vendredi 18 avril 2008

Aimé Césaire :

« Nous sommes des enfants de Césaire et des enfants du monde... »

Madeleine Jouye de Grandmaison est député de Martinique au Parlement européen. Elle était sur la liste conduite pour l’Outre-mer par Paul Vergès en 2004. Son mari, Renaud Jouye de Grandmaison a été l’un des proches compagnons d’Aimé Césaire depuis les années 50, co-fondateur avec lui du Parti populaire martiniquais. Il a été aussi pendant quarante ans secrétaire général de la mairie de Fort-de-France.



MADELEINE de Grandmaison évoque ici ce que représente Aimé Césaire pour sa génération.


« Aimé Césaire, c’est toute mon initiation, c’est tout mon parcours, mon éveil aux choses publiques, ma prise de conscience de femme martiniquaise, de femme noire, fière de l’être. Il nous a donné un état d’existence suffisant pour être, sans quémander quoi que ce soit au monde
Aimé Césaire c’est aussi celui qui a ouvert les yeux et la conscience des Martiniquais sur la valeur que nous portons en nous. Aimé Césaire nous a façonnés ; nous sommes des enfants de Césaire et des enfants du monde, dans le même mouvement, car Aimé Césaire a toujours refusé l’étroitesse des choses. Pour lui, la Négritude n’était pas un enfermement.
A mon sens, la Martinique perd beaucoup ; le monde perd beaucoup et le monde noir perd un poète essentiel. Mais il est parti pleinement convaincu qu’il avait donné plus encore qu’il ne pouvait et qu’il avait bien fait sa part. il était prêt. Nous avons été à ses côtés et, en tout cas dans ma famille, nous avons souhaité que ce passage ne lui soit pas pénible. Qu’il lui soit doux. Il n’y a pas de raison de souffrir quand on a bien vécu et qu’on a fait tout ce qu’on avait à faire.
La Martinique pleure Césaire. Mais il y a longtemps que la Martinique a compris que Césaire appartenait à l’humanité. J’associe tous nos frères, La Réunion aussi. Nous ne sommes pas isolés. Césaire était le rendez-vous du donner et du recevoir. Nous sommes constamment en rendez-vous avec d’autres autour de Césaire. C’est ce que je retiens aujourd’hui. »

• Claude Lise

« Césaire nous a enseigné la fraternité agissante »

Claude Lise est Président du Conseil Général et Sénateur de la Martinique. Il évoque ici son compagnonnage littéraire et politique avec Aimé Césaire.


« Ma première rencontre avec Césaire, c’est le Cahier d’un retour au pays natal. J’avais 14 ans. Je suis tombé en extase devant ce verbe extraordinaire. J’ai commencé à me passionner pour l’œuvre, bien avant de le rencontrer. Plus tard, j’ai eu la chance de pénétrer dans son premier cercle.



Notre rencontre a d’abord été une rencontre dans l’approfondissement de son œuvre. Je lui ai fait part de mon admiration pour sa poésie. C’était essentiel pour lui. Il considérait que, pour bien comprendre sa pensée, il fallait la pénétrer à travers sa poésie, que c’était dans sa poésie qu’il allait le plus loin. Il fallait quelques clés pour entrer dans cette poésie, que l’on dit hermétique mais qui ne l’est pas dès qu’on est entré en connivence avec le poète. J’ai d’abord connu une sorte d’aventure littéraire avec Césaire.
Et tout naturellement, il m’a convaincu de la nécessité de le rejoindre. En 1978, j’étais secrétaire général du Parti socialiste martiniquais et, suite aux législatives qui avaient été assez difficiles, sur Fort de France - nous avions participé à des meetings ensemble - il m’a proposé d’entrer au PPM avec tous mes camarades. Il y a eu une fusion du PSM et du PPM. Ensuite, cela a été une longue aventure. J’ai été élu au Conseil général en 1980 ; il m’a fait entrer à la mairie de Fort de France en 1982 et j’ai été son 5e puis son 3e adjoint. Je suis parti de la municipalité en 2001, en même temps que lui. Pendant 18 ans, j’ai été son adjoint ; on se voyait tous les jours.
J’ai été élu député en 1988, sénateur en 1995, président du Conseil général en 1992. Nous avons eu une aventure politique qui est venue se surajouter à notre aventure poétique.

Un humanisme enraciné

Au moment où il vient de disparaître, je pense surtout à l’homme. Ce qui fait la différence entre lui et d’autres grands humanistes, c’est qu’il est l’homme d’un humanisme enraciné : dans une terre, une communauté humaine qui est un peuple. Ce n’est pas un humaniste qui pense à “l’homme en général”, qui cherche à rencontrer l’homme - comme dit Fanon - « à des hauteurs où on ne le rencontre jamais ». Césaire est un humaniste qui était au plus près des autres, et surtout les plus humbles. J’ai tiré un enseignement extraordinaire auprès de lui : son humilité, sa modestie, son respect de chacun, même des adversaires. C’était un démocrate, qui respectait beaucoup, à l’intérieur du parti, les positions des uns et des autres ; il respectait tous les courants. Je n’ai quitté le PPM il y a deux ans que parce qu’une nouvelle génération est arrivée, que je sens moins sur ces positions-là. J’ai toujours connu Césaire refusant le sectarisme, prônant le plus large rassemblement. Il avait une formule pour cela : “le plus large contre le plus étroit”.
Et dans sa vie quotidienne, c’était également l’homme de la Fraternité. Je peux en témoigner. Il vous enseignait la fraternité agissante.
Son rayonnement va bien au-delà de la Martinique. On a dit beaucoup de bêtises sur la négritude ; c’était souvent mal compris. Mais pour lui, c’était quelque chose qui unissait tous les hommes qui avaient dans leur mémoire collective une grande tentative de déshumanisation d’une catégorie d’hommes. Il parlait souvent de la négritude “de toutes les couleurs” ; cela n’avait rien à voir avec la couleur de la peau. C’était un homme d’ouverture et je crois que dans le monde, tous ceux qui souffrent, qui sont humiliés, qui veulent accéder à une émancipation, trouvaient tout naturellement en lui un porte-parole. Il était « la bouche de ceux qui n’ont pas de bouche » comme il dit dans un de ses poèmes.
Cela me fait très chaud au cœur de penser qu’avec La Réunion, nous sommes en communion de pensée au moment où ce grand Martiniquais vient de disparaître.

Propos recueillis par P. David

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