samedi 19 avril 2008

Un samedi pas comme les autres en Martinique



Martinique île morte. Comme l'ont décidé les autorités martiniquaises de leur propre chef, toutes les entreprises, tous les commerces, toutes les administrations, toutes les écoles sont fermées. Ambiance lourde, silence pesant. Pourtant dans le coeur des gens, le recueillement est digne, joyeux et généreux. Depuis hier, toutes les télés, toutes les radios, consacrent l'essentiel de leur temps d'antenne à Aimé Césaire : interviews du poète, témoignages, commentaires, hommages, lecture de ses poèmes, rappels historiques. A voir sur France O si vous êtes en métropole et sur le net pour les autres.

Hier, vendredi, le cortège funéraire a défilé dans toutes les rues de Fort de France avant de rejoindre le stade de Dillon pour une première nuit de veillée à l'antillaise.

Hier donc, toute la journée, la foule s'était massée pour apercevoir une dernière fois le corps du grand homme.

De l'émotion, du recueillement mais aussi la ferveur du peuple à travers ses clameurs et ses chants accompagnés parfois du "papap ti pap" des ti-bois et des tambours, du hululement des conques de lambis. Moment fort aux abords du lycée Shoelcher quand, en pleine rue, les élèves se mirent à improviser des chants sur des rythmes traditionnels.

Les rues de la ville étaient couvertes de grandes affiches du poète avec des extraits de ses écrits. Des gens arboraient des tee-shirts ou des "Merci Césaire", "Adieu Césaire" étaient inscrits. Sur les grilles bordant l'ancien hôtel de ville, des panneaux avaient été accrochés pour que tout un chacun écrive un mot, une phrase, un vœu.

Il fallut plusieurs heures au cortège avant d'arriver au stade de Dillon vers 22h avec 4 heures de retard.

Là, les officiels, des VIP attendaient au milieu de la pelouse. Le peuple étaient assis dans les gradins attendant de pouvoir accéder au cercueil.

Avec les élus de la Martinique, Yves Jego, Ségolène Royal, Christiane Taubira, le ministre de la culture du Sénégal Hamidou Souad mais aussi la cinéaste Euzhan Palcy et la chanteuse Jocelyne Béroard.

Demain dimanche, des délégations des pays de la Caraïbes comme Ste Lucie, Dominique, Trinidad, Jamaïque, du Brésil, du Vénézuela, d'Afrique sont attendues, on parle aussi de la présence de grandes personnalités, d'ambassadeurs de l'UNESCO.

A ceux qui pensent que le gouvernement français pourrait tenter de "récupérer" Césaire, je peux vous dire que le peuple martiniquais, le peuple noir ne le laissera pas faire. Le panthéon est déjà oublié, la famille a décliné l'idée et l'a dit officiellement à Yves Jego. Les Martiniquais sont fiers de pouvoir recevoir le président de la république française non pas pour lui faire la révérence ou le défier mais pour lui montrer sa dignité héritée de la pensée et des combats d'Aimé Césaire. Des obsèques nationales en Martinique au nom du peuple martiniquais, organisées et célébrées par les Martiniquais pour le monde entier. Le capharnaüm de propagande des symboles républicains à la Max Gallo ne se fera pas ici.

Car Aimé Césaire était Martiniquais de naissance et de cœur, français de langue, mais son âme était africaine.

Et elle embrasse le monde dans un sursaut de fraternité...

Lisez ce que disait Aimé Césaire sur l'Europe en 1976 dans une interview donnée sur France-Culture... Une critique très éclairée de l'esprit de raison européen ...sans haine.

Moi ce qui me choque le plus en Europe, dans la civilisation occidentale – c’est peut-être un lieu commun mais pourquoi pas le dire, c’est ça que je sens – ce qui choque terriblement, c’est la difficulté que l’homme européen au sens très large du terme – je ne vais pas lui donner une couleur – m’enfin a à aménager les rapports avec les autres hommes. C’est ça qui est la chose fondamentale.

Qu’on aménage les rapports avec les choses c’est possible, mais avec les hommes, pas.

Le drame de l’Europe a commencé à ce moment-là. L’Europe a beau faire tout ce qu’elle veut. En réalité l’Europe depuis sa grande révolution enfin pré cartésienne, cartésienne et pré cartésienne, en réalité elle a misé sur la puissance. C’est ça. On a coupé tout le côté mystique du monde, n’est-ce pas.


On a développé de manière presque monstrueuse, la raison; la seule raison et la raison pas seulement pour comprendre, la raison pour dominer. L’Europe ne peut pas choisir, elle ne peut pas jeter par dessus bord Hitler. C’est de la même foulée tout ça. Et c’est vrai, le culte européen de la raison a conduit tout droit à un totalitarisme, à l’esprit de domination, au surhomme, etc, etc; qui est le contraire de l’homme fraternel dont nous rêvons.

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