du plaisir les assauts
de vocables tous sabord fumants pour feter la naissance
de l'heritier male en instance parallele avec l'apparition des
prairies siderales au flanc de la bourse aux volcans d'agaves
d'epaves de silence le grand parc muet avec l'agrandisse-
ment silurien de jeux muets aux detresses impardonnables
de la chair de bataille selon le dosage toujours a refaire
des germes a detruire

Aimé Césaire. Un militant pour la dignité de l'homme noir.


Vous qui avez tant contribué, depuis un demi-siècle, par vos livres et vos poèmes, à réveiller ceux qui subissent le racisme, croyez-vous, à l'heure de la conférence de Durban, que ce mal soit toujours aussi puissant?

Je ne sais pas s'il est toujours aussi puissant mais, en tout cas, il n'est pas mort. Il a évolué, il prend de nouvelles formes. Bien entendu, il n'y a plus la traite des nègres, mais ce n'est pas pour autant que leur sort soit devenu aujourd'hui normal, humainement digne. Le racisme est encore une réalité même s'il varie selon les pays.

A Durban, un certain nombre d'ONG n'ont pas hésité à accuser l'Etat d'Israël de racisme antipalestinien...

Ce n'est évidemment pas par racisme que l'Etat d'Israël agit comme il agit contre les Palestiniens. Ce n'est pas parce qu'ils sont arabes! C'est un Etat qui se sent menacé et donc se bat par tous les moyens. Bien sûr, il y a des dérives, mais ce n'est pas parce que les Palestiniens sont de telle race ou de telle couleur. Le mobile, ce n'est pas le racisme, ce serait plutôt le nationalisme.

Etes-vous favorable à des réparations pour les peuples victimes du racisme?

Il est déjà très important que l'Europe en soit venue à admettre la réalité de la traite des nègres, ce trafic d'êtres humains qui constitue un crime. Mais je ne suis pas tellement pour la repentance ou les réparations. Il y a même, à mon avis, un danger à cette idée de réparations. Je ne voudrais pas qu'un beau jour l'Europe dise: «Eh bien, voilà le billet ou le chèque, et on n'en parle plus!» Il n'y a pas de réparation possible pour quelque chose d'irréparable et qui n'est pas quantifiable. Reste que les Etats responsables de la traite des nègres doivent prendre conscience qu'il est de leur devoir d'aider les pays qu'ils ont ainsi contribué à plonger dans la misère. De là à vouloir tarifer ce crime contre l'humanité...

L'Afrique garde-t-elle encore des séquelles de ce trafic d'esclaves des siècles précédents?

C'est évident. On a vidé un continent en déportant ses populations, ses forces vives. On l'a donc affaibli durablement. A l'heure actuelle, la plupart des habitants des Antilles sont les descendants de ceux qui ont subi la traite des nègres. Des peuples nouveaux sont nés mais, malgré tous les efforts qu'on a faits pour oublier, tout cela reste gravé au fin fond de notre mémoire. On ne peut pas oublier et il ne faut pas oublier. La réalité la plus profonde de l'homme, elle est là. Je sais que j'ai été déporté, je sais que j'ai été séparé de moi-même, je sais que j'ai été humilié.

La xénophobie est-elle une nouvelle forme de racisme?

Non, il faut être précis dans le vocabulaire, la xénophobie, c'est le mépris, voire la peur de l'autre. Ce peut être fondé sur la couleur de peau, mais pas forcément sur elle. C'est le refus de l'autre. Il faut habituer l'homme au respect de l'autre.

Avez-vous rencontré aussi un racisme anti-Blanc?

Moi, je ne suis pas raciste anti-Blanc. Il y a des Blancs que je déteste mais ce n'est pas du tout parce qu'ils sont blancs! Je suis un homme de cultures avec un «s». Je crois et respecte les cultures européenne, grecque, romaine. Je ne les renie pas du tout, c'est très enrichissant. Il y a aussi une culture africaine. Il y a une culture chinoise, indienne. Je respecte profondément tout ce que l'homme a fait pour rendre la vie vivable et la mort affrontable. Tous les hommes, tous les continents ont essayé d'agir en ce sens et cet effort extraordinaire de tous ces groupes humains mérite d'être étudié, car l'on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de ressemblances. Et c'est cela qui fait l'humanité.

La créolité et l'africanité, est-ce la même chose?

La créolité, c'est le fait d'être né ici. Il y a des Noirs ou des Blancs créoles. C'est une société plurielle. Mais si je dois faire un reproche à certains créoles, il s'adresse à ceux qui s'affirment créoles pour mieux prendre leurs distances avec le continent africain, le continent originel.

Il y a un ressentiment des Antillais à l'égard de l'Afrique?
Oui, un sentiment inconscient. Je me souviens d'avoir rencontré, pas très loin de la rue d'Ulm, à l'époque à j'étais à l'Ecole normale supérieure, un grand gaillard parfaitement noir, très diplômé et dont je tairai le nom. Cet Antillais s'est approché de moi et m'a dit: «Césaire, j'aime beaucoup ce que tu fais, mais pourquoi cette hantise de l'Afrique?» Il a alors essayé de me convaincre que l'Afrique, c'était précisément celle qu'il nous fallait oublier. Cela m'a profondément choqué. L'Afrique est une terre de souffrance, d'humiliation. Je préfère la voir comme une terre de dignité, une terre d'espérance. Un des maux dont nous avons souffert du fait de la colonisation, c'est l'aliénation. C'est-à-dire l'oubli de soi-même, de ses racines.

b>Etes-vous inquiet pour l'Afrique?

Je suis inquiet car c'est une chose très importante d'avoir chassé le colonialisme, mais il y a d'autres combats à mener, notamment contre les rivalités, la guerre des ethnies. Il faut que les Africains, les descendants d'Africains, nous luttions contre nous-mêmes pour surmonter ces clivages existants et hérités du passé. Il faut aussi lutter contre l'afropessimisme.

«Que les Antillais soient des hommes responsables de leur destin»

Vous êtes inquiet pour l'avenir du continent africain. Le seriez-vous aussi pour celui des Antilles?

C'est une terre menacée et fragile, mais il faut être confiant. Il y a encore beaucoup de progrès à faire, car tous les hommes ont droit au développement de la culture, à la dignité. Le régime colonial était fondé sur l'irresponsabilité: d'un côté, les maîtres, qui étaient là pour diriger, de l'autre, les subordonnés, qui devaient obéir. C'était intolérable. Ce qu'il faut, c'est qu'aujourd'hui les Antillais soient des hommes responsables de leur destin. On ne va pas passer notre temps à gémir, à quémander. Nous ne voulons pas être, selon la fameuse formule, «des mendiants exigeants et ingrats», ni «les danseuses de la République». Il faut prendre notre destin en main tout en acceptant de faire partie d'un grand ensemble français. Il s'agit de parler franchement à nos amis qui sont des partenaires, il faut travailler tous ensemble pour faire de l'homme antillais un homme responsable, un homme à part entière. Pendant des siècles, nous les Martiniquais avons lutté pour la liberté alors que nous étions des esclaves. En 1848, ce fut le résultat de la lutte incessante et des révoltes des nègres, même si les abolitionnistes européens nous ont aidés à conquérir notre liberté.

Après la liberté, nous avons eu un autre objectif: l'égalité. Quand la Martinique, après la Seconde Guerre mondiale, a voulu devenir un département français, c'est moi qui ai été le rapporteur de la loi. En 1945, quand on m'a pressenti pour cette mission, j'ai hésité, car j'ai pensé à nos ancêtres, à notre identité et à ce qu'il en resterait si nous devenions des Français à part entière. Mais je me suis rendu compte que c'étaient les gens du peuple qui tenaient le plus à ce que la Martinique devienne un département français. Il faut toujours faire attention à ce qu'il y a derrière les mots. Ainsi, pour eux, cela signifiait en réalité devenir les égaux des Français de France, avec les mêmes droits sociaux, les mêmes salaires. J'ai donc voulu qu'il y ait une formule nous permettant de garder notre identité, de rester nous-mêmes tout en étant solidaires des autres.

Comment vivez-vous aujourd'hui ce qui se passe en Corse, cette autre île qui est aussi un département français?

Il y a des traditions propres à la Corse. Je constate les difficultés des hommes politiques français face au problème corse. Il faut que la France fasse preuve à la fois de sagesse et de générosité pour essayer de trouver un statut raisonnable. C'est vrai aussi en Martinique, il y a un problème d'identité, mais une solution fondée sur la violence ne peut pas être une bonne solution, ça je ne le crois pas.

Qu'est-ce que cela signifie pour la Martinique: «Régler son problème d'identité»? Cela veut-il dire être autonome, indépendant?

Pour moi, c'est être autonome, au sens politique du terme. La France a toujours été en retard dans ce domaine-là. Il y a certes des progrès, mais il y a le poids de l'Histoire: «La République est une et indivisible...» Ça avait sa grandeur car, au XVIIIe siècle, on croyait à l'universalité. Souvenez-vous de Saint-Just, conventionnel admirable, arrivant en Alsace et de son étonnement en découvrant l'influence germanique et la langue alsacienne: «Que ne parlent-ils français si leur coeur est français?» Voilà, il lui manquait le sens du régional, du particulier...

Aujourd'hui, la République est une, mais peut-elle être divisible?

Bien sûr qu'elle est divisible! C'est un phénomène général. On assiste, à l'heure actuelle, au réveil des identités: les Basques veulent être basques, les Bretons veulent être bretons. Ici, pendant très longtemps, les Martiniquais n'avaient qu'une obsession: «Etre français! Etre français! Etre français!» Maintenant, ils veulent aller plus loin: il ne serait pas sage de ne pas tenir compte de ce réveil des identités...

André Breton a dit de vous: «C'est un Noir qui manie la langue française comme il n'est pas aujourd'hui un Blanc pour la manier...» Alors, l'orfèvre que vous êtes est-il inquiet pour l'avenir de la langue française?

Il faut inventer des mots nouveaux car il y a des réalités nouvelles qu'il faut bien nommer. Il convient de lutter pour défendre notre langue. La francophonie peut aussi être un lien, un facteur de solidarité. Nous avons intérêt à créer entre pays francophones une communauté d'intérêts. Avec tact et délicatesse. Nous avons quelque chose en commun, une culture, une histoire... Vous croyez que cela m'est indifférent de lire Rabelais? Bien sûr que non! De même, je ne suis insensible ni aux malheurs, ni aux victoires français auxquels nous, Martiniquais avons participé au nom d'idéaux qui souvent sont aussi les nôtres...

Créer un poème et créer une ville,
c'est un peu la même chose.

Vous avez été le maire de Fort-de-France pendant cinquante-six ans, jusqu'en mars dernier... Désormais, vous avez plus de temps à consacrer à la poésie?

A longueur de journée, je suis encore assailli par les problèmes de mes anciens administrés. Le peuple martiniquais est un peuple que j'aime profondément, je suis soucieux de son avenir. Et Fort-de-France est une ville dont je connais l'histoire. Rien de ce qui est martiniquais ne m'est indifférent. La poésie? Il n'y a pas d'antinomie entre l'activité poétique et l'activité municipale. Créer un poème et créer une ville, c'est un peu la même chose. Ce qui m'anime, c'est la volonté de créer, la volonté de faire, de bâtir dans le présent, dans l'avenir... Enfin, être poète, c'est aller au plus profond des choses et de soi-même... C'est en lisant mes poèmes que je me connais, que je retrouve mes fantômes et mes fantasmes...

Que dites-vous aux jeunes Martiniquais qui viennent solliciter vos conseils pour cheminer dans l'existence?

J'évoque un de mes professeurs de philo au lycée Louis-le-Grand. Il nous disait que Kant ramenait tout à ces trois questions fondamentales: Qui suis-je? Que dois-je faire? Que m'est-il permis d'espérer? Eh bien, je crois que c'est encore valable et voici mes réponses: Qui suis-je? Un nègre martiniquais. Que dois-je faire? Me conduire en homme digne de ce nom. Que m'est-il permis d'espérer? Le développement de l'homme, la solidarité avec l'humanité. Et si demain les Martiniquais doivent garder un souvenir de moi, je souhaite que ce soit simplement celui d'un homme qui les aimait et, avant toute chose, se sentait membre de leur communauté.

propos recueillis par Alain Louyot et Pierre Ganz, parus dans l'Express du 13/09/2001

La mémoire blessée de la Martinique

par Marion Van Renterghem

Vers 9 heures, mardi 13 décembre, Aimé Césaire arrive à la mairie comme d'habitude. Petit corps frêle et chancelant de 92 ans, costume beige et cravate vert pâle. Joëlle, la fidèle secrétaire, l'aide à descendre de voiture et l'emmène par la main jusqu'à son bureau. Cette vaste pièce, de style colonial, dans l'ancienne mairie de Fort-de-France, qu'il a occupée pendant plus d'un demi-siècle, de 1945 à 2001. Au mur est affiché le certificat d'affranchissement de ses ancêtres : "Césaire, de 20 ans, maçon, esclave, et [sa mère] Jacqueline, blanchisseuse, de 49 ans, négresse ibo, libre de fait". Signé par le procureur du roi au Fort Royal, Martinique, le 3 octobre 1833.

Sa retraite n'a pas mis fin au rituel : jour après jour, entre 8 h 30 et 10 h 30, le "nègre fondamental", conscience de la Martinique et de tous les peuples noirs, poète, philosophe, homme politique et sage parmi les sages, continue à recevoir au même endroit. Politiques, intellectuels, artistes, étudiants du monde entier : il les voit tous volontiers, sans exception, avec politesse et curiosité. Sans éviter de leur prodiguer, le cas échéant, d'élégants coups de gueule.

Le 5 décembre, pour la première fois de sa carrière, Aimé Césaire a refusé un visiteur. Nicolas Sarkozy avait pourtant sollicité l'entretien et Césaire l'avait accepté de bonne grâce. Puis le communiqué est tombé, aussi sec que ses célèbres colères : "Je n'accepte pas de recevoir le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy. Pour deux raisons : 1) Des raisons personnelles. 2) Parce que, auteur du discours sur le colonialisme, je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu. Et ne saurais paraître me rallier à l'esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005."

Cette fameuse législation passée quasi inaperçue jusqu'à ce que des historiens s'en inquiètent et que le Parlement rejette la proposition du groupe socialiste de la supprimer, le 29 novembre. Cette loi dont l'article 4 enjoint à l'éducation nationale de reconnaître, "en particulier, le rôle positif de la présence française outre-mer". Cette musique si familière venue de métropole.

Depuis ce jour, Aimé Césaire est très fatigué. Sous le choc. "Je ne suis pas en forme, cette histoire n'a pas arrangé les choses", glisse-t-il faiblement, l'œil quand même coquin derrière les grosses lunettes. "Un si long combat pour en arriver là. Cela n'est pas très sérieux de leur part. Evidemment, ils doivent se dire : tout ça pour un îlot de rochers perdu dans l'Atlantique..." La voix se perd. Le sourire reste. Le petit homme prend son vieux stylo plume et laisse en dédicace une parole de sphinx : "A vrai dire, les réponses sont plus difficiles que les questions."

Sans ce communiqué d'Aimé Césaire, l'affaire n'aurait sans doute pas fait grand bruit. Mais l'idole a sonné l'alarme. Aussitôt relayée par la minorité agissante : les écrivains Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant ; la coalition de gauche et d'extrême gauche — majoritaire en Martinique — avec ses leaders politiques ou syndicaux, autonomistes ou indépendantistes.

Les maires influents entrent dans l'arène : l'autonomiste Serge Letchimy, successeur de Césaire à la mairie de Fort-de-France et à la présidence du Parti progressiste martiniquais ; Garcin Malsa, écologisto-indépendantiste d'extrême gauche ; Claude Lise, sénateur apparenté au Parti socialiste, président du conseil général ; ou encore, faisant comme toujours bande à part, Alfred Marie-Jeanne, dirigeant populiste du parti indépendantiste et président du conseil régional. Des manifestations se préparent. Les lycéens menacent d'entrer dans la danse. Le ministre de l'intérieur annule son voyage. Mais la "loi de la honte" est toujours en place. Et le tollé continue.

Il est 13 h 30 sur Radio Caraïbes, la première station des Antilles. L'heure de "Vous avez la parole". Une semaine après le début de l'affaire, les auditeurs de tous âges et de tous milieux se déchaînent toujours. Contre la loi. Contre la non-reconnaissance des dégâts causés par la colonisation, elle-même liée à l'esclavage. Contre la célébration de Napoléon, qui a rétabli l'esclavage. Contre la discrimination envers les Noirs. Contre l'opinion française, qui, d'après un sondage CSA-Le Figaro, dit approuver la loi à 64 %. Contre des mots qui laissent un mauvais goût dans la bouche : "racaille", "voyou", "Kärcher". De qui parlait le ministre de l'intérieur ?, demandent-ils. Des Noirs. "De nous". De ce million d'Antillais disséminés en métropole, beaucoup dans les banlieues des grandes villes. De tous ces anciens colonisés dont la France ne sait que faire. En Martinique, la colère monte encore.

Depuis une vingtaine d'années, sur la place Savane de Fort-de-France, la statue en marbre de Joséphine de Beauharnais n'a plus sa tête. Une nuit, des inconnus sont venus décapiter cette "fille de békés" (colons) que la légende accuse d'avoir incité l'Empereur à rétablir l'esclavage. En Martinique, où bizarrement, comme en Guadeloupe, un musée de la colonisation n'a jamais vu le jour, la fameuse Joséphine acéphale, en plein centre de la préfecture, est une trace familière et trop rare de la souffrance enfouie. "Où sont nos symboles positifs ?", peut-on lire parmi les graffitis, sur le socle. Souffrance enfouie, mémoire blessée. Dans l'affaire du ministre indésirable, la fable a sa morale : le petit peuple martiniquais reste bien tranquille tant qu'on ne vient pas provoquer sa mémoire. Une mémoire d'autant plus susceptible qu'elle fut mal soignée...

Chez ces fils et filles de l'esclavage, dont l'identité sur l'île n'est pas dissociable des colonisateurs, le passé a longtemps attendu son heure avant de pouvoir émerger. Il a fallu les années 1980, l'arrivée de la gauche au pouvoir et les effets de la décentralisation, pour voir les noms des anticolonialistes tutélaires, Aimé Césaire ou Frantz Fanon — moqués dans les médias —, apparaître enfin dans les manuels scolaires. Les "bienfaits" de la colonisation, les collégiens les ont biberonnés dans tous leurs livres scolaires. C'est un béké lui-même, Jean-Luc de Lagarigue, descendant d'esclavagistes, qui le reconnaît : "On n'apprenait rien de l'histoire martiniquaise à l'école. Dans ma famille, le mot esclave n'a jamais été prononcé."

Des progrès ont été réalisés depuis. Trop peu. Il fallut attendre la loi Taubira en 2001 pour voir l'esclavage défini en crime contre l'humanité. Mémoriaux et commémorations sont rares. Dans les manuels, les écoliers continuent à en apprendre plus sur l'histoire de l'Hexagone que sur eux-mêmes. Détail idiot mais énervant : le journal télévisé français ne donne pas la météo des Antilles. Petites frustrations qui s'ajoutent au fonds déjà trouble du ressentiment.


Face à ce déni, les promesses de "fierté retrouvée" d'un Alfred Marie-Jeanne permettent d'autant plus d'expliquer son succès politique que les idées indépendantistes proprement dites restent très minoritaires. Très actif en ces temps agités, le collectif Devoir de mémoire se donne pour tâche de rebâtir la conscience martiniquaise. "La France a un grand sens de son histoire et de sa vertu civilisatrice, constate amèrement Serge Chalons, président du collectif. Cette arrogance est d'autant plus aisée que les Antillais, descendants d'esclaves, éprouvent la honte de leur mémoire."

Autoapitoiement ? Sur l'île, des voix s'insurgent contre "la victimisation compassionnelle". Comme celle d'Elisabeth Landi, martiniquaise, professeur d'histoire en khâgne au lycée Bellevue de Fort-de-France. "L'époque, dit-elle, ne favorise pas les nuances. J'ai dit un jour dans une conférence que la plantation n'était pas un camp de concentration. C'était chaud. Des militants assis au premier rang ont hué, ça s'est arrêté là." L'historienne, révoltée elle aussi contre la loi de 2005, s'inquiète de voir surgir par contrecoup "une mémoire officielle et moralisante. Or l'histoire n'est pas une morale, avec des termes positifs ou négatifs, elle décrit des processus. Le devoir de mémoire est légitime, mais par sa subjectivité il occulte le devoir d'Histoire. Il faut éviter de s'enfermer dans la vision étriquée d'une douleur permanente."

Patrick Chamoiseau pense tout le contraire. "Comment peut-on nous reprocher de pleurnicher sur nous-mêmes, alors que le travail de mémoire n'a jamais été fait ? On est passé de l'esclavage au non-esclavage, sans tribunal de Nuremberg, avec un système d'indemnisation réservé aux anciens maîtres. On est passé de la glorification systématique du colonialisme à une sorte de neutre pédagogique, un non-dit. L'Occident n'est pas en règle avec son passé. Un tel déni de mémoire fabrique des débris de souffrances."

Kolo Barst, chanteur populaire, le constate à sa façon. Son dernier tube en créole, "Févryé 74" (Février 1974), célèbre une fameuse révolte des ouvriers de la banane, réprimée dans le sang. Rien à voir, en apparence, avec la colonisation. Sauf que le Martiniquais n'échappe jamais, même malgré lui, à sa mémoire fondatrice. "La souffrance sociale dont je parle s'inscrit dans la souffrance fondamentale de mes parents, explique le chanteur. Dans cette humanité bafouée qui est dans nos gènes." Il hésite un instant : "Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. Ceux qui n'ont jamais perdu l'humanité n'ont pas à faire la démarche de la conquérir. Ils ne peuvent pas savoir combien c'est long." Dans l'histoire d'identité torturée de la Martinique, "pays à part entière et pays entièrement à part", comme on a l'habitude de dire ici, l'affaire de la "loi de la honte" se tient en bonne place.

Ce texte a réussi le tour de force de rassembler contre lui l'intégralité du peuple martiniquais, y compris ses représentants UMP. Seuls les quelque 2 000 békés de l'île, descendants des colons esclavagistes qui vivent en autarcie dans leurs riches plantations du "cap Est", gardent le silence habituel. Or cette mobilisation collective vient s'inscrire dans une série de symptômes : elle est la dernière en date des trois crises qui ont ébranlé l'île durant cette seule année 2005.

En mars, c'est Dieudonné qui inaugure la série. Avant son spectacle à Fort-de-France, l'humoriste controversé se fait tabasser par quatre extrémistes juifs. Aimé Césaire le reçoit. "Dieudonné frappé, la Martinique blessée", titre le quotidien local France Antilles. L'empathie est immédiate : Dieudonné, Noir, s'adresse aux Noirs, à leur mémoire bafouée, aux injustices dont la France, notamment, les accable.

Il fustige la "pornographie mémorielle" de la Shoah, coupable d'occulter les autres mémoires. La corde est sensible, la mayonnaise prend vite : en Martinique, la concurrence avec la souffrance du peuple juif est un filon populiste efficace. Deuxième crise : la catastrophe de Maracaibo. Le 16 août, un avion s'écrase dans cette ville du Venezuela. 152 Martiniquais trouvent la mort. L'Etat français réagit comme il faut. Le ministre des DOM-TOM, François Baroin, impressionne par son tact et son efficacité. Le président de la République se déplace. Martiniquais et métropolitains se recueillent ensemble au stade de Dillon. Le parti indépendantiste esquisse quelques tentatives pour tirer la couverture à lui et "faire un deuil martiniquais". En vain : ces jours-là, la France marque des points. Dieudonné, Maracaibo, Sarkozy : trois événements franco-martiniquais.

Trois crises de poussée identitaire dont l'annulation fracassante du voyage de Nicolas Sarkozy est le dernier avatar. Que révèlent-elles ? La progression d'une solidarité noire, antirépublicaine et fleurant l'antisémitisme ? Une réconciliation fraternelle et définitive avec Paris, après la catastrophe aérienne ? Ou au contraire une rupture décisive avec la France, par l'hostilité déclarée à un ministre de la République ? A vrai dire, rien de bien net. L'ambivalence martiniquaise fournit la réponse.

Samedi 10 décembre, en tout cas, le divorce France-Martinique n'était toujours pas à l'ordre du jour. Un match de foot historique opposait le Club franciscain de Martinique au Club Sportif Louhans-Cuiseaux, pour le 8e tour de la Coupe de France. Martinique contre France. La Martinique a perdu, 5-2. Sur les gradins, un supporteur de Louhans-Cuiseaux hurlait de joie, un peu seul, en agitant sa banderole.

Présent dans les tribunes, l'homme fort de Martinique, l'indépendantiste Alfred Marie-Jeanne, était un peu plus déçu que la moyenne. Sans plus. Il n'empêche : la France est attendue au tournant. Avec un mélange confus de reconnaissance et de rancœur, de demande et de rejet, d'amour et d'exaspération. Le langage de l'autonomie s'installe en douce.

"Nation martiniquaise", "communauté de destin distincte de l'Etat français..." La désolante affaire de la loi de 2005 trouble encore davantage l'inconscient collectif. Déséquilibrant un peu plus cette identité déjà fragile, entre appartenance et différence. "Peau noire, masque blanc", écrivait déjà Frantz Fanon.

[www.lemonde.fr]

À l’origine des débats actuels, il y a Aimé Césaire


Publié dans l'édition du mardi 13 décembre 2005 (page 9)

Pas plus, pas moins, mais pas pareils... L’égalité doit se construire dans la différence, c’est un des enseignements que l’on peut retirer de la lecture de “Nègre je suis, nègre je resterai”, le livre des entretiens d’Aimé Césaire avec Françoise Vergès, paru aux éditions Albin Michel. Dialogues entre La Réunion, la Martinique et le monde.

CULTURE ET IDENTITÉ


LES éditions Albin Michel ont publié le mois dernier, dans la collection itinéraires du savoir, “Nègre je suis, nègre je resterai” qui retrace les entretiens entre Aimé Césaire et Françoise Vergès. Le titre correspond à une devise que Césaire et Senghor ont forgée au début de leur amitié.

Les entretiens ont eu lieu en juillet 2004 et apportent au débat actuel sur l’histoire de la France outre-mer une perspective intéressante, comme l’écrit Françoise Vergès dans son introduction : "Relire Césaire à la lumière du présent donne aux débats d’aujourd’hui une histoire, une généalogie qui les fondent." Elle prône "une lecture situant une voix qui, dans toutes ses contradictions, témoigne de son siècle, celui de la fin des empires coloniaux et des questions qu’elle pose, l’égalité, l’interculturalité, l’écriture de l’histoire des anonymes, des disparus du monde non-européen."

Du poétique au politique


Aimé Césaire est un poète fondamental, reconnu dans le monde entier plus que n’importe où en France, et lors de ses entretiens, Françoise Vergès s’intéresse au parcours littéraire, politique et humain d’Aimé Césaire, son bonheur de quitter une société martiniquaise qui singeait l’Europe, son entrée à hypokhâgne et sa rencontre avec Senghor, leurs discussions, leurs questionnements, leurs lectures.

Et Césaire confie : "Nous nous sommes intéressés aux littératures indigènes, aux contes populaires. Notre doctrine, notre idée secrète, c’était : “Nègre je suis et Nègre je resterai.” Il y avait dans cette idée l’idée d’une spécificité africaine, d’une spécificité noire. Mais Senghor et moi nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. J’ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel."

Cette démarche les faisait sortir de la pensée Franco-française d’une seule civilisation avec un grand C, base de la pensée coloniale : "Les Français ont cru à l’universel et, pour eux, il n’y a qu’une seule civilisation : la leur" (...) "à présent, elle est obligée de se confronter à la différence culturelle. Mais c’est l’histoire qui l’y oblige." Un peu plus loin il affirme encore : "la mentalité coloniale existe. L’Europe s’est persuadée qu’elle apportait un bienfait aux Africains."

"Que sommes-nous dans ce monde blanc ?"


Aimé Césaire évoque souvent un malaise antillais, que nous aussi à La Réunion, nous pouvons ressentir : "Il y a un mal être antillais, qui se comprend très bien. Pensez au type enlevé en Afrique, transporté à fond de cale, enchaîné, battu, humilié : on lui crache à la face, et cela ne laisserait aucune trace ? Je suis persuadé que cela m’a influencé."

La seule solution que le poète trouve pour sortir de ce mal-être est de passer du monde martiniquais, au monde noir et plus loin à l’Homme. Aimé Césaire considère que cette histoire est irréparable, voilà pourquoi il n’adhère pas au concept de réparation, qui sous entendrait qu’on puisse être quitte d’un crime contre l’humanité.

Il prône plutôt un nouvel humanisme : "“Liberté, égalité, fraternité”, prônez toujours ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. Où est la fraternité ? Pourquoi ne l’a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n’a jamais compris le problème de l’identité. Si toi tu es un homme, avec des droits et tout le respect qu’on te doit, et bien moi aussi je suis un homme, moi aussi j’ai des droits. Respecte-moi, à ce moment-là nous sommes frères. Embrassons nous. Voici la fraternité."

Un nouvel humanisme où "Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme" et où "Il faut que nous apprenions que chaque peuple a une civilisation, une culture, une histoire. Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort."

Découvrir la postcolonialité

A l’issue de ces entretiens, trop riches pour que nous puissions ici en résumer la teneur et que nous vous invitions ardemment à lire, Françoise Vergès apporte des précisions sur le postcolonialisme, une école de recherche qui "explore les liens entre colonie et métropole", "refuse d’entériner l’idée d’une frontière étanche entre colonie et métropole, mais cherche plutôt à découvrir les échanges, les emprunts, les distorsions, les limites."

Cette école "pose la question de la place et du rôle de la colonie dans l’élaboration de l’identité nationale française, de la doctrine républicaine, et de l’image que la France se donne d’elle-même. La colonie en tant que telle, est constitutive de la nation française, elle n’en est pas un surcroît ou un ailleurs déraisonnable. Le colonial a trop longtemps été compris comme l’exception alors qu’en réalité il modèle le corps même de la république."

Eiffel

[www.temoignages.re]

AIMÉ CÉSAIRE, DISCOURS sur le COLONIALISME, en 1955

Extrait:

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le
dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la
violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que,
chaque fois qu'il y a au VietNam une tête coupée et un oeil crevé et
qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on
accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un
acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression
universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer
d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de
tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives
tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces
patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette
jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de
1'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du
continent. [...]

J'ai relevé dans l'histoire des expéditions coloniales quelques
traits que j'ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c'est
tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants
de l'Algérie :


" Pour chasser les idées qui m'assiègent quelquefois, je fais couper
des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais bien des têtes
d'hommes. "

Convenait-il de refuser la parole au comte d'Herisson :


"Il est vrai que nous rapportons un plein barils d'oreilles
récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. "

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de
foi barbare :


"On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les
arbres."

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela
dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :


"Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que
faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths."

Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l'oubli le fait d'armes
mémorable du com­mandant Gérard et se taire sur la prise d'Ambike, une
ville qui, à vrai dire, n'avait jamais songé à se défendre :


"Les tirailleurs n'avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne
les retint pas ; enivrés de l'odeur du sang, ils n'épargnèrent pas
une femme, pas un enfant... A la fin de l'après-midi, sous l'action
de la chaleur, un petit brouillard s'éleva : c'était le sang des cinq
mille victimes, l'ombre de la ville, qui s'évaporait au soleil
couchant."

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les
innommables jouissan­ces qui vous friselisent la carcasse de Loti
quand il tient au bout de sa lorgnette d'officier un bon massacre
d'Annamites ? Vrai ou pas vrai ? [2] Et si ces faits sont vrais,
comme il n'est au pouvoir de personne de le nier, dira-­t-on, pour les
minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j'ai rappelé quelques détails de ces hideuses
boucheries, ce n'est point par délectation morose, c'est parce que je
pense que ces têtes d'hommes, ces récoltes d'oreilles, ces maisons
brûlées. ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui
s'évaporent au tranchant du glaive, on ne s'en débarrassera pas à si
bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète,
déshumanise l'homme même le plus civilisé ; que l'action coloniale,
l'entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris
de l'homme indigène et justifiée par ce mé­pris, tend inévitablement à
modifier celui qui l'entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se
donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête,
s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer
lui-­même en bête. C'est cette action, ce choc en retour de la
colonisation qu'il importait de signaler. »



[1] Aimé Césaire a été maire de Fort de France (1945 - 2001) et
député de la Martinique (1945 - 1993) ; il a obtenu la
départementalisation de la Martinique en 1946.

[2] Il s'agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans le Figaro
en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban : Loti, sa vie,
son oeuvre. « Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait
des feux de salve-­deux ! et c'était plaisir de voir ces gerbes de
balles, si facilement dirigeables, s'abattre sur eux deux fois par
minute, au commandement d'une manière méthodique et sûre... On en
voyait d'absolument fous, qui se rele­vaient pris d'un vertige de
courir ...Ils faisaient un zigzag et tout de travers cette course de
la mort, se retroussant jusqu'aux reins d'une manière comique... et
puis on s'amusait à compter les morts, etc. »

Langue : Français Éditeur : Presence Africaine (11 juillet 2000)
Format : Broché - 58 pages
ISBN : 2708705318

AIMÉ CÉSAIRE, DISCOURS sur le COLONIALISME, en 1955

extraits choisis tirés de éd. PRÉSENSE AFRICAINE, 1989

p. 11-12 :

"Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette lactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s'étonne, on s'indigne. On dit : "Comme c'est curieux ! Mais, Bah! C'est le nazisme, ça passera !" Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il est sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, clinlquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est que l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.

Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.(...)"

p. 19-20 :

"Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourne, en chicote et l'homme indigène en instrument de production.

A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.

J'entends la tempête. On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes.

Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer.

Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

On m'en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d'hectares d'oliviers ou de vignes plantés.

Moi, je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.

On se targue d'abus supprimés.

Moi aussi, je parle d'abus, mais pour dire qu'aux anciens - très réels - on en a superposé d'autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu'en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s'est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.(...)"

p. 21-22 :

"Cela dit, il parait que, dans certains milieux, l'on a feint de découvrir en moi un "ennemi de l'Europe" et un prophète du retour au passé anté - européen.

Pour ma part, je cherche vainement où j'ai pu tenir de pareils dicours; où l'on m'a vu sous-estimer l'importance de l'Europe dans l'histoire de la pensée humaine ; où l'on m'a entendu prêcher un quelconque retour ; où l'on m'a vu prétendre qu'il pouvait y avoir un retour.

La vérité est que j'ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l'Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c'est au moment où l'Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d'industrie les plus dénués de scrupules que l'Europe s'est "propagée"; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontré sur notre route et que l'Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l'histoire.

Par ailleurs, jugeant l'action colonisatrice, j'ai ajouté que l'Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n'a tendu à rien de moins qu'à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu'ils avaient de plus pernicieux.(...)"

lundi 28 mai 2007

Les vérités d'Aimé Césaire, « père de la négritude » : NÈGRE JE SUIS, NÈGRE JE RESTERAI


Entretiens
Les vérités d'Aimé Césaire, « père de la négritude » : NÈGRE JE SUIS, NÈGRE JE RESTERAI Entretiens d'Aimé Césaire avec Françoise Vergès


Albin Michel, 151 pages, 14 euros. Ces entretiens avec le poète martiniquais, « père de la négritude », prennent un relief particulier après l'embrasement des banlieues françaises.


C'est une affaire très personnelle. Avouons d'emblée qu'avec le « Cahier d'un retour au pays natal », nous devons à Aimé Césaire l'un de nos plus grands émois littéraires. Ce texte avait eu la force d'un coup de poing. Et la poésie de Césaire, souvent difficile, toujours puissante, n'a jamais estompé cette impression. On comprendra, dans ces conditions, le plaisir de retrouver aujourd'hui l'auteur martiniquais à travers des entretiens avec Françoise Vergès, réunionnaise et professeur de sciences politiques.

A quatre-vingt-dix ans passés, le « père de la négritude » n'a rien perdu de son engagement politique, de son humanisme (Michel Leiris parlait de sa « passion d'humanité ») et de sa faculté d'indignation. Dans ces (trop) brefs entretiens, Césaire revient sur sa rencontre avec son ami Léopold Sédar Senghor, d'un an son aîné, alors en classe avec Georges Pompidou au lycée parisien Louis-le-Grand. « Notre doctrine, notre idée secrète, c'était : nègre je suis et Nègre je resterai », dit-il. Il y avait dans cette idée celle d'une spécificité africaine, d'une spécificité noire. Mais Senghor et moi, nous nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. J'ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel. »

Césaire, qui n'a cessé d'analyser ce que signifiait naître et vivre sur une terre créée par la colonisation et où avait sévi l'esclavage, affirme le poids de l'altérité et la difficulté de la République d'établir une véritable égalité. « Où est la fraternité ? Pourquoi ne l'a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n'a jamais compris le problème de l'identité », répond-il à Françoise Vergès. Critique envers la France, il ne sombre pas dans l'angélisme en ce qui concerne son île. Il faut sortir de la « victimisation » même si la tâche est rude : « Nous avons toujours été sujets, colonisés. Il en reste des traces. », affirme-t-il.


« Deux manières de se perdre »
Lire ou relire Césaire aujourd'hui prend un relief particulier après que les banlieues se sont enflammées. Ses textes (ses cris ?), en faveur d'un monde plus juste et sans racisme, n'ont pas vieilli. Il y a un autre modèle à mettre en place que « l'universalisme républicain » qui rejette, dans une attitude de « générosité », la distinction des groupes par leur origine ethnique ou culturelle. Les différences abolies, effacées, il n'y aurait donc que des égaux. Ces principes ont failli, car on n'« égalise » pas dans une société où certains sont considérés comme inférieurs. « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l'universel », écrivait Césaire à Maurice Thorez, alors qu'il quittait le Parti communiste en 1956 pour fonder le Parti progressiste martiniquais. Tant d'années après, il s'agit toujours d'établir un « droit de cité » afin que chacun trouve sa place.

RENAUD CZARNES

Une vie dans le siècle
Aimé Césaire (92 ans) est né à Basse-Pointe, en Martinique, dans une famille de sept enfants d'un père contrôleur des contributions et d'une mère femme au foyer. En 1924, il obtient une bourse pour le lycée Victor-Schoelcher à Fort-de-France. En 1932, il entre en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand, à Paris, et il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec qui il lie une amitié indéfectible. A sa sortie de l'Ecole normale supérieure, il enseigne dans son ancien lycée en Martinique. Il publie son premier livre, « Cahier d'un retour au pays natal », en 1939. Il est élu maire puis député de Fort-de-France en 1945 (il le sera jusqu'en 1993). Il publie « Armes miraculeuses », « Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache », « Corps perdu », « Discours sur le colonialisme »... En 1957, il fonde le Parti progressiste martiniquais. Césaire est considéré comme un des plus grands poètes contemporains.

[www.lesechos.fr]

Comment peut on être noirs ?

Réflexions sur la négritude.


le Noir vu par le Blanc
- en espace public
- l'homme exotique
- chanson et imagerie populaires
- plus nuancé
- l'Évolué
le Noir vu par le Noir
- couleur de peau et négritude
- Matongue
- Black is beautifull
- le découragement des intellectuels congolais

femme mère

La vision du Noir par le Blanc.

Comme la grande majorité des européens de l'époque (de la Colonie), les Belges ne sont ni plus ni moins racistes que les autres vis-à-vis des Noirs. Ils ne les connaissent tout simplement pas. Face à cette constatation, trois réactions prévalent, à savoir :

- l'indifférence, pour ceux qui ignorent même qu'ils ne sont pas seuls au monde ;

- la discrimination négative, pour ceux qui craignent tout ce qu'ils ne comprennent pas ;

- la discrimination positive, pour ceux qui aiment la découverte, le rapprochement et le contact avec tout ce qui est étranger.

Comme la crainte populaire engendre des réactions plutôt négatives, le Noir a été perçu, dès les premiers âges, comme un être diabolique. Est-ce dû à la couleur de sa peau ? à ses attitudes incompréhensibles lors des premiers contacts ? à son absence de vêtements qui laisse apercevoir une grande surface de peau nue, à l'instar des animaux ? ou, au contraire, à ses oripeaux effrayants ? (homme-léopard, masques impressionnants...), enfin, son comportement de groupe impressionne-t-il à ce point l'imaginaire (voir le film Zoulou) ?

On frémit à la lecture de cet article vieux d'un peu plus d'un siècle et qui en dit long sur la manière dont le Noir est perçu à la fin du 19e siècle :

Article "Nègre"

"C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche. Un fait incontestable et qui domine tous les autres, c'est qu'ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche. Mais cette supériorité intellectuelle qui selon nous ne peut être révoquée en doute, donne-t-elle aux blancs le droit de réduire en esclavage la race inférieure ? Non, mille fois non. Si les nègres se rapprochent de certaines espèces animales par leurs formes anatomiques, par leurs instincts grossiers, ils en diffèrent et se rapprochent des hommes blancs sous d'autres rapports dont nous devons tenir grand compte. Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morales, nous pouvons essayer de les élever jusqu'à nous, certains d'y réussir dans une certaine limite. Du reste, un fait plus sociologique que nous ne devons jamais oublier, c'est que leur race est susceptible de se mêler à la nôtre, signe sensible et frappant de notre commune nature. Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d'abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger."

Pierre Larousse, Article "Nègre", Grand Dictionnaire Universel du 19e s. (1872)

L'image du Noir dans les espaces publics

Il n'y a pas d'endroit en Belgique qui ne fasse pas référence à son passé colonial. Chaque ville possède des édifices publics, des places, des statues qui commémorent, le plus souvent en l'honneur du colonisateur, la présence belge au Congo. Les images sont souvent des allégories, des rappels de faits historiques, des commémoration et des souvenirs. Le Noir y a pratiquement toujours le rôle passif. Les principaux exemples sont illustrés dans les extraits suivants de « L'Autre et Nous, "Scènes et Types" ». Achac, éd. Syros, Paris 1995 : 253-257.- Édouard VINCKE

La statuaire

De façon générale, les monuments, qui constituent, avec les toponymes l'espace légitime ont comme fonction explicite d'exprimer des valeurs à destination de l'ensemble des citoyens. Leur sens est très global, et leur symbolisme, ni pointu ni ésotérique, utilise l'allégorie, dont un des éléments est la redondance.

Le Monument du Congo, situé à Bruxelles, est particulièrement éclairant. Inauguré en 1921, il comporte vingt-neuf personnages : Arabes, Belges, Congolais, sans compter un crocodile. Le groupe de faîte est composé de quatre personnages nus. Une femme noire implorante présente son enfant à une Belgique protectrice ; un peu plus loin, un enfant accroché aux rochers regarde le cortège des Belges et Congolais du bandeau. Ce groupe est sous-titré: "La race noire est accueillie par la Belgique". Le bandeau, en ronde-bosse, campe les pionniers coloniaux, un missionnaire et six explorateurs, dans des rôles dynamiques : on voit tout de suite qu'ils guident et ordonnent. Un Congolais est courbé. Les autres personnages sont des femmes et des enfants qui, guidés par le missionnaire, convergent vers un des Blancs, assis.

Les groupes latéraux donnent une légitimation supplémentaire à la colonisation. A droite, deux militaires belges. Le texte est : "Le soldat belge se dévoue pour son chef blessé à mort." A gauche, un soldat belge écrase de sa botte le visage d'un Arabe qu'il va sans doute achever, car il retire son sabre du fourreau. Sous le groupe, une inscription explique : "L'héroïsme militaire belge anéantit l'Arabe esclavagiste. " Sous l'ensemble est couché un Congolais nu, à côté d'un crocodile, les deux personnifiant le fleuve.

Ce qui saute aux yeux, c'est que les Congolais sont nus, alors que les Belges ainsi que l'ennemi arabe sont vêtus de pied en cap. Les personnages allégoriques - Belgique, "race noire ", fleuve Congo - sont également nus. Mais alors que la Belgique, qui surplombe l'ensemble, domine et protège les êtres humains, le Congolais-fleuve Congo, placé tout au-dessous, jouxte un animal féroce. Le monument est axé sur quelques oppositions simples : nature-culture, civilisation-barbarie, protection-subordination des Congolais, héroïsme belge-malignité des Arabes. Les moyens utilisés sont l'opposition vêtements-nudité, la gestuelle des acteurs, en plus de leur situation signifiante dans l'espace.

La toponymie souvenir.

Qu'en est-il des toponymes bruxellois relatifs à l'Afrique centrale ? Nombre d'entre eux sont empruntés à la géographie du Congo belge, et plusieurs "héros" coloniaux sont cités. Or, il n'y a pas un seul nom de Congolais ni d'Africain dans ce registre urbain. Cela signifie précisément qu'en près d'un siècle de commerce avec l'Afrique centrale, la mémoire collective transitant par les édiles n'a retenu que des héros blancs, campés dans un paysage congolais.

Le personnage symbolique.

Le père Fouettard, compagnon domestique de saint Nicolas se voit dans les vitrines, escortant son patron, au cours de la semaine qui précède le 6 décembre. Depuis quelques années, son image se raréfie, par un processus d'autocensure. Cette extinction partielle a été précédée d'une période de glissement au cours de laquelle ce père Fouettard a perdu ses attributs diaboliques (petites cornes, air méchant) pour prendre des traits infantiles.

Le "Maure" est enturbanné, en culottes bouffantes, portant boucles d'oreilles et babouches : c'est une livrée d'esclave de prestige. Sous forme de statuaire domestique de luxe, toujours produite et présentée dans des vitrines d'Europe occidentale, c'est le "Maure vénitien ". Il est parfois nu, supportant une table basse, plus souvent en riche livrée, portant un flambeau.

Les enseignes représentant le Noir étaient autrefois fréquentes. En Europe centrale, où il est encore très répandu, le Noir a servi d'enseigne à des cafés et à des pharmacies En Allemagne, il est l'emblème de grandes marques de bière et de chocolat . Il y eut des céramiques illustrant la raison sociale d'établissements coloniaux : une céramique parisienne très connue, rue du Grand-Cerf, montre un esclave apportant le tabac à son maître, un planteur.

Des T-shirts présentent des caricatures de Noirs : cannibales transportant un explorateur ficelé, personnage avec un os dans les cheveux, ou autres images dénigrantes. Les images positives sont celles de musiciens noirs, ou d'hommes politiques incarnant la négritude revendiquée. A l'occasion de fêtes, maintes villes d'Europe font sortir des groupes folklorisés qui puisent à deux sources l'image constitutive du Noir. La première source est précoloniale.

Les différents signes iconiques renvoient à des valeurs et à des rôles. Les plus signifiants concernent sans doute l'opposition nudité-habillement, et les vêtements signifiant la condition. La statuaire coloniale, qui utilise régulièrement l'opposition nature-culture, ne peut signifier plus clairement une valeur, l'état de dépendance, qu'il s'agisse de l'Afrique ou des Amériques. La livrée du groom l'habille totalement, du bout des doigts au sommet du crâne (on peut observer d'ailleurs que les singes de bateleurs étaient souvent revêtus du seul chapeau de groom). Ainsi, par l'habit ou la nudité, la condition servile est autant signifiée. Naturellement, la gestuelle iconisée surdétermine le message : l'expression faciale, les objets portés, l'attitude offrante. Les diverses représentations du Maure avaient oscillé et oscillent encore entre les pôles nudité-livrée, et ce depuis plus de trois siècles : il est soit quasi nu, guerrier ou esclave, soit revêtu d'une riche livrée d'esclave orientalisé. La nudité se prolonge dans la publicité caritative tiers-mondiste.


Illustrations de ce sujet

savon qui blanchit

joueur de tam-tam

L'homme exotique dans les manuels belges de géographie édités en français. par Édouard VINCKE

Le Congolais.

C'est un personnage central des manuels jusque dans les années soixante. On le fait appartenir à "la "race bantoue", entretenant ainsi l'habituelle confusion entre le linguistique et le culturel. Son portrait physique est brossé en quelques traits archétypiques souvent désobligeants, et qui sont loin de refléter la diversité humaine réelle. On en fait souvent une description bestialisante. On insiste avec lourdeur sur le côté "rudimentaire" de son mode de vie : il habite des huttes misérables, son agriculture est rudimentaire, sa musique aussi, ainsi que sa statuaire. Il va nu, peu habillé, ou alors il s'habille de couleurs criardes. On passe sous silence les adaptations techniques ou écologiques réussies, de régions où l'alimentation était suffisante et les populations florissantes, où divers arts s'épanouissaient. On fait grief au Congolais de son anthropophagie, réelle dans certaines régions mais dont on exagère nettement et la fréquence et la répartition. Un des auteurs principaux (la Procure) la passe cependant sous silence, et le fait a retenu mon attention. D'après le contexte, ce n'est point par sympathie excessive pour le Congolais. Il s'agit en fait du point de vue prosélyte et missionnaire, qui nie l'évolution biologique et considère le Congolais non comme un Sauvage à l'aube de l'humanité, mais comme un être déchu objet de rédemption. On verra donc surtout les obstacles à ce sauvetage, et l'obstacle principal est le "féticheur". Pour la plupart des auteurs l'animisme était simplement une religion rudimentaire, grossière. Pour "la Procure", il y a plus: le Féticheur pervers est l'ennemi du Missionnaire. C'est pourquoi les portraits culturels contourneront le problème de l'anthropophagie, pour souligner avec force un problème qui pourrait sembler mineur : celui des ordalies. Cet aspect de la justice villageoise -sur lequel je ne prends pas position ici- est stigmatisé avec force, parce qu'il est perçu plus ou moins consciemment comme une structure légaliste qui s'oppose à l'ordre colonial et à l'ordre missionnaire.

En 1909, un auteur esquisse et fixe le portrait psychologique du Congolais : "Deux traits frappent surtout en étudiant le nègre ; d'abord, son impuissance à abstraire et à arriver à des idées générales ; ensuite son inaptitude à des initiatives spontanées... Mais à côté de ces graves défauts il possède deux qualités essentielles : un instinct commercial développé, et une aptitude extraordinaire à l'imitation". Ce thème sera inlassablement repris pendant des décennies par nombre d'auteurs qui montrent à leur tour un extraordinaire instinct d'imitation. Mais il n'y a là rien d'étonnant. Il s'agit d'une prédiction créatrice initialement mise en forme par un explorateur du début du siècle, E. Dupont. La formulation plût et fut retenue, car elle correspondait trop bien au rôle qui serait assigné au Congolais. Son incapacité à l'abstraction le vouait au second rôle et appelant à l'élever par l'éducation, le reléguait en même temps à une position biologiquement inférieure. Son manque d'initiative ne pouvait en faire qu'un être à commander. Heureusement, son instinct commercial ouvrait des perspectives prometteuses à l'économie de marché. Et enfin, son esprit d'imitation, tout en lui retirant d'office le droit et la capacité à l'autonomie, rendait légitime et prometteur l'effort d'éducation qui lui serait prodiguée. Tout est en place pour une colonisation réussie. Le discours ethnographique des manuels est détaillé, fouillé, et ajusté à une cible : justifier la colonisation.

La chanson et l'imagerie populaires.

Ici, le nègre est sujet à pitié. Les thème récurrents sont l'esclavage et le travail forcé. La chanson qui suit date d'avant la dernière guerre. Elle est l'archétype d'un double sentiment à l'égard des Noirs. D'une part, la condition malheureuse dans laquelle le Blanc l'a plongé et dont Dieu seul est responsable ; d'autre part, le Noir pense en "petit nègre" (tendance généralisée de la part du Blanc - à tel point que le Noir américain force aujourd'hui sur ce côté par retour de moquerie).

Le grand voyage du pauvre nègre


paroles de Raymond Asso


chanté par Edith Piaf

1
Soleil de feu sur la mer Rouge.
Pas une vague, rien ne bouge.
Dessus la mer, un vieux cargo
Qui s'en va jusqu'à Bornéo
Et, dans la soute, pleure un nègre,
Un pauvre nègre, un nègre maigre,
Un nègre maigre dont les os
Semblent vouloir trouer la peau.
3
Toujours plus loin autour du monde,
Le vieux cargo poursuit sa ronde.
Le monde est grand... Toujours des ports...
Toujours plus loin... Encore des ports...
Et, dans la soute, pleure un nègre,
Un pauvre nègre, un nègre maigre,
Un nègre maigre dont les os
Semblent vouloir trouer la peau.
5
Au bout du ciel, sur la mer calme,
Dans la nuit claire, il voit des palmes,
Alors il crie : "C'est mon pays !"
Et dans la mer il a bondi
Et dans la vague chante un nègre,
Un pauvre nègre, un nègre maigre,
Un nègre maigre dont les os
Semblent vouloir trouer la peau.
2
"Oh yo... Oh yo...
Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil.
Moi pas vouloir quitter pays.
Moi vouloir voir le grand bateau
Qui crach' du feu et march' sur l'eau
Et, sur le pont, moi j'ai dormi.
Alors bateau il est parti
Et capitaine a dit comm' ça :
"Nègre au charbon il travaill'ra."
Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil.
Moi pas vouloir quitter pays.
Oh yo... Oh yo..."
4
"Oh yo... Oh yo...
Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil.
Y'en a maint'nant perdu pays.
Pays à moi, très loin sur l'eau,
Et moi travaille au fond bateau.
Toujours ici comm' dans l'enfer,
Jamais plus voir danser la mer,
Jamais plus voir grand ciel tout bleu
Et pauvre nègre malheureux.
Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil,
Moi pas vouloir quitter pays.
Oh yo... Oh yo..."
6
Oh yo... Oh yo...
Monsieur Bon Dieu, toi bien gentil,
Ramener moi dans mon pays.
Mais viens Bon Dieu... Viens mon secours,
Moi pas pouvoir nager toujours.
Pays trop loin pour arriver
Et pauvre nègre fatigué.
Ça y est... Fini !... Monsieur Bon Dieu !...
Adieu pays... Tout l'monde adieu...
Monsieur Bon Dieu, c'est pas gentil.
Moi pas vouloir quitter pays.
Oh yo... Oh yo...

Une vision in situ, plus nuancée


La vision du Noir n'est pas la même pour tous les Blancs. Certains le connaissent mieux, pour ne pas dire intimement et lui découvrent les mêmes qualités et travers que les Blancs. Le Noir n'est pas sujet à moquerie ou dérision et une tentative de lui rendre justice est amorcée déjà au début de la colonisation. Celle-ci ne fait cependant pas l'objet de critique et sa "nécessité" n'est pas remise en question. On voit cependant poindre un esprit paternaliste dont les coloniaux les plus favorables à l'émancipation ne se départiront pas facilement.


A quelle aune mesurer les différences existantes ?

Comment ne pas tomber dans un discours de supérieur à inférieur ?

A quel moment opter pour le vouvoiement lorsque le Noir lui-même considère celui-ci comme peu naturel et marquant encore plus la différence ?

A la découverte des civilisations africaines précoloniales.

L'ethnologue allemand Léo Frobénius (1873-1938) a entrepris près de 12 expéditions en Afrique entre 1904 et 1935. Il nous lègue une description détaillée de la situation de l'Afrique noire à l'arrivée des premiers Européens. Les écrits de Léo Frobénius nous permettent d'une part, d'apprécier les richesses vestimentaires de certains peuples et d'autre part, de découvrir les villes et les civilisations africaines telles qu'elles étaient à l'arrivée des occidentaux :

"Lorsqu'ils (les navigateurs européens) arrivèrent dans la baie de Guinée et abordèrent à Vaïda, les capitaines furent fort étonnés de trouver des rues bien aménagées bordées sur une longueur de plusieurs lieues par deux rangées d'arbres : ils traversèrent pendant de longs jours une campagne couverte de champs magnifiques, habités par des hommes vêtus de costumes éclatants dont ils avaient tissé l'étoffe eux-mêmes ! Plus au sud, dans le Royaume du Congo, une foule grouillante habillée de soie et de velours, de grands États bien ordonnés et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu'à la moelle des os ! Et toute semblable était la condition des pays à la côte orientale, la Mozambique, par exemple".

Les récits des voyageurs étrangers qui ont exploré le continent africain avant la colonisation, nous permettent d'apprécier la situation réelle à l'intérieur des terres. Ceux-ci sont encore résumés par Frobénius qui avoue l'objectif caché de l'entreprise de dévalorisation de l'image des noirs par les puissances coloniales :

"Les révélations des navigateurs portugais du XVème au XVIIIème siècle fournissent la preuve certaine que l'Afrique nègre qui s'étendait au sud de la zone désertique du Sahara était encore en plein épanouissement, dans tout l'éclat de civilisations harmonieuses et bien formées. Cette floraison, les conquistadores européens l'anéantissaient à mesure qu'il progressaient. Car le nouveau pays d'Amérique avait besoin d'esclaves et l'Afrique en offrait : des centaines, des milliers, de pleines cargaisons d'esclaves ! Cependant, la traite des Noirs ne fut jamais une affaire de tout repos ; elle exigeait sa justification ; aussi fit-on du Nègre un demi-animal, une marchandise. Et c'est ainsi que l'on inventa la notion du fétiche (portugais : feticeiro) comme symbole d'une religion africaine. Marque de fabrique européenne ! Quant à moi, je n'ai vu dans aucune partie de l'Afrique nègre les indigènes adorer des fétiches (…) L'idée du "Nègre barbare" est une invention européenne qui a, par contre coup, dominé l'Europe jusqu'au début de ce siècle".

Et il poursuit encore :

« En 1906, lorsque je pénétrai dans le territoire de Kassaî Sankuru, je trouvai encore des villages dont les rues principales étaient bordées de chaque côté, pendant des lieues, de quatre rangées de palmiers et dont les cases, ornées chacune de façon charmante, étaient autant d'œuvres d'art. Aucun homme qui ne portât des armes somptueuses de fer ou de cuivre, aux lames incrustées, aux manches recouverts de peaux de serpents. Partout des velours et des étoffes de soie. Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuiller était un objet d'art (…) En était-il autrement dans le grand Soudan ? Aucunement (…) L'organisation particulière des États du Soudan existait longtemps avant l'Islam, les arts réfléchis de la culture des champs et de la politesse… les ordres bourgeois et les systèmes de corporation de l'Afrique Nègre sont plus anciens de milliers d'années qu'en Europe (…) C'est un fait que l'exploration n'a rencontré en Afrique équatoriale que d'anciennes civilisations vigoureuses ».


Agor@frica Frobénius : Histoire de la civilisation africaine, traduit par Back et Ermont, Gallimard, Paris 1938

L'"évolué"

Le colonisateur, croyant en son rôle d'éducateur, instaure assez rapidement une émulation au sein des Noirs aux fins de l'encourager à acquérir les critères fixés par lui pour obtenir un statut, un brevet d'assiduité aux leçons du maître. Ce statut était celui dit d'"évolué". Si ce terme peut heurter aujourd'hui, il n'en était pas de même à l'époque. Il devait théoriquement donner à son possesseur une certaine garantie et des facilités d'insertion dans le monde des Blancs.

Ces facilités ne s'obtenaient qu'au prix d'un déracinement profond du candidat par rapport à sa famille, son village, son clan ou sa tribu. Il lui fallait, en effet, faire table rase de toutes ses croyances, expériences et habitudes tribales et puis, seulement, assimiler l'innovation, ce que le Blanc appelait "évolution".

Les critères nécessaires pour obtenir ce statut étaient basés sur un niveau maximum d'études (religieuses, fonction publique, magistrature, armée...), des critères sociaux tels que les habitudes de vie semblables à celles du Blanc. Ainsi, un Comité visitait les habitations des postulants pour contrôler si celles-ci satisfaisaient quant à la tenue, la propreté, l'usage des instruments domestiques, les notions de propreté et de bien-être.

L'Évolué faisant très souvent spirituellement déjà partie de la société blanche, on aurait pu croire que son accès à celle-ci lui était automatiquement acquise. Ce n'était malheureusement pas le cas. Il est en effet difficile pour un maître de placer son élève à son niveau. La société blanche, sans marquer un apartheid classique à la sud-africaine, ne parvenait que très difficilement à admettre en son sein une "élite" noire.

Les autorités coloniales oeuvraient sur deux tableaux qui pouvaient paraître antinomiques. D'une part, il s'agissait (dans la théorie) de protéger la culture africaine. Ainsi, on verra des tentatives de "récupération" de l'art africain par les missionnaires. Ainsi, les comptoirs fluviaux ramenant les coloniaux vers Léopoldville, les aéroports (comme aujourd'hui) offraient à profusion des bibelots en ivoire, des statuettes, des oeuvres sélectionnées pour représenter l'artisanat africain en Belgique.

D'autre part, la Colonie tentait de promulguer un statut semblable à celui de l'européen à une certaine classe de la société africaine. Ceci n'empêcha pas de nombreux postulants malchanceux ou n'ayant pas les critères nécessaires de copier les us et coutumes des blancs et des évolués. Il y avait donc une certaine émulation dans la manière de s'habiller à l'européenne, d'affecter "un certain genre" face à un appareil photographique (les paires de lunettes inutiles !) de tenir des discours empruntés... En ce sens, cette émulation servait parfaitement les visées du colonisateur. Mais, qui cela trompait-il ?

Pour ce faire, le Blanc s'est basé sur des "études" faites par les premiers sociologues ou prétendus tels sur les facultés d'assimilation de certaines peuplades congolaises. Ainsi, il allait de soi (pourquoi ?) que la peuplade Tutsi était plus à même d'assimiler le "progrès de la civilisation" que d'autres. Mais, on peut se poser la question de savoir pourquoi il aura fallu attendre si longtemps pour admettre des étudiants congolais dans les universités. L'argument avançant que celles-ci n'existaient pas avant la fin des années 50 est boiteux. Il suffisait que la demande existât pour que l'on en crée... Dans ce sens, il y eut une "certaine" malhonnêteté intellectuelle vis-à-vis du Noir.

Analyse plus contemporaine de la négritude


Le phénomène de la négritude ne date pas d'aujourd'hui. Il a pris racine dans l'esprit de lettrés africains dès le début des années 30. A cette époque, la "négritude" revendiquait le droit des africains de pouvoir se libérer de la tutelle coloniale. Aujourd'hui, l'indépendance acquise, le mouvement pour la négritude a plutôt tendance à accuser les africains d'être les artisans de leur propre décrépitude. C'est du moins la conclusion de la thèse de Lilian KESTELOOT, historienne et critique littéraire sur le phénomène de la négritude.

Un site qui relate une interview de Lilian Kesterloot : http://www.refer.sn/article710.html

joueur de likembe

La vision du Noir par le Noir.

Le sujet de cette réflexion ne concerne pas l'Africain dans son continent. Il ne doit pas "se présenter" à l'oeil de l'étranger. C'est celui-ci qui n'est pas naturellement à sa place sur le continent africain. Mais, la Colonie a créé un type de "déraciné" africain qui a suivi le colonisateur, après que celui-ci l'ait quitté, jusque dans son pays d'origine. Deux tendances distinctes existent au sein de la population d'origine africaine expatriée


- la tendance à l'européanisation par assimilation ou copie du "modèle blanc"

a revendication de la négritude.


Couleur de peau et négritude


Elles sont africaines et se font blanchir la peau. Simple critère esthétique certainement Ferdinand Ezembe, psychologue à Paris spécialisé dans la psychologie des communautés africaines affirme que non. Il s'agit pour lui d'un profond traumatisme post-colonial.


Se faire blanchir la peau est une pratique depuis longtemps courante ici ou ailleurs parmi les femmes africaines. Le principe a pourtant de quoi choquer. A la lueur crue d'une objectivité primaire, le concept de dépigmentation, où le noir est à la quête perpétuelle du moins noir, reste somme toute mystérieux.


Le phénomène n'a rien à voir avec une simple mode. Il est bel est bien culturel, tellement bien intégré aux pratiques qu'on ne s'interroge même plus sur ses lointains fondements. A ce titre, la thèse défendue par Ferdinand Ezembe, psychologue à Paris spécialisé dans la psychologie des communautés africaines, s'avère des plus intéressantes.

Comment expliquez-vous cette volonté de s'éclaircir la peau chez les africaines ?


Cette attitude des noires par rapport à la couleur de leur peau, procède d'un profond traumatisme post-colonial . Le blanc, symbolisé par sa carnation, reste inconsciemment un modèle supérieur. Pas étonnant dans ces conditions qu'un teint clair s'inscrive effectivement comme un puissant critère de valeur dans la majeure partie des sociétés africaines. D'ailleurs que ce sont les pays aux passés coloniaux les plus brutaux qui affichent le plus une attirance pour les peaux claires. Dans les deux actuels Congos, même les hommes s'y mettent et travaillent, comme leurs compagnes, à parfaire leur teint.


La dépigmentation interviendrait au secours d'un complexe inconscient d'infériorité

Oui ; il faut même rajouter à cela, l'influence majeure du christianisme en Afrique. La représentation exclusivement blanche des grandes figures de la bible a forcément affecté les peuples noirs dans leur inconscient. Cette idée est renforcée par l'allégorie des couleurs dans l'univers chrétien, basée sur des oppositions entre le clair et l'obscur, les ténèbres et les cieux, où le noir s'oppose toujours à la pureté du blanc.

Vous pensez que le phénomène est si profond que ça ?


Oui et il va même plus loin que le simple blanchiment de la peau. On remarque beaucoup de femmes Africaines qui se défrisent les cheveux, qui portent des perruques pour avoir les cheveux lisses comme les occidentaux. Le complexe est là. C'est un peu facile de dire qu'un noir qui se teint les cheveux en blond n'est agit que par une simple mode. Ce qu'il y a, c'est que les africains n'assument pas des attitudes qui sont souvent inconscientes. Toutes les sociétés noires subissent le joug d'un culte de la blancheur. Les Africains ne se sont pas affranchis d'un poids colonial qui pèse de tout son poids sur leur propre identité.

Retrouver ses racines à Matongue


Comme le touriste perdu qui cherche ses repères et entre se restaurer dans un Mac Donald's s'il est américain, commande un steak-frites s'il est Belge, le Congolais se doit de recréer, au plus vite, l'ambiance dans laquelle il évolue le plus à l'aise. A Bruxelles, il existe un quartier qui donne l'impression de retrouver le Congo, dans toutes ses activités et son exubérance : Matonge. Ici, le Congolais a "récupéré" en homme libre un espace qui lui était dévolu comme colonisé il ya peu. C'est aussi là que le colonial peut rencontrer à nouveau le congolais, lui acheter les denrées venues en ligne droite du Congo pour fabriquer les très célèbres Moambe, Poulet aux Arachides, Caldeirade...

Longue vie à Matongue

Qu'est-ce que " Matonge "? De manière minimaliste, un quartier bruxellois qui tire son appellation actuelle d'un quartier situé à Kinshasa. Mais de manière moins minimaliste, c'est aussi un point de fixation de l'imaginaire africain de nombre de Belges. Et c'est encore - peut-être surtout - un modèle de la coexistence urbaine envisagée sous l'angle de la multiculturalité...

Dans les années cinquante, la rue de Stassart proche de la Porte de Namur, à Bruxelles, abritait l'Union des Femmes Coloniales : on y expliquait à ces dames comment remplir leur futur rôle d'épouses coloniales et comment diriger les domestiques indigènes. Divers cafés du quartier offraient un point de rencontre aux coloniaux ayant affaire au proche Ministère des Colonies. Un des cafés était " l'Horloge " mutée, elle, en " Horloge du Sud ". C'est devenu un haut lieu de rencontres culturelles qui héberge un petit podium supportant souvent de grands artistes africains. Certes, à l'époque coloniale, le quartier était déjà nettement cosmopolite et bohème. Or, le nom même du quartier a muté : les Kinois, les habitants de Kinshasa, l'ont rebaptisé 'Matonge', le nom d'un quartier festif de leur ville d'origine. Mais Matonge qu'est-ce : jungle, ghetto, ou un Chinatown black ? Certes un point de chute africain, mais aussi un point de fixation de l'imaginaire de nombre de Belges : pour beaucoup, c'est par excellence un véritable quartier " Noir ".

On voit dans ses rues ce qu'on attend y voir. Il y a des Congolais, bien visibles. La majorité des passants sont néanmoins Belges de souche, même si sur quelques arpents se concentrent des Africains. C'est le cas de l'entrée des Galeries de Matonge, où l'on rencontre des groupes de jeunes Congolais, lingalaphones et Kinois, bien " sapés ", et qui semblent perpétuellement à cheval entre Ici et Là-bas. Porte de Namur, on remarque durant la journée, de pimpantes adolescentes congolaises, habillées dernier cri, conscientes de leur corps. Ce lieu est un point de rencontre de jeunes de seconde génération. Ailleurs, il y a le va-et-vient des locataires de la Maison Africaine qui héberge des étudiants de diverses nationalités.

A l'intérieur de sa Galerie, la plupart des commerces sont tenus par des Congolaises : cafés, snacks, magasins de wax ou pagnes. Nicole, Haïtienne qui était enfant au Congo, y a créé une succursale où l'on tresse. Durant la journée la Galerie baigne dans une atmosphère active, colorée et sonore. Le passant surfe entre les tables des cafés qui débordent sur le passage. Prédominance du lingala que beaucoup d'utilisateurs pratiquent haut et fort. Depuis l'arrivée de Kabila au pouvoir, la langue swahili a nettement augmenté à Matonge. Si, selon l'agent de quartier d'origine congolaise (un vrai agent de quartier qui connaît son monde sur le bout des doigts), on va dans tel café pour y entendre parler sa langue, la règle n'est pas rigide. Une règle de convivialité a toujours existé, celle de la tolérance linguistique. Les boutiques et cafés ne sont jamais fermés aux autres langues. Il y a des prédominances, mais elles sont souples. Il y a des cafés à étiquettes nationales tels les " Grands Lacs " et le " Tanganyika " qui se font face, et drainent une clientèle du Rwanda et du Burundi. Mais les clients de ces deux pays passent facilement de l'un à l'autre. Ils y vont surtout pour le plaisir de la conversation et des rencontres. La musique discrète permet de parler. Les gens de la région des Grands Lacs sont réputés ne pas parler aussi fort que ceux de l'Ouest, de Kinshasa. Plus loin, " La Savane " accueille les clients jusqu'à l'aurore. C'est un melting pot de bières, de nationalités et de fêtards. Les conversations se mettent au diapason, à la suite des heures de la nuit.

Les nombreux magasins de nourriture exotique sont souvent gérés par des Indopakistanais qui ont une longue expérience commerciale, par rapport aux Africains. Ceux-ci essayent plutôt de regagner le terrain perdu. Il y a cependant tout un circuit informel dans ce domaine. Une association de femmes africaines est très efficace en la matière. La rue Longue Vie était déjà animée au début des années quatre vingt, mais c'est un lieu magique lors des chaudes soirées d'été. Les tables squattent la rue, la mosaïque culturelle miroite de toutes ses couleurs. Il y a la " Cascada ", resto portugais classique, assurant bacalhão et vinho verde, les cafés africains, spécialisés en snacks, gésiers et ailes de poulets. On s'y rend non pour faire un bon repas à la française, mais pour les plaisirs de la bière et de la conversation. Le Péruvien Archie propose une carte très variée, débordant celle de son pays. Non loin, " Chez Mama Adelu ", c'est un commerce alimentaire exotique dont l'enseigne montre depuis toujours une femme demi nue pilant le manioc. Les patrons sont Européens.

Insécurité à Matonge?


Rue Longue Vie, on a pu voir une blonde Flamande et sa jeune fille s'enquérir d'une boutique de djembés. Un Black, boucle à l'oreille et outils de plombier à la main, leur explique qu'il n'y a pas de telles boutiques à Matonge. Il leur refile des adresses de circuit informel. A l'enseigne des " Tambours Sacrés ", c'est chez Doudou, biologiste moléculaire. Sur la vitrine sont peints trois tambours. Le plus grand est celui du Burundi, le moyen celui du Rwanda, et le plus petit est sensé être un djembé. Ces tambours sont-il une touche d'exotisme facile, la récupération folklorisée du Sacré ? Non dans le chef de Doudou le patron. Ou bien s'agit-il d'un message oecuménique et rassembleur ? Non, pour quelques clients qui lui reprochent de n'être pas un vrai Rwandais ou un vrai Burundais. D'autres lui ont fait grief d'avoir représenté le tambour royal du Rwanda, une provocation pour les républicains. L'enseigne a donc suscité de nombreuses discussions, exemplaires des relations interafricaines. Doudou en a convaincu certains de sa bonne foi. Les non-convaincus ne reviennent sans doute plus. La situation est un faible écho de l'acuité des conflits dans la région des Grands Lacs. Mais elle ne débouche pas sur la violence. Tout reste verbal. Un soir parait-il, il a failli y en avoir une ! Doudou, lui, essaye de transcender le passé douloureux, de le dépasser. C'est là sans doute le sens profond de son enseigne provocante. Son attitude est en phase avec l'esprit du quartier : la gestion efficace et mesurée des rapports entre les gens, malgré les conflits au pays. Note en contrepoint : les Congolais ont rebaptisé la rue Longue Vie : Couloir de la Mort. C'est par le truchement d'un humour noir virulent une mise en garde contre le sida.

Deux visions du monde...

Une rumeur circule : Matonge est condamné à terme. L'ancien bourgmestre avait, dit-on, le fantasme de faire surgir une Riviera qui aurait joint la Porte Louise aux Communautés européennes en passant sur le corps sacrifié de Matonge. Ainsi deux visions du monde se heurtent. D'une part, le monde de la finance avec sa volonté de 'gentryfier', d'embourgeoiser le quartier, ou de le bruxelliser comme on dit à l'étranger pour signifier les dégâts de la spéculation et de la destruction du tissu urbain populaire. D'autre part, le monde plus humain de la multiculturalité, et c'est celui qui est présentement réalisé. Ce n'est pas par hasard qu'un tract électoral de l'ancien bourgmestre parlait de lutter contre l'insécurité à Matonge! Si insécurité il y a, ce n'est que celle des tympans. Le niveau des décibels d'ambiance musicale peut être trop élevé pour des riverains. Mais Matonge est un quartier sûr. L'on y risque moins qu'ailleurs des agressions physiques. Il y a du monde dans la rue, et les passants africains ne laisseraient pas se dérouler une agression sous leurs yeux sans intervenir. Le grand public n'a pas nécessairement ce sentiment, les médias ne montrant de Matonge que les heurts violents lors des interventions policières.

Matonge n'est pas véritablement une zone d'habitat africain. Chaque type d'immigration opte pour un modèle spécifique d'implantation. La stratégie des ressortissants africains à Bruxelles n'a pas évolué vers le modèle de concentrations de population ethnicisée, mais vers celui de la dispersion dans toute la ville, le principal impératif guidant le choix étant le montant du loyer. La cohésion des communautés s'exerce autrement que par la cohabitation proche, et notamment par le téléphone. Au-delà des clivages régionaux et politiques, l'information circule à plein rendement, au sein de chaque communauté nationale, ainsi que vers le pays d'origine.

Jusqu'ici la diaspora africaine en Belgique a engendré de nombreuses passerelles en direction de la population indigène. On le constate lors de cérémonies de mariage, de deuil, ou d'événements culturels. Il est habituel d'y rencontrer des Belges : conjoints, parents, amis. Matonge reflète bien ce modèle de cohabitation qui correspond en tout cas à une tendance manifeste en Afrique. Il a là matière à réflexion. D'un côté en Afrique, guerres et massacres, hélas de plus en plus fréquents. A l'opposé cette gestion sage de l'ethnicité qui est la règle dans les grandes villes, au quotidien, tant qu'il n'y a pas de facteurs extrinsèques ou extranationaux perturbants. Cette réussite de la coexistence urbaine n'est pas due aux gestionnaires professionnels de la multiculturalité : elle peut leur servir de modèle. On voit à l'oeuvre le produit de l'interaction entre la société d'accueil et des normes de conduites africaines. Dès lors : longue vie à Matonge.

Agenda culturel, Bruxelles, novembre 2000. Édouard VINCKE

la foufoueuse

Revendiquer avec fierté l'origine de l'Homme.
Black is beautifull

Au commencement était l'Homme Noir, ou plus précisément, l'Africain.

Lucy.
Ce que Darwin ne savait pas avec précision comme ses futurs interprètes eugénistes et que l'église ignorait à l'époque de la Controverse de Valladolid en 1550, est que tous les hommes qui peuplent notre planète sont de même nature et ont la même origine. Et singulière ironie de l’histoire, au commencement était l'homme noir ou précisément : l'Africain. Nos ancêtres communs sont nés en Afrique noire il y a quelques millions d'années. Tout est parti d'un phénomène appelé Tectonique des plaques et qui va jouer un rôle déterminant dans la formation des continents mais également, dans le processus d'hominisation. Ainsi, il y a 70 millions d'années l’Europe et l’Amérique ne formaient qu’un continent : l’ Euramérique. Trente millions d'années plus tard, la Tectonique des plaques aboutissait à la formation du continent Eurasie qui touchait l'Afrique. On retrouve ici les traces de l’Adapis parisiensis d' Euramérique émigrant vers un monde tropical, mais la tête s'est arrondie et la queue allongée. C'était déjà l'ancêtre des singes, baptisé Egyptopithecus.
Ce primate de 5 à 6 kg, exhumé au Fayoum en Égypte, est le point de départ du fil commun des singes et des hommes. Il y a environ 7 millions d'années, la Tectonique des plaques fut également à l'origine de l'effondrement et de l’affaissement de la Vallée du Rift Dans l'Est africain -, sur une profondeur de 4000 m et l'élévation de sa bordure. Cet accident naturel coupa l'Afrique en deux par une énorme faille géologique longue de 6000 Km, qui va de l'Éthiopie à la Tanzanie, en passant par les hauts plateaux du Kenya. Un phénomène qui a provoqué un important changement de climat à l'Est où la forêt se transforma en savane. Nombreuses furent les variétés d'Australopithèques prisonnières dans la partie est du continent où sévissait une sécheresse rude dans un milieu hostile. Celles de leurs espèces restées de l'autre côté, ont continué à vivre avec les mêmes conditions climatiques et habitudes alimentaires. Ces espèces aux conditions de vie inchangées, évolueront vers les chimpanzés et les gorilles actuels.
En revanche, pour les prisonniers du rift, allait fonctionner le principe de l'évolution darwinienne : s'adapter ou disparaître. En clair, ce sera une affaire de sélection naturelle. Isolés dans ce nouveau biotope, beaucoup d'entre eux disparaîtront mais quelques variétés entameront un processus d'hominisation qui aboutira avec succès à nos ancêtres directs. Elles vont s'adapter pour survivre tout en perdant l'habitude de grimper aux arbres. Elles acquerront celle de se dresser sur leurs membres postérieurs pour mieux surveiller l'arrivée des prédateurs, éviter les dangers et repérer les animaux morts. Ces êtres en mutation, deviendront ainsi peu à peu des bipèdes, principale caractéristique des hominidés. La première découverte d'un hominidé complet en Afrique, fut celle de Lucy qui est le plus ancien de nos ancêtres connus. Il sera baptisé Lucy car au moment de sa découverte, les paléontologues écoutaient la chanson des Beatles "Lucy in the sky with diamonds."»

Les enfants de Lucy.
Cette femelle pré humaine découverte en 1974 par l'équipe du Pr. Yves Coppens Classée Australopithècus Afarensis -, était âgée d'une vingtaine d'années. Pesant de 20 à 25 Kg, elle mesurait 1m 20 et aurait vécu il y a 3 200 000 ans. Lucy était incontestablement bipède car son bassin n'était pas celui d'un singe. Ses habitudes alimentaires étaient déjà proches des nôtres. Lucy se nourrissait de fruits et de tubercules et utilisait des outils primitifs en pierre. Toutefois, dans un premier temps les paléontologues ont pensé que du fait d'une importante sécheresse, Lucy aurait disparu sans laisser de descendance et qu'une variété d'hominidés plus adaptée aurait abouti à notre véritable ancêtre : l'Homo habilis (l'homme habile).
Apparu il y a 2 500 000 ans, l’ Homo habilis a été découvert par le Dr Leakey au bord du lac Turkana au Kenya. Cet hominidé fabriquait des outils plus perfectionnés que ceux des Australopithèques. Son cerveau avait déjà un volume de 800 cm3, il était végétarien et carnivore. L’ Homo habilis avait adopté la station debout qui libère la main et se servait d'outils sommaires et d'abris. Son descendant direct est l'Homo erectus (l'homme debout). Apparu entre 1 600 000 et 400 000 ans, il sera le colonisateur de la planète en quittant l'Afrique par plusieurs endroits dont les Détroits de Bab El Mandeb (où la mer rouge s'ouvre vers l'Arabie), de Gibraltar et probablement par la Sicile. On retrouve les traces de l’ Homo erectus en Afrique de l'Est, en Afrique du Nord, en Chine (où il vécut il y a 1 million d'années) et en Europe il y a 700 mille ans.
L' Homo erectus apprendra à perfectionner la taille de ses outils en pierre et à maîtriser le feu. Venu d’Afrique, il peuplera d'abord et en même temps l’Europe et l’Asie puis, son descendant, l'Homo sapiens (l'homme qui sait), sera le premier à enterrer ses morts contrairement à ses ancêtres qui les abandonnaient aux charognards. Enfin, apparu il y a environ moins de 100 000 ans d'après le résultat des derniers travaux des généticiens -, l’ Homo sapiens sapiens est l'homme moderne dont le cerveau atteindra 1300 cm3 en moyenne. L' Homo sapiens sapiens (l'homme qui sait qu'il sait), est le dernier maillon de la chaîne du processus d'hominisation, c'est-à-dire nous. Il est caractérisé par la transcription du langage, une pensée claire, une intelligence qui lui permet d'apprendre, d'accumuler le savoir et de le transmettre pour finir ainsi par domestiquer son environnement. Il y a 50 000 ans, l'Homo sapiens sapiens peuplait l'Australie. Le peuplement du continent américain sera plus récemment le fait de ceux que l'on a d'abord qualifiés de «peaux rouges» ou «Indiens» et qui sont en réalité des Homo sapiens sapiens asiatiques venus par le détroit de Behring il y a entre 11 000 et 20 000 ans. Plus notre ancêtre s'éloignera de l'Afrique, plus d'autres formes d'adaptations sociobiologiques lui seront imposées par le milieu. Ces facteurs vont le transformer physiquement. Au cours des milliers d’années d’évolution sur la terre, il va s’adapter aux conditions écologique, géographique et climatique de l’endroit où il vivra.

La perte de la pigmentation noire, un défaut.
Le long séjour sous des climats froids provoquera l' amincissement du nez et la disparition de la mélanine élément de pigmentation en surface, pour laisser apparaître une peau blanche ou jaune. Ainsi, la couleur de la peau, des yeux, la couleur et la texture des cheveux comme la forme du nez, ne sont que des caractères adaptatifs. Ils répondent à un climat et à un milieu donné. Pour autant, nous gardons tous une parenté biologique et sommes apparentés par le sang avec le même arbre généalogique. Cependant, la différenciation physique s'est faite très récemment car, les plus anciens types d'Homo sapiens sapiens sur les autres continents, ont été trouvés à Grimaldi (Monaco) et sont de type négroïde. Des Homo sapiens sapiens du même type et datant de la même époque ont également été découverts dans les Balkans, dans le Yunnan en Chine et en Malaisie. Ainsi, les continents européen et asiatique ont été peuplés pendant longtemps par des hommes de type négroïde. Au commencement était donc l'homme noir. Cette hypothèse déjà formulée avant notre époque, continuait de déranger plus d'un idéologue, surtout en pleine période d'esclavage et de «colonisation civilisatrice.» Pourtant, Darwin lui-même avait déjà envisagé comme : probable que nos premiers parents aient vécu en Afrique plutôt que partout ailleurs. Pour contrer cette hypothèse, quelques «preuves scientifiques» seront néanmoins exhibées, comme l’homme de Piltdown découvert dans le Sussex -, possible ancêtre de l’homme blanc (Indo-européen), mais fabriqué par le géologue anglais Charles Dawson et que nombre de scientifiques considèrent aujourd’hui comme la plus grande supercherie du siècle. Toutes ces constructions incohérentes allaient être balayées par la Vallée de L’ Omo dans l'Est africain, qui livrera ses secrets beaucoup plus tard. Les scientifiques vont y découvrir la série la plus nombreuse, la plus complète et la plus continue des restes de nos plus lointains ancêtres. L’Afrique est bien le berceau préhistorique de l’humanité tant au stade de l’ Homo erectus qu’à celui de l’ Homo sapiens sapiens. Les actuels groupes ethniques d’ Homo sapiens sapiens dits Blanc et Jaune, sont issus de la seule race originellement africaine, par filiation plus ou moins directe. Pourtant, bien qu’il n’existe aucune base véritablement scientifique sur laquelle établir une classification générale de «races» selon leur degré de supériorité ou d’infériorité, tout au long du XIXème et une partie du XXème siècle, scientifiques et idéologues se sont affrontés pour classer de manière hiérarchique, de prétendues «races» jaune, noire, blanche et rouge. Et ce, suivant des critères de couleur, de taille et de forme.

La notion de race chez les humains est sans fondement.
Mais une nouvelle discipline scientifique (la Génétique), est venue s'en mêler. Les recherches de Mendel nous ont révélé que ces signes distinctifs apparents ou Phénotypes -, ne sont que la manifestation de facteurs contenus dans les noyaux des cellules et appelés gènes. Ces gènes renferment des informations qui sont transmises à leurs descendants, par les géniteurs que sont les parents. Non seulement les scientifiques n'ont pas trouvé un nombre de gènes suffisamment important et spécifique à un groupe humain particulier, bien au contraire, les travaux de Mendel révèlent que la plupart de ces gènes sont communs à toutes les populations humaines. Or, pour distinguer deux races différentes, il faut une grande distance génétique. Si des expériences ont permis de distinguer la race chevaline de la race canine, elles n’ont jamais permis d’établir une différence identique pour ce qui concerne les hommes, quels que soient leurs groupes ethniques ou leurs couleurs. Parallèlement, une équipe dirigée par le professeur Wilson devait étudier à l'A.D.N, les Mitochondries chez plus d'une centaine de femmes d'ethnies différentes (Asiatiques, Européennes, Aborigènes, Africaines et Métisses issues de tous croisements). Le résultat de ces travaux révèle la présence de plusieurs gènes que l'on ne retrouve en totalité que chez la femme africaine, point de départ de la lignée commune. La Génétique a ainsi déraciné les préjugés raciaux de leur base biologique, pour rejoindre la paléontologie et constater scientifiquement, que la notion de race au pluriel est sans fondement chez les humains. La lignée commune est passée du stade d'hypothèse à celui de réalité scientifique. Jusqu’à une période récente, nous avons tenu pour certitude que notre véritable ancêtre était Lucy l’ Africaine (une vieille connaissance) ou en tout cas une femelle née sur le continent noir. Les scientifiques faisant autorité, en avaient toujours déduit que cette Ève noire a engendré l'humanité tout entière. En 2002 une équipe de paléontologues a découvert au Tchad en Afrique de l’ Ouest, les restes d’un préhumain (Toumaï), datant de près de 7 millions d’années. Bien que rien ne prouve encore qu’il s’agisse d’un ancêtre plus vieux que Lucy, c’est toujours un « Africain ». Aussi, bien avant les grandes civilisations du continent noir, le premier apport de l'Afrique en particulier et des peuples noirs en général à l'histoire de l'humanité, est celui d'être à l'origine même de son existence.

Extraits de «La longue marche des peules noirs » par Tidiane N’DIAYE

panier d'amour

Le découragement

Négritude et négrologues



C’est un livre de poche d’un peu plus de 300 pages de la collection 10-18 paru au début des années 70. La couverture nous montre, sur fond orange caractéristique de l’époque, la photo d’une femme noire, visiblement d’origine modeste, portant dans ses bras un bébé blanc bien nourri. Le titre est pour le moins sarcastique, et un peu mystérieux : Négritude et Négrologues. L’auteur : Stanislas Adotevi.

Le style est direct et rentre-dedans : « Le nègre qui prend conscience de sa race est un bon nègre, mais s’il perd la mémoire de notre chute, s’il s’oublie, s’il s’évanouit dans une extase mystique, s’il voit nègre quand il faut voir juste, il se perd, il perd le nègre en perdant la vue. » (p.102)
L’auteur réussit néanmoins à maintenir une réelle qualité littéraire sans perdre en efficacité. Le livre se lit d’une traite, en dépit des nombreuses citations et des abondantes notes de fin de chapitre. Et de fait, Adotevi cite beaucoup : les écrivains de la Négritude bien sûr, qu’il décortique, mais également les auteurs, penseurs et politiques occidentaux dont les doctrines et idées ont alimenté ou influencé ces grands précurseurs.

Né au Bénin, Stanislas Adotevi est peu connu dans son pays au-delà des cercles universitaires. Retiré au Burkina-Faso après une carrière d’enseignant et de fonctionnaire international, il justifie cet exil par la volonté, entre autres, « de ne pas être tenté par les agitations extérieures, la politique, par exemple, (qu’il a) décidé de bannir de (sa) vie ». Sa bibliographie comprend des essais comme « De Gaulle et les Africains, Editions Chaka, décembre 1990 » et de nombreux articles (notamment « Aliénation culturelle et développement du sous-développement », in Conséquence n.1 et N'Krumah ou le rêve éveillé in Présence africaine, n° 85). Négritude et Négrologues, publié en 1972 et réédité en 1998, reste son œuvre la plus connue.

Mouvement littéraire né sur les bords de la Seine dans un milieu d’étudiants Africains et Antillais, et dominé par les personnalités de L. S. Senghor et Aimé Césaire, la Négritude s’était peu à peu imposée comme l’expression de la personnalité nègre. Au point que le Petit Larousse pouvait définir le terme dans son édition de 1981 comme : l’ «Ensemble des caractères, des manières de penser, de sentir propres à la race noire (…)» Les productions de ce courant parues entre sa création dans les années 30 et son apogée dans les années 40-50 constituent le gros des classiques de la littérature négro-africaine contemporaine. Si en ce début des années 70 quelques auteurs d’Afrique et des Caraïbes se sentaient déjà à l’étroit dans les limites définies par les pères fondateurs, aucun ne s’était encore livré à une critique systématique du monument. Le pamphlet d’Adotevi fit donc l’effet d’un pavé jeté dans la mare.
Dès la première page le ton est donné : « On a dit et redit, avec la complicité des nostalgiques du soir, que la négritude est autre chose que ce qu’elle est. On a dit qu’elle est un chant pur, un rythme, un élan. Pas un acte, mais un dogme silencieux. Souvenir dans la connivence nocturne, la négritude est l’offrande lyrique du poète à sa propre obscurité désespérément au passé ». De fait, on est bien en présence d’une littérature déclamatoire abstraite, coupée des préoccupations des masses noires et s’appuyant sur une idéalisation des réalités africaines et une âme nègre mythique. S’il reconnaît au mouvement une certaine pertinence historique pour avoir symbolisé, à un moment donné, l’affirmation du Noir dominé, Adotevi lui reprochera de n’avoir pas su dépasser cette étape nécessaire pour transformer les forces ainsi mobilisées en facteurs de changement.

A partir des écrits et propos des théoriciens du mouvement – principalement Senghor - il va s’atteler à dégager les fondements de cette personnalité nègre dont on parle tant. Le verdict est implacable : le Nègre de la Négritude, tel que décrit par ses chantres, est un être sensuel et émotif et bon mais surtout, découvre-t-on entre les lignes, doté d’une mentalité bien à lui, essentiellement dominée par le sentiment. « La race blanche », écrira Senghor, « est analytique par utilisation, la race nègre intuitive par participation ».
Le problème est posé : le Noir, frappé d’une telle singularité, serait donc un être à part ?

Adotevi souligne la parenté entre la personnalité noire ainsi définie, le mythe du bon sauvage et la mentalité primitive chère à l’ethnologie coloniale. « L’activité mentale du primitif », nous apprend en effet Lévy-Bruhl, « n’est pas un phénomène intellectuel ou cognitif pur ; (…) la connaissance (y) est toujours colorée par le sentiment, pénétrée par l’émotion (…) ». Cette description fait implicitement du « primitif » l’antithèse de l’homme blanc qui, seul, aurait le monopole de la raison dite cartésienne. Ce privilège justifiant sa position au sommet de la hiérarchie.

S’esquissent ainsi les bases d’un partage des tâches : « Dans le Grand Orchestre de l’Universel, l’Humanité aura pour chef d’orchestre l’Europe, le Blanc. Le nègre tiendra la section rythmique ». Stanislas Adotevi nous démontre que le développement de l’ethnologie pendant la période coloniale, loin d’être fortuit, s’inscrivait dans une logique de contrôle des sociétés colonisées. C’est la même intention qu’il décèle dans le discours de la Négritude et qui se concrétise après les « indépendances » dans le Socialisme Africain théorisé par le président Senghor.

« En ressassant le passé, en attisant une sensibilité morbide, le poète-Président ou plutôt le Président-poète vise à faire oublier le présent. La négritude d'aujourd'hui, la négritude des discours, n'est rien moins qu'une pure et plate propagande, une panacée aux problèmes de gouvernement. La très bizarre formule senghorienne de division raciale du travail intellectuel (l'émotion est nègre comme la raison est hellène), vise uniquement à perpétuer un régime considéré comme néo-colonialiste et dont il est Président ; La négritude doit être le soporifique du nègre. C'est l'opium. C'est la drogue qui permettra à l'heure des grands partages d'avoir de « bons nègres ».
Adotevi ne se faisait aucune illusion sur la première vague des indépendances :« Astuce sémantique et idéologique, la décolonisation n’est pas seulement destinée à fausser les mécanismes du passage à l’Indépendance formelle et à donner bonne conscience aux ethnologues heideggériens et sociaux-démocrates. C’est bien en définitive un bricolage juridique. Coup de frein à l’histoire des Africains, la décolonisation aura paradoxalement produit moins de bouleversement que la colonisation elle-même. »

Il constate la trahison des nouveaux maîtres de l’Afrique qu’il décrit comme les agents locaux de la dernière évolution du capitalisme. Le nouveau dogme de l’état en formation, le drapeau, l’hymne et les idéologies mystifiantes, ne sont que des cosmétiques masquant un pillage plus accru. Il dénonce la duperie de l’aide internationale et la compromission de pouvoirs africains illégitimes et donc plus dépendants des intérêts étrangers. Aliénation culturelle, faillite des élites, néocolonialisme, unité africaine, nécessité d’une communauté d’action entre l’Afrique et sa diaspora, impératif d’une rupture radicale avec le système en place, rôle et place de la culture dans cette révolution annoncée… Autant de thèmes qui traversent Négritude et Négrologues et qui disent assez l’actualité de cette œuvre, plus de 30 ans après sa première publication.

Certaines des propositions d’Adotevi ne manqueront pas de susciter la polémique : par exemple, la mobilisation des masses noires par une « référence constante aux humiliations passées et présentes de la race » ou le rôle qu’il dévolue à un ou deux Etats-pilotes d’organiser « la subversion dans tout autre Etat africain dont le comportement ferait obstacle à l’unité africaine »; on rappellera également que le livre a été écrit en pleine guerre froide, à l’heure des guerres de libération du continent, par un intellectuel de gauche persuadé de la nécessité d’une rupture radicale avec le système capitaliste néo-colonial (la sympathie de l’auteur pour les révolutions cubaine et chinoise ne sera pas du goût de tous les lecteurs) ; il n’en demeure pas moins que Négritude et Négrologues s’impose comme une lecture vivifiante, indispensable pour les nouvelles générations africaines.

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Négritude et Créolité




Par Lise Willar

Dois-je répéter - mais chacun sur le site connaît mon hobby pour le scrabble - que je me suis toujours intéressée à la francophonie. On sait que mon jeu a son propre dictionnaire « L’Officiel du Scrabble » (ODS) qui intègre non seulement les mots du Petit Larousse et du Robert mais fait une part importante à ceux de la francophonie belge, suisse, luxembourgeoise, québécoise, maghrébine, africaine… ainsi qu’aux anglicismes qui sont (pour le meilleur et pour le pire) passés dans notre langue. Plusieurs de mes Mots…dits ont eu pour thème des écrivains québécois et acadiens tels que Michel Tremblay et Antonine Maillet mais si j’ai cité des poèmes du grand Léopold Sedar Senghor à l’annonce de son décès, je n’ai pas abordé jusqu’à présent deux sujets qui font à la fois partie de la francophonie et veulent s’en démarquer : d’un côté la Négritude, de l’autre l’Antillanité et la Créolité dont je ne sais s’il faut l’appeler une variante ou au contraire l’affirmation d’une spécificité qui exercerait son influence sur toute la Caraïbe francophone. (Je voudrais ajouter ceci : les deux derniers termes que je viens d’employer, termes reconnus et utilisés non seulement par tous les écrivains de l’Antillanité et de la Créolité mais par leurs lecteurs ne sont toujours pas entrés dans nos dictionnaires, traditionnels comme le Larousse ou « d’avant-garde » comme l’ODS.)

La Négritude


Ma Négritude point n’est sommeil de la race mais soleil
De l’âme, ma négritude vue et vie
Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing
Réécade. Il n’est question de boire, de manger l’instant qui passe
Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert !
Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants
Ma joie de créer des images pour le nourrir,
Ô lumières rythmées de la Parole !
Léopold Sedar Senghor


Ce mouvement est né de la rencontre entre Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et le poète guyanais Léon-Gontran Damas. Ils voulaient affirmer par leurs écrits et leurs poèmes la grandeur de l'histoire et de la civilisation noires face au monde occidental qui les avait jusque là dévalorisées. Ils se refusaient l'existence d'une essence noire mais voulaient faire de leur identité nègre et de l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir une source de fierté. Pour Césaire, il s'agissait de bâtir une nation et de fédérer un peuple en rompant un silence collectif. Dans ses écrits, il aborda le thème du héros noir, du colonialisme, de l'émancipation, de la révolution, de l'Afrique et de la tyrannie. Il a voulu comme Senghor après lui redonner au peuple noir la fierté de ses racines africaines. Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor mais surtout Léon-Gontran Damas ont eu des contacts avec les mouvements américains de la Négritude : celui de W.E.B. Dubois qui écrivit en 1905 Ames noires dans le contexte d'une Amérique raciste : Je suis un nègre et me glorifie de ce nom et celui de la Negro ou Harlem renaissance dominée par Langston Hugues, Claude Mc Kay... qui revendiquaient l'appartenance à la société américaine et leur identité noire : moi aussi, je suis l'Amérique. C’est sans nul doute André Breton [1] qui, en découvrant Le Cahier d’un retour au pays natal en 1941 dans la revue Tropiques, a reconnu que la poésie engagée d’Aimé Césaire entrait dans le cadre de la négritude ou mieux en définissait le concept. En vérité, les deux œuvres qui sont (me semble-t-il) les piliers de la Négritude sont Le Cahier de Césaire et Chants d’Ombre de Senghor.

Le terme « Négritude » a été très employé après la Seconde Guerre Mondiale parce ce qu’il représentait à la fois une révolte contre le colonialisme, la glorification du passé africain et une nostalgie vis-à-vis de la beauté et de l’harmonie de la société africaine traditionnelle. Pour les tenants de l’Antillanité et de la Créolité, le concept était et demeure désuet parce qu’il appartient à un passé esclavagiste, colonialiste et plus franco-africain que caribéen.

Des écrivains tel que Daniel Maximin ou le poète et romancier Bertène Juminer ainsi que Xavier Orville, romanciers latino-américains influencés par le surréalisme, sont également dans le sillage littéraire de Césaire alors que Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant sont les représentants de l’Antillanité et de la Créolité. Je parlerai de chacun de ces auteurs ci-dessous :

Aimé Césaire


Et moi, et moi,

moi qui chantais le poing dur
Il faut savoir jusqu'où je poussai la lâcheté.
Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.
C'était un nègre grand comme un pongo qui
essayait de se faire tout petit sur un banc de
crasseux de tramway ses jambes gigantesques et
l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait
une péninsule en dérade et sa négritude même qui
se décolorait sous l'action d'une inlassable
mégie. Et le mégisser était la Misère. Un gros
oreillard subit dont les coups de griffes sur ce
visage s'était un ouvrier in fatigable, la Misère,
travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait
très bien comment le pouce industrieux et mal-
veillant avait modelé le front en bosse, percé le
nez de deux tunnels parallèles et inquiétants,
allongé la démesure de la lippe[, et par un chef-
d'oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus
minuscule mignonne petite oreille de la création.
C'était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure .
Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.
Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient
de façon assez puante au fond de la tanière entre-
bâillée de ses souliers.
La misère, on ne pouvait pas dire, s'était donné
un mal fou pour l'achever.


Elle avait creusé l'orbite, l'avait fardée d'un
fard de poussière et de chassie mêlées.

Elle avait tendu l'espace vide entre l'accroche-
ment solide des mâchoires et les pommettes d'une
vielle joue décatie. Elle avait planté dessus les
petits pieux luisants d'une barbe de plusieurs
jours. Elle avait affolé le cur, voûté le dos.
Et l'ensemble faisait parfaitement un nègre
hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique,
un nègre affalé, ses mains réunies en prière
sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une
vieille veste élimée. Un nègre comique et laid
et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.
Il était comique et laid,
comique et laid pour sûr.
J'arborai un grand sourire complice
Ma lâcheté retrouvée!

Aimé Césaire (Extrait du Cahier d’un retour au pays natal)

Aimé Césaire est né en Martinique en 1913. Il a obtenu en 1931 une bourse qui lui a permis de poursuivre ses études à Paris. C’est après avoir achevé son cursus à Normale Supérieure qu’il a fondé avec Léopold Sedar Senghor la revue L’Etudiant Noir. Il a épousé en 1937 Suzanne Roussi puis est rentré en Martinique où il a enseigné au lycée de Fort de France. Il est maire de Fort de France depuis 1945.

Je ne citerai pas ici la bibliographie d’Aimée Césaire. Chacun peut s’y reporter et la compulser à son aise. Je dirai seulement que son influence s’est exercée à la fois sur toute la Caraïbe, le monde littéraire américain, européen et africain et je me permets de souligner qu’un texte publié en 1994 dans La République Internationale des Lettres l’année même de sa création par l’écrivain et poète haïtien René Depestre est la meilleure image qui m’ait été donnée du grand Césaire. Je n’oublierai pas de mentionner quelques poètes haïtiens car personne sinon les initiés ne peut se rendre compte du nombre d’écrivains et de poètes qui se sont battus dans cette ancienne possession française d’un point de vue politique car ils étaient en général très orientés à gauche et pour défendre leur langue. Mais revenons à notre grand poète : je pense que la meilleure façon de l’honorer est de dire un autre de ses poèmes :

Ex-voto pour un naufrage


Hélé helélé le Roi est un grand roi
que Sa Majesté daigne regarder dans mon anus pour voir
s'il ne contient pas des diamants
que Sa Majesté daigne explorer ma bouche pour voir com-
bien elle contient de carats
tam-tam ris
tam-tam ris
je porte la litière du roi
j'étends le tapis du roi
je suis le tapis du roi
je porte les écrouelles du roi
je suis le parasol du roi
riez riez tam-tams des kraals
tam-tams des mines qui riez sous cape
tam-tams sacrés qui riez à la barbe des missionaires de vos
dents de rat et d'hyène
tam-tams de la forêt
tam-tams du désert
tam-tam pleure
tam-tam pleure
brûlé jusqu'au fougueux silence de nos pleurs sans rivage
et roulez
roulez bas rien qu'un temps de bille
le pur temps de charbon de nos longues affres majeures
roulez roulez lourds délires sans vocable
lions roux sans crinière
tam-tams qui protégez mes trois âmes mon cerveau mon
coeur mon foie
tam-tams durs qui très haut maintenez ma demeure
de vent d'étoiles
sur le roc foudroyé de ma tête noire
et toi tam-tam frère pour qui il m'arrive de garder tout le
long du jour un mot tour à tour chaud et frais dans ma
bouche comme le goût peu connu de la vengeance
tam-tams de Kalaari
tam-tams de Bonne-Espérance qui coiffez le cap de vos
menaces
O tam-tam du Zululand
Tam-tam de Chaka
tam, tam, tam
tam, tam, tam
Roi nos montagnes sont des cavales en rut saisies en pleine
convulsion de mauvais sang
Roi nos plaines sont des rivières qu'impatientent les four-
nitures di pourritures montées de la mer et de vos cara-
velles
Roi nos pierres sont des lampes ardentes d'une espérance
veuve de dragon
Roi nos arbres sont la forme déployée que prend une
flamme trop grosse pour notre coeur trop faible pour un
donjon
Riez riez donc tam-tams de Cafrerie
comme le beau point d'interrogation du scorpion
dessiné au pollen sur le tableau du ciel et de nos cervelles
à minuit
comme un frisson de reptile marin charmé par la pensée
du mauvais temps
du petit rire renversé de la mer dans les hublots très beaux
du naufrage


Si le poète Césaire est important à mes yeux, il ne peut effacer l’homme politique qui a lancé chaque fois qu’il l’a jugé bon un cri d’alarme en direction des chefs africains de mouvements de libération, Sékou Touré, Modibo Keita, Ben Bella, Patrice Lumumba ou à ceux de mouvements révolutionnaires tels que Mao, Ho Chi Minh, Fidel Castro… Il a toujours pensé que les despotes, les dictateurs, ceux qu’on appelle les néocolonialistes, pouvaient détourner les hommes de leurs rêves et de leur espérance d’émancipation. Je crois qu’il avait raison en ce qui concerne l’Afrique et la Chine en tout cas et j’aimerais aujourd’hui lui poser la question : « Que pensez-vous, Aimé Césaire, de la Guerre d’Iraq, de ses protagonistes et du dictateur Saddam Hussein ? »


Léopold Sedar Senghor (1906 – 2001)

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre Promise, du haut d’un haut col calciné
et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle


Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases de vin noir,
Bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent
d’est Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de
L’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délice des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de
tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendre pour
nourrir les racines les racines de la vie

Poète sénégalais et homme d’Etat, il fut un des tenants du concept de Négritude, défini comme l’expression littéraire et artistique de l’expérience Noire Africaine. Dans son contexte historique le terme a été ressenti comme une réaction contre le colonialisme français et une défense de la culture africaine. Il a profondément influencé le renforcement de l’identité africaine dans le monde noir francophone :

« L’émotion est nègre, la raison est hellène. »
« La Négritude est la somme des valeurs culturelles du Monde Noir. »

Léopold Sedar Senghor est né à Joal, un petit village de pêcheurs à cent kilomètres environ au sud de Dakar. Son père était d’ascendance noble et un riche marchand. Sa mère appartenait à la communauté peuhle, pastorale et nomade. Plus tard Senghor a écrit : « J’ai grandi au cœur de l’Afrique à la croisée des chemins, des castes, des races et des routes. » Il a passé les sept premières années de sa vie à Djilor avec sa mère et ses oncles et tantes maternels. A douze ans, il est entré à l’école de la mission catholique de Ngazobil. Il a ensuite étudié au Séminaire Libermann et au lycée Vollenhoven, terminant ses études secondaires en 1928.

Muni d’une bourse, Senghor est ainsi monté à Paris et a terminé avec succès ses études au Lycée Louis-Le-Grand en 1931. Durant ces années parisiennes, il a lu les poètes afro-américains de la Renaissance de Harlem et Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire, Verlaine, Valéry… Parmi les amis de Senghor de ces années de jeunesse figurent évidemment Aimé Césaire mais également Georges Pompidou, le futur Président Français qu’il a connu à Louis-le-Grand.

De même que pour Aimé Césaire, je pense qu’il existe assez de biographies exhaustives de cet homme aux multiples facettes et que chacun peut s’y reporter à loisir. Il suffit de rappeler qu’après avoir exercé son métier de prof dans plusieurs lycées de France, il a rejoint l’armée française puis a été fait prisonnier, profitant de cette période pour écrire des poèmes qui ont été publiés dans Hosties Noires (1948). Sa première collection de poèmes, Chants d’Ombre (1945) dans laquelle il abordait les thèmes de l’exil et de la nostalgie lui a été inspirée par le philosophe Henry Bergson. [2] En 1945 et 1946 Senghor a été élu représentant du Sénégal dans les Assemblées Constituantes françaises. Avec l’aide de Alioune Diop, un intellectuel sénégalais vivant à Paris, il a créé en 1947 Présence Africaine, un journal culturel auquel ont participé André Gide, Albert Camus et Jean-Paul Sartre. En 1948 Senghor a été nommé professeur à l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer. De 1946 à 1958 il a été constamment réélu à l’Assemblée Nationale Française. En 1960, il est devenu le premier Président du Sénégal et l’est demeuré jusqu’en 1980 puis il a partagé son temps entre Paris, la Normandie (dont sa seconde femme était originaire) et Dakar. Il a été élu membre de l’Académie Française en 1983 et il est mort en France le 20 décembre 2001. Au moment de son décès, j’ai dit combien grande fut ma stupéfaction et ma tristesse devant l’absence du Président Chirac et du Premier Ministre Jospin aux obsèques de ce grand homme qui représentait tout ce que le monde littéraire et politique avait de meilleur. J’ai eu véritablement honte pour mon pays de cette défection « au plus haut niveau. »

Dans sa poésie Senghor invite le lecteur à sentir l’essence quasi mystique de l’Afrique. Sa philosophie et son concept de la négritude ont reçu à la fois des louanges et des critiques. Selon Senghor, « le Noir est intuitif alors que l’Européen est plus cartésien. » Ce concept n’a pas plus à tout le monde mais Sartre a déclaré que la Négritude était un racisme antiraciste dans sa préface intitulée « Orphée Noir » de l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache(1948).

Hymne National du Sénégal composé par Léopold Sedar Senghor

Pincez tous vos coras, frappez vos balafons
Le lion rouge a rugi. Le dompteur de la brousse
D'un bond s'est élancé dissipant les ténèbres

Soleil sur nos terreurs, soleil sur notre espoir.

Refrain :

Debout frères voici l'Afrique rassemblée
Fibres de mon cœur vert épaule contre épaule
Mes plus que frères. O Sénégalais, debout !
Unissons la mer et les sources, unissons
la steppe et la forêt. Salut Afrique mère.
Sénégal, toi le fils de l'écume du lion,
Toi surgi de la nuit au galop des chevaux.
Rends-nous, oh ! rends-nous l'honneur de nos Ancêtre
Splendides comme l'ébène et forts comme le muscle !
Nous disons droits – l'épée n'a pas une bavure.
Sénégal, nous faisons nôtre ton grand dessein :
Rassembler les poussins à l'abri des milans
Pour en faire, de l'est à l'ouest, du nord au sud,
Dressé, un même peuple, un peuple sans couture,
Mais un peuple tourné vers tous les vents du monde.
Sénégal, comme toi, tous nos héros,
Nous serons durs, sans haine et les deux bras ouverts,
L'épée, nous la mettrons dans la paix du fourreau,
Car notre travail sera notre arme et la parole
Le Bantou est un frère, et l'Arabe et le Blanc.
Mais que si l'ennemi incendie nos frontières
Nous soyons tous dressés et les armes au poing :
Un peuple dans sa foi défiant tous les malheurs ;
Les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes.
La mort, oui ! Nous disons la mort mais pas la honte.

Léon Gontrand Damas


Sonne et Sonne et Sonne
sonne à mon coeur mariné dans l'alcool
dont nul n'a voulu tâter à table hier
Sonne et sonne
minuit de clair de lune à trois
dont l'image est à jamais en UNE
FEMME entrevue en l'Ile aux mille et une fleurs
assise au pied des mornes verts
et filaos échevelés
et flûte de bambou du pâtre éveillé modulant
la rengaine en sourdine
et le bruit court dans les halliers
et ma voix clame en EXIL
et l'EXIL chante à deux voix
et voici ELYDÉ
et réveillé net de nouveau se déroule le film du rêve recréé…

Issu de la bourgeoisie guyanaise, dont il a fustigé le mode de vie et de pensée dans le poème Hoquet, Léon Gontrand Damas a fait la connaissance d'Aimé Césaire au Lycée Schoelcher de Fort-de-France. Les deux jeunes gens se sont retrouvés à Paris, où Damas a poursuivi des études d'ethnologie. En 1937 parait le recueil Pigments puis Shine, Rappel, Il est des nuits, La complainte du Nègre. Un temps député de la Guyane, Léon Gontran Damas fit une carrière à l'UNESCO.

Daniel Maximin

Né à Saint-Claude (Guadeloupe) le 9 avril 1947, Daniel Maximin s'est installé avec sa famille en France en 1960. Après des études de lettres et de sciences humaines à la Sorbonne, il est devenu chargé de cours à l'Institut d'Etudes Sociales et professeur de lettres à Orly. De 1980 à 1989, il a été directeur littéraire aux Éditions Présence Africaine et produit l'émission « Antipodes » sur France-Culture. En 1989, il est retourné en Guadeloupe où il a été nommé Directeur régional des affaires culturelles. Depuis 1997, il est chargé de la mission interministérielle pour la célébration du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage.

Bertène Juminer

Né en 1927 d'un père guyanais et d'une mère guadeloupéenne. Agrégé de médecine, il a exercé à Tunis, Dakar, Amiens et au Maroc avant de devenir recteur de l'Université Antilles-Guyane. Romancier, il vit à Pointe-à-Pitre. A notamment publié Les Bâtards, (Présence Africaine, 1961), Au seuil d'un nouveau cri, (Présence Africaine, 1963), La revanche de Bozambo (Présence Africaine, 1968), Les Héritiers de la presqu'île, (Présence Africaine, 1979), La Fraction de seconde (Présence Africaine, 1990.)


Xavier Orville

Né le 3 janvier 1932 à Case-Pilote, Professeur agrégé d’espagnol. Il fut Conseiller culturel de 1979 à 1982 de Léopold Sedar Senghor et d'Abdou Diouf. Ses principaux ouvrages sont : Délice et le Fromager, 1977, prix des Caraïbes, la Tapisserie du temps présent, 1977, l'Homme aux sept noms et des poussières, 1981, le Marchand de larmes, 1985, Laissez brûler Laventurcia, 1989, Cœur à vie, 1993, prix Frantz-Fanon, la Voie des cerfs -volants, 1994, Moi, Trésilien Théodore Augustin, 1996.


Les poètes haïtiens

Comme je l’ai dit plus haut, il est impossible de parler de tous les mouvements littéraires se réclamant soit de la Négritude, soit de l’Antillanité et de la Créolité sans citer quelques poètes haïtiens :

René Despestre que j’ai déjà cité pour son éloge d’Aimé Césaire, écrivain et poète a composé la majeure partie de son oeuvre en exil. Elle est marquée par une grande sensibilité et comporte en particulier le roman Hadriana dans tous mes rêves couronné en 1988 par le Prix Théophraste Renaudot et le recueil de poème Journal d’un animal marin dont je vous donne un avant-goût ci-après :

Ce n'est pas encore l'aube dans la maison
La nostalgie est couchée à mes côtés.
Elle dort, elle reprend des forces,
ça fatigue beaucoup la compagnie
D'un nègre rebelle et romantique.
Elle a quinze ans, ou mille ans,
Ou elle vient seulement de naître
Et c'est son premier sommeil
Sous le même toit que mon cœur...

Jean-Price Mars (1876-1969) est l’auteur de Ainsi parla l’Oncle, un texte dans lequel il demande aux écrivains de se pencher sur la culture populaire, les contes créoles et le vaudou. A son époque cependant, il doutait que le créole puisse un jour non seulement devenir la langue majeure de la Caraïbe en même temps qu’une langue écrite.

Jacques Roumain (1907-1944) fut un écrivain et poète marxiste, fondateur en 1927 de La Revue Indigène. Inspirateur de la prise de conscience par les Haïtiens de leur négritude, son chef d’œuvre posthume Gouverneurs de la Rosée (1944) a fait le tour du monde noir. Voici des poèmes extraits de Bois d’Ebène :

Si l'été est pluvieux et morne
si le ciel voile l'étang d'une paupière de nuage
si la palme se dénoue en haillons
si les arbres sont d'orgueil et noirs dans le vent et la brume
si le vent rabat vers la savane un lambeau de chant funèbre
si l'ombre s'accroupit autour du foyer éteint
si une voilure d'ailes sauvages emporte l'île
vers les naufrages
si le crépuscule noie l'envol déchiré d'un
dernier mouchoir et si le cri blesse l'oiseau

tu partiras
abandonnant ton village
sa langue et ses raisiniers amers
la trace de tes pas dans ses sables
le reflet d'un songe au fond d'un puits
et la vielle tour attachée au bout de sa laisse
et qui aboie dans le soir
un appel fêlé dans les herbages...

Nègre colporteur de révolte
tu connais tous les chemins du monde
depuis que tu fus vendu en Guinée
une lumière chavirée t'appelle
une pirogue livide
échouée dans la suie d'un ciel de faubourg

Cheminées d'usine
palmistes décapités d'un feuillage de fumée
délivrent une signature véhémente
La sirène ouvre ses vannes
du pressoir des fonderies coule un vin de haine
une houle d'épaules l'écume des cris
et se répand dans les ruelles
et fermente en silence
dans les taudis cuves d'émeute

Voici pour ta voix un écho de chair et de sang
noir messager d'espoir
car tu connais tous les chants du monde
depuis ceux des chantiers immémoriaux du Nil
Tu te souviens de chaque mot
le poids des pierres d'Egypte
Et l'élan de ta misère a dressé les colonnes des temples
comme un sanglot de sève la tige des roseaux
Cortège titubant ivre de mirages
sur la piste des caravanes d'esclaves élèvent
maigres branchages d'ombres enchaînés de soleil
des bras implorant vers nos dieux
Mandingue Arada bambara Ibo
gémissant un chant qu'étranglaient les carcans…

Jacques Roumain a rencontré Langston Hugues que j’ai mentionné plus haut à propos de la Harlem renaissance lors du seul voyage que le second fit en Haïti.

Magloire-Saint-Aude (1912-1971) est né à Port-au-Prince. Il a publié ses premiers poèmes dans les revues La Relève et Le Matin. Il a participé au mouvement indigéniste des Griots aux côtés de Carl Brouard et du jeune François Duvalier dont on connaît le parcours tragique pour ses concitoyens. En 1941 parurent Dialogue de mes lampes et Tabou, en 1956, Déchu.

De mon émoi aux phrases,
Mon mouchoir pour mes lampes.
Recroquevillé dans mes yeux effacés,
La peine le poème hormis les causes.
Limité aux revers sans repos
Edith blanche ma face moi-même.
Rassasiant mes yeux

Du convoi de mes yeux ressuscités…
Dialogue de mes lampes

Né à Jérémie le 5 février 1903, Emile Roumer a fait ses études classiques à Saint-Louis de Gonzague à Port-au-Prince. Il a étudié la philosophie au Lycée Michelet à Paris où il a collaboré à plusieurs publications. Tenant de l'école indigéniste, Emile Roumer s’est révélé un grand chantre de la nature haïtienne, un poète du terroir, un patriote convaincu et un ardent défenseur du créole. Son œuvre comporte Poèmes d'Haïti et de France (1925), Poèmes en vers (1947) où figure l'une des poésies les plus célèbres de la littérature haïtienne Marabout de mon cœur :

Marabout de mon coeur aux seins de mandarine
Tu m'es plus savoureuse que crabe en aubergine

Tu es un afiba dedans mon calalou

le doumdoueil de mon pois mon thé de zherbe à clou…

L'Antillanité

« Forgé à la fin des années 60 par Edouard Glissant, ce mouvement naît d'un constat : la société antillaise est malade. Elle souffre d'avoir subi une politique de colonisation « réussie. » Face à ce diagnostic, Glissant propose un remède : la quête de l'identité antillaise. L'Antillanité est une volonté de reconstituer les déchirures sociales, de remplir les trous de la mémoire collective et d'établir des relations hors du modèle métropolitain. L'objectif de Glissant est de mettre à jour le réel antillais à travers l'histoire commune de la plantation sucrière que caractérisent le cloisonnement social, la couleur de la peau, l'héritage africain et la langue créole. Il affirme la spécificité des Antilles dans leur diversité, leurs langues et leurs histoires. L'Antillanité est une identité ouverte et plurielle. En fait, il s'agit de s'approprier l'espace accaparé par les colons et l'histoire occultée par la période de l'esclavage. » [3]

Edouard Glissant

Soleil de la Conscience
Quand je possèderai vraiment ma terre, je l’organiserai selon
mon ordre de clartés, selon mon temps appris. Cela veut dire
que la quête du vent libre (l’apprentissage de la terre) est chaos
et démesure, paysage forcené, foret sans clairière aménagée;
mais que c’est la mesure (labours, semailles, récoltes) qui est liberté.


Docteur ès lettres, Edouard Glissant « l'un des plus grands écrivains contemporains de l'universel » est né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928. Formé au lycée Schoelcher de Fort-de-France, il a poursuivi des études de philosophie à la Sorbonne et d'ethnologie au Musée de l'Homme.

Ses premiers poèmes Un champ d'îles, La terre inquiète et Les Indes lui ont valu de figurer dans l'Anthologie de la poésie nouvelle de Jean Paris. Il a joué un rôle de premier plan dans la renaissance culturelle négro-africaine (congrès des écrivains et des artistes noirs de Paris en 1956 et de Rome en 1959) et a collaboreé à la revue Les Lettres nouvelles. Le prix Renaudot, remporté en 1958 pour son premier roman, La Lézarde, a consacré sa renommée. Co-fondateur avec Paul Niger en 1959 du Front antillo-guyanais et proche des milieux intellectuels algériens, il fut expulsé de la Guadeloupe et assigné à résidence en France. Il a publié en 1961 une pièce de théâtre, Monsieur Toussaint, et en 1964, un second roman, Le Quatrième Siècle.

Rentré en Martinique en 1965, il a fondé un établissement de recherche et d'enseignement, l'Institut martiniquais d'études et une revue de sciences humaines, Acoma. Son oeuvre ne cesse de croître en ampleur et en diversité: une poursuite du cycle romanesque avec Malemort, La Case du commandeur et Mahagony, un renouvellement de la poétique avec Boises, Pays rêvé, pays réel et Fastes et trois essais majeurs, L'Intention poétique, Le Discours antillais et Poétique de la relation.

De 1982 à 1988, il fut Directeur du Courrier de l'Unesco. En 1989, nommé «Distinguished University Professor» de l'Université d'Etat de Louisiane (LSU), il y dirige le Centre d'études françaises et francophones. Depuis 1995, il est «Distinguished Professor of French» à la City University of New York (CUNY).

La Créolité

« Ce mouvement littéraire est apparu à la fin des années 80. Son fondement conceptuel repose sur un manifeste : l'éloge de la Créolité écrit par J. Bernabé , Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. Il s'agit de poursuivre par le biais de l'écriture et du langage, la recherche identitaire entamée par la Négritude et l'Antillanité. La démarche intègre l'histoire des Antilles et l'imbrication des différents peuples qui sont arrivés, volontairement ou pas. La Créolité rejette l'unicité, l'universel, la pureté et la transparence. Elle prône la diversité. » [4]

Jean Bernabé

« Il est temps pour le vieux roi d'aller dormir » écrivait Césaire dans La tragédie du Roi Christophe. Les enfants spirituels ont tué leur père. On le vérifie dans Eloge de la créolité, cet ouvrage collectif signé Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, réédité en édition ‘bilingue’ chez Gallimard. Ouvrage d'autant plus fondamental qu'il préfigure un renouvellement radical de la littérature créole et donne une assise théorique aux textes de fiction signés depuis par Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, et Confiant, prix Novembre 1991 pour Eau de café. Ravines du devant-jour, récit savoureux sur l'enfance d'un Chambin martiniquais.

Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau s'oppose autant à l'assimilation du noir dans la culture du blanc qu'à la Négritude qu'il soupçonne d'appartenir à un passé à jamais révolu. Il proclame sa part de nègre tout en faisant l'éloge du métissage culturel. Il est né en 1953 à Fort-de-France où il habite aujourd’hui. Il a fait ses études de droit à Paris. Il est l’auteur d’un ouvrage historique sur les Antilles au temps de Bonaparte et de deux romans : Solibo le Magnifique et de Texaco pour lequel il a reçu le Prix Goncourt. Personnellement (mais je ne suis sans doute pas un exemple à suivre) je peux dire que j’ai eu un certain mal à lire Texaco et tous les termes qui dans son texte s’éloignent de la francophonie comme j’ai eu du mal à lire non les romans de Michel Tremblay que j’aime infiniment mais son théâtre qui fait appel pour sa majeure partie au joual, parler montréalais, évoluant comme le français d’un joual francophone à ce que je me permets d’appeler un joual anglo-francophone. J’ai de même peiné au théâtre lors de mes séjours au Québec, croyant à tort que je saisirais mieux l’oral que l’écrit. Les éditions Gallimard ont sans doute eu raison de publier l’Eloge de la Créolité en édition bilingue. Les éditeurs du théâtre de Tremblay devraient y penser… (Je m’aperçois en écrivant ces lignes que j’appartiens plus à l’époque de la Négritude qu’à celle de la Créolité !)

Raphaël Confiant

Raphaël Confiant est sans doute l'auteur le plus foisonnant et le plus truculent des Antilles. Originaire du Lorrain (nord de la Martinique) où il est né en 1951, il a fait des études de sciences politiques à Aix-en-Provence. Il a débuté sa carrière d'écrivain en publiant à compte d'auteur, et pendant douze ans, des livres écrits en langue créole. « L'écriture en français est un plaisir », dit-il, « l'écriture en créole est un travail car l'auteur créolophone est obligé de construire son outil, ce que n'a pas à faire l'auteur francophone qui dispose d'un outil patiné par des siècles d'usage. » Avec Le Nègre et l'Amiral (1988), il est entré de plain-pied dans une littérature française à laquelle il apporte la verve d'un langage baigné d'imaginaire créole. Son deuxième roman en français Eau de café (1991) est remarqué par la critique ainsi que L'Allée des Soupirs publié trois ans plus tard. Confiant se distingue par son écriture et par l'univers de la Martinique « profonde » qu'il décrit dans ses romans. Il est un polémiste redoutable et n'hésitera pas à tremper sa plume dans du vitriol pour rédiger un réquisitoire en règle contre le père de la négritude, Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle. Enfin, Confiant a un don inné pour la provocation et le sens de la formule et de l'humour : « La Martinique est colonisée par la consommation » ou encore : « Les puristes me reprochent de zoulouter le français. Mais regardez-moi, regardez-vous, regardez-nous, vive le métissage ! »

Il s’ensuit - après que nous ayons perçu les voies de la Négritude, d’une part, de l’Antillanité et de la Créolité d’autre part, mouvements qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, ne peuvent apparaître comme complètement antagonistes mais complémentaires - que les écrivains de la jeune génération créole ont voué aux gémonies leur père spirituel Aimé Césaire alors que d’autres ont continué à le célébrer. C’est le romancier Raphaël Confiant, ainsi qu’on a pu le voir plus haut, qui a dressé le réquisitoire le plus sévère à l’encontre de celui qui fut la proue et le flambeau des jeunes auteurs créoles (Jean Bernabé.) Il lui reproche en particulier d’avoir à la fois dénoncé l’oppression du Tiers-Monde par l’Occident dans son Discours sur le colonialisme (1950) et d’avoir siégé pendant quarante ans au Palais-Bourbon (notre Assemblée Nationale) en prônant la loi d’assimilation pour les Antille-Guyane et la Réunion votée en 1946.

J’aimerais terminer ce « tour d’horizon » sur un cas particulier, celui de Frantz Fanon « Un Martiniquais d’Algérie » : Frantz Fanon est peu connu dans son pays, la Martinique, car il a passé l'essentiel de sa vie de militant dans sa terre d'adoption, l'Algérie. Fanon est né à Fort-de-France le 20 juillet 1925. Il est mort à Washington le 6 décembre 1961, à l'âge de 36 ans, des suites d'une leucémie. Il est inhumé au cimetière de « Chouhada » (Tunis). Médecin psychiatre, écrivain, combattant anti-colonialiste, Fanon a marqué le vingtième siècle par sa pensée et son action, en dépit d'une vie brève frappée par la maladie. Fanon fit ses études secondaires au lycée Schoelcher, ses études supérieures à la faculté de médecine de Lyon et fut nommé, en 1953, Médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Il avait déjà publié, en 1952 Peaux noires, masques blancs. En 1956, deux ans après le déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, Fanon choisit son camp, celui des colonisés et des peuples opprimés. Il remet sa démission de son poste à l'hôpital et rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) en Algérie.

Il eut d'importantes responsabilités au sein du FLN, membre de la rédaction de son organe central, « El Moudjahid. » Il fut chargé de mission auprès de plusieurs Etats d'Afrique noire, ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Il échappa à plusieurs attentats au Maroc, en Italie. Jusqu'à sa mort, Fanon s'est donné sans limites pour la cause de la libération des peuples opprimés.

Frantz Fanon a toujours considéré le concept de la négritude trop réducteur. Dans son essai « Peau noire, masque blanc », il étudie les conséquences humaines du colonialisme et du racisme. Il fait le portrait de l'homme noir antillais, victime des préjugés de couleur et des complexes d'infériorité qu'il a intériorisés. Selon lui, « Les Antillais sont, après la grande erreur blanche, en train de vivre le grand mirage noir. »

Je suis loin d’avoir fait le tour de tous les écrivains de la Négritude, de l’Antillanité et de la Créolité mais j’espère que j’aurai donné dans ces quelques pages un bon aperçu des mouvements, essentiels pour la littérature et la poésie francophones, auxquels ils ont appartenus même si certains ont voulu s’en distancer.

[1] André Breton (1896-1966), écrivain français, principal fondateur du surréalisme, auteur des Manifestes du Surréalisme (1924-1930), et d’une importante œuvre poétique et narrative, Najda (1928), Les Vases Communicants (1932), L’Amour Fou (1937)…Tandis que j’écris ces lignes, je pense à ce qui se passe cette semaine même : la dispersion à la Salle Drouot de tous les objets et de tous les écrits réunis dans sa vie par André Breton que conteste amèrement la Société des Gens de Lettres. Ceci n’a aucun rapport avec mon propos d’aujourd’hui mais il fallait que j’en parle à un moment ou à un autre car c’est tout le surréalisme qu’on est entrain d’attaquer à travers la destruction d’un musée. Alors je le fais modestement ici-même.


[2] Je ne ferai pas à la mémoire de Bergson (1859-1941) l’injure d’en dire trop long à son sujet : il fut l’un des grands philosophes français dont la philosophie spirituelle (« le rire est le propre de l’homme » disait-il) faisait de l’intuition le seul moyen de connaissance de la durée et de la vie. Il reçut le Prix Nobel de Littérature en 1927.

[3] Extrait de textes parus dans « Ecrit Créole – Langue et Culture »

[4] idem


[ecrits-vains.com]

extrait de discours : Aimé CÉSAIRE


(Assemblée Nationale Constituante, 12 mars 1946)

Mesdames, messieurs, les propositions de loi qui vont sont soumises ont pour but de classer la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane française proprement dite en départements français.
Avant même d’examiner le bien fondé de ce classement, nous ne pouvons manquer de saluer ce qu’il y a de touchant dans une telle revendication de vieilles colonies.
A l’heure où, ça et là, des doutes sont émis sur la solidité de ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire, à l’heure où l’ étranger se fait l’écho de rumeurs de dissidence , cette demande d’intégration constitue un hommage rendu à la France et à son génie et cet hommage, dans l’actuelle conjoncture internationale, prend une importance singulière.
Cette remarque préjudicielle faite, examinons les propositions en elles mêmes.
Parmi les raisons qui militent en faveur de leur adoption, nous découvrons d’abord des raisons historiques et idéologiques intimement mêlées.
Raisons historiques et idéologiques, nous nous expliquons.
L’intégration réclamée ne constituerait une improvisation. Ce serait l’aboutissement normal d’un processus historique et la conclusion logique d’une doctrine.
La Martinique et la Guadeloupe qui sont françaises depuis 1635, qui, depuis trois siècles, participent au destin de la métropole et qui, par une série d’étapes, n’ont cessé de s’inclure d’avantage dans la civilisation de la mère patrie, ont été le champ de toutes sortes d’expériences politiques, selon que la métropole passait de la monarchie à la république, de la république à l’empire, du césarisme au libéralisme.
Nous qui pouvons juger ces expériences avec le recul de l’histoire, nous pouvons affirmer, sans risquer de nous tromper, que la tendance de tous les régimes autoritaires qu’a connus la France a été de rejeter la Martinique et la Guadeloupe hors de la communauté nationale et qu’au contraire la tendance de tous les régimes libéraux qui ont gouverné la métropole a été d’arracher ces territoires à l’arbitraire des décrets, pour les admettre au bénéfice des générosités de la loi française.
Rappelons, à titre de précision, que sous le Consulat et l’Empire, les colonies sont déclarées – nous respectons la terminologie de l’époque, qui a le mérite de la franchise – « en dehors du droit national ».
Sous la Restauration, l’article 73 de la charte du 4 juin 1814 déclare que « les colonies sont régies par des règlements particuliers ». Quant au Second Empire, il soumet les Antilles à un véritable régime d’exception, tant sur le plan social, et, en 1869, l’amiral Rigault de Grenouilly, ministre de la marine et des colonies, déclarait hautement au corps législatif : dans les colonies « le travail demeure organisé dans des conditions exceptionnelles qui ne peuvent changer ».
En face de cette doctrine réactionnaire de discrimination, très tôt s’est dressée une autre doctrine : la doctrine républicaine de l’intégration.
Une politique républicaine constante a été de considérer les Antilles comme une parcelle de la France et, comme telles, relevant des mêmes lois et des mêmes règlements que la métropole. La Constitution du 5 fructidor an II stipule que « les colonies seront soumises à la même loi constitutionnelle que le territoire de la métropole ».
La seconde République, à son tour, manifeste sa volonté de « réintégrer » les Antillais dans la famille française et c’est conformément à l’idéal des hommes de 1848 que Schoelcher, définissant la politique coloniale française, devait écrire :
« Elle a toujours été la même, toujours basée sur les principes de la France qui n’admet pas plus aux Antilles que dans la métropole de distinction entre ses enfants, qui leur reconnaît à tous les mêmes droits et leur impose les mêmes devoirs. »
Enfin, la volonté égalisatrice de la IIIe République s’est affirmée de manière très nette et le processus « d’assimilation » des Antilles ne s’est arrêté que lorsque la République a commencé à perdre de son dynamisme interne et de sa foi en elle même.
Nous vous rappelons quelques dates essentielles.
Dès le 8 Septembre 1870, le principe de la représentation des Antilles au Parlement est adopté ; il devrait être confirmé et complété le 24 février 1875.
En 1871, application à la Martinique et à la Guadeloupe de la loi organisant les conseils généraux.
En 1880, application à la Martinique et à la Guadeloupe de la loi sur le jury.
En 1881, application à la Martinique et à la Guadeloupe de la loi sur la liberté de la presse et sur la liberté de réunion
En 1887, application aux Antilles de la loi municipale du 5 avril 1884.
En 1901, application à la Martinique et à la Guadeloupe de la loi sur la liberté d’association.
De 1884 à 1919, les libertés syndicales sont introduites aux Antilles.
En 1911, sur la demande expresse des Antillais, les habitants des îles sont astreints au service militaire obligatoire.
Mesdames et messieurs, tout ce que nous venons de dire de la Martinique et de la Guadeloupe est également valable pour la Réunion et la Guyane.
Colonisés, le premier depuis 1638, le second depuis 1604, ces territoires qui constituent des « marches » françaises, l’un dans l’océan indien, l’autre dans le bloc sud-américain, ont toujours été liés dans la pensée du législateur à la Martinique et à la Guadeloupe. Au cours de leur histoire déjà longue, ils ont pâti des mêmes exclusions, ils ont bénéficié des mêmes mesures libérales que dans les Antilles.
La vérité est que nous sommes là en présence des vestiges du premier domaine colonial français, des restes d’un ensemble jadis harmonieux, aujourd’hui mutilé, qui de la « France équinoxiale » comme on appelait la Guyane, à cette île de France lointaine que constitue la Réunion, relevait des mêmes préoccupations et de la même politique. Toujours les régimes autoritaires qui se sont installées en France ont pensé que ces territoires devaient être considérés comme « terres d’exception ».
Toujours la République (la vraie) a pensé que ces colonies dont les habitants sont depuis longtemps citoyens français devraient être appelées à bénéficier des lois que leurs élus au Parlement contribuent à faire. (Applaudissements.)
Bref, de 1870 à 1919, la République a pratiqué à l’égard des Antilles, de la Réunion et de la Guyane une politique d’intégration, dont la France s’est d’ailleurs trouvée récompensée par le patriotisme des populations bénéficiaires. (Nouveaux applaudissements.)
Le résultat est qu’à l’heure actuelle, ces territoires sont, de fait à peu près assimilés à la métropole du point de vue administratif et politique.
Malheureusement ce processus d’assimilation s’est arrêté dans son élan.
Il s’est arrêté au lendemain d’une guerre où pourtant les coloniaux n’avaient pas ménagés leur sang.
Il s’est arrêté au moment même où en France naissait la législation ouvrière.
L’assimilation s’est arrêtée aux Antilles et à la Réunion à l’orée de la justice sociale.
Sous l’influence de quelles puissances ?
Il est facile de le deviner.
Pour dire les choses crûment, le processus d’assimilation s’est arrêté parce qu’entre le peuple de France et les peuples des vieilles colonies s’est dressé un barrage formé par certains intérêts privés.
Ce que vous demandent les propositions de loi qui vous sont soumises aujourd’hui, c’est de mener à sa conclusion logique le processus évolutif commencé depuis un siècle et de couronner l’édifice dont la IIIe République a jeté les bases.
Nous n’ignorons point que bien des objections ont été faites à la notion même d’assimilation.
La plupart d’entre elles s’abritent plus ou moins hypocritement derrière le grand nom de Montesquieu et se recommandent de la fameuse théorie des climats.
La plupart d’entre elles protestent contre toute uniformisation contre nature et reprennent la phrase très connue de l’Esprit des lois :
« Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites que c’est un grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre. »
Mais nous répondrons que c’est ce même Montesquieu qui a écrit des pages cinglantes contres l’esclavage des noirs, et que ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est, par une loi d’assimilation, mieux d’égalisation, de libérer près d’un million d’hommes de couleur d’une des formes modernes de l’esclavage. (Applaudissements.)
Quant à ceux qui s’inquiéteraient de l’avenir culturel des populations assimilées peut-être pourrions-nous risquer de leur faire remarquer qu’après tout ce qu’on appelle assimilation est une des formes normales de la médiation dans l’histoire et que n’ont pas trop mal réussi dans le domaine de la civilisation, ce Gaulois à qui l’empereur romain Caracalla ouvrit jadis toutes grandes les portes de la cité romaine. (Applaudissements sur divers bancs.)
Nous ajoutons d’ailleurs que l’assimilation qui vous est aujourd’hui proposée, loin d’être une assimilation rigide, une assimilation « géométrique », une assimilation contre nature, est une assimilation souple intelligente et réaliste.
Quand nous disons assimilation géométrique, nous pensons à l’attitude prise à cet égard par la Révolution française. Lors de la discussion de la Constitution de l’an III, Boissy-d’Anglas, rapporteur des questions coloniales, en vint à prononcer cette phrase caractéristique :
« Que les colonies soient toujours françaises, au lieu d’être seulement américaines ; qu’elles soient libres sans être indépendantes ; que leurs députés, appelés dans cette enceinte, y soient confondus avec ceux du peuple entier. »
Et il ajoutait :
« Les colonies seront soumises aux mêmes formes d’administration que la France. Il ne peut y avoir qu’une bonne manière d’administrer, et si nous l’avons trouvée pour les contrées européennes, pourquoi celles d’Amérique en seraient-elles déshéritées ? »
Il est clair que notre époque, férue, à juste titre , de sociologie et d’ethnographie, ne saurait souscrire entièrement à de telles paroles, encore, qu’à notre avis, elles recèlent beaucoup plus de vérité qu’on n’est en général disposé à l’admettre.
Quoi qu’il en soit l’assimilation qui vous est proposée, pour s’inspirer du même idéal de justice que la politique coloniale de la Convention, s’en écarte par le souci qu’elle manifeste de tenir compte de contingences spéciales liées à la situation géographique des vieilles colonies du continent américain et de l’océan Indien. On ne fait rien quand on a la géographie contre soi. Or, en la circonstance, ce n’est pas seulement l’histoire que nous avons avec nous. C’est aussi la géographie.
En effet tout en affirmant le principe de l’unité française et l’extension du régime de la loi à des territoires qui, jusqu’ici ne relevaient que du régime arbitraire des décrets, les propositions qui vous sont présentées n’empêchent pas de laisser éventuellement aux conseils généraux de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion et de la Guyane, certains pouvoirs qui leur seraient propres.
Toutes choses dont il sera utilement débattu quand viendra devant l’Assemblée la discussion sur les pouvoirs des assemblées locales et départementales.
Nous ajoutons même, qu’étant donné les conditions géographiques dans lesquelles se trouvent la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion, nous admettons qu’un règlement d’administration publique intervienne pour accorder aux préfets des nouveaux départements des pouvoirs un peu plus étendus que ceux qui leur sont consentis dans la France continentale, et ceci afin qu’ils puissent régler immédiatement certaines affaires qui sont de la compétence du gouvernement central.
Tel sont, mesdames et messieurs, l’esprit des projets d’assimilation qui vous sont proposés.
Leur originalité est de restituer à la représentation nationale des questions qui jusqu’ici ont été abusivement considérées comme des chasses gardées de l’exécutif et de tenir compte de la justice sans rompre cependant avec les réalités.
C’est parce que les textes qui vous sont proposés sont à la fois réalistes et humains que nous nous opposons à toute contre-proposition destinée à les modifier considérablement.
Nous savons que certains auraient souhaité des stipulations autres que celles qui vous sont soumises.
Les textes qui sont proposés rangent carrément la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion sous le régime de la loi française, sauf dispositions contraires de celle-ci.
Certains auraient préféré une autre formule selon laquelle ne seraient appliquées aux territoires considérés que certaines lois, sur indication expresse de l’Assemblée nationale.
L’inconvénient d’une telle substitution serait d’enlever toute portée véritable à la réforme, de faire des nouveaux départements diminués, des départements d’exception et, tout compte fait, de ne pas changer grand chose au régime existant.
Une autre opinion serait de subordonner l’application des lois dans les nouveaux départements à la demande expresse de leur assemblée locale.
Nous répondons nettement que l’adoption d’une telle formule serait la négation de l’assimilation , et relèverait plutôt de la notion de fédération, puisque, en dernier ressort, le pouvoir législatif appartiendrait à une assemblée locale libre d’opérer une sélection parmi les mesures prises par l’Assemblée nationale, sans compter que cette assemblée locale, dans des pays soumis à l’emprise d’une féodalité agissante, n’aurait pas toujours toute l’indépendance désirable pour l’application d’une politique progressiste et démocratique.
Pour nous, fidèles à une doctrine républicaine constante, nous pensons que seule l’Assemblée nationale, dépositaire de la volonté de la nation, peut faire la loi et déterminer le champ géographique d’application de la loi, soit qu’elle l’étende soit qu’elle la restreigne.
Nous voilà ramenés au projet d’assimilation proposé.
Il ne convient ni de l’altérer, ni de le dénaturer : sa portée est à ce prix et c’est pour cela que nous nous permettons d’en résumer l’économie.
Dire que toute loi doit être appliquée à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane française et à la Réunion, sauf spécification contraire de l’Assemblée nationale cela signifie :
1°) Que la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française et la Réunion entrent dans la famille française et participent au destin de la France sur un pied d’égalité avec les départements métropolitains.
Cela veut dire :
2°) la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane française tout en comprenant la nécessité qu’il peut y avoir d’adapter certaines mesures générales à des conditions géographiques ou économiques spéciales laissent le soin de cette adaptation, non plus aux ministres, mais au Parlement et souhaitent voir admettre le principe que l’assimilation doit être la règle et la dérogation l’exception.
La commission des territoires d’outre-mer vous demande donc de vous en tenir aux propositions telles qu’elles ont été présentées.
Leur avantage, mais un avantage décisif, est d’avoir une grande portée internationale tout en satisfaisant à toutes les conditions qui font qu’une constitution peut être dite bonne.
Pour qu’une constitution soit bonne, nous dit Jules Simon, il faut qu’elle soit en harmonie « avec les besoins, les vœux, les mœurs des habitants ».
L’assimilation que nous proposons satisfait à toutes ces conditions.
En ce qui concerne les mœurs, déjà en 1890, dans l’exposé des motifs de leur projet d’assimilation des vieilles colonies, MM. Isaac et Allègre écrivaient ces mots qui vrais pour le passé, le sont plus encore pour le présent :
« La population des trois colonies qui nous occupent (la troisième étant la Réunion) est éminemment française ; les agglomérations urbaines y sont assez importantes et assez nombreuses pour former des centres administratifs ; les communes y sont organisées depuis longtemps et fonctionnent dans des conditions satisfaisantes.
« C’est en vertu de ces considérations ajoutaient-ils, que le projet dispose, d’une manière générale, qu’à l’avenir les lois votées par la métropole seront, de plein droit, applicables aux colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion, à moins que le législateur ne juge, au moment du vote, cette application impraticable ou dangereuse et n’en décide autrement. »
On ne saurait mieux dire.
Si des mœurs, nous passons aux besoins, la démonstration pour être plus longue, n’en sera pas moins aisée.
Pour notre part, nous considérons que seule l’assimilation résout les problèmes des vieilles colonies et répond à leur besoins actuels.
Du point de vue administratif, nous constatons que les problèmes de la Martinique et de la Guadeloupe tout particulièrement deviennent d’une telle délicatesse que le seul ministère des colonies dont la compétence va de l’enseignement aux travaux publics aux questions judiciaires, est incapable de les résoudre avec toute l’autorité, la pertinence et la célérité désirables.
Le présent projet d’assimilation, en restituant aux divers départements ministériels des services qui logiquement leur appartiennent, mais qui se trouvent actuellement dépendre du ministère des colonies, allégera de manière appréciable un appareil administratif trop lourd et trop compliqué pour être efficace.
Mais si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir du chaos social qui les guette.
Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes sociaux se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion avec une acuité telle que la paix publique en est gravement menacée.
La raison en est que presque aucun effort n’a été fait pour assurer aux travailleurs antillais et réunionnais un statut économique et social en harmonie avec le statut politique dont il jouit depuis un siècle.
Citoyen français comme l’habitant de Paris ou de Bordeaux, le Martiniquais, par exemple, se trouve à l’heure actuelle aussi peu protégé que l’habitant de la forêt ou du désert contre l’ensemble des risques sociaux. Dans un pays à salaire anormalement bas et où le coût de la vie se rapproche très sensiblement du coût de la vie en France, l’ouvrier est à la merci de la maladie, de l’invalidité, de la vieillesse sans qu’aucune garantie lui soit accordée.
Pas d’indemnité pour la femme en couches.
Pas d’indemnité pour le malade.
Pas de pension pour le vieillard.
Pas d’allocation pour le chômeur.
En 1840, étaient publiés en France les résultats de l’enquête Villermé, sous le titre : Tableau de l’état physique et moral des ouvriers.
Aujourd’hui, les descriptions de l’enquête Villermé ne sont plus en France qu’un document historique, mais elles s’appliquent encore cruellement à la réalité antillaise.
Mesdames, messieurs, c’est là un fait sur lequel il convient d’insister : dans ces territoires où la nature s’est montrée magnifiquement dangereuse règne la misère la plus injustifiable.
Il faut, en particulier, avoir visité les Antilles pour comprendre ce qu’il y a de faux dans la propagande officielle qui tend à les présenter comme un paradis terrestre. En réalité, dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du monde on ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltants de l’injustice sociale. A côté du château où habite le féodal – l’ancien possesseur d’esclaves – voici la case la paillote avec son sol de terre battue, son grabat, son humble vaisselle, son cloisonnement de toile grossière tapissée de vieux journaux. Le père et la mère sont aux champs. Les enfant y seront dès huit ans ; ils feront partie de ce qu’on appelle là-bas « les petites bandes » d’un terme qui rappelle assez curieusement « les petites hordes » de Fourier. La tâche est rude sous le soleil ardent ou parmi les piqûres de moustiques. Au bout de quelques années, pour celui qui s’y adonne et qui n’a pour tromper sa faim que les fruits cuits à l’eau de l’arbre à pain, il y a la maladie et l’usure prématurée.
Voilà la vie que mènent les trois quarts de la population de nos îles.
Si, plus favorisé, plus instruit, l’Antillais échappe à la servitude de la glèbe il deviendra petit fonctionnaire, et injustement repoussé des cadres généraux auxquels ses diplômes français devraient donner accès, refoulé dans des cadres dits « locaux », loin du ministre des colonies, loin de ses faveurs, sans garantie contre l’arbitraire du gouverneur, sans audience rue Oudinot, à la fois humilié et désarmé, il végétera, soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable.
En réalité, dans des pays qui sont pourtant vieille citoyenneté française, la notion de « cadre local » est une survivance fâcheuse du code de l’indigénat, survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : « à diplôme égal, ou à travail égal, salaire égal ». (Applaudissements à l’extrême gauche et sur les bancs.)
Pour nous résumer, nous n’hésitons pas à affirmer que, dans l’état actuel des choses, près d’un million de citoyens français, natifs des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, sont livrés sans défense à l’avidité d’un capitalisme sans conscience et d’une administration sans contrôle. Et alors, on se prend répéter le mot de Diderot :
« Avoir des esclaves n’est rien. Ce qui est intolérable, c’est d’avoir des esclaves en les appelant citoyens. » (Applaudissements à l’extrême gauche à gauche et au centre.)
Assimiler les Antilles et leurs sœurs à la France ne signifie pas seulement introduire plus de justice dans la société d’outre-mer, cela signifie aussi prendre l’initiative d’une politique qui, à brève ou longue échéance, assainira l’économie de ces territoires en arrachant à de véritables monopoles privés des industries dont dépend toute la vie de ces colonies.
On comprendra ce que nous voulons dire lorsque nous préciserons, pour tout le monde, que l’économie antillaise, comme l’économie réunionnaise est faussée parce qu’elle se trouve dans la dépendance de dix familles qui, après s’être mises à l’abri de la concurrence mondiale par le jeu de complicités qu’il faudra dénoncer un jour, réussissent à imposer leurs produits à la métropole à des taux supérieurs aux prix mondiaux, comme elles imposent au prolétariat antillais ou réunionnais les salaires les plus bas du monde.
C’est dire que pour des raisons non seulement sociales, mais encore économiques, nous souhaitons de toutes nos forces l’extension aux Antilles et aux territoires analogues du grand mouvement qui a été inauguré en France et qui tend, sur la base des nationalisations, à organiser la production et surtout à la développer en fonction de l’intérêt général et non plus de quelques intérêts privés.
Bref, nous demandons à l’Assemblée d’approuver les trois propositions qui lui sont présentées parce que nous pensons qu’il ne doit pas y avoir deux capitalismes : le capitalisme métropolitain que l’on combat et qu’on limite, et le capitalisme d’outre-mer que l’on tolère et que l’on ménage. (Applaudissements.)
Nous en arrivons à nos conclusions.
L’assimilation qui vous est proposée est conforme aux vœux des populations.
Dès 1838, le conseil colonial de la Guadeloupe réclamait pour les populations antillaises le droit « d’être soustraites à l’exception coloniale » et d’être « replacées dans le droit commun des Français ».
En 1865, le baron de Lareinty, délégué de la Martinique au comité consultatif, formulait de la manière suivante les aspirations de la colonie :
« On répète sans cesse que les colonies sont françaises par leurs sentiments, par leur territoire, par leurs idées et par leur esprit de nationalité ; rien n’est plus vrai ; elle sont unies à la France par tout ce qui peut créer un lien indestructible…Mais si on le reconnaît, qu’on n’hésite donc plus à proclamer que les colons doivent jouir des droits attachés à la qualité de citoyens français et vivre sous des institutions qui sont, en France, l’un des éléments les plus puissants de la nationalité…C’est là ce qui leur manque ; des institutions surannées élèvent entre la France et les colonies, qui sont aussi la France, une barrière qu’il est temps d’abaisser. »
Ce que les représentants de la Martinique et de la Guadeloupe disaient déjà sous la Monarchie ou sous l’Empire, les parlementaires antillais le reprirent à l’adresse de la IIIe République.
Le 15 juillet 1890. M. Isaac sénateur de la Guadeloupe, et M. Allègre, sénateur de la Martinique, déposaient sur le bureau du Sénat une proposition de loi tendant à classer la Martinique et la Guadeloupe en départements français.
En 1915, MM. René Boisneuf et Lagrosillière, respectivement députés de la Guadeloupe et de la Martinique, déposaient une proposition de loi dans le même sens.
En 1919, c’est au tour de M. Henry Lémery, député de la Martinique.
Et ce ne sont pas seulement les parlementaires antillais qui réclament l’assimilation. Ce sont également les assemblées locales des deux colonies.
Parmi les innombrables vœux qu’elles émettent à cet effet, nous ne voulons vous en lire qu’un : le plus récent. C’est celui que le conseil général de la Martinique a voté en novembre 1945 lors de sa première réunion :
« Le conseil général de la Martinique, réuni en session ordinaire, salue l’Assemblée nationale constituante, le Gouvernement de la République française et son chef le général de Gaulle. Il fait confiance aux élus du peuple, à l’Assemblée constituante pour une véritable renaissance française par l’application intégrale du programme du C.N.R. et son extension aux vieilles colonies françaises, notamment en ce qui concerne les industries clés. Il espère que la nouvelle constitution française fera droit aux revendications unanimes et constantes des vieilles colonies en ce qui concerne leur assimilation aux départements français. Le conseil général s’engage à collaborer pour développer le prestige de la France qu’il désire voir forte et heureuse. Vive la République ! Vive la France ! »
Ce vœu, si noblement exprimé, nous vous demandons de le prendre en considération.
Nous savons que certains essaient de soulever contre le projet des objections d’un ordre très particulier, des objections d’ordre financier notamment. Nous savons que certains seraient assez partisans d’ajourner la réforme, sous prétexte qu’elle coûterait peut-être à la France.
Ces objections nous les réfuterons plus longuement quand l’occasion s’en présentera, comme nous les avons réfutées dans notre rapport annexe.
Cependant, dès maintenant, je tiens à dire que si l’admission de nouveaux territoires dans la famille française doit imposer des charges nouvelles à la métropole, elle lui apporte aussi des ressources nouvelles et des budgets parfaitement équilibrés.
Et puis j’ajoute – et c’est par là que je veux terminer – que si, par impossible, l’application de la loi nouvelle devait entraîner pour la France des dépenses supplémentaires, il serait indigne de ce pays, indigne de cette Assemblée, de s’arrêter, en un problème aussi important, à d’aussi mesquines considérations.
Depuis quelque temps, notre pensée se reporte invinciblement à la grande époque de 1848. A cette époque aussi, de graves questions se posaient et parmi elles, comme aujourd’hui, la question coloniale. Il s’agissait de savoir si on allait abolir, ou non, l’esclavage.
En ce temps là, comme aujourd’hui, on se rendait compte que le vieux système ne pouvait durer, mais on hésitait à faire le geste décisif qui allait le précipiter dans l’oubli.
Et il y avait des gens pour dire : « l’esclavage est abominable, certes, et moralement indéfendable. Mais, voyez comme il coûterait cher à la France de l’abolir. »
Eh bien ! en 1848, un grand homme s’est levé : c’était un alsacien. Victor Schoelcher (Applaudissements), que les noirs de mon pays ne sont pas prêts d’oublier. Mettant l’honneur de la nation au dessus de tout et s’insurgeant contre je ne sais quelle dictature de la comptabilité, il prononça une phrase qui mérite d’être redite :
« Ce serait 260 millions que la métropole aurait à payer pour faire disparaître la servitude qui souille encore quelques terres françaises. La France doit donner cette somme ; et elle la donnera. Il faudrait désespérer de la grande nation si l’on pouvait douter d’obtenir des Chambres, l’argent nécessaire pour désinfecter les colonies. Elle a pu donner un milliard aux émigrés ; et elle ne pourrait payer l’affranchissement ! Nous ne voulons pas le croire ! Il ne s’agit pas du Trésor ; il s’agit de la morale ! »
Eh bien ! Mesdames, messieurs, nous avons confiance dans cette Assemblée, certains qu’elle n’entachera son geste d’aucun marchandage.
Quatre colonies, arrivées à leur majorité demandent un rattachement plus strict à la France.
Vous apprécierez cette pensée à sa juste valeur, j’en suis sûr, à cette heure où l’on entend des craquements sinistres dans les constructions de l’impérialisme.
Ce que nous demandons, c’est de faire que l’expression « France d’outre-mer » ne soit pas une vaine figure de rhétorique.
Plus ambitieusement encore, nous vous demandons, par une mesure particulière d’affirmer solennellement un principe général, à savoir que, dans ce cadre que l’on commence à appeler l’Union française il ne doit plus y avoir de place, pas plus entre les individus qu’entre les collectivités, pour des relations de maîtres à serviteurs, mais il doit s’établir une fraternité agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre les plus hautes révélations. (Applaudissement.)

Aimé CÉSAIRE extrait du recueil de poésie Ferrements


un brouillard monta
le même qui depuis toujours m'obsède
tissu de bruits de ferrements de chaînes sans clefs
d'éraflures de griffes
d'un clapotis de crachats
un brouillard se durcit et un poing surgit
qui cassa le brouillard
le poing qui toujours m'obsède
et ce fut sur une mer d'orgueil
un soleil non pareil
avançant ses crêtes majestueuses
comme un jade troupeau de taureaux
vers les plages prairies obéissantes
et ce furent des montagnes libérées
pointant vers le ciel leur artillerie fougueuse
et ce furent des vallées au fond desquelles
l'Espérance agita les panaches fragiles des cannes à sucre de janvier
Louis Delgrès je te nomme
et soulevant hors silence le socle de ce nom
je heurte la précise épaisseur de la nuit
d'un rucher extasié de lucioles…
Delgrès il n'est point de printemps
comme la chlorophylle guettée d'une rumeur émergeante de morsures
de ce prairial têtu
trois jours tu vis contre les môles de ta saison
l'incendie effarer ses molosses
trois jours il vit Delgrès de sa main épeleuse de graines ou de racines
maintenir dans l'exacte commissure de leur rage impuissante
Gobert et Pélage les chiens colonialistes
Alentour le vent se gifle de chardons
d'en haut le ciel est bruine de sang ingénu
Fort Saint-Charles je chante par-dessus la visqueuse étreinte
le souple bond d'Ignace égrenant essouflée
par cannaies et clérodendres la meute colonialiste
Et je chante Delgrès qui aux remparts s'entête
trois jours Arpentant la bleue hauteur du rêve
projeté hors du sommeil du peuple
trois jours Soutenant soutenant de la grêle contexture de ses bras
notre ciel de pollen écrasé…
Et qu'est-ce qu'est-ce donc qu'on entend
le troupeau d'algues bleues cherche au labyrinthe des îles
Voussure ombreuse de l'écoute
la seule qui fût flaireuse d'une nouvelle naissance
Haïti aisance du mystère
l'étroit sentier de houle dans la brouillure des fables…
Mais quand à Baimbridge Ignace fut tué
que l'oiseau charognard du hurrah colonialiste
eut plané son triomphe sur le frisson des îles
alors l'Histoire hissa sur son plus haut bûcher
la goutte de sang je dis
où vint se refléter comme en profond parage
l'insolite brisure du destin…
Morne Matouba
Lieu abrupte. Nom abrupt et de ténèbres En bas
au passage Constantin là où les deux rivières
écorcent leurs hoquets de couleuvres
Richepanse est là qui guette
(Richepanse l'ours colonialiste aux violettes gencives
friand du miel solaire butiné aux campêches)
et ce fut aux confins l'exode du dialogue
Tout trembla sauf Delgrès…
O mort, vers soi-même le bond considérable
tout sauta sur le noir Matouba
l'épais filet de l'air vers les sommets hala
d'abord les grands chevaux du bruit cabrés contre le ciel
puis mollement le grand poulpe avachi de fumée
dérisoire cracheur dans la nuit qu'il injecte
de l'insolent parfum d'une touffe de citronelle
et un vent sur les îles s'abattit
que cribla la suspecte violence des criquets…
Delgrès point n'ont devant toi chanté
les triomphales
flûtes ni rechigné ton ombre les citernes
séchées ni l'insecte vorace n'a patûré ton site
O Briseur Déconcerteur Violent
Je chante la main qui dédaigna d'écumer
de la longue cuillère des jours
le bouillonnement de vesou de la grande cuve du temps
et je chante
mais de toute la trompette du ciel plénier et sans merci
rugi le tenace tison hâtif
lointainement agi par la rigueur téméraire de l'aurore !
Je veux entendre un chant où l'arc-en-ciel se brise
où se pose le courlis aux plages oubliées
je veux la liane qui croît sur le palmier
(c'est sur le tronc du présent notre avenir têtu)
je veux le conquistador à l'armure descellée
se couchant dans une mort de fleurs parfumées
et l'écume encense une épée qui se rouille
dans le pur vol bleuté de lents cactus hagards
je veux au haut des vagues soudoyant le tonnerre de midi
la négrillonne tête désenlisant d'écumes
la souple multitude du corps impérissable
que dans la vérité pourrie de nos étés
monte et ravive une fripure de bagasses
un sang de lumière chue aux coulures des cannaies
et voici dans cette sève et ce sang dedans cette évidence
aux quatre coins des îles Delgrès qui nous méandre
ayant Icare dévolu creusé au moelleux de la cendre
la plaie phosphorescente d'une insondable source
Or
constructeur du cœur dans la chair molles des mangliers
aujourd'hui Delgrès
aux creux de chemins qui se croisent
ramassant ce nom hors maremmes
je te clame et à tout vent futur
toi buccinateur d'une lointaine vendange.

Aimé Césaire : père de la « Négritude »

Cahier d'un retour au pays natal (1939)

Conçu comme un anti-poème, une sorte de poème en prose à la manière d'Une saison en enfer de Rimbaud et des Chants de Maldoror de Lautréamont, le Cahier d'un retour au pays natal est un long texte de 75 pages.
Il est né d'une crise morale et spirituelle que traverse Aimé Césaire entre 1935 et 1936, alors qu'il prépare l'agrégation à l'Ecole normale supérieure de Paris. La première version du poème est publiée en 1939, mais l'auteur ne cessera de la reprendre, de la corriger en y ajoutant des passages entiers jusqu'à 1956, date à laquelle il remet le dernier état du manuscrit à Présence Africaine qui publie la même année cette version définitive du poème. Autobiographique comme le mot "cahier" dans le titre le laisse entendre, évoquant quelque carnet ou journal intime, cet ouvrage raconte en effet un parcours initiatique qui conduit le narrateur-récitant du rejet de soi-même, de son histoire (noir, fils de colonisé, petit-fils d'esclave déporté) et de sa géographie ("cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravines...") à l'acceptation de sa race et de sa négritude.
Le processus de l'écriture entraîne le poète du désespoir à l'espoir, et au refus d'assumer le passé de sa race avilie, humiliée, soumise à l'affirmation d'une négritude triomphante, annoncée par l'image de "Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité". Considéré comme le texte fondateur de la négritude, ce poème est désormais associé aux combats raciaux et politiques des Noirs dans le monde entier.

Les armes miraculeuses (1946) et Soleil cou coupé (1948)

Les trente et les soixante-quatorze poèmes qui composent ces recueils appartiennent à la période surréaliste de Césaire, comme les titres des deux volumes le suggèrent. Le titre Soleil cou coupé est extrait du dernier vers de Zone de Guillaume Apollinaire. Ce titre traduit la blessure atroce de la séparation originelle avec l'Afrique. Le poète évoque aussi les Antilles, l'océan et sans doute les souffrances de la traversée qui continuent de scander la mémoire collective antillaise: "Soleil serpent oeil fascinant mon oeil/et la mer pouilleuse d'îles craquant aux doigts des roses/lance-flamme et mon corps intact de foudroyé/l'eau exhausse les carcasses de lumière perdues dans le couloir sans pompe/des tourbillons de glaçons auréolent le coeur fumant des corbeaux...".
Tam-tam I, Tam-tam II et Batouque, les poèmes les plus connus de ces recueils, font également entendre le martèlement rythmique et répétitif (allitérations, anaphores, assonances...), si caractéristique de la prosodie césairienne.

Corps perdu (1950)

Ce recueil de dix poèmes, nourri de l'expérience de la venue du poète à la politique à une période où l'idée de l'indépendance des anciens colonisés n'était pas encore acquise, marque un tournant dans l'écriture de Césaire. Finie l'ère de l'optimisme béat et idéaliste sur lequel le Cahier s'est clos. Le mythe est battu en brèche par le réel. Le poème éponymique de ce volume dont le titre évoque les corps jetés par-dessus le bord des navires esclavagistes et perdus à jamais, traduit parfaitement le désarroi du poète politicien face aux insultes qu'on lui lance, aux fins de non-recevoir que la France impériale oppose à ses projets: "nègre nègre nègre depuis le fond/du ciel immémorial/un peu moins fort qu'aujourd'hui/mais trop fort cependant..."


Le morne Vert Rêvassé en Martinique 1979-80 : Claire Labonte

Moi, laminaire (1982)

"J'habite une blessure sacrée/j'habite des ancêtres imaginaires/j'habite un vouloir obscur/j'habite un long silence/j'habite une soif irrémédiable/j'habite un voyage de mille ans/j'habite une guerre de trois cents ans..."

Ainsi s'ouvre ce dernier recueil de Césaire réunissant soixante-trois poèmes écrits sur une période de dix-douze ans. Le poète se définit dès le titre, se comparant aux laminaires qui sont de longues algues accrochées aux roches sous-marines des Iles Caraïbes.

Ces algues battues par les flots sont le symbole d'une identité déterminée par la mer, par le vent, mais aussi par cette impossibilité d'enracinement qui sonne comme un échec pour Césaire : on sait combien la négritude fut, pour lui, le moyen de se rattacher à un passé, à une tradition pour mieux imaginer ce Nègre nouveau auquel il aspire pour lui-même et pour son peuple. Les limites de la négritude ont peut-être été atteintes car celle-ci n'a pas su fermer la blessure de la déportation, ni étancher la soif du renouveau. Seule la poésie, mémoire de la langue mise en valeur dans ce recueil consacré à la valence et à la poétique des mots, peut-elle encore faire barrage contre le désastre et la " torpeur de l'histoire ".


Moi, laminaire...
1982

Les poèmes qui composent Moi, laminaire diffusent l’angoisse de voir le feu des volcans se dissoudre et se perdre dans la vase maléfique des mangroves.
Avec pour drapeau une laminaire accrochée à son roc, le poète s’embarque contre le temps, refaisant l’inventaire des habits du voyage : la sérénité de la plante, la colère rentrée de la montagne, la fougue du petit cheval. Et il observe son histoire antillaise, grand fleuve au crépuscule, entre Niger et Amazone, briseur de frontières , fondateur de rivages, accusant les barrages, soumis aux méandres des terres. Et que reste-t-il des promesses des sources ? A l’embouchure où se confondent - tout horizon aplani en mangroves - la pourriture et le limon, la démission et la résistance, l’échouage des discours et la subversion d’une ultime parole à la mer ?

Mais Césaire n’est pas homme à labourer les flots ni à se contenter d’avoir semé : « Je hais les faims qui capitulent en pleine récolte », avait-il proclamé dès 1943.
Dans ce recueil, surgi d’une nécessité longtemps retenue, aucun jeu avec les mots ne vient masquer l’exigence de lucidité devant un demi-siècle d’action poétique et d’engagement politique.

Daniel Maximin

« J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable... »

« avec des bouts de ficelle
avec des rognures de bois
avec de tout tous les morceaux bas
avec les coups bas
avec des feuilles mortes ramassées à la pelle
avec des restants de draps
avec des lassos lacérés
avec des mailles forcées de cadènes
avec des ossements de murènes
avec des fouets arrachés
avec des conques marines
avec des drapeuax et des tombes dépareillées
par rhombes
et trombes
te bâtir »

l'image provient de : [www.claire-labonte.com]

Cahier d'un retour au pays natal - Au bout du petit matin,

Au bout du petit matin, ...



Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont l'intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d'une seule misère, je n'ai jamais su laquelle, qu'une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d'une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.

Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d'ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d'abord, puis comme un tison que l'on plonge dans l'eau avec la fumée des brindilles qui s'envole... Et le lit de planches d'où s'est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de Kérosine, comme s'il avait l'éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de banane séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère.

Cahier d'un retour au pays natal - extraits



En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots

Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes...

Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur

Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous !

Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau , happer un nuage trop rouge
ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure :

Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,

Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang

C'est moi rien que moi qui arrêtes ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.

C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal !

Et maintenant un dernier zut :
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi

Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable étrave.

Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles , pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce

(les nègre-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ca-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton:
battre-un-nègre, c'est le nourrir)

amour des rocking-chairs méditant la volupté des rigoises
je tourne, inapaisée pouliche
Ou bien tout simplement comme on nous aime !
Obscènes gaiement, très doudous de jazz sur leur excès d'ennui.
Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.
Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua. Attendez..
Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon. J'avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements...

Cahier d'un retour au pays natal - extraits



" Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n'est point vrai que l'oeuvre de l'homme est finie que nous n'avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l'oeuvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. "

Aimé Césaire ( 1913 - )

Aimé Cesaire


"Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 au sein d'une famille nombreuse de Basse Pointe, commune du Nord-Est de la Martinique, bordée par l'océan Atlantique dont la «lèche hystérique» viendra plus tard rythmer ses poèmes. Le père est un petit fonctionnaire, la mère est couturière.

Aimé Césaire, élève brillant du Lycée Schœlcher de Fort-de-France, poursuit ses études secondaires en tant que boursier du gouvernement français au Lycée Louis Le Grand, à Paris. C'est dans les couloirs de ce grand lycée parisien que, dès son arrivée, le jeune Césaire rencontre Léopold Sédar Senghor, son aîné de quelques années, qui le prend sous son aile protectrice.

Au contact des jeunes Africains étudiants à Paris, Aimé Césaire et son ami guyanais Léon Gontran Damas, qu'il connaît depuis le Lycée Schœlcher, découvrent progressivement une part refoulée de l'identité martiniquaise, la composante africaine dont ils prennent progressivement conscience au fur et à mesure qu'émerge une conscience forte de la situation coloniale. En septembre 1934, Césaire fonde, avec d'autres étudiants antillo-guyanais et africains (Léon Gontran Da"

Aimé Césaire : père de la « Négritude »



Né le 26 juin 1913 au sein d'une famille nombreuse de Basse Pointe, commune du Nord-Est de la Martinique, Aimé Césaire vient de fêter ses 92 ans d'âge le 26 juin 2005.

Toute la communauté littéraire lui a rendu un hommage mérité 0 cette occaqion. C'est à lui, enfant d'un petit fonctionnaire, et d'une mère couturière, habitant d'une île bordée par l'océan Atlantique dont la «lèche hystérique» viendra plus tard rythmer ses poèmes, que revient la paternité du célèbre concept « Négritude ».

Aimé Césaire, élève brillant du Lycée Schoelcher de Fort-de-France, poursuit ses études secondaires en tant que boursier du gouvernement français au Lycée Louis Le Grand, à Paris. C'est dans les couloirs de ce grand lycée parisien que, dès son arrivée, le jeune Césaire rencontre Léopold Sédar Senghor, son aîné de quelques années, qui le prend sous son aile protectrice.

Au contact des jeunes Africains étudiants à Paris, Aimé Césaire et son ami guyanais Léon Gontran Damas, qu'il connaît depuis le Lycée Schoelcher, découvrent progressivement une part refoulée de l'identité martiniquaise, la composante africaine dont ils prennent progressivement conscience au fur et à mesure qu'émerge une conscience forte de la situation coloniale.

En septembre 1934, Césaire fonde, avec d'autres étudiants antillo-guyanais et africains (Léon Gontran Damas, les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop), le journal L'Etudiant noir. C'est dans les pages de cette revue qu'apparaîtra pour la première fois le terme de «Négritude». Ce concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l'oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter d'une part le projet français d'assimilation culturelle et d'autre part la dévalorisation de l'Afrique et de sa culture, des références que le jeune auteur et ses camarades mettent à l'honneur. Construit contre le projet colonial français, le projet de la négritude est plus culturel que politique. Il s'agit, au-delà d'une vision partisane et raciale du monde, d'un humanisme actif et concret, à destination de tous les opprimés de la planète. Césaire déclare en effet: «Je suis de la race de ceux qu'on opprime».

Admis à l'École Normale Supérieure en 1935, Césaire commence en 1936 la rédaction de son chef d'oeuvre, le Cahier d'un Retour au Pays Natal. Marié en 1937 à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi, Aimé Césaire, agrégé de Lettres, rentre en Martinique en 1939, pour enseigner, tout comme son épouse, au Lycée Schoelcher.

REAPPROPRIATION DU PATRIMOINE CULTUREL

En réaction contre le statu quo culturel martiniquais, le couple Césaire épaulé par René Ménil et Aristide Maugée, fonde en 1941 la revue Tropiques, dont le projet est la réappropriation par les Martiniquais de leur patrimoine culturel. La seconde guerre mondiale se traduit pour la Martinique par un blocus qui coupe l'approvisionnement de l'île par la France.

En plus d'une situation économique très difficile, l'envoyé du gouvernement de Vichy, l'Amiral Robert, instaure un régime répressif, dont la censure vise directement la revue Tropiques. Celle-ci paraîtra, avec difficulté, jusqu'en 1943.

La guerre marque aussi le passage en Martinique d'André Breton. Le maître du surréalisme découvre avec stupéfaction la poésie de Césaire et le rencontre en 1941. En 1944, Breton rédigera la préface du recueil Les Armes Miraculeuses, qui marque le ralliement de Césaire au surréalisme.

Invité à Port-au-Prince par le docteur Mabille, attaché culturel de l'ambassade de France, Aimé Césaire passera six mois en Haïti, donnant une série de conférences dont le retentissement sur les milieux intellectuels haïtiens est formidable. Ce séjour haïtien aura une forte empreinte sur l'oeuvre d'Aimé Césaire, qui écrira un essai historique sur Toussaint Louverture et consacrera une pièce de théâtre au roi Henri Christophe, héros de l'indépendance.

COMBAT POLITIQUE

Alors que son engagement littéraire et culturel constitue le centre de sa vie, Aimé Césaire est happé par la politique dès son retour en Martinique. Pressé par les élites communistes, à la recherche d'une figure incarnant le renouveau politique après les années sombres de l'amiral Robert, Césaire est élu maire de Fort-de-France, la capitale de la Martinique, en 1945, à 32 ans. L'année suivante, il est élu député de la Martinique à l'Assemblée nationale.

Le député Césaire sera, en 1946, le rapporteur de la loi faisant des colonies de Guadeloupe, Guyane Française, Martinique et la Réunion, des Départements Français. Ce changement de statut correspond à une demande forte du corps social, souhaitant accéder aux moyens d'une promotion sociale et économique. Conscient du rôle de la départementalisation comme réparation des dégâts de la colonisation, Aimé Césaire est tout aussi conscient du danger d'aliénation culturelle qui menace les Martiniquais. La préservation et le développement de la culture martiniquaise seront dès lors ses priorités.

Partageant sa vie entre Fort-de-France et Paris, Césaire fonde, dans la capitale française, la revue Présence Africaine, aux côtés du Sénégalais Alioune Diop, et des Guadeloupéens Paul Niger et Guy Tirolien. Cette revue deviendra ensuite une maison d'édition qui publiera, plus tard, entre autres, les travaux de l'égyptologue Cheikh Anta Diop et les romans et nouvelles de Joseph Zobel.

En 1950, c'est dans la revue Présence Africaine que sera publié pour la première fois le Discours sur le colonialisme, charge virulente et analyse implacable de l'idéologie colonialiste européenne, que Césaire compare avec audace au nazisme auquel l'Europe vient d'échapper. Les grands penseurs et hommes politiques français sont convoqués dans ce texte par l'auteur qui met à nu les origines du racisme et du colonialisme européen.

Peu enclin au compromis, Aimé Césaire, révolté par la position du Parti Communiste Français face à l'invasion soviétique de la Hongrie en 1956, publie une «Lettre à Maurice Thorez» pour expliquer les raisons de son départ du Parti. En mars 1958, il crée le Parti Progressiste Martiniquais (Ppm), qui a pour ambition d'instaurer «un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l'action». Le mot d'ordre d'autonomie de la Martinique est situé au coeur du discours du Ppm.
Parallèlement à une activité politique continue (il conservera son mandat de député pendant 48 ans, et sera maire de Fort-de-France pendant 56 ans), Aimé Césaire continue son oeuvre littéraire et publie plusieurs recueils de poésie, toujours marqués au coin du surréalisme (Soleil Cou Coupé en 1948, Corps perdu en 1950, Ferrements en 1960). À partir de 1956, il s'oriente vers le théâtre. Avec Et les Chiens se taisaient, texte fort, réputé impossible à mettre en scène, il explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison. La Tragédie du Roi Christophe (1963), qui connaît un grand succès dans les capitales européennes, est l'occasion pour lui de revenir à l'expérience haïtienne, en mettant en scène les contradiction et les impasses auxquels sont confrontés les pays décolonisés et leurs dirigeants. Une saison au Congo (1966) met en scène la tragédie de Patrice Lumumba, père de l'indépendance du Congo Belge. Une tempête (1969), inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l'identité raciale et les schémas de l'aliénation coloniale. Pensant à l'origine situer l'action de cette adaptation de Shakespeare aux États-Unis, il choisit finalement les Antilles, gardant tout de même le projet de refléter l'expérience noire aux Amériques.

Au total Césaire a publié plus de quatorze oeuvres, recueils de poésies, pièces de théâtre et essais. De nombreux colloques et conférences internationales ont été organisés sur son oeuvre littéraire qui est universellement connue. Son oeuvre a été traduite dans de nombreuses langues: anglais, espagnol, allemand etc.

Rich Ngapi
Kinshasa
Le Potentiel (Kinshasa)

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