mercredi 30 avril 2008

N'oublions pas la Da tamoule qui berça le petit Aimé.



En Martinique on appelait la nourrice d'un enfant sa Da, en Guadeloupe on disait la Mabo.

Aimé Césaire, qui naquit et vécu enfant sur la Plantation Eyma de Basse-Pointe. Sa Da était d'origine indienne, comme bon nombre de travailleurs de l'endroit. Elle eut toujours libre droit d'accès en Mairie de Fort-de-France, même en période de crue, pour voir l'enfant devenu écrivain, puis maire, puis député - celui qu'elle avait « nourricé ». Les chants en Tamoul dont elle le berça restèrent dans sa mémoire, il les évoquait à l'occasion.

Tel avait été aussi le cas d'Alexis Léger, blanc créole de Guadeloupe, le futur Saint-John Perse, initié à la magie des sons sacrés de l'Inde par les servantes de sa mère, sur la plantation Bois Debout à Capesterre.

Citons M. Raphaël Confiant :

...il évoque les langues dravidiennes dont nous savons qu'elles remontent à plus de 2.500 ans avant Jésus-Christ, et parmi elles, ce tamoul qu'il a dû entendre fredonner par cette servante « qui sentait bon le ricin... Cette trop belle servante hindoue... disciple secrète du dieu Civa » qui fredonnait donc tout à la fois, chose extraordinaire, la plus vieille langue du monde, et la plus neuve, à savoir le créole.

De Basse-Pointe à Obéro, le Poète aimait son peuple races confondues et toutes couleurs du pays. Il le manifestait naturellement. Il s'asseyait pour faire causette dans l'escalier du père Noël Mardaye, que l'on surnommait Papa Noël, qui faisait figure de “chef” des koulis du dépôt d'Obéro. Le père Mardaye était commandeur du service de nettoyage de
Fort-de-France (cimetière, tinettes à caca...), corvée qui on le sait était devenu le lot et perçu comme la malédiction de ces koulis, rejetés telle une caste inférieure par le reste de la population martiniquaise.

M.
Gerry L'Etang, antropologue spécialiste de l'engagisme et des apports indiens aux îles, dans son rapport sur l'héritage culturel des Congo, Indiens et Chinois à la Martinique, dépeint ainsi la situation, des Indjens du Foyal :

A l'issue des retours en Inde (le dernier convoi quitta l'île en 1900), se retrouvèrent au dépôt de l'immigration sis à Fort-de-France quelques dizaines d'Indiens qui attendaient là un improbable navire de rapatriement, ou encore qui, venus embarquer, s'étaient ravisés et avaient décidé de rester à la Martinique. Loin des Habitations, ils vivaient d'expédients et constituaient un souci pour le Conseil général (qui avait en charge le dépôt) et la municipalité. Cette dernière les affecta alors au nettoiement de la ville.

Ce groupe de balayeurs indiens, renforcé d'apports successifs en provenance des plantations à mesure que s'étendait le chef-lieu, se vit attribuer l'exclusivité d'une tâche méprisée. Et le proverbe de s'enrichir d'une nouvelle acception: “tout Indien se retrouvera un jour ou l'autre balayeur de trottoir” - tout kouli ni on kout dalo pou'y fè. En fait, dans un cas comme dans l'autre, l'expression énonce une malédiction.

Cette dépréciation générale de l'Indien allait s'exacerber au travers de l'appellation créole qui le stigmatisera : kouli. L'expression, probablement d'origine tamoule (kuli), signifie originellement salaire et par extension salarié. Elle fut utilisée par les Anglais puis par les Français en Extrême-Orient (Inde, Chine, etc.) pour qualifier un ensemble varié de travailleurs non spécialisés aux revenus précaires : employés aux travaux pénibles, dockers, manœuvres, tireurs de pousse-pousse, journaliers agricoles, ouvriers, etc.

Et que dire aujourd'hui, des mots cette chanson d'un vieux fond Saint-Pierrais, antérieure à l'éruption de la Pelée, sinon qu'ils témoignent d'attitudes de l'époque et des relents à venir :

Nonm-lan sôti lôt bô péyi’y,
I pasé dlo vini isi,
Tout moun té ka pran li pou moun,
Pandan tan-an sé vakabon (bis).

Mwen fè si mwa dan le ménaj,
Mi tout lajan nonm-lan ban mwen:
I ba mwen di fran man ba bôn mwen,
Fo mwen mété sen fran asou’y.

Mwen fè twa mwa de maladi,
Mi tout rumèd nonm-lan ban mwen,
Mi tout mèdsen nonm-lan ban mwen:
I ba mwen an nonm pou swanyé mwen.

Refrain
Woy! Vini wè kouli-a, woy!
Kouli-a, kouli-a, woy!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li fè kout twotwè li kanmenm

Woy! Vini wè kouli-a, woy!
Kouli-a, kouli-a, wo!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li peu chanjé de konduit

La Négritude en sa grandeur relevait certes le plus meurtri des opprimés en vue d'en faire un puissant fer de lance du respect de l'homme. Mais ce n'est pas à un mesquin ethno-centrisme de blablature que Césaire donna naissance. Née d'un for humble et compassionné, la Négritude ne saurait cautionner le mépris hautain d'une ethnie par une autre : elle englobe toute la souffrance de l'humanité, y compris celle de l'homme-hindou-de-Calcutta... de l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture... sachant que

Chaque peuple quelque petit qu'il soit
Tient une partie du front
Donc en définitive est comptable
D'une part même infime
De l'espérance humaine.

M. Jean-Pierre Arsaye écrit dans “ Mémoire d'Au-Béro” :

Aimé Césaire qui, paraît-il, aimait spécialement discuter avec Homère Nahou, était lui aussi chaleureusement accueilli dans le quartier et ce, même après sa démission en 1956 de la Caravelle Rouge, pour employer une expression de Georges Gratiant.

À chaque réélection du député-maire, les habitants d'Au-Béro se joignaient aux gens des Terres-Sainville, de Trénelle et autres lieux pour une retraite aux flambeaux aux premiers rangs de laquelle ils se plaçaient.

Leur assiduité à la messe dominicale était cependant irréprochable. Et ils se confessaient, communiaient, faisaient baptiser leurs enfants. L'absolution était toujours donnée à tel ou tel qui se trouvait à l'article de la mort…

Césaire ne se ralliait pas au sentiment indigne et méprisant dont les minorités firent hélas un temps les frais dans nos îles. Sa doctrine, qui ne rejette la personne de quiconque, prétend nous élever au-dessus de l'indignité enfouie en l'un et l'autre.

Faudrait-il, au nom d'une Africanité réductrice couper en deux, comme au jugement de Salomon, celui qui descend à la fois du Nègre et de l'Indien? Dans les années 1960 le calypsonian batazendien Mighty Dougla, qui eût préféré jouir fièrement de sa double origine, exprime ainsi ce dilemme :

If they sending Indians to India
And Africans back to
Africa
Well somebody please just tell me
Where they sending poor me?
I am neither one nor the other
Six of one, half a dozen of the other
So if they sending all these people back home for true
They got to split me in two,


Césaire qui persifla toute la méchanceté du Monde savait qu'au-delà des apparences phénotypiques, nous sommes tous en îles - quelle rare chance - un peu Indien, beaucoup Nègre, assez Blanc, peu ou prou Sino-Libanais, sans omettre l'Amérindien, plutôt désapparu que disparu, dixit Glissant.

Pas moins que St John Perse, à qui Patrick Chamoiseau fait cette adresse dans une Méditation :

Autour de vous, des négresses, des chabines, des mulâtresses, des servantes indiennes, des chinois. Des façons d'Afrique, des survivances amérindiennes, des cultes étranges du dieu Shiva dessous les gestes qui vous dorlotent.

Aimé Césaire envoyait son chauffeur quérir diverses personnes pour causer. C'est le bonheur qu'a connu Madame Christiane Sacarabany, auteur du roman intitulé “L'Indien au Sang Noir” et plus récemment, de “Son Matalon”, livre d'art illustré avec le concours de M. Luc Marlin et qui met en valeur l'apport indien à la culture antillaise.

Manière sans doute pour le Poète de se remémorer les jours de la plantation de Martinique la plus fournie en indjens, qui inféodés, qui militants contre leur exploitation par les Békés. Les travaux et les jours de ces rescapés d'une civilisation millénaire, la lente et inévitable créolisation d'un peuple qui a contribué par son courage tranquille, sa patience infinie, à reconstruire les îles après l'abolition de l'esclavage sont aussi décrits dans le roman “Eclats d'Inde” par l'écrivain Camille Moutoussamy, originaire lui aussi de la plantation Eyma.

L'Aimé de Basse-Pointe avait d'ailleurs hérité, de par son ascendance maternelle, sa part de sang indien. Coiffeur et photos l'attestent volontiers... et surtout son arbre ancestral, établi par Madame Enry Lony, généalogiste de profession au Centre d'affaires Agora. La municipalité de Basse-Pointe devait faire cadeau d'un exemplaire de cette recherche à son illustre enfant lors d'une cérémonie “de retour” en 2005.

En 2003, au cœur des cérémonies du cent-cinquantenaire de l'arrivée des travailleurs indiens aux Antilles Françaises, Aimé Césaire, devenu maire honoraire de Fort-de-France, avait honoré de sa présence l'inauguration du buste du Mahatma Gandhi envoyé par l'Inde pour sa ville. Aux côtés de son dauphin, M. Serge Letchimy - notable au patronyme indien bien frappé s'il en est (nom francisé de la divinité de l'abondance...), le Maître avait alors improvisé un fort bel éloge, hélas non préservé, de l'apport incontestable des travailleurs koulis, ou Indjens, à tous les secteurs du pays Martinique.

Linguiste affectueux, le Chantre s'était même procuré des livres pour s'initier tant soit peu au Tamoul. Langue classique et littéraire, qu'il trouva ô combien complexe! Nous faisant l'insigne honneur de me léguer parmi ces ouvrages rares le dictionnaire Tamoul-Anglais de sa bibliothèque, Monsieur
Aimé Césaire l'avait dédicacé avec le souhait “que le Tamoul soit enseigné aux Antillais, parmi d'autres langues bien sûr”.

Généreuse évidence, pour une langue qui fut un temps parlée par des dizaines de milliers d'habitants de
Guadeloupe et de Martinique, parmi le Bhodjpuri, l'Ourdou ou l'Hindoustani... Pans d'un riche patrimoine linguistique qui, victime d'ostracisme et d'oppression scolaire et missionnaire, a quand-même fini par dépérir aux îles, ne laissant que des noms de famille ancestraux - les prénoms indiens furent interdits, Biblique oblige.

On sait le peu d'indianité qui survécut clandestinement, malgré tous les aléas, grâce à la farouche détermination de quelques-uns. Si on compare leur destinée avec celle de leurs frères et sœurs de sang, déposés par les mêmes bateaux à l'île Maurice ou à la Réunion, avant d'être éparpillés dans les plantations de la Caraïbe, la vastitude d'oubli de leur histoire, et même de rejet de celle-ci, qui pèse sur les indo-antillais a de quoi laisser pantois.

M. Jean-Pierre Arsaye, descendant d'Indien, cherchant à retracer l'histoire du quartier indo-foyalais d'Au-Béro qui fut définitivement emporté par le cyclone Dorothy en 1970, l'a bien constaté :

Notre histoire antillaise souffre d'oblitération.

Et donc, n'oublions pas la Da tamoule de Basse-Pointe.

Qui sait son nom? Qui aurait une photo?

Jean S. Sahaï Viranin

-----

VOIR

Article de M. Gerry L'Etang
L'héritage Congo, Indien et Chinois à la Martinique

http://tinyurl.com/6eq84m

Article de M. Gerry L'Etang
sur la chanson Vini wè kouli-a
http://tinyurl.com/4sd6ys

Roman de M. Raphaël Confiant
La Panse du Chacal, Mercure de France
Essai : Aimé Césaire, ou la traversée
paradoxale du siècle.

http://tinyurl.com/34ueot

Roman de M. Camille Moutoussamy
Eclats d'Inde, Ed. L'harmattan
http://tinyurl.com/3kmtjj

Roman de Mme Christiane Sacarabany
L'Indien au Sang Noir, Ed. L'harmattan
Son livre-album Mémoire des Ancêtres, Son Matalon
http://tinyurl.com/5w3g2m

Essai de M. Jean-Pierre Arsaye
Mémoire d'Au-Béro, quartier indien de Foyal
Editions Ibis Rouge
http://tinyurl.com/2bum93
Mme Liliane Mangatal
Pages indo-martiniquaises
Kann'la ka pran fè
La vi anlè labitasion

http://tinyurl.com/5xpwjv

M.Tony Mardaye
Service aux morts ou le Samblani

sur le site Pyé Piman-la
http://tinyurl.com/6jk4m9

M. Evariste Zéphyrin
O-Béro : Crasse de vie dans le dédale du dalot
http://cqoj.typepad.com/chest/2005/05/dans_le_ddale_d.html

Mme Francesca Palli
Rubrique Indianité
sur le site Potomitan
http://tinyurl.com/3hn5ma

Rubrique Kilti Zendyen Kréyol
sur le site Montray-Kréyol
plus de 75 articles
http://tinyurl.com/2uzwt3

N° spécial de la Revue Alizés
Entre négritude et créolité, l'indianité en question
Paris, Juillet-Septembre 2003
http://tinyurl.com/59kh9k

Filiations Créoles
Enry Lony
Généalogiste professionnel
http://www.cgpro.org/lony.htm

Césaire ? Ma liberté

Par Patrick Chamoiseau (Écrivain)

Prix Goncourt 1992 pour son roman «Texaco», c'est un autre grand écrivain martiniquais qui dit ici sa dette à l'égard du grand poète disparu le 17 avril dernier

«Et puis ces détonations de bambous annonçant sans répit
une nouvelle dont on ne saisit rien sur le coup
sinon le coup au cœur que je ne connais que trop...» (1)

DR
Aimé Césaire
Lorsque celui qui s'en va est une magnificence, ce n'est pas un abîme qui se creuse mais un sommet qui se dévoile. Confrontée à certaines existences, la mort n'est qu'un révélateur, et c'est sa seule victoire. Le silence de Césaire s'est soudain rempli du verbe de Césaire, de ses armes miraculeuses, de ses combats, de ses lucidités et de ses clairvoyances. De son amertume aussi. «Regarde basilic, le briseur de regard aujourd'hui te regarde.» (2) La mort n'est ici qu'une paupière brutale, écarquillée sur une splendeur qui ne frémit même pas. Soudain total, un monde se dégage des cécités du petit ordinaire de la vie.

La mort n'est pas la seule à se voir désemparée en face d'une telle présence que l'absence renforce. C'est toute parole, toute célébration, toute explication, qui, à l'amorce même de leur profération, s'écroulent au dérisoire. Ici le seul avocat, le seul rempart contre les bêtises hostiles ou bienveillantes: c'est l'œuvre. L'œuvre dans son infinie clameur qui nous incline d'abord vers le silence. C'est ne rien savoir de l'œuvre de Césaire que de la penser soucieuse d'être défendue, célébrée, avivée. Elle est là. Elle irrigue non seulement notre esprit, mais notre rapport au monde, mais les combats que nous menons, et dans lesquels nous recherchons encore la plus juste posture.

Alors, d'où vient ma peine à l'instant de la disparition? Pourquoi l'œuvre qui m'habite et que j'habite (avec le sentiment de n'être qu'un clandestin dans un immense palais) ne suffit-elle pas à compenser ce sentiment d'une perte irrémédiable? Pourquoi moi, fils bâtard, qui me suis toujours tenu loin de sa politique, éprouvai-je cette brusque fragilité sous ce «bruit de larmes qui tâtonne vers l'aile immense des paupières»? (3)

Les grandes combustions

Le magnifique combat césairien s'est toujours effectué du côté de la vie. Je veux dire: du bord de la beauté. Lorsqu'il a fallu se lever contre la frappe occidentale, invalider le chant colonialiste, ramasser le mot «nègre» et le porter en étendard; qu'il s'est agi de prendre en charge toute l'Afrique, violée, perdue, martyrisée, rayée de l'Histoire et des humanités, et la hisser sur ses épaules en fils aîné du monde; qu'il a fallu revenir vers ce petit pays natal, cette «extrême trompeuse désolée eschare» sur la mer caraïbe, et assumer «l'affreuse inanité»; qu'il a fallu fixer sans défaillir la damnation ontologique de l'esclavage de type américain, eh bien Césaire ne s'est jamais trompé. Son cri (sa colère, sa fougue, son exigence) s'en est toujours remis aux armes miraculeuses de la voyance, de la musique, du rythme, du déraillement génésique «des grandes communications et des grandes combustions», et donc de la beauté.

«Beauté je t'appelle pétition de la pierre» (4)

Lorsque celui qui se bat pour sa liberté - ou pire, dans le cas de Césaire: pour réaffirmer son humanité - n'a pas recours à des rebellions bornées, des crocs identitaires aveugles, des légitimités assassines, closes dans un infernal jeu de miroir meurtrier entre le dominant et le dominé, mais qu'il déploie au contraire l'hymne guerrier du «plus ouvert contre le plus étroit», la résistance est imparable.
Ce n'est même plus une simple résistance: c'est une autorité.
Dans une domination totalisante, presque impossible à dépasser, comme l'étaient le chant colonial et le déni du nègre durant les années 30, toute résistance qui ne s'était pas gardée du bord de la beauté se voyait obscurcie. Elle conférait un éclat mensonger à ce qu'elle combattait, et se ruinait ainsi. On le voit aujourd'hui en Palestine, en Irak, au Tibet, partout où des oppressions archaïques, souvent mêlées à la frappe libérale, sèment la désolation et la famine, et se parent de vertu au-dessus des exactions qu'elles-mêmes ont suscitées...

Quand la voix rebelle de Césaire s'est élevée avec le «Cahier d'un retour au pays natal», bruissante de «générosités emphatiques», ce fut avec l'ampleur de l'incantation sorcière, inscrite dans la saccade polyrythmique qui invalide les fixités du réel et fait trembler l'ordre-poison du monde. Et ce fut à chaque vers, d'inouïes transmutations opérées par l'image, qui déchoukaient les vérités geôlières pour installer, dans de très salubres vertiges, «la gerbe lucide des déraisons».

Il y a donc une pauvreté à vouloir définir ce géant (ce mapou!) par le seul contexte historique de sa lutte contre le colonialisme, son chant des valeurs noires, ou dans l'absurdité universitaire des catégories «post-coloniales». C'est comme si on tentait de réduire René Char à la résistance contre le nazisme, ou Claudel à une exaltation mystique, ou M. Glissant à l'antillanité.

Sans limites et laminaire

Sassier/Gallimard
Patrick Chamoiseau

Si ce combat (dont Césaire est l'un des beaux emblèmes) contre le racisme, pour l'Afrique, contre l'esprit colonial, est encore à mener aujourd'hui, on s'aperçoit très vite, en ouvrant au hasard n'importe quel texte césairien, que ce qui est à l'œuvre là, et qui transcende le contexte du rebelle, c'est bien une confrontation majestueuse à la masse du langage; c'est bien l'interrogation résolue du mystère poétique; c'est bien le reflet d'une conscience étonnante, étonnée, confrontée au miracle de sa propre émergence au fond d'une île à sucre; c'est bien une intensité poétique rare qui transcende les impossibles de son époque et ses propres impossibles. N'importe quel mot, n'importe quel vers, et on comprend qu'il s'agit d'un poète sans limite fixant l'inconnaissable fondamental, à savoir: comment s'amplifier de beauté, et vivre à cette intensité proche de la combustion?
«La communication par hoquets d'essentiel, j'apprécie qu'elle se fasse à tâtons, et par paroxysme, au lieu de quoi elle sombrerait inévitablement dans l'inepte bavardage de l'ambiant marécage.» (5)

Ce qu'il disait contre le colonialisme, ou pour conjurer la damnation de l'Afrique et du nègre, il le puisait dans la contemplation voyante, clairvoyante, des mornes, des arbres, des fleurs, des oiseaux, des mangroves, de sa petite Martinique. «Je rêve, écrivait-il, d'un bec étourdi d'hibiscus et de vierges sentences violettes.» (6) Contrairement aux poètes doudouistes qui, à force de beauté creuse, l'avaient rapetissée, la Martinique césairienne, fit exploser la hideur coloniale, et s'ouvrit alors, sous son œil laminaire, jusqu'à l'ampleur du monde en sa totalité. «Le monde se défait. Mais je suis le monde. Le monde véritablement pour la première fois total.» (7)

De plus, sitôt dépassées les proclamations rebelles qui nous ont fait tant de bien (et que tout comédien primaire répète à l'envi en grondements redondants), on découvre le cheminement obstiné, inquiet, interrogateur, fragile, d'une conscience en proie au mystère de la vie, au mystère du monde en son indéchiffrable total.

Au cœur d'un impossible

Alors je crois ceci: l'œuvre de Césaire est un cheminement d'une sincérité rêche au cœur d'un impossible. Si tous les poètes connaissent l'amertume de l'échec - l'amertume si précieuse de ne jamais atteindre au cœur de poésie, au poème essentiel - Césaire l'a éprouvée avec une acuité singulière. Cette amertume s'est amplifiée chez lui de cet échec que vivait le rebelle. Sa lucidité était une blessure qui n'était absolument pas dupe de l'état de son pays, resté confit dans l'assimilation irresponsable, l'assistanat obscur, la dépendance idiote. «Si de moi-même insu je marche suffocant d'enfance, qu'il soit bien clair pour tous que calculant les épactes, j'ai toujours refusé le pacte de ce calendrier lagunaire.» (8)

Si le «Cahier» est le chant exalté du jeune rebelle, «Moi, laminaire», son tout dernier recueil, est l'acmé du tourment que connut sa lucidité poétique ruant de belle manière dans «l'ambiant marécage» du politique et «la stupeur de l'air». C'est le calendrier lagunaire de la torsion douloureuse entre possible et renoncement, entre l'utopie et la gestion pragmatique des misères quotidiennes. «Je m'accommode de mon mieux de cet avatar d'une version de paradis absurdement ratée, c'est bien pire qu'un enfer.»

Ce tumulte noué, presque impossible à vivre, fait de lui un poète tragique. Une grande aube poétique dans un crépuscule fixe. «Le chant profond du jamais refermé...» (9) Son œuvre témoigne d'une tragédie intime, d'un vaste indécidable, d'un lourd indécidé, sans laquelle on ne saurait comprendre la face secrète du vingtième siècle, ni aborder les défis inconnus qui frangent ce nouveau siècle - siècle de barbaries très vieilles et très nouvelles, prises dans une houle d'impossibles indépassables pour notre actuel imaginaire.

Et tout cela, ce cheminement torturé, si vrai, si puissant, si sincère, mais du plus haut qu'il soit possible, du plus noble, du plus exigeant, m'a toujours accompagné dès mon plus jeune âge. Comme des étais posés à mon esprit, des scarifications inscrites sur mes flancs même, et m'escortant sur mes chemins de traverses, mes écartées rebelles. Et c'est cela le signe du grand poète: il accompagne toutes les marches vers la vie, même celles qui seraient différentes de la sienne. «Parler c'est accompagner la graine jusqu'au noir secret des nombres.» (10) Son cheminement poétique, n'est pas dans le monde, il invente le monde. Il ne relève pas du réel, il devine et précise des réels. À son degré le plus militant, il écarte des vérités et erre dans l'obscur vers cet inconnaissable qui ouvre à de nouvelles sapiences. «J'habite donc une vaste pensée»... Césaire, c'est comme dire: maître-marronneur en connaissance.

Ma liberté
Alors, d'où venue ma tristesse?
De là: sa présence auprès de nous, était réelle, physique, pas seulement livresque et poétique, mais vivante. C'est une grâce que d'être compatriote, contemporain, d'un grand poète. Il y a une énergie singulière (an la fos!) que seule autorise la présence du poète, et qui n'est plus la même quand c'est l'œuvre seule qui assure le relais. Cette voix, cette démarche, ce ton, tout ce qui a investi ma jeunesse quand je le voyais, le samedi après-midi, mains, croisées dans le dos, cheminer dans sa ville, portant déjà la charge irrémédiable que seule sa poésie affrontait. Ou lorsque que les CRS déferlaient sur la ville, matraquaient tout, et que nous nous retrouvions autour de son verbe délicieusement incompréhensible, dans l'enceinte de la mairie, entre les deux fontaines. La mairie qui devenait alors un bastion de conscience, et, en même temps, dans la fumée lacrymogène et le hoquet de nos slogans, le lieu le plus improbable de la poésie et d'une invincible fierté. Voilà, tristesse: c'est ma jeunesse qui s'est figée.

L'hommage qu'il avait offert à Paul Eluard peut maintenant lui être rendu:

«... pour conserver ton corps
Grimpeur de nul rituel
Sur le jade de tes propres mots que l'on t'étende simple
Conjuré par la chaleur de la vie triomphante
Selon la bouche operculée de ton silence
Et l'amnistie haute des coquillages » (11)

A quoi servent les poètes? À rien, et c'est tant mieux.
Mais ils aident à vivre, et à se battre en guerrier sans jamais offusquer la beauté. René Char disait qu'un poète ne doit pas laisser des preuves de son passage, mais des traces, car «seules les traces font rêver». Seules les traces, nous libèrent.
Césaire ? Ma liberté.
Mon rêve de liberté.

P. C. pour «le Nouvel Observateur»

(1) «Léon Gontran Damas, feu sombre toujours», In memoriam, In «moi, laminaire» – A – Césaire – Seuil, 1982.
(2) «Tombeau de Paul Eluard», In «Ferrements», Seuil, Paris, 1960.
(3) «Millibars de l’orage», In «Cadastre», Seuil,1961.
(4) In «Cahier d’un retour au pays natal», «Présence africaine», Paris, 1939.
(5) «Vertu de Lucioles», In «Aimé Césaire», «La poésie», Seuil, 1994. op déjà cité.
(6) «Les pur-sang», in «Les Armes miraculeuses», Poésie Gallimard, Paris, 1946.
(7) In «Tropiques».
(8) «Epactes» – in «Moi laminaire», Seuil, 1982.
(9) In «Moi laminaire», Seuil, Paris, 1982.
(10) «Chemin» – in «Moi laminaire», Seuil, paris, 1982.
(11) «Tombeau de Paul Eluard», in «Ferrements», Seuil, paris, 1960.

La Dette de l'Afrique envers Aimé Césaire



Par Lawoetey-Pierre Ajavon

Enseignant-chercheur, président du Cercle d’Initiatives Pour l’Afrique (CEDIPA)

Ainsi donc, il s’en est allé, au bout du petit matin de ce 17 avril 2008, rejoindre ses anciens compagnons de lutte de la Négritude, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Ainsi donc, il s’en est allé, la « voix des sans voix », celui sans qui le nègre ne serait pas NEGRE, rejoindre ses Ancêtres Africains, dont N’Kouloum-N’Kouloum (1), dans leur vraie demeure.

Car, Aimé Césaire fait désormais partie du cercle restreint de nos Ancêtres Africains inscrits au Panthéon. Dès lors, qui mieux que lui était capable d’incarner et de remplir cette quadruple exigence permettant d’accéder au statut enviable et envié d’Ancêtre, au sens africain du terme : posséder de hautes valeurs morales et intellectuelles, servir d’exemple et de modèle durant toute son existence, réunir un large suffrage autour de sa personne, et enfin, bénéficier du droit de primogéniture ?

Une fois l’émotion passée, hagiographes et autres, prétendants « spécialistes de la Martinique » - ceux-là mêmes que récusait le sage Pierre Aliker dans son allocution-hommage le 20 avril -, s’essayeront à retracer tant bien que mal le parcours du grand homme. Mais est-on sûr de restituer fidèlement un tel parcours, si immense, si intense, si riche, et si varié ?

Pour ma part, je me permettrai, avant de poursuivre ma réflexion, un simple témoignage qui est aussi le reflet du sentiment de la génération d’Africains qui se veut héritière de la pensée philosophique, politique, culturelle et humaniste d’Aimé Césaire. Aussi, au moment où la chute de ce grand baobab de la Caraïbe est douloureusement ressentie du Sénégal au Gardafui, du Cap à Tamanrasset, c'est-à-dire dans toute l’Afrique, je ne puis m’empêcher d’évoquer ici un souvenir. Militants, au début des années 70, de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FFANF), mouvement anti impérialiste et anticolonialiste qui porta tous les espoirs de l’émancipation politique et économique du Continent, nous n’hésitions pas à porter au pinacle l’auteur du Discours sur le colonialisme, dont la photo ornait fièrement les murs de nos minuscules chambres d’étudiant, à côté d’autres panafricanistes de renom tels que K. N’Krumah, P.E. Lumuba, B. Boganda, R. Um Nyobe, F.Mounie…

D’une manière ou d’une autre, nous tentions de nous réapproprier les nobles idéaux d’Aimé Césaire, pendant qu’à l’inverse, certains d’entre nous vouaient aux gémonies son ami, chantre de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, coupable à nos yeux d’avoir trahi la cause africaine et de s’être mis au service exclusif de la puissance néocoloniale, non sans avoir sapé les fondements de l’éphémère structure d’intégration régionale ouest-africaine, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), dont il fut l’un des initiateurs, avec Modibo Keita et Sékou Touré, pour ne citer que les plus illustres. Aimé Césaire, c’était surtout celui qui, envers et contre tous, croyait profondément en l’Afrique, et qui ramait à contre courant de l’afropessisme de circonstance de l’époque. Il en a apporté tout récemment la preuve de ces convictions en confiant depuis son lit d’hôpital à un de ses visiteurs africains : « l’Afrique ne doit pas perdre ». Si l’on en croit une autre indiscrétion, il aurait dit être prêt à « retourner spirituellement en Afrique », sentant sa mort prochaine.
Mais, hormis son attachement presque atavique pour le continent africain, Césaire plaçait avant tout, au cœur de tous ses combats, l’émancipation du genre humain en général, et celle du Nègre en particulier.
Pour ce « Nègre fondamental », au-delà de l’amitié plus que fraternelle qui le liait au Sénégalais Léopold Sédar Senghor, l’Afrique était surtout la terre de ses « ancêtres bambara » dont il fit éloquemment le panégyrique dans son Cahier d’un Retour au pays natal. C’est pourquoi, contrairement à la plupart de ses compatriotes, Césaire a toujours assumé sans aucun complexe, son africanité, en la revendiquant avec force, par ailleurs.


Césaire et l’assumation de l’africanité

Aimé Césaire aimait à rappeler sa première rencontre avec l’Afrique qui se révéla à travers ses affinités intellectuelles et militantes avec deux grands écrivains sénégalais : L.S. Senghor et Alioune Diop.
On sait que sa connivence avec Senghor aboutit à la création du mouvement de la Négritude aux côtés du Guyanais Léon Gontran Damas, dans les années 30. Ce n’est un secret pour personne que Césaire et Senghor ne s’entendaient pas sur le concept de la Négritude et même plus tard, sur la forme à donner à leur engagement politique sur le terrain.
Cependant, il reconnaissait que c’est grâce à Senghor qu’il a rencontré l’Afrique et perçu d’une autre façon ce continent « pourtant déclaré irrémédiablement sauvage ».
Incontestablement, l’Afrique fut le premier continent qui permit à Césaire cette confrontation et cette révélation avec lui-même. Il avouera plus tard que son ouvrage phare Cahier d’un retour au pays natal est né de cette rencontre avec la terre de ses aïeux. Ecoutons ce qu’il disait au cours d’une interview accordée déjà en septembre 1977 à E. Maunick : « Ah l’Afrique ! … C’est un des éléments qui m’a singularisé parmi les Antillais. J’ai été le premier à leur parler de l’Afrique. Non pas que je la connaisse tellement bien, mais j’ai toujours l’habitude de dire que l’Afrique fait partie de moi-même. Elle fait partie de ma géographie cordiale. Je dois beaucoup à l’Afrique. C’est elle qui m’a permis de me connaître moi-même. Je ne me suis compris que lorsque j’ai eu fait un détour par l’Afrique. On ne peut comprendre les Antilles sans l’Afrique et c’est pourquoi il est absolument vain d’opposer l’antillanité à la Négritude parce que sans la Négritude, il n’y a pas d’antillanité. La Martinique et les Antilles dites françaises sont évidemment au confluent de deux mondes : un monde européen et un monde africain (…) C’est une rencontre entre l’Afrique et l’Europe, mais la composante essentielle, le soubassement, c’est l’Afrique » (2)

Et pourtant, Aimé Césaire n’avait fait que de courts séjours en Afrique, notamment à Dakar et Conakry dont il a gardé quelques souvenirs qui lui rappelaient sa Martinique natale. A son retour, il dira : « […] Quand j’ai vu les bonnes femmes sur le marché, c’était tout à fait comme des Antillaises (…) Si notre superficiel est européen, et plus précisément français, je considère que notre vérité profonde est africaine ».

L’observateur averti remarquera par le Grand Maître de la pensée historique Nègre introduit implicitement ici, le débat controversé entre les deux concepts d’Africanité et de Créolité.

Cette position nettement tranchée d’Aimé Césaire sonne comme un pied de nez aux tenants de la Créolité, et devrait logiquement clore ce débat qui n’avait pas lieu d’exister. « J’ai tiqué, affirmait-il, quand ils (E. Glissant, P. Chamoiseau, R. Confiant, J. Bernabé, nda) ont tenté d’opposer la Créolité à l’Africanité, parce que c’est selon moi, une division artificielle. Je n’ai rien contre la Créolité, mais je me demande si elle n’est pas chez ceux qui s’en font les porte-parole, l’expression d’un rejet de l’Afrique ». (3)


Césaire le visionnaire et le prophète

Aimé Césaire et l’Afrique, c’est une vieille et longue histoire, émaillée d’espoir et parfois de déception. Il serait fastidieux de faire ici l’ inventaire détaillé des thèmes abordés dans l’ensemble de ses œuvres, dans lesquelles la problématique africaine revient constamment en rengaine. Depuis son premier ouvrage Cahier d’un Retour au Pays Natal , jusqu’à la toute dernière interview accordée à Françoise Verges dans Nègre je suis, Nègre je resterai (4), en passant par les textes réunis par Tshitengue Lubabu lors de l’hommage de Bamako en 2003(5), Césaire ne manquait aucune opportunité pour manifester son réel attachement à la terre de ses aïeux.
Dès lors, reconstruisant méthodiquement la mémoire historique de l’Afrique, il entreprit de revendiquer avec une certaine fierté l’héritage du continent, longtemps nié par la colonisation. Les éléments civilisationnels et culturels de l’Afrique lui serviront ainsi d’arguments. Le Cahier d’un Retour sera enfin une réelle prise de conscience du Nègre, Césaire lui-même, arraché à son Afrique natale, et qui gardera le souvenir des blessures de l’esclavage.

Par ailleurs, figurant l’esprit rebelle et marron de l’auteur, le Discours sur le colonialisme viendra à point nommé pour dresser un violent réquisitoire contre les oppresseurs. C’est sa fidélité au principe anticolonialiste qui le conduira d’ailleurs à s’opposer en 2006 à la venue en Martinique de l’initiateur de la loi du 23 février 2005, vantant les « bienfaits de la colonisation », un certain Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur de la France.

Cependant, loin de nier les problèmes auxquels est confronté le continent, Césaire a toujours gardé une foi inébranlable en son avenir, convaincu de son indépendance et de sa liberté. « Je suis persuadé, avouera-t-il, que l’Afrique triomphera de ses difficultés présentes. Comme elle a su supporter le colonialisme, elle saura dépasser ce stade. Cependant, je ne me suis jamais fait d’illusions : l’Afrique fait la preuve des difficultés qui existent et que nous avons à affronter. Je garde tout à fait intacte ma foi en l’Afrique, parce que c’est ma foi en l’homme tout simplement […] J’ai la conviction que nous verrons l’Afrique libre, c'est-à-dire l’Afrique libérée de ses angoisses et de ses problèmes intérieurs » (6)

Césaire fut donc le premier à tirer la sonnette d’alarme, nous mettant en garde contre les régimes totalitaires africains, et le basculement de nos pays dans le chaos, après l’immense et légitime espoir suscité par les indépendances. Le drame du Congo dans les années 60, la trahison et l’assassinat du premier ministre Patrice Lumumba par les siens, et la guerre civile qui s’en est suivie, constituaient malheureusement des illustrations concrètes de la vision prophétique qu’avait Césaire de l’Afrique post indépendante, ainsi qu’elle apparaît dans Une saison au Congo (pièce de théâtre, 1966).

Hier le Congo, aujourd’hui la Côte-d’Ivoire (dans ce pays les risques d’une récidive de la guerre civile sont loin d’être totalement écartés), le Kenya, et peut-être demain le Zimbabwé et bien d’autres pays encore, et la liste n’est pas tout à fait exhaustive. La situation actuelle de l’Afrique apporte la preuve s’il en était besoin, que Césaire le visionnaire avait raison. Lui qui disait récemment être extrêmement peiné par le cas ivoirien, n’avait eu de cesse de souligner que la gestion de l’indépendance était plus difficile que le combat contre la servitude.

Mettant en exergue la lancinante question entre dominé/dominant, maître/esclave, La Tempête (pièce de théâtre parue en 1966) offrira de nouveau à Césaire le prétexte pour exposer sa profonde tristesse face à la trahison de l’Afrique par certains de ses propres fils, complices des ennemis d’un continent qui sombre de plus en plus dans l’incertitude.

De même, à travers la peinture du Roi Christophe, le héros haïtien, ce sont les régimes africains postcoloniaux que Césaire entreprit de pourfendre dans La Tragédie du roi Christophe, pièce de théâtre jouée pour la première fois au Festival des Arts Nègres de Dakar, à la grande consternation des chefs d’Etat africains présents, dont certains durent quitter précipitamment la salle. Et pour cause : car étaient ainsi stigmatisés, les nouveaux pouvoirs « les plus que Blancs que Blancs », leur népotisme, leur mégalomanie, leur goût immodéré pour le pouvoir absolu, et enfin leur ridicule manière de singer leurs anciens maîtres. Il apparaît donc, comme le précisait Cheikh A. Ndao, « qu’après l’indépendance, l’enthousiasme populaire a porté au pouvoir des gens auréolés d’un passé de résistants anticolonialistes. Hélas, ils se sont retrouvés avec toutes les tares de Christophe. Césaire voudrait peut-être que son œuvre serve de balise, une sorte de phare pour dire : « attention aux dirigeants africains ».

En résumé, Césaire le visionnaire, le prophète, l’avant-gardiste, est celui qui comprit très tôt que l’Afrique échappait aux africains, et qui nous mettait déjà en garde contre les oppresseurs du continent, l’autocratie de ses dirigeants, la trahison de ses propres enfants, leur collusion avec les fossoyeurs de l’Afrique, le dévoiement des indépendances… C’est dire que le message de Césaire est plus que d’actualité au regard des maux et drames qui se pérennisent dans nos pays.


Au « grand baobab », toute l’Afrique reconnaissante

On ne compte plus les messages et témoignage de reconnaissance à Aimé Césaire, à l’annonce de sa disparition. Au-delà des hommages officiels des chefs d’Etats africains et des journées de deuil national décrétées comme au Sénégal, et au Bénin, pour ne citer que ces deux pays, c’est toute une génération d’Africains, surtout celle qui a eu le privilège d’étudier les œuvres de Césaire dans les lycées et facultés (oeuvres obligatoirement inscrites dans les programmes scolaires de la plupart des pays d’Afrique), qui s’est sentie orpheline avec la disparition du « grand baobab ».

En écho au message de l’auteur du Discours sur le colonialisme et de Et les chiens de taisaient, notre génération n’avait cessé, au cours des longues années de militantisme, de se réapproprier ses nobles idéaux panafricanistes qui furent pour nous une sorte de viatique dont la nécessité impérieuse exigeait la traduction en actes, dans la mesure où les maux, que dénonçait en son temps Aimé Césaire, perdurent encore et hypothèquent dangereusement la destinée de notre continent.

D’ailleurs, les Africains qui l’ont bien compris ne tarissent pas de gratitude au « Nègre fondamental ». Sa modeste maison située dans le quartier Redoute à Fort-de-France est devenue un lieu de pèlerinage ou un passage obligé pour les Africains célèbres ou anonymes, en tournée aux Antilles. Et on ne compte plus tous ceux qui défilent à son domicile, qui les bras chargés de masques et de statuettes africains, ou qui venant tout simplement exprimer au « père de la nation martiniquaise » (qualificatif non usurpé, et qui lui est désormais attribué par les Martiniquais eux-mêmes) la reconnaissance éternelle de son pays d’Afrique.

A l’instar de l’hommage que lui avait réservé le peuple martiniquais à l’occasion de ses 90 ans, Aimé Césaire fut également célébré à Bamako (Mali) le 26 juin 2003. Venus de plusieurs pays d’Afrique, les organisateurs de cet hommage auxquels se sont associés leurs frères des Antilles, avaient tenu « à revisiter avec délectation les idées du grand poète martiniquais […] d’avoir éveillé les consciences. Et d’avoir en éclaireur, montré la voie ».
Egalement, lors des 94 ans du grand visionnaire, une importante délégation d’Africains, essentiellement composée de Sénégalais (hommes politiques et artistes) est venue rendre hommage à Fort-de-France - peut-être ne se doutait-elle pas encore c’était le dernier - à l’ami et frère du feu président Senghor, surtout, à son compagnon de route de la Négritude.
Nous étions tous présents et nombreux, les 19 et 20 avril 2008 à Fort-de-France : Africains résidant dans les Antilles et en Guyane (Béninois, Togolais, Sénégalais, Ivoiriens, Congolais, Nigériens, Maliens, Burkinabés, Mauritaniens, Malgaches…), à côté de quelques délégations officielles venues d’Afrique, pour accompagner le dernier pharaon de la Caraïbe à sa dernière demeure.
Notre présence avait une double valeur symbolique : d’une part, manifester notre reconnaissance et dire merci à Aimé Césaire, au nom de l’Afrique. D’autre part, adresser ce message fort à nos frères et sœurs des Antilles : il est plus qu’impérieux d’engager ici et maintenant le dialogue entre Antillais et Africains longtemps séparés par plus de 300 ans de vicissitudes de l’histoire. Césaire parti, il n’y aura plus désormais d’intermédiaire entre nos deux peuples. Lui qui déploya tant d’énergie, tant de talent tant d’imagination et tant de sagesse pour le rapprochement et la connaissance mutuelle des Nègres d’Afrique, des Antilles, de la Caraibe et d’Amérique.

La meilleure manière de lui rendre hommage et de parachever sa gigantesque œuvre, c’est d’engager ce face à face fraternel entre Africains et Afro-descendants.
Car, comme disait le Grand Maître de la Pensée historique Nègre lui-même, « l’heure de nous-mêmes a sonné ». Certes, la tâche ne sera pas sans peine, et ceux qui n’ont pas intérêt à ce que l’Afrique, sa diaspora et leurs descendants soient unis, ne manqueront pas de dresser des obstacles sur notre route. A commencer d’abord par certains d’entre nous, qui se sont opportunément trouvé de nouveaux maîtres, ou qui ont du mal à se débarrasser du syndrome de Schoelcher.

Cependant, les prémices constatées ça et là pour l’amorce de ce dialogue que nous appelons de tous nos voeux, augure d’un avenir serein et prometteur. Pour ma part, si je devais exprimer quelque frustration, c’est celle d’un rendez-vous manqué avec le Grand Homme, car je n’ose point dire avec l’Histoire : invité pour donner une conférence le 22 mai 2006 lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage à Fort-de-France, je devais rencontrer Aimé Césaire, pour lui remettre mon ouvrage dédicacé, Esclavage et Traite des Noirs : quelle responsabilité africaine ? Mais c’est compter sans une grippe rebelle de dernière heure qui maintint le presque centenaire au lit, l’empêchant ainsi de me recevoir. Ce fut son ami de toujours, son « bras droit », comme on dit, feu Camille Darsière, ancien secrétaire général du Parti Progressiste Martiniquais (que nos ancêtres l’accueillent favorablement en leur sein), qui me reçut et la discussion fut édifiante. Bien entendu l’Afrique était au menu : la négrophobie montante de certaines élites françaises, le révisionnisme de l’histoire africaine, les démocraties balbutiantes en Afrique, etc.

« Césaire est en route vers l’Afrique pour aller rejoindre ses Ancêtres » écrivait récemment mon ami Bwemba Bong du Cercle Samori. En attendant ce retour triomphal parmi les siens, Eia, trois fois Eia, Aimé Césaire, digne Messager des Pharaons. La Mâat accomplie, voici venu enfin le temps du repos. Vous qui écriviez : « Je suis un cadavre qui exubère de la rive dormante de ses membres un cri d’acier non confondu, je suis un cadavre, yeux clos qui tape du morse frénétique sur le toit de la Mort… », l’écho de votre tapotement et de votre cri est parvenu jusqu’à nous, et nous dit : mon œuvre n’est pas terminée, continuez-la.

Lawoetey-Pierre Ajavon

Avril 2008



(1) Divinité de la guerre dans la mythologie Zoulou (Afrique du Sud). Il était souvent invoqué par CHAKA le héros de la lutte anticolonialiste.
(2) Aimé CESAIRE : par Annie KAREIMAY, togoforum.com (agorapress, Lomé-Togo)
(3) L’Antillanité/Créolité, par BANTU KELANI (Africaspeak.com)
(4) Nègre je suis, Nègre je resterai (entretiens avec Françoise VERGES), Albin MICHEL, 2005
(5) CESAIRE et nous : Une rencontre entre l’Afrique et les Amériques au XXIème siècle, Editions CAURI, Bamako, 2003
(6) CESAIRE et Nous : Entretien avec A. KONARE et A. KWATE

Césaire : l'envol du Phénix



Oiseau fabuleux de la mythologie égyptienne
Comme la légende lui attribuait le pouvoir de renaître de ses propres cendres,
Il devint le symbole de l'immortalité (1)

"La mort de Césaire ? La fin d'une époque". Voilà le mot qui clôt un hommage à Césaire, trouvé par un nègre (2) à la grande messe du 20 h de la grande chaîne publique française. La Négritude venait d'être évacuée comme une variante des enfantillages Banania. Une vénérable mais vaine théorie fondée sur un "coloriage" vient de s'épuiser dans un ultime soupir. Pas de quoi bousculer les parts de marché esclaves de l'audimat ! Avec Senghor ce n'était que l'agonie de cette vielle négritude. Maintenant on va lui faire la peau. Fin de la vacuité nègre.

Wole Soyinka, premier Nègre africain à recevoir le Nobel de littérature avait déjà défriché le champ de la contestation avec sa formule : "le tigre ne proclame pas sa tigritude, il attrape sa proie et la tue".Je ne devrais sans doute pas associer le nom du grand Soyinka à l'auteur de ce jugement à l'emporte-pièce, habitué des plateaux où certains excellent à hisser l'audimat, en s'égosillant comme les enfants à la crèche "en haut en bas !", titillés par des "puéricultrices" de peep-show affublées de porte-jarretelles et maniant fouet et martinet en usage dans ces émissions dont tout le monde parle, afin de contredire l'adage qui dit qu'on ne peut pas plaire à tout le monde.

Depuis, Soyinka a nuancé sa prise de distance. Moi-même je suis d'une génération qui a malmené une certaine négritude politique que nous trouvions molle dans ses rapports avec ce qui deviendra la "françafrique". Mais jamais il n'a été question pour nous de vilipender la Négritude venue des profondeurs de la grande diaspora des W.E.B.Dubois, Marcus Garvey, Georges Padmore, Langston Huges, les inspirateurs du "New negro movement", tels Claude McKay, Countee Cullen, Sterling Brown, sans oublier Richard Wright, etc., négritude reprise, relayée et réinventée par le groupe de Césaire, Senghor, Léon Damas.

Bref, la Négritude, l'autre versant du Panafricanisme, souffre d'une tare ontologique, depuis la malédiction biblique des enfants de Cham, ancêtre des Nègres. En se faisant l'écho du génocide esclavagiste, en dénonçant les infâmes travaux forcés du colonialisme, la Négritude est née dans les oublis, les dénis et les plis moisis des thèses et antithèses accumulées sur la négation de l'âme, des cultures nègres.

Cheick Anta Diop qui a exhumé des grimoires sorbonnards l'antériorité, l'origine nègre des civilisations égyptiennes, a subi l'ostracisme de ses "pères" blancs des décennies durant, jusqu'à ce que l'histoire renonce devant les faits, à peindre Ramsès sous les traits hollywoodiens de Yul Brynner.

Césaire et ses complices Senghor, Léon Damas, ont attrapé au vol et ont ennobli l'injure tirée de "nigger", vocable américain traduit du "negro", de la langue de Diogo Cao qui avait vaincu sur les rives du Congo, la négraille qui n'avait pas eu le génie d'inventer le mousquet. Le terme allait connaître sa première fortune avec la première revue noire. Je ne parle pas de celle de Joséphine Baker avec qui la future célèbre formule aurait pu commencer par I'm black BUT I'm beautiful, mais dont la beauté a été hélas réduite à des appâts pour Blancs qui aiment le manioc. "Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé !"

"La négritude n'est pas une métaphysique. La négritude n'est pas une prétentieuse conception de l'univers. C'est une manière de vivre l'histoire dans l'histoire" (Césaire, Discours sur la négritude).

La négritude est un être, au sens génétique du mot. Elle reprend sans cesse sens, avec les circonstances de temps et de lieu.

"La fin d'une époque", a donc tranché Kelman ! Comme si l'on pouvait couper la gorge à l'histoire qui se fait, confondue avec un état. D'ailleurs plus d'un demi-siècle plus tôt, Césaire avait anticipé le malentendu qui viendrait sûrement un jour, d'une brebis galeuse à "peau noire et masques blancs" (F. Fanon), victime du divertissement (Pascal) : "Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat !". Même venu de "ceux qui se sont assoupis aux agenouillements ceux qu'on domestiqua et christianisa ceux qu'on inocula d'abâtardissement tam-tams de mains vides tam-tams inanes de plaies sonores tam-tams burlesques de trahison tabide …"

Etranges siècles (le dernier et celui qui s'annonce), où des nains emboîtent le pas à des géants avec l'outrecuidance de leur faire de l'ombre ! Je sais, G. Kelman de manque pas de talent oratoire. Mais la grandeur de la griotique (Niangoran Porquet) tient à ce qu'elle ne confond pas le champ noble de la Parole traditionnelle avec le tam-tam des nouveaux médias.

Parce que dans Négritude il y a noir, on aurait affaire à une logomachie sur la "colorité" ! Alors que Césaire avait bien avant, hurlé le contraire :

"La carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang répandu, j'accepte et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien, et la négritude, non plus un indice céphalique ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance."

Césaire avait encore deviné ce qu'il dira quand, plus d'un demi-siècle plus tard, au lieu du balai de l'éternel éboueur, on lui tendra le micro à ce mouton blanc de la fratrie noire,

"le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même..."

Quand André Breton le pape du surréalisme découvre dans le bric-à-brac d'une mercerie de Fort de France "Cahier d'un retour au pays natal", il crut d'abord au réveil de la montagne Pelée à côté. C'était au début de la seconde guerre mondiale, quand il fuyait la prolifération du monstre en sa mue vichyste en France métropolitaine. La suite on la connaît.

Césaire deviendra un des plus grands poètes de ces deux siècles. Il sera aussi un de ses plus grands dramaturges, avec "La tragédie du roi Christophe", "Une saison au Congo", "Une Tempête", etc. Ce qui m'amène à dire en paraphrasant l'autre chantre de la Négritude, Myryam Makéba, que tout comme "c'est Napoléon qui est le Chaka de l'Occident impérial", Shakespeare a été le Césaire du théâtre universel.

Césaire est encore plus grand !

Sans la négritude de Césaire, le monde n'aurait pas eu "I'm black and I'm proud, say it loud (James Brown), "Get up stand up (Bob Marley), "Black is beautiful, "Self defense, black nation.

Vous avez dit Black Panther, Malcom X, mais aussi Martin Luther King. Leroy Jones, James Baldwin et leurs incandescentes écritures, mais aussi The last poets, le Rap, le Hip-hop n'eussent pas existé sans la semence et les racines du grand fromager de la Négritude.

Qu'importe qu'un jeune homme pressé, un Camerounais, grisé par un certain "blacksuccess" n'aime pas le manioc ! N'est-ce pas dans l'ordre des choses du formatage culinaire de la mondialisation où l'on entend des auteurs (dont certains sont d'authentiques écrivains), d'origine africaine préférer se dire "a-fricains" ou mieux, heureux d'être "euro-africains", plutôt que d'être des auteurs africains. Il reste que le Cameroun et l'Afrique ne se feront jamais sans Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossendé Afana (3) qui eux mangeaient leur "ndollé", en lisant "Discours sur le colonialisme" et "Cahier d'un retour au pays natal".

Ce n'est pas d'avoir essayé de libérer le Cameroun avec les armes qu'on les a tués très vite. C'est qu'un certain Occident ne voulait pas d'une engeance politique qui se mêlait de mettre la culture au fondement de l'action politique et y enraciner les Etats et les nations futurs pour lesquels ils combattaient. Ils avaient compris comme Césaire le répétera plus tard, que le "culturel (est) un préalable indispensable à tout réveil politique et social."

Alors on s'est hâté de lui couper la tête à ce continent, pour laisser pousser à la place, des clones (ou clowns), aujourd'hui pères grabataires de nations d'une Afrique décidément mal partie (René Dumont).

Ensuite on a beau jeu de pérorer sur les responsabilités africaines de l'esclavage, du colonialisme, pour réfuter toute repentance, toute culpabilité de l'Autre esclavagiste et colonisateur.

Les enfants de Césaire ne sont pas ces Nègres "qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse-fosse de soi-même.".

Rompus "… à faire des courbettes.",

En miaulant : "je sais comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c'est le soleil qui m'a brûlé".

Et surtout, vous savez, je vous le répète, "je suis noir mais je n'aime pas le manioc" !

Les héritiers de Césaire et du flambeau de la vraie négritude sont ceux qui, face à "Un monde blanc horriblement las de son effort immense", sauront être magnanimes : "Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !"

Non sans avoir fait au préalable la prière revivificatrice des morts :

"Eia pour la joie
Eia pour l'amour
Donnez-moi la foi sauvage du sorcier
Donnez à mes mains puissance de modeler
Donnez à mon âme la trempe de l'épée
Je ne me déroberai point. Faites de ma tête une tête de proue
Et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère,
Ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils, ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.
Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race
vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n'est point par haine des autres races
que je m'exige bêcheur de cette unique race
que ce que je veux
c'est pour la fin universelle…"

Breton parlant de Césaire, a dit l'Homme fondamental.

Le maître de cérémonie du surréalisme savait à quoi il faisait allusion.

L'écriture de Césaire en sa lecture souterraine, sacrée, est comme l'écriture automatique des surréalistes, une voie initiatique, voie royale en vue de plonger dans le feu central de la création, là où l'homme entre en contact avec ce que d'autres nomment le centre spirituel, d'où il s'élève suivant l'axe du monde au-delà de l'être, pour rejoindre l'Homme universel (Al Insan al Kamil) des soufis, l'Homme transcendantal de l'ésotérisme occidental, l'Homme véritable des taoïstes (Extrême orient), l'Homme ancien des grands initiés de l'Afrique profonde, bref l'homme libéré du "samsara" (réincarnation) des hindouistes ou du bouddhisme.

Vu comme cela, le pays natal n'est pas seulement cette petite île, cette vaste Afrique ou même ce non-lieu infini de la Négritude. Ce pays natal, sujet-objet de la nostalgie de tous les grands poètes, n'est autre que l'Ile des Saints, la Mer de la Grande Tranquillité (Bouddha), le Pays du lointain et proche Khaïdara (Welo et Yoyo des Peuls), le Pays de la Grande Eau des Dogons, etc.

La grande Tradition n'a pas de patrie.

Nietzsche, ton frère en poésie a tout fait pour se libérer du cycle infernal de l'éternel retour. Mais dans ce bateau ivre pris dans la tempête des mots,

Nietzsche qui était aussi en quête du Surhomme, a rejoint le pays natal par le portail de la folie, comme Nerval et tant d'autres. Peut-être n'avaient-ils pas médité le fameux vers de l'autre génial et grand naufragé des mots, Hölderlin :

"Dieu c'est comme la mer, il se dévoile en se retirant."

Césaire, ton retour au pays natal a déjà échappé à l'éternel retour des bonimenteurs !

Bon vent, immortel Phénix pour le vrai Panthéon où a lieu la Communion des Saints.

Saïdou Nour Bokoum

Ecrivain, Saïdou Nour Bokoum est enseignant à l'université de Paris8-Saint-Denis, département de théâtre

(1) Voir aussi la dernière tirade La tragédie du roi Christophe
(2) Gaston Kelman, auteur camerounais de "Je suis noir et je n'aime pas le manioc"
(3) Tous camerounais, morts dans les maquis de la Négritude ou empoisonné
par l'Autre, ennemi de la liberté.

mardi 29 avril 2008

CONTRIBUTION L'ADIEU AU NEGRE FONDAMENTAL

Homme de lettres, membre de l’ADELF (Association des écrivains de langue française), Ancien Premier Ministre du Togo, Ancien secrétaire général de l’OUA.

Etrange que l'Afrique soit si peu représentée aux obsèques d'Aimé Césaire, le nègre fondamental comme le nommait André Breton, le Pape du surréalisme. Dans la bouche de l'auteur de "NADJA", il s'agissait de la qualification claire d'un être de feu qui portait au front en lettres incandescentes son identité foncière, son identité de nègre. Etrange cette absence de l'Afrique car Césaire, l'antillais a fait plus pour le nègre d'Afrique que des nègres d'Afrique eux-mêmes. Il a poussé "le grand cri nègre" qui a fait trembler les assises de la terre, réveillant nos consciences d'êtres chosifiés, avilis, humiliés, exclus de l'ordre international, en lisière du monde et pour tout dire si peu au Monde. Il le fit, certes, avec d'autres nègres : Léopold Sedar Senghor, le sénégalais dont l'œuvre sertie de prières précieuses ruisselle dans nos mémoires, Léon Gontran Damas le Guyanais, l'un des concepteurs du terme "négritude". Des trois hommes qui avaient à cœur de réhabiliter l'homme noir, le plus volcanique, le plus tellurique, le plus dérangeant, fut sans conteste Aimé Césaire. Ce qui explique peut-être l'espèce d'ostracisme dont il fut longtemps victime dans l'univers de l'écrit : Il méritait mille fois d'être reçu à l'Académie Française. Il fut fâcheusement oublié. Il méritait mille fois le prix Nobel de Littérature. Il ne l'a jamais obtenu. L'hommage retentissant qui lui est fait aujourd'hui vient à retardement, réparer l'énorme injustice dont il fut la victime silencieuse. C'est vrai qu'il était trop simple, trop modeste pour réclamer quoi que ce soit pour lui-même.

Autant le verbe de Senghor est lisse, harmonieux et délicat, autant celui de Césaire est explosif, éruptif et décapant…

Qu'on relise le "Cahier d'un retour au pays natal", le chef d'œuvre inégalé, "le Discours sur le colonialisme", "Et les chiens se taisaient", la pièce de Césaire que personnellement je préfère et l'on comprend pourquoi, plus que quiconque, Césaire aura eu une influence profonde et indélébile sur les africains et particulièrement ceux de la génération des indépendances.

Son influence sur notre manière d'être, de penser et d'écrire est considérable.

Il a démonté le mécanisme du colonialisme, montrant que le colonisateur qui prétend civiliser l'autre est lui-même guetté par "l'ensauvagement", que le nègre qu'on civilise est victime de chosification. Et surtout qu'on ne vienne pas lui parler d'hôpitaux bâtis, des routes construites et d'écoles ouvertes, car si Césaire ne méconnaît pas la valeur de ces "investissements", en face, il y a "des millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme". Et il ose, il ose le jeune antillais car il affirme que si Hitler est l'objet d'une telle abomination dans la mémoire collective de l'Occident, c'est qu'il s'est permis d'infliger à des Blancs ce qui n'était réservé qu'aux nègres.

Ce petit opuscule d'une centaine de pages est une véritable bombe qui a fait exploser les parois compactées de nos consciences nous ouvrant enfin les yeux sur les réalités du Monde.

On comprend dès lors qu'il refuse de recevoir le Ministre français de l'Intérieur (M. Sarkozy à l'époque) venu l'entretenir de la fameuse loi sur les bienfaits de la colonisation.

Césaire est le rebelle… le rebelle de… "Et les chiens se taisaient". Le révolté qui se dresse, flagrant comme un baobab dans la savane, pour dire dans le "Cahier d'un retour au pays natal"

Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé pour ceux qui n'ont jamais rien exploré…mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose… véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles du monde"

Ce rebelle, ce révolté est pourtant l'homme de l'universel, de la "faim universelle, de la soif universelle" ; ennemi de toute haine, il l'affirme et le précise :

"Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine"

En effet, sa "négritude n'est ni une tour ni une cathédrale"

Son objectif est de mettre la négraille debout

"Et elle est debout la négraille la négraille assise inattendument debout… debout et libre !"

On n'en finira pas de citer Césaire.

Son théâtre est un théâtre de combat. "Et les chiens se taisaient" est un chef d'œuvre absolu : un chef-d'œuvre de lyrisme où on voit le leader noir, coincé "entre l'impossible et l'absolu", un chef-d'œuvre d'intensité dramatique. "La tragédie du Roi Christophe" est de la même veine… Comment le visionnaire incompris peut-il sortir ses concitoyens de leur torpeur pour les conduire à la lumière ? Peut-on éviter les pièges du volontarisme forcené, de l'orgueil effréné qui vous conduisent à des actes génocidaires et suicidaires ? Cette pièce créée en 1964, pose déjà le problème de la gouvernance moderne.

"Une saison au Congo" clôt la trilogie : le drame de Lumumba est ici étalé, il est le rebelle de "Et les chiens se taisaient" l'incompris de "la Tragédie du Roi Christophe". Pièce longtemps interdite en Afrique et pour cause ! "Une Tempête", adaptée de Shakespeare évoque la question noire aux Etats-Unis. Comme un drapeau qui claque au vent elle commence par un grand cri : UHURU (Indépendance en Swahili, nous dirions ABLODE !) quête incontournable de la liberté.

Poète, dramaturge, penseur politique, Césaire est difficile à cerner en quelques lignes…

Le poète se forgera "les armes miraculeuses" en 1956, œuvre peu facile d'accès, foisonnant de symboles, à l'écriture surréaliste.

Il tracera les épures de "Cadastre" (1961) qui reprend des poèmes antérieurs "Soleil, cou coupé" (1948) et surtout "Corps perdu" (1949). C'est ce dernier recueil qui commence par ces vers fameux :

"Moi qui Krakatoa

moi qui tout mieux que mousson

moi qui poitrine ouverte

moi qui laïlape

moi qui bêle mieux que cloaque

mois qui hors de gamme

moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou Cannibale

Je voudrais être de plus en plus humble et plus bas

toujours plus grave sans vertige ni vestige

jusqu'à me perdre tomber

dans la vivante semoule d'une terre bien ouverte"

L'ensemble du poème est tout simplement fascinant.

Le Poète donnera "Ferrements" en 1960 et "Moi, Laminaire" en 1982 : le révolté laisse entrevoir les portes de l'espérance, les Ferrements de la servitude évolueront vers le Ferment de la vie future.

"Moi, Laminaire" montrera un poète plus apaisé ; assagi ?

Le penseur politique n'épuise pas son fiel dans "le Discours sur le colonialisme". Il écrira "Toussaint Louverture", toujours hanté par l'expérience coloniale en Haïti (1962). Six ans auparavant Aimé Césaire inscrit au Parti Communiste français depuis 1945, démissionne avec fracas du Parti suite aux évènements de Budapest (1956). Il écrivit une lettre demeurée fameuse au Secrétaire Général du PCF : "Lettre à Maurice Thorez", la conclusion de cet écrit mérite d'être citée.

"L'heure est venue d'abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l'imposture, à la tyrannie, au crime. C'est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d'assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de conscience ou à la casuistique des autres. L'heure de nous-mêmes a sonné".

Et voilà tout Césaire. Voilà tout l'homme. Cet antillais, ce Martiniquais né à Basse-Pointe en 1913 (le 26 Juin) fera de brillantes études primaires et secondaires chez lui avant de bénéficier d'une bourse pour aller étudier en France. Il entre au Lycée Louis le Grand, s'inscrit dans les redoutables classes préparatoires au concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure qu'il intègre en 1935, devient l'ami de Senghor qui l'appelle mon "bizut". Il se marie à Paris à une martiniquaise, retourne enseigner en Martinique, séjourne en Haïti et publie à partir de 1945 le "Cahier d'un retour au pays natal" et la suite de son oeuvre. Il est élu Maire de Fort-de-France et le restera 50 ans.

Elu député en 1945, il rompt avec le Parti Communiste en 1956 et crée son propre parti le P.P.M. (le Parti Progressiste Martiniquais).

Il visite la Guinée indépendante en 1960, acclame Sékou Touré, le héros de l'indépendance ; participe au Premier Festival des arts nègres à Dakar en 1966, reçoit Léopold Sédar Senghor en Martinique en 1976 (il prononce à cette occasion un discours d'accueil mémorable). Il met fin à son mandat de député en 1993 et à son mandat de Maire en 2001. A l'occasion de son 90ème anniversaire, il reçoit les hommages du monde entier. Il meurt le 17 Avril 2008 à l'âge de 94 ans.

L'homme est d'une totale simplicité et d'une extraordinaire affabilité doublée d'un sens de l'humour peu banal. Mais il savait être caustique et décapant. L'homme politique a toujours tenu sa ligne : homme de gauche, il le demeurera jusqu'au bout. Tous les chefs d'Etat français sont passés le voir à Fort-de-France, de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkozy. Il les a reçus avec amitié mais fermeté. Parce qu'Apôtre de la départementalisation des Antilles, on le critiquera sans proposer de véritables solutions de rechange.

Dans l'espace francophone, il est sans doute le plus grand poète du 20ème et du 21ème siècle, peut-être avec Saint-John Perse un autre originaire des Iles. Il est un magicien du verbe et des mots rares qui brillent comme des diamants, un orfèvre sans pareil de la langue française. On discutera à l'envi, des raisons qui l'ont tenu éloigné de l'Académie française : et on se posera la question suivante : Saint-John Perse a obtenu le prix Nobel de Littérature, pourquoi pas Aimé Césaire ? En tout cas, Nobel ou pas Nobel, Césaire aura obtenu le droit d'être une Icône par son combat pour la liberté de l'homme noir.

Il tient compagnie à Nelson Mandela. C'est pour cela que l'Afrique aurait dû être massivement présente à ses obsèques.


lundi 28 avril 2008

Aux enfants d ’Aimé Césaire -


Je ne me veux ni Messie, ni Mhadi,
je n'ai pour arme que ma parole,
je parle et j'éveille,
je ne suis pas un redresseur de torts,
pas un faiseur de miracles,
je suis un redresseur de vie,
je parle et je rends l'Afrique à elle même,
je parle et je rends l'Afrique au monde.
Je parle et, attaquant à leur base oppression et servitude,
je rends possible pour la première fois possible,
la fraternité

Aimé Césaire est né à Basse Pointe en Martinique le 26 juin 1913.
Son père était instituteur et sa mère couturière.
Ils étaient 6 frères et sœurs.
Son père disait de lui 'quand Aimé parle, la grammaire française sourit...'

Dany Zabulon

Mort le 17 Avril 2008"

dimanche 27 avril 2008

Meaux: commémoration de l'abolition de l'esclavage et hommage à Aimé Césaire

MEAUX (Seine-et-Marne), 27 avr 2008 (AFP) - Quelques centaines de personnes ont commémoré dimanche à Meaux (Seine-et-Marne) le 160e anniversaire de l’abolition de l’escalavage et rendu hommage au poète martiniquais Aimé Césaire décédé le 17 avril, inaugurant une place qui portera son nom.

Organisée conjointement par les associations antillaises, les communautés chrétiennes et la municipalité, cette manifestation s’est déroulée dans "un esprit de recueillement et de réflexion sur ce drame qu’a été l’esclavage", a déclaré à l’AFP Daniel Delinde, président de l’Amicale des travailleurs antillais et guyanais (AMITAG). José Surville, de l’Amicale des départements d’Outre-Mer (ADOM), a pour sa part dénoncé "des atrocités, des humiliations de toutes sortes, des souffrances physiques et morales" subies par les esclaves "pendant près de quatre siècles". Plus tôt dans la matinée, les communautés chrétiennes des Antilles et d’Afrique avaient réuni leurs fidèles en l’église Jean-Bosco à Meaux pour un office religieux à la mémoire des victimes de l’esclavage. Au début de la cérémonie, des jeunes gens habillés en esclaves et enchaînés étaient entrés dans l’édifice. Ils avaient par la suite brisé leurs chaînes en signe de liberté. Ce temps fort de la commémoration de l’abolition de l’esclavage a coïncidé avec l’inauguration de la place Aimé Césaire par le député-maire (UMP) de Meaux Jean-François Copé, ainsi que la pose d’une stèle en mémoire des victimes de l’esclavage. M. Copé a estimé que "c’était important qu’une place soit dédiée à ce grand poète, grand homme politique, cet homme juste et très engagé", en souhaitant que "le message universel qui était le sien nous engage tous". Les festivités, qui ont débuté samedi, devaient s’achever dimanche soir par un concert de gospel.

Aimé Cesaire un texte en créole de Serge Restog


Rimèt Sézè pa ta'y
(Serge RESTOG)
La Tribune des Antilles N° 23, juin 2000.


Jòdijou, adan lanné dé mil la, nou pé di, i ni anchay bagay ki chanjé atè isi Matinik. Nou ka chonjé toujou, lè moun té ka di, Sézè ka matjé tout lo pawòl li a, men jan isi pa ka konprann an patat adan tousa i ka di a. Sa nou pé di jòdi-a, sé ki sé pawòl-tala pa vré ankò. Nou wè épi dé koko zié-nou, adan kartié. Nou tann épi zorèy-nou adan konmin, anchay koté nou alé Matinik, moun ki ka li, moun ki ka résité, moun ki ka bokanté pawòl, moun ki ka jwé, moun ka ki chanté, moun ki ka dansé anlè pawòl Sézè. Tousa ka fè nou di épi tout fòs gòj-nou, épi tout fòs bouch-nou, Sézè sé an matjè ki adan gou pèp-la.
Sézè sé an matjè ki andidan pèp-la, i ka palé di pèp-la, i ka palé ba pèp-la. Gran moun, jenn moun vini ka résité pawòl Sézè, ka résité sa anlè bout dwèt-yo, san yo ni piès papiyé matjé. Sé moun-tala ka di, nou kontan pawòl-poézi Sézè a.
Pou nou fè zòt dékouvè pawòl Sézè a osi. Sé dé ti mo matjé-tala nou ka ba zòt la a, sé kon an ti gout dlo adan gran lanmè pawòl moun ka di anlè Sézè. Sé ayen menm anlè tousa i ni pou di anlè sa Aimé CESAIRE matjé, anlè nou jan Matinik, anlè nou, nèg isi, anlè nèg andéwò, anlè moun ki ka viv tout oliron latè-a, anlè sé pli fèb-la, sé pli piti-a, anlè tousa ki ka pran fè anba sé pli fò-a, sé pli gro-a. Aimé Césaire, sé an nonm ki défann nèg. I bat, pou nèg sa doubout épi di, mi mwen, mi wou, mwen ka rèspèkté'w, mwen ka kriyé'w Misié. Men, i fòk ou rèspèkté mwen osi menm si mwen pli ba ki'w, menm si ou ka santi mwen pli ba ki'w, pas mwen osi mwen sé an moun.
Pou nou sa rivé konprann nonm-tala, otila anchay moun tout oliron latè-a ka palé di sa i matjé. I fòk rantré adan sé liv Sézè a, anmizi anmizi, ti mòso pa ti mòso.

Pou koumansé, mwen ké di zòt, ki nonm Sézè yé ? Apré, nou ké wè kisa ki adan lapoézi Sézè a? És lang fransé a rivé di tousa Sézè té lé montré a ? Pou bout, nou ké wè ki mannyè Sézè matjé tout pawòl li a ? Pou palé di Sézè, mwen ké rantré adan lapoézi-a sèlman. Adan lapoézi'y la, mwen chwézi tjèk liv li mwen kontan anchay, kontèl : CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL, LES ARMES MIRACULEUSES, FERREMENTS, CADASTRE, MOI LAMINAIRE. Nou pé ké palé isi-a kon sé grangrèk-la (les intellectuels) ka fè. Nou pé ké sèvi piès tèknik. Nou pé ké fè gran analiz. Nou ké fè sèlman kon moun ka fè'y adan bon enpé kwen Matinik lè yo ka di oben li Sézè. Nou ké kité tjè-nou palé.
Nonm-lan.
Sézè, manman'y fè'y li 26 jwen 1913. I sé jan Baspwent. Jenn jan, i pati pou Fwans pou kontinié létid li. Sé la, i jwenn épi Léon-Gontran DAMAS, Léopold Sédar SENGHOR. An afritjen, an djiyanè, an matinitjen ka kolé tèt kolé zépòl ansanm ansanm pou mété doubout an jounal yo kriyé "L'ETUDIANT NOIR", lanné 1934.
Sé Aimé CESAIRE épi SENGHOR ki ka mennen jounal-tala épi tjèk dòt ankò, kontèl : SAINVILLE, BIRAGO DIOP, OUSMANE SOCE. Sé la, an bann nèg ka désidé mété basti (culture) yo doubout. Yo ka fè'y lévé pou tout moun wè'y. Yo ka wouvè zèl li gran gran gran gran èk fè'y pran lavòl pou yo kriyé'y bastinèg oben lanégritid (négritude).
Sézè sé an gran mèt a mannyòk adan mannèv lanégritid la. Sézè ka vwéyé pawòl-li adan "LEGITIME DEFENSE" - 1932, an jounal ki té ka fè pawòl nèg monté, an manniè nèg yo, an gou nèg yo, an lèspri nèg yo. Lanné 1939, Sézè ka mété dérò "CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL", ki sé an poto mitan adan tousa i matjé. An matjè yo kriyé Christian LAPOUSINIERE ka di, tout sé pawòl Sézè a ka fè kon an séri laronn (cercles) ki ka wouvè an mizi an mizi. An mitan (au centre) tout sé laronn-tala, i ka mété "CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL".
Pabò 1940, Sézè ka fè lékòl Matinik, pannan tjèk lanné. Apré sa, lanné 1944, Sézè ka pasé adan an élèksion dépité, épi parti konminis la. I ka vini dépité Matinik. An 56, Sézè ka kité parti konminis la, i ka matjé "LETTRE A MAURICE THOREZ". Alè-tala, Sézè ka mété doubout pwòp parti politik li. Sézè, mè lavil Fòdfrans dépi 1945.

Sézè porèt pèp-la.
Sézè, adan sé porèm li a, ka palé di pèp-la. I ka palé ba pèp-la. I ka palé épi pèp-la. Wou menm ki ka li sa Sézè matjé a, i ka palé épi'w, wou menm. I ka fè'w rivé palé épi kò'w menm (te fait parvenir à te parler à toi-même). I ka fè'w pozé kòw anlo tjèstyon (te fait te poser beaucoup de questions). I ka fè'w gadé kòw (il te fait te regarder) an mitan zié. I ka fè'w di kòw (il te fait te dire à toi-même), mi mwen, an ki léta mwen yé ? Mi mwen, ki moun mwen yé ? Ki koté mwen sòti ? La mwen ka alé ? Ki moun mwen yé ? Mi sé konsa mwen yé. Es mwen sé, sé lézòt-la ? Es mwen oblijé fè makak kon yo ?
"An nèg andidan an vié jilé izé
"An nèg komik épi lèd é fanm dèyè do-mwen
té ka ri pou ayen toupannan yo ka gadé'y
"I té an nèg komik épi lèd
"Komik épi lèd asiré pa pétèt
"Mwen mété an gran pli an fidji mwen
" pou yo sav nou yonn épi lòt
"Mès lach mwen an riviré
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.

Lè nou ka chèché sav poutji Sézè ka matjé kalté modèl pawòl tala, nou ka konprann, Sézè ka wè ki, sa ki ka pasé anlè latè-a pa bon. Sézè ka wè, sé, sé gro-a ki ka krazé sé piti-a. Sé lenjistis ki adan lavi-a. Sé, sé blan-an ki ka dékalé sé nèg-la. Sé, sé gwo tjap-la ki ka sisé san nèg. Sé, dòt ki ka sòti lwen, lwen, lwen ki ka vini mennen péyi-a.Pawòl Sézè a ka alé ankò pli lwen ki péyi nou. Pawòl-tala ka sòti pou tout moun oliron latè-a, pou tout koté sé gro-a ka krazé sé piti-a.
"Lafrik ki ni pou zam
"ponyèt li tou touni sajès li dépi nanninannan
"tèt li fini rouvè zyé'y
"Lafrik ou pa pè ou ka goumen ou sav
"pli bien ki ou pa janmen té sav ou ka gadé
"zié dan zié sé gouvènè vivè a
"sé gro tjap labank-lan ki ka pouri
"bèl anba sé jouré-a Lafrik èk ka gonflé lèstonmak pou
"gran lidé'y
"é si asiré jou-a
"lè anba van sé nonm-lan sé pi méyè a
"ké fè kolonialis mouch sonmèy-la pran lanmè sèvi gran chimen
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.

Sézè ka wè ki péyi-a brilé, déchèpiyé (déchiqueté), déchiktayé (émietté), pouri anlè kò'y menm. Sézè pé pa tjenbé. Sézè pé pa konprann sa. Sézè pé pa aksèpté sa. Sézè pé pa dakò épi sa. Alò, i ka pété kon an vòlkan. I ka pété kon tonnè zéklè. I ka vwéyé labou'y (se fâcher, se mettre en colêre). I ka vwéyé pawòl dérò. I ka vwéyé pawòl monté. I ka rélé anmwé.
"é mwen ké kriyé an modèl anmwé an mannyè nèg
"ki jik andidan bway latè-a ké soukwé
"bon soukwé.
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.
Sézè ka matjé tousa, pou tiré anlè tout mannèv ki fèt pannan lèsklavaj-la, pou palé di soufrans nèg, pou palé di nèg-la ki ka pran kòy pou kaka chien, pou palé di nèg-la ki ka pran kòy pou anlòt, pou palé di nèg ki ni tèt-yo plen épi lanèj, pou fè nèg konprann i ja tan pou yo mété kòyo doubout an manniè nèg yo, pou mété asou koté mès sé moun-lan ki lé toujou viv anlè tèt lézòt.
"Lafrik pa piès ankò
"adan diyanman malè-a
"an tjè nwè ki ka pati an chèpi;
"Lafrik nou an sé an lanmen san gan
"sé an lanmen dwèt, ponm lanmen douvan
"é sé dwèt-la fèmen rèd
"sé an lanmen ki vini gro
"an-blésé-lanmen-rouvè,
"ki tann,
"brin, jòn blan,
"ba tout lanmen, ba tout lanmen blésé
"tout oliron latè-a.
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.

"ki tan
"pèp mwen
"ki tan
"andéwò jou nou pa lé tann palé
"ou ké tijé an tèt ou asiré sé ta'w anlè
"zépòl ou ki rivini vidjò
"èk pawòl ou
"ka fouté sé trèt-la
"sé mèt-la déwò
"pen-an riba moun li
"latè-a lavé
"latè-a ba moun li
"ki tan
"ki tan ou ké rété sèvi
"kon an joujou san gou ni sèl
"adan kannaval sé lézòt-la
"oben sèvi adan piès tè moun
"kon brabra pwa.
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.

Kisa ki adan lapoézi Sézè a ?
Sézè ka mété dérò, i ka mété an gran chimen sa sosiété kolonyalis la ka fè. I ka di wo épi fò ki, sé, sé dwa-a ki pli senp lan, sosiété kolonyalis la ka krazé, ka pilé épi pié-yo an manniè sanfouté. Sézè ka soukwé tousa ki la pou lavérité, tousa ki doubout ki ka fè lavi-a. Sézè ka mété tjèstion dérò, anlè manniè lavi-a ka roulé anlè latè-a. Dépi gran bonnè, Sézè té entjèt anlè divini travay pèp-la. Sézè sé an porèt ki ka wè lwen. I mennen an lapoézi ki ni bon nannan (contenu - matière) èk bouré épi lapolitik.
Es lang fransé a rivé di tousa Sézè té lé montré a ?
Sézè, pou i té kriyé anmwé tousa anlo dòt moun té lé di, i sèvi lang fransé a. I sèvi lang fransé a kon an zouti. Zouti-tala, i sa sèvi'y bien. Sézè té jwenn épi André BRETON ki sé an matjè siréalis fransé. André BRETON fè Sézè batjé adan manniè katjilé (réfléchir) sé siréalis-la. Siréalizm-lan ki ni manniè grangrèk li (intellectuel) pou palé di lavi-a, an menm tan an siréalizm-lan sé an zouti konba ki ni kont fòs li. Sé asou manniè-tala BRETON fè Sézè apiyé kòy pou i té fè tout mésaj li pasé.
Sézè matjé épi lang fransé a, pas, sé lang bon enpé moun ka palé oliron latè-a. Pawòl-la Sézè ka vwéyé monté a, sé pou mété an gran chimen, tout vyé mès, tout mové mannèv sé péyi kolonyalis la té ka mennen, ka mennen toujou. Tout sé pawòl-tala, sé épi lang fransé a i té pé fè tout oliron latè-a sav, kisa ki té ka pasé. Sé lang fransé a ki té ka fè moun pliziè péyi diféran, pliziè lang diféran konprann yonn épi lòt. Lang fransé a té an lang yo tout té konnèt.
Sézè ka palé osi ba pèp-la. I sé pé matjé épi lang kréyòl la. Sa i fòk di, é tout moun sav li, pèp-la pa té sa djè li épi ékri ni fransé, ni kréyòl, an tan-tala. Gadé jòdijou, pèp-la pòkò ka li kréyòl-la. É pawòl-la i fòk Sézè té fè moun konnèt li. I fòk té vwéyé'y déwò, pou jan andéwò té sav kisa ki té pasé. Sé épi lang fransé a i té pé fè'y.
"Mwen té ké ka vini pabò péyi-tala ki ta mwen
"èk mwen té ké ka di'y
"Bo mwen pa pè
"É si sé palé sèlman mwen sa palé
"Sé ba zòt mwen ké palé
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.

Kréyòl-la, sé lang pèp-la, sé adan'y pèp-la ka wouvè zié'y, sé adan'y pèp-la ka konprann kòy. Lè pèp-la sav ki moun i yé, i konnèt kòy, i sav la i sòti. I pou ka chèché rantré adan laronn-lan ki tout oliron latè-a. Sé sa Sézè fè.
Adan pawòl Sézè a, ou ka touvé tout mo nou. Sézè ka sèvi anchay mo nou kontèl : flamboyant (konba kòk), canéfices (kas), mangrove (mang), luciole (bètafé), cuscutes (vermisèl djab), scolopendre (bèt anni pié), sargasse (wawèt), route mancenillère (larout mètsiyen), alizés (van Bondié), squale (rétjen), phasme (chouval Bondié), crabe-c'est-ma-faute (krab senmafòt), poulpe (chatrou), tiaulé (tjolé), murène (kong), conque marine (kòn lanbi) épi dòt ankòŠ
"mo-a papa sé sen-an
"mo-a manman sé sen-an
"épi mo kourès ou pé travèsé an flèv plen épi kayiman
"sa ka rivé mwen désiné an mo atè-a
"épi an mo fré ou pé travèsé an dézè adan an lajounen
"i ni mo baton-najé pou fè rétjen pati
"i ni mo igwàn
"i ni mo fin sa sé mo chouval Bondié
"i ni mo lonb épi ka lévé an sonmèy faché ka fè létensèl
"I ni mo Shango
"Sa ka rivé mwen najé jé malen anlè do an mo dofen
CESAIRE Aimé, Moi, laminaire,Seuil, 1982.

Ki manniè Sézè matjé tout pawòl li a ?
Nou ké gadé wè, ki manniè Sézè matjé tout sé pawòl li a ? I fòk prangad anlè zafè, bon enpé moun ka di, sa Sézè ka ékri, fèmen anlè kòy menm. Moun ka di sa Sézè ka ékri a pa fasil pou konprann. I fòk sav, Sézè ka sèvi anchay parabòl pou di pawòl li a. I ka sèvi pawòl pòtré (métaphores), pawòl bò lakay nou, pawòl moun ka sèvi adan Lakarayib-la, pawòl lòtbò péyi'y kontèl Léròp, pawòl latèknik pou i palé an manniè égal jiskont (précis), pawòl i fè li menm.
Adan tout migannaj sé pawòl-tala, ki sé pawòl migannen kon nou menm migannen adan péyi-a, pis nou sé an migannaj pèp. Sézè ka mètba an pawòl ki pa ka sanm piès dòt pawòl moun konnèt. Pawòl-la pa ka sanm pawòl moun té ja tann avan. Pawòl-la pa ka sanm pawòl moun té ja konnèt èk té ka résité sa kon tèbè.
Tout pawòl nèf-tala ka brilé zié moun. Pawòl-tala ka kléré kon an sou nèf. I ka déranjé moun. I ka pété tèt moun. I ka jouré moun. I ka angwé moun. I ka mété dlo an zié moun. I ka fè moun kaka anlè yo. Sé pawòl vèvè a (symboles) Sézè ka sèvi a, sé limiè, sé flanm difé i ka sèvi pou i mennen nou rantré andidan gran bwa sovaj li a otila i ni tout sé mons li a.
É sa vré, i ni mo, adan sa Sézè matjé a, moun pa konnèt. Nou ka fè zòt sav, i ni dòt vwa ki ka pèrmèt rantré adan lapoézi Sézè a. Sé la, lapoézi-a ni tout fòs li. Lapoézi-a ka rimété nou timanmay. "i fòk ou ritounen timanmay pou antré adan rwayòm Bondié". Lapoézi-a ka fè nou fè kon timanmay lè yo blotjé. Lè yo ka mantjé sans an mo. Ében, yo ka envanté. Yo ka mété lèspri yo an travay épi yo ka fè ta yo, osi. Épi Sézè sé sa, osi. Épi porèm Sézè a, ou ka fè porèm ou osi. Porèm-la ka fè tilili (se multiplie), i ka fè mini mini (se reproduire à l'infini) pou i ba anchay dòt porèm. Sé la Sézè fò a. Sé la Sézè ka fè wou menm vini porèt osi.
"épi latè-a rèspiré anba sé brum-lan ki kon bann gaz
"épi latè-a dérédi kòy zépòl li ki ka fè né anni klatjé.
"Adan ven-li an difé pétayé
"sonmèy-li té ka pliché kon an pié griyav an mwa daout
"anlè zil ki jenn fi ki swèf lalimiè
"épi latè-a akoupi adan chivé'y ki fèt épi bon dlo
"ki ka désann
"an fon zié'y sé zétwèl-la té ka atann
"dòmi lanmizè-mwen anni sonjé
"zorèy-mwen kolé atè-a, mwen tann
"Dimen pasé alé.
CESAIRE Aimé, Les armes miraculeuses, Galimard, 1970.

Aimé Césaire. Adieu au Nègre majuscule


Je pleure Aimé Césaire aujourd'hui. C'est l'heure où j'ai autant envie de garder le silence car tout ne peut être dit de ce qui n'est pas chanté dans le chant. Je pleure Aimé Césaire aujourd'hui… J'entends les démons vibrant de mort qui versent la mort sur l'homme. J'entends le vent d'îles, « la brise de mer est sur les cayes ». La Martinique, caye qu'il a tant aimée et parcourue au gré des chemins-chiens. Mais la naissance, la vie, la mort et la résurrection du poète agrandissent son île à la démesure de l'univers.

Ce qui me rend son île encore plus proche, c'est la lutte que mène son peuple pour la survie en un étrange combat, subtil et raisonné selon moi, en « pays dominé », au moyen des « armes miraculeuses » qu'a fondues le poète. Et j'ai nécessité de dire combien nous chérissons la valeureuse Martinique dont beaucoup d'Haïtiens sont originaires y compris le plus sanglant de nos dictateurs. Et j'ai besoin de chanter qu'elle a fait don à notre histoire de tant de héros venus combattre à Saint-Domingue, à Savannah, au Vénézuéla pour la liberté.

Et j'ai matière à louanger le président Lysius Félicité Salomon qui fit venir en Haïti, à la fin du 19ème siècle, plus de 1500 professeurs de la Martinique avec leurs familles, dans le cadre de la politique de modernisation de l'éducation.

Et j'ai honneur respect à trouver un jour, par une ironie de l'Histoire, la tombe d’un aïeul emporté par la malaria, enterré au cimetière de Fort-de-France. Un détail encore : tel républicain fuyant Les Cayes du fond (Saint-Domingue) après la fin de la Guerre du Sud en octobre 1800 ; il rejoint la révolution en Guadeloupe et devient le lieutenant de Louis Delgrès. Il est condamné à mort et pendu après la défaite du Matouba le 5 juin 1802. Hommage ainsi rendu à la mémoire de François Rigaud.

Qu'une si fragile caye, Eden au parfum de soufre, ait enfanté tant d'hommes illustres, c'est miracle par sa fragilité même : Frantz Fanon, Édouard Glissant, ceux de la créolité « à jamais fils de Césaire ». Écrivains, peintres, dramaturges, chorégraphes, musiciens, cinéastes, zoukeurs urbains et souffleurs de conques : tous l'honneur de la Caraïbe. Au peuple martiniquais, peuple d'artistes qui perd en Aimé Césaire le plus raide nègre de ses fils, nous présentons nos condoléances émues. Car il est des moments où le chagrin atteint la chair des peuples.

S'il est vrai que toute la Caraïbe dans sa diversité reconnaît une dette historique envers Haïti, l'île-soeur a toujours répondu à nos signaux de détresse chaque fois que le malheur nous frappait, en dépit de la géopolitique inhérente au statut d'un pays minuscule mais grand dans mon cœur, dont les lois et règlements d'immigration sont fixés par le gouvernement français. En particulier en ces jours de famine en Haïti où les entrailles sortent des greniers vides pour crier…

Je songe au mystère qui s'est trouvé, chaque fois qu'Aimé Césaire me recevait avec l'amour du père dans ses yeux, derrière les portes closes de son bureau à la nouvelle administration comme quelques années plus tard à l'ancienne mairie. Les portes les plus insondables demeurent celles des débuts et celle des fins dernières, quand se fait et se défait pour toujours le rituel de l'accueil. « Je ne savais pas que Saint-John Perse avait utilisé le mot vétiver dans son oeuvre. Pourtant, je l'ai beaucoup lu et surtout beaucoup relu. »

La phrase malicieuse, pleine de reproche doux et tendre dans sa voix, m'était restée comme le signe du présent que je lui offrais. Les poètes n'ont pas de savoir, ils n'ont que de la pudeur. Puis il m'avait
raccompagné en me donnant le bras jusqu'au seuil de la mairie.

Devant la grille fermée de l'absence, j'appréhende le portail lumineux où maintenant il se trouve. C'est sans doute un très vieux jardin, planté de balisiers aux fleurs immortelles, parmi les murmures trop présents des arums et des alamandas qui offrent leur cœur jaune à l'avril de son trépas.

« Qu'avez-vous fait à monsieur Césaire, s'inquiétait madame Littré, sa secrétaire ? Depuis trente ans que je suis là, il n'est jamais descendu jusqu'au portail pour raccompagner ses visiteurs. » Je lui avais simplement parlé du moi, vétiver comme d'un moi, laminaire. Cela avait suffi à la fugace consolation de la terrible mélancolie qui empoigne tout nègre sur ses erres et déparlant…son cerveau cimetière frissonne de psychose…une poussière d'astres arquant son front morose.

Des éclisses : voilà ce que j'avais rescapé de la longue vie ligneuse d'Aimé Césaire. Car je n'avais pu saisir de tant d'histoires et de paysages, que des éclats de voix, quand il s'animait de son élocution si lettrée « au nom de l'Histoire », que des lambeaux de lumière sur son visage aimé. De la douleur dans son corps et qu'il taisait par pudeur, des cruelles insomnies dont il souffrait, je conserve encore quelques échardes sournoises qui l'ont blessé, perfides, sans un cri.

Tout n'est qu'héritage. Où que j'aille désormais, je porte le visage du marron fugitif, son angoisse, son malaise, son exil insupportable qu'exacerbent l'exquis dépaysement des isles et l'aboi des molosses. Je porte ce qui est mon autoportrait. Aimé Césaire accepta au nom de tous de se laisser ainsi abîmé pour devenir, un jour, reconnaissable. « J'accepte, j'accepte ». Vivre hanté par la quête de dignité pour rendre la vie vivable et la mort supportable. Voilà qu'il nous exhorte, dans un vacarme d'eau de mer, à la révolte contre l'inhumaine condition : « la négraille debout, debout et libre et non pauvre folle. » Il aura fallu d'une pauvre folle, Délira, comme rapporte la légende, pour ramasser les restes hachés menus de l'empereur Jean-Jacques Dessalines, assassiné en 1806, nègres contre nègres. Voici qu'un grand poète nous annonce les seuls états possibles de la poésie, la danse ou la hantise.

Si le plus grand poète est aussi, selon Joseph Brodsky, le plus endetté d'entre nous, immense est l'œuvre d'Aimé Césaire, hanté par les fantômes de la Caraïbe au point que l'écriture est une façon chez lui d'acquitter un devoir de mémoire, l'hypermnésie de la souffrance nègre, la mémoire d'une blessure qui menace toujours de se rouvrir dans le présent. Des lieux, des corps vérolés, des fragments d'histoire, des généalogies malingres, le grand poème césarisé en est traversé et c'est lui bien entendu le détonateur, le sanctificateur, le grand dépositaire de la mémoire commune.

« Je serai la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche. » La poétique de Césaire serait donc à lire comme expression d’une puissance collective anonyme autant et plus que comme réalisation intentionnelle d’un art guidé par les règles d’une poesie d’une manière de faire. L’apparition fulgurante de cette écriture hétérogène, dans sa singularité même, trouve ses fondements, non pas dans l’utopie surréaliste, mais dans le pouvoir chrétien de l’incarnation du verbe, de l’hostie eucharistique et du buisson mosaïque. Forme artistique qui commande un sens de la communauté. Mais cette communauté s’élève sur les ruines des perspectives d’émancipation politique auxquelles l’art moderne a pu se lier.

Présence au cœur du sensible d’une force qui le dépasse, c'est un poème épique qui sourd des replis les plus obscurs de la souffrance humaine, dont les figures se fondent en un flux mémoriel qui est aussi celui du sang dans les veines. Le mot sang, le plus fréquent dans toute l'œuvre d'Aimé Césaire. Le Cahier, un traité médical ulysséen.

Le mot Negritude lui-même, indépendamment de l'usage moderne utilisé par Césaire dès 1935 dans le journal L'Étudiant noir, fut connoté à la fin du 18ème siècle par le Dr. Benjamin Rush (1746-1813), fondateur de la psychiatrie américaine, signataire de l'Acte d'Indépendance et fervent abolitionniste. Sans être le fondateur du racisme scientifique, le docteur Rush croyait néanmoins que « la couleur noire de la peau est une maladie infectieuse, une forme de lèpre. Le seul traitement est de
devenir blanc. »

L'ironie des observations médicales du Dr. Rush veut qu'il était en même temps un grand réformateur et un membre fondateur de la première société anti-esclavagiste aux Etats-Unis, réclamant dans ses écrits une « double portion d’humanité en faveur des Noirs ». Le portrait du Dr. Rush orne toujours le sceau officiel de l'APA (American Psychiatric Association) tandis qu'une université en Pennsylvanie porte encore son nom.

Cependant ses observations médicales à savoir : « Les Africains deviennent fous, nous dit-on, dans certains cas, dès qu'ils subissent les sévices de l'esclavage perpétuel aux Antilles. » sont largement ignorées dans l'évaluation des origines de l'aliénation identitaire et des maladies mentales aux Antilles, en dépit de leur valeur historique dans la compréhension de l'impact du traumatisme de l'oppression et de l'esclavage sur les captifs africains et leurs descendants.

Aimé Césaire connaissait-il l'histoire du Dr. Benjamin Rush? Nul ne l'affirmera sinon que les mots negritude/négritude recouvrent deux inventaires terribles de la colonisation. Des lignages lourds et troubles, des natures mortes, des thalassémies, des furoncles, des érysipèles, des chiasmes, des hyperboles, des cris, des insultes, des qui suis-je, des alexitères, des eschares, des ictères, des chalasies, des chloasmes, des pians, des pas de danse américains, des noms tremblés de fleuves et
d'océans qui eux ne se mêleront jamais, sinon un cortège de lieux et de personnes et l'on entend même parfois le roulement d'un tambour.

Toute souffrance est en quête d'un récit. Je compris alors la passion médicale dans la poésie d'Aimé Césaire comme une dissolution de la subjectivité dans l'organique, les glaires, les fluides biologiques, le sang qui sourd porté en ébullition, à la limite d'une présence ontologique.

Je compris alors le mystérieux rôle auprès du vieux créole du Dr. Pierre Aliker, centenaire insolent de vieillesse solaire, qui ne voulait pas mourir avant Césaire et semblait lui dire : « Je prendrai ta douleur. »


J’ai pensé qu’il avait au chevet d’Aimé Césaire, essayé de donner du courage au malade, de l’aider à combattre et de lui
promettre, devant ses forces défaillantes, de rappeler le pacte politique qui les unissait. Après les feintes, les reculades, les caprices de la mort, on a vu l’auguste docteur, dans le stade qui porte son nom, s’incliner et saluer respectueusement la grande partenaire toute-puissante venue s’emparer de l’ami agonisant. Le constat de décès est l’une des noblesses de la médecine.

Délivré des purs pouvoirs du langage, je compris alors que de Césaire j'apprendrais l'insurrection de l' homme languide et dévêtu, marronné, libre enfin, mais jamais vengé.

Adieu au Boucan poignant, étendu seul dans l'horizon souffrant des plaisirs de la foule.

Joël Des Rosiers
Poète et psychiatre
Montréal, 21 avril 2008

samedi 26 avril 2008

Panthéon martiniquais

Il semble qu’on ne s’oriente pas du tout vers la mise au Panthéon de la dépouille d’Aimé Césaire, ainsi que le recommandait Ségolène Royal. Les Martiniquais l’aiment trop : ils veulent le garder près d’eux. Au reste, d’ordinaire, on ne va au Panthéon qu’assez longtemps après sa mort.

Et puis en principe la République française est réputée pour être centralisée, mais elle ne l’est pas absolument : Chateaubriand appartient lui aussi au panthéon des grands auteurs, mais il repose à Saint-Malo, en Bretagne, dans sa terre natale. La Bretagne a donc aussi son petit panthéon propre. La Martinique a le droit d’en avoir un. Césaire peut tout à fait reposer à La Martinique après ses obsèques nationales !

D’ailleurs, il faut rappeler qu’en tant que député de la République, il s’est surtout efforcé de demander un département, pour sa chère île des Antilles, qui l’avait vu naître. Or, il l’a obtenu, et tant qu’il fut vivant, et même pour ses successeurs, cela signifie bien, pour ce département, une certaine autonomie : le fondateur de la patrie martiniquaise, c’est lui, et la relation avec Paris était fraternelle plus que hiérarchique.

Son esprit et son cœur peuvent à bon droit rayonner principalement sur sa belle île. Au reste, cela n’empêche pas les flots de pouvoir en amener l’éclat jusqu’aux rivages de la métropole...

Notons tout de même que ce département lui a été accordé, me semble-t-il, par Mitterrand et son gouvernement socialiste, de telle sorte que Mme Royal avait le droit de demander sa mise au Panthéon. Césaire était devenu réformiste : il n’a pas eu besoin de révolution pour imposer ce qu’il demandait ; cela s’est fait légalement, en collaboration avec l’Etat. Il est donc faux que Mme Royal ait pensé récupérer quoi que ce soit, comme cela a été dit. Aimé Césaire avait abandonné depuis longtemps la voie parallèle : son sentier lumineux passait en terrain ouvert, public. C’était un grand démocrate.

Je voudrais cependant dire que moi-même, je proposerais volontiers, pour Joseph Dessaix, l’auteur de l’hymne des Allobroges, ou de la Liberté (dont j’ai déjà parlé), une panthéonisation locale, à Chambéry। Je sais bien qu’en métropole, on est plus centralisé que vis à vis de l’Outre-Mer, mais enfin, si Joseph Dessaix ne peut pas, par exemple, être au Panthéon à Paris parce qu’il fut surtout sujet du roi de Sardaigne, rien n’empêche de créer à Chambéry un panthéon spécial, sous couvert de la République, comme fut créé le département de La Martinique. La vérité est que je suis plutôt favorable à une décentralisation, sur le plan culturel. Il est normal que chaque région ait ses propres divinités, ses propres grands hommes, n’est-ce pas. L’Eglise catholique elle-même a toujours (bon gré, mal gré) accepté le sacre des saints locaux !

Remi Mogenet



Aimé Césaire, le poète, le rebelle, le bâtisseur

Le service culturel de l’Université de La Réunion et le LCF (Langues, Textes et Communication dans les Espaces Créoles et Francophones) vous convient à un hommage en l’honneur de

Aimé Césaire

le Mardi 29 avril 2008 à 17h30

au Théâtre CANTER sur le Campus du Moufia.

La disparition récente d’Aimé Césaire a suscité à la fois émotion dans notre pays et ses obsèques ont fait l’objet d’une importante couverture de presse tant à la radio, qu’à la télévision et dans la presse écrite. Il demeure néanmoins que l’œuvre du poète Martiniquais est relativement peu connue à La Réunion et que le retentissement de ses prises de parole ainsi que son parcours politique sont peu évalués dans l’Océan Indien. Il se trouve pourtant que les textes d’Aimé Césaire sont étudiés à l’Université en permanente relation avec sa pratique politique. Au-delà de l’hommage à un homme d’envergure, deux enseignants chercheurs du LCF ont décidé de saisir l’occasion pour présenter au plus large public une dimension originale de l’homme.

Une conférence-débat sera donc organisée à la salle Vladimir Canter afin de revenir sur quelques aspects de sa vie et de son œuvre.

Les intervenants proposeront une lecture originale de quelques œuvres majeures et un retour analytique sur quelques étapes qui marquent l’action publique du Député Maire de Fort-de-France pendant la deuxième moitié du XXème siècle.

Intervenants :

Valérie MAGDELAINE, Maître de Conférences en Littérature et Lambert Félix PRUDENT Professeur en Sciences du Langage : tous deux enseignants à l’Université de La Réunion et membres du LCF.

Les lectures des œuvres d’Aimé CESAIRE seront assurées par Julienne SALVAT et Marie José EMMANUEL.

Contacts :
Service Université Art & Culture
Site du Moufia

Edith Ah-Pet-Delacroix (0262 93 87 32)

vendredi 25 avril 2008

Aimé Césaire, Le parti socialiste, la France et nous


« Les élus français, dont Ségolène Royal, demandent à ce que le poète martiniquais ait sa place au Panthéon. »

________


La gauche aurait donc proposé le Panthéon à Césaire !

Mais... quelle gauche alors ?

Une gauche qui n’a eu de cesse de canaliser et de fédérer le ressentiment des laissés-pour-compte pour mieux s’empresser de l'exploiter à des fins électorales et seulement électorales. Une gauche indifférente qui n’a rien résolu et qui refuse avec obstination de crever l’abcès de la question des français issus - pas seulement mais aussi - du colonialisme, de la traite et de l’immigration, tout en se désintéressant du sort qu’il leur est fait comparé à d’autres minorités et/ou catégories sociales.

Ou bien, une gauche qui s’est montrée incapable de rendre justice et d’accorder une vraie place à ce peuple de France qui n’a jamais pu ou su se rapprocher de la promesse d’égalité et de fraternité pour tous que la République française est supposée porter en elle, faute d’y être encouragés, aidés ou tout simplement, autorisés (sans oublier ce foutu travail qui, aujourd'hui, n’est plus là pour ceux qui n’ont jamais travaillé, et/ou ceux qui quittent notre Education Nationale sans qualification, sans formation, et nos Universités, sans les bons diplômes).


Une gauche qui a joué l’épuisement et qui n’a pas d’autre issue à offrir à tous ceux qui remettent en cause les modes de fonctionnement, d’organisation et les grilles d’analyses de la République : une impasse en forme de cul de sac, le rejet et l'isolement avec pour seule consolation : un SOS racisme enfermé dans sa Tour d'Ivoire moralisante ; comme si le fait de se répandre dans les médias pour dénoncer le racisme pouvait empêcher quiconque de l'être ou bien, de le devenir ; de même, dénoncer « les brûleurs de voitures » n'a jamais dissuadé qui que ce soit de les brûler.


Après l'épuisement, le pourrissement qui donnera naissance au mouvement « Les indigènes de la République » avec ses officiels, ses titulaires et ses suppléants.


Nul doute ! Un job à plein temps avec retraite assurée, ce statut d’indigène auto-proclamé sur le mode du "s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là", alors que les autres auront bougé et nous avec eux, et l'histoire aussi ; et le temps qui guérit bien des maux et vient à bout de bien des préjugés - évolution générationnelle et naturelle oblige ! Ce temps qui nous récompense de notre patience et de notre travail - pour peu qu'on s'y soit mis : travail sur soi, pour soi et les autres et avec eux ; le discriminé développant une pensée discriminative à l'endroit de son discriminateur, jusqu'au rejet total, retrouvant ses plumes, ses peintures et son maquillage en bon indigène, fier et digne.

Et que dire d'un Dieudonné condamné à la surenchère permanente ; un Dieudonné qui n’a jamais cessé d’être le symptôme - comme des centaines de milliers d’autres avec lui - d’une maladie à l’origine de laquelle on trouvera un Etat et une classe politique incapables de nous proposer une France adulte, aux analyses honnêtes et courageuses, même au prix d’un froissement de l’orgueil national qui aurait pu donner lieu à un nouvel élan tout aussi national mais... fédérateur celui-là !


Durant la période qui va de 1981 à 1995, on cherchera en vain des Rachida Dati, des Rama Yade dans les gouvernements qui se sont succédés.


Il faudra attendre un gouvernement de droite pour que les compétences de Madame Taubira soient reconnues, convoitées et sollicitées (parmi les candidats à la présidentielle de 2001, sans aucun doute... Madame Taubira était bien la meilleure, et de loin – souvenez-vous !)


***

Dans les jours qui ont suivi le décès du poète - paradoxe suprême ! - c’est la droite qui adopte l’attitude, non pas la plus digne mais... l'attitude la plus honnête : profil bas et silence, laissant aux parents, aux proches d'Aimé Césaire, à ses administrés, à son peuple et à ses lecteurs le soin d’accompagner son départ.

__________

Souhaitons que l’œuvre de Aimé Césaire demeure irrécupérable ou bien, qu'elle le devienne ; aucune gauche ne pouvant prétendre se l’approprier, ni aucune droite.

Quant à réduire l’oeuvre de Césaire à l’anti-colonialisme...

Lorsque l'on sait comme nous le savons aujourd’hui qu’il n’y a rien de plus ridicule qu'une victime qui se croit guérie de la bêtise et de la cruauté de son ancien oppresseur. Et d'autres s'empresseront d'ajouter : justice ou pas, dignité hautaine ou bien servitude volontaire, la domination, qui a toujours pour fins l'exploitation - exploitation intemporelle, sans visage, sans couleur et sans frontières - n'est-elle pas ce qui réussit le mieux à l'homme quand la nature et un savoir-faire éculé l'ont placé du côté de ceux qui savent ordonner, contraindre et dominer ?


***

On ne dira jamais assez que Aimé Césaire était loin de n’être qu’un poète anti-colonialiste même si son œuvre fait partie intégrante du patrimoine politique français.

Une langue d’une invention égale à celle d’un René Char que celle de Aimé Césaire ; René Char, une autre grande voix, résistante de surcroît, elle aussi... jusqu’à son dernier souffle।


Serge ULESKI


Aime Cesaire est mort

Aimé Césaire - 1913-2008 - Le grand poète noir est mort, mais vive encore la négritude!



Né à la Martinique le 26 juin 1913, Aimé Césaire, poète et homme politique, vient de mourir en sa terre natale, le 16 avril 2008, à l’âge vénérable de 94 ans.La poésie de Césaire est un grand cri de révolte contre la domination coloniale. Son oeuvre, à la fois littéraire et sociologique, est une arme de combat contre la « chosification » des peuples noirs par la colonisation européenne. C’est un phare pour la décolonisation de l’Afrique et la réhabilitation des cultures négro-africaines. Pour bien apprécier l’influence déterminante qu’Aimé Césaire, chantre du mouvement de la « négritude », a eue sur la décolonisation et la renaissance de l’Afrique et des Antilles après la Deuxième Guerre mondiale, il faut se replacer dans la situation coloniale de l’époque.

Violence matérielle

Outre l’exploitation socioéconomique, le colonisateur européen a nié les valeurs culturelles de pans entiers de sociétés ; pis encore, ce furent l’aliénation et l’avilissement des peuples. Dans les colonies françaises, par exemple, les Africains et les Antillais apprenaient l’histoire, la géographie, la littérature de la France, et chantaient « nos ancêtres les Gaulois ». Les élites voulaient adopter les valeurs culturelles du colonisateur.

Cette perte de la dignité d’un peuple et de sa fierté d’être lui-même est la racine du mal dont Césaire a dit souffrir le plus. « J’étouffais littéralement parmi les Noirs qui se sentent Blancs. » C’est alors avec « volupté » que Césaire a quitté cette « vie clopinante devant moi, non pas cette vie, cette mort, cette mort sans sens ni piété, cette mort où la grandeur piteusement échoue... » (« Cahier d’un retour au pays natal », Présence africaine, 1971, page 63.)

La colonisation démasquée

Honneur aux rebelles ! Césaire se voyait alors assumant toute la souffrance du monde colonisé. Il se voyait « Don Quichotte » combattant pour les justes causes. En 1931, Césaire arrive à Paris pour faire ses études au lycée Louis-le-Grand et à la célèbre École normale supérieure. Il fait la connaissance du Sénégalais Léopold Sédar Senghor, poète, futur homme politique et père fondateur de la Francophonie.

D’emblée, c’est la grande amitié entre les deux, mais c’est aussi la découverte de l’Afrique. « Quand j’ai connu Senghor, je me suis dit Africain. » Les études de quelques rares ethnologues non « européocentriques » lui apprennent qu’il y a eu de grandes civilisations en Afrique avant l’esclavage et la colonisation : les royaumes du Congo, du Dahomey, l’empire du Ghana, la ville de Tombouctou et ses universités, les arts, etc. Pendant des siècles donc, les peuples noirs ont été « gavés de mensonges et gonflés de pestilence » par l’Europe colonisatrice, qui leur « a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme ». (« Discours sur le colonialisme », Présence africaine, 1955, page 19.)

Et la négritude naquit

Suivant un courant lancé par la revue Légitime défense, publiée par des étudiants antillais et dénonçant la situation coloniale et une certaine littérature de colonisés dans les Antilles, à eux trois, Aimé Césaire, Léon Damas (de la Guyane française) et Léopold Senghor fondent le journal L’Étudiant noir, par lequel ils lancent le mouvement de la négritude, néologisme que Césaire a employé pour la première fois dans le Cahier d’un retour au pays natal.

La négritude est un mouvement d’affirmation de l’identité noire. Pour Césaire, « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture ». Senghor en donne une définition plus générale. La négritude désigne l’ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique noire et des minorités noires d’Amérique, d’Asie et d’Océanie.

Au total, la négritude est un combat politique contre l’idéologie colonialiste et l’« européocentrisme » ; c’est aussi une idéologie de défense et d’affirmation de la personnalité culturelle des Négro-Africains. Enfin, la négritude, c’est l’ensemble des oeuvres littéraires, aussi bien orales qu’écrites, qui expriment la représentation du monde, les expériences et les problèmes propres aux peuples d’origine africaine. Le concept de négritude n’a pas fait l’unanimité. Sa tendance parfois à l’« afrocentrisme » a été critiquée par Jean-Paul Sartre, qui n’avait pas hésité à parler de « racisme anti-raciste ». Par ailleurs, les intellectuels noirs de la jeune génération ont vitriolé la fameuse phrase de Senghor « l’émotion est nègre et la raison est hellène ».

Singularité dans la littérature noire

Mais les uns et les autres de ces critiques ont en partie tort, car en fait, c’est le tigre qui a pris conscience de sa « tigritude », et celle-ci ne saurait être réduite à sa seule essence. Les acquis de la négritude paraissent évidents aujourd’hui, mais à l’époque cela ne l’était pas. Par exemple, c’est grâce à la négritude que la géographie et l’histoire de l’Afrique noire (de l’Antiquité aux temps modernes) et l’anthologie négro-africaine, etc., ont désormais été rendus obligatoires dans les programmes scolaires de la génération de la fin de la colonisation et du début des indépendances, à laquelle j’appartiens. Ces enseignements nous ont apporté une fierté et permis de redéfinir notre identité africaine.

Aimé Césaire, poète et père de la négritude, a eu une influence considérable sur des écrivains et autres intellectuels nationalistes du Québec dans les années 1960. (Le Devoir, samedi 25 et dimanche 26 février 2006 ; vendredi 18 avril 2008.) En ces temps où la question de l’identité québécoise a provoqué le retour en force des concepts de « québécitude » et de « québécité » sur la place publique, une relecture de l’oeuvre de Césaire pourrait certes être éclairante. L’oeuvre de Césaire, qui rime avec « libéréphonie », occupe une place singulière non seulement dans la littérature noire contemporaine, mais aussi dans la littérature de la francophonie.

Hélas, la négritude

C’est un discours faisant sans ambages l’apologie de la colonisation de l’Afrique par la France que Nicolas Sarkozy, président de la République française, s’est adressé à la jeunesse africaine lors de son premier voyage au Sénégal, le 26 juillet 2007. Ce discours met clairement en évidence l’actualité du Discours sur le colonialisme, écrit par Césaire en 1955. « J’entends la tempête. On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités, supprimées. » [...]

***

Yao Assogba, Sociologue et professeur à l’Université du Québec en Outaouais

::::: Hommage à Aimé Césaire :::::

Bonjour,

Touchée par l'hommage de Lucien JOLET, Président de l’Association culturelle (loi 1901) ZANMA.
pour l'Homme combattant de la cause des peuples j'ai tenu à vous le faire partager। Non Lucien, Aimé CESAIRE ne peut pas mourir, son oeuvre et ton hommage le prouve।


HOMMAGE à AIMÉ CÉSAIRE

Non, les Géants ne meurent pas.

Comme à l’île de Pâques, ils laissent leur imposante stature à la face de l’univers et au questionne-ment des vivants.

De la solitude de l’exil, l’annonce triste a déstabilisé un peu plus l’existence fragile de mon être. Ce ne sont que des maux et encore des mots de souffrance indicible. Maux spasmés, mots convulsés, mots déchirés, mots soufflés des abîmes de la douleur.

Le Temps a fait son ½uvre. Il t’a drapé de son manteau qui te rend invisible aux tiens. Il a mis fin à une vie de 94 années de combat ; déjà Césaire, 1833 et l’affaire de la Grand’ Anse puis 1870, dans le Sud, la conscience politique. 1913, naissance à Basse-Pointe ; 1934, 1939 la négritude et le Cahier du retour au pays natal ; 1946, l’édilité ; 1950, la résultante : le Discours sur le colonialisme ; 1970 à Morne Rouge…

Le Temps a osé t’éloigner de nous mais nous prendrons notre revanche. Ton ½uvre est vivante.

Dimanche,

nous conterons encore ta vie, nous dirons tes mots, nous exprimerons tes phrases,

je serai là, immergé, esprit à la rencontre de l’essence qui désormais flotte dans le bel azur de pureté qui baigne notre île.

Dimanche,

sur ta dernière demeure, nous jetterons une poignée de notre Terre, la Martinique pour notre fusionnelle affection.

Dimanche,

nous y jetterons des fleurs de balisier, le calice des furtifs colibris et aussi fleur de l’espérance que tu nous a inculqué dès ton engagement pour les « sans-voix », pour le respect de la dignité de l’Afrique humiliée, de ses enfants tombés sous les coups de la férocité, mais qui, debout, « dans la cale » ont bravé l’injustice du Nord.

Ah ! Toussaint, quel homme, quelle nation, quelle analyse politique.

Lorsque parut Le Progressiste, seule la réservation sauvait le lecteur. Je n’étais qu’un enfant et n’avais pas atteint ma dixième année. Feu mon père me remis « 20 centimes coq » et m’envoya chercher un exemplaire. C’était l’évènement de l’année, il y avait foule et discussion. Dans l’entête, la devise disait : « La chance de la Martinique, c’est le travail des Martiniquais ». Je fus conquis par la profondeur de cette vision qui plaçait notre Nous, face à ce monde de « capitaines d’industries ». Je me revois en train de lire en marchant, j’entends feu mon oncle Casimir de Fort-de-France, avec une voix de stentor, en vanter la portée salutaire et terminer par un « Ah ! Césai di ou sa… ». Il n’était point le seul.

Enfin, la question de la prise en main de notre destin était posée avec réalisme. Nous ne pouvions être « la chose des autres ». Le Cahier d’un retour au pays natal avait déjà subjugué les consciences. Le Rebelle avait parlé, « plantureusement », impossible d’éviter les débats foisonnants. La Pelée surprit les habitants, un matin du 8 mai 1902, et bloqua les aiguilles de l’horloge à 7h52. Phénix, tu as réveillé en l’être humain : la conscience de soi, la dignité de soi, le respect de l’Autre, la dimension de l’Être.

Ta place est toujours parmi nous, dans notre île généreuse et fertile, la belle Juanacaera des Caraïbes, notre Martinique chérie, notre perle frangée par l’écume blanche des flots qui jaillissent et se meurent sur ses côtes ciselées, île joyau et désormais écrin précieux de ton corps, le plus beau des Panthéons. L’abbé Grégoire, Hugo, Lamartine, Schoelcher même, j’en suis sûr, le voudrait ainsi. Alors, que l’humus fertilise notre sol pour la postérité.

Tu restes toujours Aimé, à jamais gravé dans nos c½urs et notre mémoire.

Non, les Géants ne meurent jamais.

Aux proches, à la famille, je vous assure de ma profonde sympathie et vous présente mes Sincères condoléances

Lucien JOLET

Mobile : 06 14 51 20 15 lucien.jolet_at_mail.com

PS : J'en profite également pour demander de signer l'appel pour notre combat, pour l'éradication du phénomène des enfants de la rue et de la traite d'enfant en cliquant sur le logo ci-dessous. Ace jour plus de 6 000 signataires soutiennent cette initiative.
L'Enfant a la Parole
::::: L'Art arrive où on ne l'attend pas :::::

HOMMAGE: AU NOM D'AIME CESAIRE, DU POETE DE LA NEGRITUDE ET DE L'HOMME POLITIQUE ENGAGE !



"Je ne conçois pas que l'artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option (…). Etre engagé, cela signifie, pour l'artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage".

Aimé Césaire (extraits "Moi Laminaire")

AU NEUVIÈME JOUR, AIMÉ CÉSAIRE EST PLUS QUE JAMAIS PARMI NOUS.


LE PÈRE DE LA NÉGRITUDE CONTINUE D’ÉCLAIRER LES COMBATS POUR LA DIGNITÉ , LA FRATERNITÉ , L'HONNEUR ET LE RESPECT.

AFIN DE RENDRE HOMMAGE

A CELUI QUI FUT NOTRE MAÎTRE À PENSER
A CELUI QUI N'A JAMAIS PLIÉ DEVANT LE COLONIALISME, NI LE RACISME
A CELUI QUI A DENONCÉ TOUTES LES DISCRIMINATIONS
A CELUI QUI, PAR SES ÉCRITS, SA POÉSIE, SA RAISON D'ÊTRE ET SA JOIE DE VIVRE, QU'IL NOUS LAISSE EN HERITAGE, MERITE TOUS LES HONNEURS

NOUS VOUS INVITONS À PARTICIPER
À LA JOURNÉE « AIMÉ CÉSAIRE »

RENCONTRE-DÉBAT, TÉMOIGNAGES, POÉSIE ET CHANTS
AUTOUR DE L'HÉRITAGE POLITIQUE, CULTUREL, HUMANISTE
DU CHANTRE DE LA NÉGRITUDE


DIMANCHE LE 27 AVRIL A PARTIR DE 14 HEURES

TOUS AU THEÂTRE DE LA MAIN D'OR

15, passage de la Main d’Or, 75011, Paris
Métro : Ledru Rollin (Ligne 8, Balard-Créteil)

Saisi sur le vif - apré 16r



Salut,


Je note rien de particulier. Il faut distinguer l'événènement médiatique de ce qui s'est passé réellement. Je suis un sceptique, le stade en réalité était un peu vide... Ce qu'on peut souhaiter c'est que tout cela ne se transforme pas un culte de la personnalité où toute critique serait tue. J'espère surtout que Césaire sera plus lu, plus étudié... son action politique mieux analysée. Sur ce dernier point on n'a rien entendu.... Mais bon les choses vont se mettre en place. Quoiqu'il en soit, Il avait le respect et l'admiration de son peuple, c'est mon sentiment profond. Même en t'écrivant je ressens une profonde émotion alors que politiquement je n'ai guère d'admiration pour lui. Je crois qu'il y a quelque chose de plus profond, bien au delà de ce qu'on voit à la télé. Cett télé de merde qui l'a boycotté de son vivant... Il y a 20 ans, je crois qu'il y aurait un plus grand déferlement, un tsunami de personnes et sans la télé. Là je pense que c'était un peu suscité...
bien à toi

xxx


Ka'w fè ...

Le culte de la personne est momentané, c'est sans doute un besoin du pep et une émotion collective, l'épanchement qui lui est coutumier. On découvre aussi qu'au-delà du personnage physique il y avait chez le poètre une résonance quasi-mystique, un amour de l'humain et une grande compassion.

L'œuvre littéraire rendue accessible, elle aura pour un temps un retentissement certain. Au delà de l'admiration qu'elle suscite, y compris chez ceux qu'elle dénonce, le passage aux applications sociales se fondra sans doute plus la prise de conscience des besoins urgents au niveau planétaire que dans la révolution anti-capitaliste. On ne résoud pas les problèmes écologiques sans de grosses sommes d'argent...

Les faiblesses de l'homme Césaire, tous les grands en ont eues. Il y aune certaine solitude à être visionnaire, et un contact difficile avec le commun des hommes. Dans le contexte où il œuvrait, l'homme a quand même fait fort. Quant à ce que les média ont fait de l'événement, on ne s'étonne plus de ce traitement, de ses inepties, de ses emphases déplacées, qui rejoignent le besoin populaire...

Amitiés

HOMMAGE A CESAIRE

Dans le cadre du Salon du Livre de Pointe-à-Pitre, le CO.RE.CA et l’ASCODELA organisent un Hommage à Aimé CESAIRE

Samedi 26 avril 2008 à 16 heures 30
Centre des Arts et de la Culture à Pointe-à-Pitre.

Communications :
- La poésie de Césaire par Ernest PEPIN
- Questions sur la Négritude par Roger TOUMSON
- La transgression du discours coloniale par Julien MERION
- Le Brésil et Césaire par Joseph JOS

CO.RE.CA
tel/Fax : 0590 21 41 11 Site internet : www.coreca.com"

jeudi 24 avril 2008

Hommage : Colère Césaire



Dany Lafferrière


Auteur du brillant « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », l’écrivain haïtien Dany Laferrière (1) évoque pour Le Point son souvenir d’Aimé Césaire. Dont la figure traverse largement le roman qu’il achève : « L’énigme du retour ».

D’autres, à propos de lui, auront des faits saillants, des dates précises, des rencontres décisives. Il ne me reste que des couleurs aujourd’hui légèrement délavées par les larmes. Je ne m’attendais pas à pleurer, n’ayant jamais fait de pèlerinage chez Césaire. « Pas de dieu, pas de lieu », dit l’énigmatique Magloire Saint-Aude. Saint-Aude, c’est le premier à qui j’ai pensé, dans cette chambre d’hôtel où la mort de Césaire m’a surpris. Très tôt, le matin, un journaliste m’a joint au téléphone et sans aucun autre préambule (la mort agit sur la presse comme le chiffon rouge sur le taureau) : « Césaire est mort, qu’avez-vous à dire ? ». Rien. Je suis de ceux que la mort impressionne encore. J’ai gardé le silence jusqu’à ce qu’on ait raccroché à l’autre bout du fil. Césaire méritait, de ma part, ce silence. Le silence d’Haïti, ce pays qu’il a tant défendu, chez lui et ailleurs, dans son oeuvre comme dans ses discours. Puis, un peu plus tard, j’ai pensé : il ne peut pas être mort puisque j’étais en train de le lire. Un poète parle plus fort mort que vivant. Hier encore, on était dans le même siècle. Une heure après sa mort, je le lisais déjà différemment. Sur ma table de chevet se trouvaient l’émouvant « Cahier d’un retour au pays natal » et le fameux « Discours sur le colonialisme ». Des textes que j’ai vus, il n’y a pas longtemps encore, entre les mains des étudiants de Port-au-Prince. On transpose, en Haïti, la question coloniale en rapports de classes. Et cela provoque la même colère-celle des affamés ressemble à s’y méprendre à celle des humiliés.

Qu’ai-je à dire de la mort de Césaire ? La mort est une affaire privée. De son oeuvre, je peux parler de mes lectures à travers le temps. Un homme qui meurt à 94 ans, on a le temps de le lire sous différentes loupes. Ses actions publiques changent parfois notre éclairage. Je suis couché sur le dos. La télé éteinte. Une seule nouvelle me concernait. La petite chambre déjà encombrée d’ombres. Saint-Aude que j’ai évoqué à cause de Breton. Césaire et Saint-Aude réunis par Breton, qui les a lus avec son enthousiasme coutumier. Presque les mêmes mots pour ces deux Antillais. Pas de poète sans un bon lecteur, on l’oublie parfois. Puis Depestre, avec qui Césaire a correspondu en vers impatients. Mon premier choc d’adolescent. Deux hommes qui se parlent en poésie. On en discutait à 17 ans. Qu’a dit Depestre ? Qu’a répondu Césaire ? Glissant, son cadet, une forte tête, nous attirait déjà. Puis personne d’autre à qui vraiment parler. On va à la Martinique pour voir Césaire. Ne vous fiez pas à ce sourire derrière d’épaisses lunettes qui lui fait cet aspect de vieillard aimable. Ça bouillonne toujours. Césaire aime gronder. Puis ce calme qui peut durer une décennie. Un esprit vif et cinglant qu’il doit parfois tenir en laisse comme un chien enragé. Quelle tension !

Avant que le téléphone ne se remette à tressauter sur la pile de bouquins, je rentre sous les draps pour être avec Césaire. Le revoir au cours de ma vie. J’ai tardé à le fréquenter. Son territoire m’étant totalement inconnu. Les Antilles (Haïti, c’est la Caraïbe plus farouche), la métropole, la colonisation, pas trop ma tasse de thé. Je n’étais intéressé qu’au sexe et à l’Amérique. De plus, j’avais l’impression que Depestre l’avait lu à ma place. On ne vivait pas, Césaire et moi, sous le même fuseau horaire. Je me sentais plus proche d’un Miller. Je trouvais, à l’époque, le « Cahier » difficile à lire. J’étais ce lecteur souverain qui ne lisait que ce qui l’intéressait. Jamais par obligation. C’est pourtant dans un autobus, sur la route Montréal-New York (en traversant les Appalaches), que j’ai véritablement flairé le « Cahier ». Voyage de nuit. Je découvrais enfin le rire sauvage de Césaire, un rire que cache mal sa colère. Colère Césaire. Céline va au bout de la nuit. Césaire, selon son fameux vers, jusqu’au bout du petit matin. Un éclair d’optimisme, donc, chez Césaire, qui aperçoit l’aube. Un optimisme toujours tempéré par une intelligence finement aiguisée. Dès 1956, au premier congrès des écrivains noirs, le jeune Baldwin avait repéré chez lui ce sens de la ruse.

J’imagine l’oeuvre de Césaire comme une solide maison avec de multiples chambres. Architecture un peu carrée mais bien ensoleillée. J’ouvre cette pièce pour découvrir ces trois hommes en tête à tête : Senghor, Césaire et Damas. Breton, debout, dans le couloir. Toute une aile pour abriter le triumvirat : colonialisme, communisme et surréalisme. Sur une dernière porte, au fond de la cour, des lettres scintillantes : « Négritude ». L’affable maître de maison. Depuis sa mort, Césaire est devenu subitement lisse, propre, sans aspérités. Un classique, quoi ! Jusqu’à la prochaine explosion.

1. Dernier ouvrage paru : « Je suis un écrivain japonais » (Grasset). Voir Le Point n° 1855 du 3 avril 2008.

Hommage à Aimé Césaire


A la maison du Livre, de l'Image et du Son, François Mitterrand 247, Cours Emila Zola 69100 Vlleurbanne Métro: ligne A, arrêt Flachet Bus 38 et 69, arrêt Raphël Barros.

Lorsque j'ai appris la mort d'Aimé Césaire, nous venions à de terminer une série de sujets sur ses deux faces les plus connus. Nous venions de parler du poète et de l'homme politique, mais nous n'avions pas parlé de l'homme, de la personne Aimé Césaire.

Hors de toute polémique sur son cercueil et de la destination de celui-ci vers les honneurs, souhaitant élevé au rang de l’immortalité nationale, il apparaît que la situation la plus simple et la plus cohérente pour l'homme, est qu'il soit enterré en sa terre de Martinique. Cette terre qui l'a vu naître, qui l'a vu grandir, qui l'a vu partir pour le voir revenir, rester et mourir.

Aimé Césaire a construit toute son oeuvre, son humanité à partir de cette terre négraille, dont il est la fierté locale, nationale, internationale pour toute personne s'identifiant à l'errance.

J'ai eu l'opportunité de rencontrer l'homme, le politique, le monument.

J'ai été frappé par deux choses, sa simplicité dans le rapport avec l'autre, sa voix douce qui ne laissait jamais échapper un sentiment ou un préjugé.

Lorsque, j’y pense, il y a aussi une troisième chose. Il accompagnait l'autre par un geste, par le toucher, par une attitude fraternelle. Dans ces moments-là, d'aucun était son égal. Ce comportement m'avait marqué chez l'homme, cette capacité à humaniser l'autre, toujours s'adressant à une tierce, il la nommait ou la prénommait. C’était point de la camaraderie, c’était du respect, de la personnification.

D'un nom, il était dans la possibilité d'inscrire une famille dans une localité, dans un espace, dans un parcours. Il était dans cette aptitude à décrire le passé, le présent, le futur, ainsi que la nature d'un être.

En ce sens à Fort-de-France il était non seulement un fils, un neveu, un mari, un père, un grand-père, un arrière grand-père, un oncle, un grand-oncle, un arrière grand-oncle et aussi un ami.

Encore, il y a Aimé Césaire l'autorité. L'autorité morale, non pas par son statut de géant mais par son statut de professeur qui a appris à quelques milliers d'élèves la littérature. D'ailleurs, certains d'entre eux sont devenus professeurs, ingénieurs, avocats, médecins et écrivains.

Cette réalité c'est aussi Aimé Césaire, cette réalité est aussi son implication dans cette île, de la Caraïbe, à qui il a donné une grandeur mondiale. Sur place, lors des obsèques, c'est cet homme-là qui a été honoré.

Hors de toute polémique, on ne peut honorer qu’un homme simple, généreux et fraternel.

Sa simplicité fut d'une telle force, qu'elle imposa le silence au premier des Français à qui il a offert, qu'on se le rappelle, le Discours sur le colonialisme lors d'une visite durant une campagne électorale et présidentielle.

Sa générosité fut telle qu’elle est la revanche de l'esclave enchaîné rompant ses chaînes par les maux avec des mots à la face du maître.

Son aura est telle qu’elle est admirée, tant par chez les Blacks Panthers d’Amérique que du Proche-Orient, en passant par l'Afrique du Nord et du Sud . Sa mémoire restera honorée.

Il s'agit là de l'ouverture d'une trace indélébile qui a trouvé son chemin sur l'ensemble des zones géographiques du monde. Sa sagesse permettait à chacun y compris les puissants de la nation de venir le consulter.

Il restera dans les mémoires des arts. Il restera dans les mémoires par la politique.

Et, il nous restera, nous, fruit de la génération Césaire à perdurer son oeuvre par la musique, par la littérature, par la peinture, par le cinéma. Sans doute le mélange des arts permettra à cet homme de trouver enfin le repos mérité d'une vie militante construite et remplie.

Peut-être le ferons-nous en écoutant la Marseillaise noire, Jacques Courcil, Manuel Césaire, sans oublier SOFT ou Jacques Schwarz-Bart.

Pour ma part, je continuerai la lecture des oeuvres de Césaire en écoutant ces groupes, ajoutés des sons d’Ella Fitzgerald, de Louis Armstrong, de Fela, de Malavoi, de Joby Valente, que sais-je... accompagné d’un rhum blanc et sec.

Et je continuerai à apporter ma construction à cette trace, laissant taire les chiens.

Merci Aimé Césaire.

Gérard Théobald

HOMMAGE : Il faut rendre à Césaire ce qui est à Césaire… et à l’Oncle…



Kettly Mars
*


Il y a des grands repères dans la vie de tout homme ou de toute femme. Des repères plantés tout naturellement dans sa conscience et qui donnent sens à son existence. Des repères qui conduisent ses pas hors des chemins de l’oubli et du doute et l’incitent à marcher droit, l’échine verticale. Des repères qui ne sont souvent qu’un nom, une date, une légende, une fierté qu’il ou elle garde, tel un joyau précieux enfoui dans son sang et sa chair, sous sa peau.

Dans la mémoire du peuple haïtien, il y a une bénédiction de repères, des saisons de repères, un chapelet de repères. Toussaint Louverture, Boukman, Jean-Jacques Dessalines, la Citadelle Laferrière, Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, Aimé Césaire...

Aimé Césaire. Jeune homme au début des années trente qui, avec la connivence et le courage de Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas, ses deux compagnons africain et guyanais, aux têtes pleines de défis et de rêves, a construit une vision objective du nègre grâce au pouvoir incantatoire des mots. Dans un temps où l’âme et la culture nègres ne figuraient pas dans l’échelle des valeurs humaines de l’Occident. Césaire, le poète et le politique, a tissé des liens de sang entre les fils et les filles de terres éclatées, éparpillées, brisées, pour souder leurs mémoires en un faisceau d’amour, d’orgueil, de beauté et d’espoir. Que chaque homme et chaque femme noire sur terre, que tous ceux qui luttent pour un monde plus juste, que les poètes lui en gardent respect et reconnaissance.

Mais puisque reviennent en mémoire ces temps fiévreux et exaltés de remembrage de l’unité et de l’identité nègres, puisque le mot « négritude » retrouve ses lettres de noblesse et sa juste résonance avec la disparition du poète du Cahier d’un retour au pays natal, il est aussi bon de rappeler qu’avant Césaire, avant « l’Etudiant noir » que les jeunes antillais et africains feuilletaient, en 1934, à Paris, avec émotion et fierté, Jean Price-Mars, sur la terre d’Haïti, dans Ainsi parla l’Oncle, publié en 1928, avait questionné les racines de la déshumanisation du nègre et avait cru, allant ainsi à contre-courant de la pensée des élites de son pays, que seul un retour à nos origines et nos sources ancestrales était capable d’offrir au nègre contemporain la voie de sortie de son marasme identitaire.

Léopold Sédar Senghor écrivait en 1956 : « Au bout de ma quête, je devais trouver Alain Locke et Jean Price-Mars. Et je lus Ainsi parla l’Oncle d’un trait comme l’eau de la citerne, au soir, après une longue étape dans le désert, j’étais comblé, L’Oncle légitimait les raisons de ma quête, confirmait ce que j’avais pressenti. Car, me montrant les trésors de la Négritude qu’il avait découverts sur et dans la terre haïtienne, il m’apprenait à découvrir les mêmes valeurs, mais vierges et plus fortes, sur et dans la terre d’Afrique.

Aujourd’hui, tous les ethnologues et écrivains nègres d’expression française doivent beaucoup à Price-Mars : l’essentiel, c’est la vérité que ‘’nous n’avons de chance d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral.’’ Singulièrement les écrivains. D’abord les Haïtiens – Jacques Roumain, René Depestre et les autres – mais aussi les Antillais et les Africains : un Damas, un Césaire, un Niger, un Birago Diop, et surtout moi-même. »

La disparition d’Aimé Césaire est aussi l’occasion, pour nous autres Haïtiens, d’honorer et de garder vive la mémoire de ceux des nôtres qui furent les précurseurs du combat pour changer l’image néfaste que le noir avait de lui-même. De ceux des nôtres qui ont formulé les postulats de la lutte contre nos propres démons et ont laissé à nos enfants des repères pour les siècles à venir.

*Ecrivaine haïtienne, co-auteur du livre « L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar » (Philippe Rey, février 2008)


Cité par André Corten in : Misère, religion et politique en Haïti – Éditions Karthala – 2001 – page 164.


L’hommage à Cesaire


Inouïe, la puissance avec laquelle des mots peuvent traverser les océans et les périodes pour marquer l’histoire collective. Aujourd’hui, outre la Martinique, les Caraïbes et la France, c’est toute l’Afrique et l’océan Indien qui saluent, avec la même émotion, la mémoire d’Aimé Césaire, l’«éveilleur de conscience», dans la pluralité des luttes contre l’esclavage, le colonialisme et autres atteintes aux droits des opprimés. Disparu le jeudi 17 avril, à l’âge de 94 ans, celui qui a eu droit dimanche à des obsèques nationales, était un phare pour la région et les peuples du Sud.

L’action politique de Césaire se retrouve dans ses écrits littéraires. L’héritage est conséquent. Il a œuvré pour le réveil des identités culturelles, la dignité humaine et la responsabilité historique des peuples. Dans cette optique, il a fondé les «Editions Présence africaine», dont la vocation est de donner un moyen d’expression aux auteurs d’Afrique, des Caraïbes et de l’océan Indien.

Avec son grand frère africain, Leopold Sedar Senghor, Césaire a repensé la phrase du philosophe allemand Hegel : «Ce n’est pas par la négation du singulier que l’on va à l’Universel, mais par l’approfondissement du singulier». Et la fameuse réplique de Césaire à Senghor alors qu’ils se cherchent dans une université occidentale : «Tu vois, finalement plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes ».

Il jette ainsi les bases du concept de «Négritude», dont il refuse de revendiquer seul la paternité. Se basant sur ce concept de révolte, bien des années plus tard, la loi Taubira (2001) stipulera que : «La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »

C’était sans doute la plus belle victoire du «nègre», insulté alors qu’il traversait une rue à Paris, et qui aujourd’hui, pourrait se retrouver au Panthéon.

A La Réunion, on lui a rendu un vibrant hommage en début de semaine. Ils étaient nombreux à venir entendre les mots de Césaire, lus avec émotion à la mairie du Port. Lors d’une autre cérémonie à La Possession, le maire Roland Robert raconte : «J’ai eu le privilège – et ce mot prend aujourd’hui toute sa dimension –, de rencontrer à deux reprises, à Fort-de-France, Aimé Césaire. J’en garde le souvenir d’un homme ouvert sur le monde, à l’affût de la moindre injustice. Et en même temps, un homme intériorisé, en quête permanente du meilleur de soi, et de l’Humanité ».

Aux Comores, alors que la crise diplomatique s’enlise entre l’Union, qui réclame le fugitif Bacar et la France qui le «protège de la peine de mort en vigueur aux Comores», l’hommage à Césaire a été non moins poignant. Dans un «article-hommage», le journaliste Ali Mohamed écrit : «Chaque fois que j’entends parler du phénomène de changement climatique dû à l’action de l’homme sur son environnement, je pense à un poème résolument prémonitoire d’Aimé Césaire qui rappelle ceci : pour ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole /ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité/ ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel».

Ce poème écrit à la fin des années 40, à une époque où on exaltait encore le développement industriel en reprochant à l’Afrique de n’avoir pas contribué aux découvertes qui «révolutionnent le monde » prend toute son importance avec la crise alimentaire qui a cours, surtout après une conférence de la Southern African Development Community sur la pauvreté, qui a laissé tout le monde sur sa faim, fait ressortir le Comorien Ali Mohamed.

« Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale », écrivait le poète dans son Cahier d’un retour au pays natal. Ce cri de révolte contre toute forme d’oppression, un bond douloureux et éblouissant vers l’universel, demeure une arme miraculeuse aujourd’hui encore... C’est pour cela que Césaire vivra pour toujours. Au Panthéon de tous les opprimés d’hier et d’aujourd’hui.

Nad SIVARAMEN

Cahier d'un retour au pays natal - extraits



Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou- de-Calcutta
un homme-de-Harlem- qui-ne-vote- pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à
personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?


Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes
combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre.
Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique
sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en
vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager
les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage
le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées
de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier
d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal
d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes

Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je
découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale
et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est
libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir...
j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays
dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai
longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans
crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je
parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma
voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous
croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie
n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un
proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

Aimé Césaire

mercredi 23 avril 2008

«Le racisme est une réalité!»


L’immense poète martiniquais, qui vient de s’éteindre à Fort-de-France à l’âge de 94 ans, a prononcé trois fois cette formule dans un grand discours sur le colonialisme.

Le monde de la culture francophone vient de perdre, le 17 avril dernier, de vieillesse et de maladie, un de ses plus grands hommes: Aimé Fernand David Césaire, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique, «L’Île aux fleurs» ou «La Perle des Antilles» dans les petites Antilles). Son itinéraire est long et double; on le suit dans le domaine de la création littéraire (essentiellement la poésie), marquée indélébilement par le concept de la «négritude» et de son illustration dans les faits, et dans celui de la politique caractérisée par son anticolonialisme courageux et exprimé dans de nombreux écrits et discours. Les «Foyalais», les habitants de Fort-de-France, se souviennent, aujourd’hui, de lui avec respect et émotion de son rôle actif sous les étiquettes Parti communiste puis Parti progressiste martiniquais, car il a été maire (1945-2001) de cette ville française, située dans le département français d’outre-mer de la Martinique et député de la Martinique (1945-1993); il reste pour chacun d’eux, celui qu’ils appellent avec affection «Papa Césaire»। Mais pour le monde, le plus large, c’est-à-dire de l’Afrique dont sont originaires ses aïeux, Aimé Césaire - l’homme et l’oeuvre - appelle à la prise de conscience de la négritude qu’il a découverte et a développé dans ses relations avec cet autre grand africain poète et penseur Léopold Senghor (1906-2001), homme de lettres, député français (1945), premier Président de la République du Sénégal (1960), élu à l’Académie française, en 1983.

Sur Aimé Césaire, homme politique, l’article 3 des statuts du Parti progressiste martiniquais (1958) est un repère assez éclairant: «Le PPM est un parti nationaliste, démocratique et anticolonialiste, inspiré de l’idéal socialiste...il entend dès maintenant, préparer le peuple martiniquais à assumer la responsabilité des décisions sur le plan politique, économique et social, sur le plan culturel, axer ses efforts sur le développement de la personnalité martiniquaise.». Dans son discours, lors du congrès constitutif du PPM, Césaire déclare: «Le Parti Progressiste Martiniquais pourrait proposer la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales. Si nous faisons cela nous aurons réussi à allier notre double souci de rester liés à la France et d’être de bons Martiniquais.» Ses principaux écrits politiques sont: Esclavage et colonisation (1948); Discours sur le colonialisme (1950, rééd. 1955); Discours sur la négritude (1987). Ces écrits ont plusieurs fois relancé le débat sur les problèmes d’actualité relatifs au rôle de la colonisation française. Discours sur le colonialisme est considéré comme un pamphlet anticolonialiste. Aimé Césaire y dénonce avec courage et perspicacité l’oeuvre néfaste de la colonisation française en terre africaine. Il entre dans une grande colère lors de la promulgation de la loi de 23 février 2005 faisant implicitement l’apologie de la colonisation.

Ses principales oeuvres littéraires touchent à la poésie (Cahier d’un retour au pays, 1939, constituant son oeuvre poétique majeure; Les Armes miraculeuses, 1946; Soleil cou coupé, 1947; Corps perdu, 1950; Ferrements, 1960; Cadastre, 1961; Moi, laminaire, 1982; La Poésie, 1994) et au théâtre (Et les chiens se taisaient, 1958; La tragédie du Roi Christophe, 1963; Une Saison au Congo, 1966; Une tempête, d’après La Tempête de W.Shakespeare, adaptation pour un théâtre nègre, 1969).

Nous retenons de toutes ces oeuvres, une ferme volonté de préciser une identité «nègre», une redéfinition nouvelle et moderne qui donne à ce terme un sens positif, très valorisant de la personne humaine de couleur. En effet, Césaire n’a jamais cessé de proclamer «sa forte identité»: «Nègre, je suis, nègre je resterai»; «À liberté, égalité, fraternité, j’ajoute toujours identité»; «Les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures». Pour lui, justice et beauté sont une seule et même chose. Et, de plus, il n’a pas de complexe de langue pour s’exprimer; il a pu écrire, sans aucune hésitation: «J’ai plié la langue française à mon bon-vouloir» et d’expliquer: «Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.» En somme, Aimé Césaire a voulu montrer toute sa vie que l’on peut être fier de son identité et prôner son universalité.

Certes, il faut en convenir. Pourtant, s’il a en quelque sorte restauré l’identité de l’homme noir, Aimé Césaire s’est enfermé en gardant sa poésie plus importante que la politique. Il a déclaré que «L’homme de culture doit être un inventeur d’âmes», en conséquence, il a inventé - mais cet homme existait déjà - une certaine tête bien faite ouverte à toutes les tempêtes et à tous les appels des fausses sirènes du néo-colonialisme qui hantent plutôt les contrées africaines dont on a mal analysé les peuples et que, avec d’autres moyens, il va maintenant falloir revoir et corriger! Il faut peut-être se rendre à l’évidence que l’homme Césaire s’est engagé pour lui-même. C’est ce qui semble, en définitive, expliquer sa personnalité au caractère paisible et ses idées sur l’avenir de l’humanité, ses idées, malgré tout, fort modestes dans leurs espérances et dans leurs réalisations immédiates. C’est sans doute pourquoi, chez lui, on souligne son tempérament d’homme mesuré. La France pourrait ouvrir le Panthéon pour l’y accueillir, mais les Martiniquais et tous ses proches disent qu’il ne l’aurait pas voulu.: «Un enfant du pays, reste au pays!» Il est bon de rappeler ici, la mémoire d’un autre grand martiniquais, un penseur très engagé, psychiatre en Algérie où il a transformé la vie des malades et pris la mesure des profonds traumatismes qu’engendre le régime colonial et qui a rejoint les rangs de la lutte de libération nationale, il s’agit bien sûr de Frantz Fanon, né lui aussi à Fort-de-France et dont Aimé Césaire a été le professeur de français au lycée Schoelcher. À le relire (Pour la Révolution africaine; Les Damnés de la terre; L’An V de la révolution algérienne; Peau noire, masques blancs), on trouve incontestablement qu’«il y a quelque chose qui pourrait donner lieu à réflexion». Car l’histoire, quand elle a commencé, elle recommence mais d’une autre façon, et c’est, pourtant, toujours la même histoire: «Racisme et culture», «Vérité première à propos du problème colonial», «Décolonisation et indépendance»,...Frantz Fanon a laissé ce beau et lourd message aux dirigeants des pays libérés du joug colonial: «Si nous voulons répondre à l’attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu’en Europe.»

Que notre sagesse et surtout notre expérience de ce que nous avons vécu, nous aident à comprendre ce message et à aller vers «ces réserves de foi, ces grands silos de force» dont parlait Aimé Césaire pour retrouver, quant à nous, les vérités essentielles de notre algérianité, seule garante de notre marche ascendante vers l’avenir!...

(*) DISCOURS SUR LE COLONIALISME
de Aimé Césaire
Éditions Présence africaine, Paris, 1955, 58 pages.

Kaddour M´HAMSADJI

Discours prononcé par Christian Estrosi, maire de nice, à l’occasion de la disparition de Aimé Césaire.


Il est des êtres d’exception, qui touchent à l’Universel et dont la disparition n’appelle que recueillement, tant leur voix résonne dans le silence.


Aimé CESAIRE est de ceux là, qui tout au long de sa vie a pris soin de rapprocher les mots et les hommes en une fraternité naturelle et indestructible.


De celui qui fut pendant un demi-siècle Député de la Martinique et Maire de Fort de France, je conserve la trace indélébile que laissent les Grands Hommes en raison de leur apport décisif au genre humain.


Car Aimé CESAIRE était bien plus qu’un notable à la vie couronnée de succès, plaçant ses pas dans le confort de la notoriété. Il allait toujours de l’avant, portant haut l’étendard de l’Identité qu’il associait en permanence aux valeurs de Liberté, d’Egalité et de Fraternité.


Ce militant inlassable de la Dignité humaine savait avec génie faire se rejoindre les routes de l’engagement et de la poésie. Il souhaitait que chacun soit pleinement ce qu’il doit être, qu’il considère l’autre comme son frère et que son frère le traite comme un égal.


Je mesure, pour bien connaître ces territoires qui font la fierté de la France, l’immense désarroi qui s’est emparé des populations d’Outre-mer, mais aussi de la Métropole, à l’annonce de la disparition d’Aimé CESAIRE.


Cette figure, à laquelle sont attachés indissolublement le respect et la reconnaissance de toute une Civilisation, nous laisse un leg infiniment riche, aux couleurs éclatantes et aux sons rythmés.


Relais moi-même des innombrables qualités de l’Outre-mer pendant la période où je fus en charge de ce domaine au sein du Gouvernement de la France, j’ai pu mesurer combien reste méconnue cette grande, cette immense culture dont Aimé CESAIRE s’était fait, avec lucidité et passion, le héraut.


Pour lui, chaque poème constituait un fragment de l’héritage précieux qu’il nous laisse et qui aujourd’hui attenue notre peine.


« Creuse encore plus profond

Et tu trouveras au fond de toi,

Par delà toutes les couches de civilisations ! »,

écrivait-il, pour appeler irrésistiblement l’homme à son Universalité, en même temps qu’au respect de son identité intime.


Cher Aimé CESAIRE, je voudrais vous dire, en ce jour d’émotion, que vous avez permis à beaucoup d’êtres humains d’aller à la rencontre de ce qui est en chacun de nous : la Vérité.


Nous partageons tous, aujourd’hui, le chagrin et la tristesse qui étreignent les populations françaises. Nous continuerons, grâce à vous, à emprunter les routes essentielles que vous avez ouvertes, celles de la Fraternité.

Aimé Césaire, une poétique de l'insurrection


Connu dans le monde entier pour ses engagements, le poète et dramaturge Aimé Césaire a marqué les écrivains comme l'homme de la rue. Plusieurs personnalités rendent hommage à son oeuvre et témoignent de son influence

De la poésie, Aimé Césaire disait : « Elle est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour, m’installe au cœur vivant de moi-même et du monde. Le poète est cet être très vieux et très neuf, très complexe et très simple, qui, aux confins vécus du rêve et du réel, du jour et de la nuit, entre absence et présence, cherche et reçoit dans le déclenchement soudain des cataclysmes intérieurs le mot de passe de la connivence et de la puissance. » Ce paradoxe magnifique de l’art poétique, résumé par ses mots, Césaire l’aura porté beau et fort, faisant naître une poésie de son action au fil d’une trentaine de livres, poèmes, théâtre ou essais à forte valeur littéraire.

Cet esprit rebelle ancré dans son siècle fut un guide, de Fort-de-France à Cayenne, de Bordeaux à Brazzaville, « leur père à tous », gens de peu ou intellectuels, à qui il fixait des idéaux, ouvrait des horizons. Sa parole de liberté apparut comme révolutionnaire à l’époque où il fonda, en 1934, L’Étudiant noir avec Senghor, Damas et Diop, quand commencèrent de paraître ses premiers poèmes, en 1939, ou quand il créa Présence africaine en 1947 ; elle était tout aussi subversive quand parut en 1950 son Discours sur le colonialisme, et reste aujourd’hui d’une brûlante actualité.

Césaire fut aussi un coryphée pour les écrivains, menant le chœur – à son corps défendant, lui qui refusait honneurs et prébendes. Pour l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, la découverte de sa poésie fut une révélation, comme à nombre d’adolescents bercés par une littérature haïtienne demeurant une « aventure solitaire (qui pouvait faire croire que) l’esthétique avait un centre, voire une couleur » : « Par sa façon d’interpeller l’histoire, par la force du “je” qui affirmait une dignité, un ancrage dans une histoire, une révolte symbolique et tant de ruptures formelles, l’œuvre de Césaire nous avait introduits au moins à deux choses : la possible connivence entre l’individu et le collectif, et la subversion. »

Ayant grandi aussi au bord de la mer des Caraïbes, en Guyane, Christiane Falgayrettes, directrice du Musée Dapper à Paris, confie la même empreinte : « Sa poésie, comme les écrits de prison de Nelson Mandela, m’a permis de forger ma personnalité. Des images volcaniques, usant de la langue française, des mots et des images de son terroir martiniquais mêlés en rythme à d’autres images qui renvoient à l’Afrique. Il m’a montré le chemin, cette dignité, cette fierté, de ce que nous sommes. »

Césaire, une rencontre cruciale

C’est bien cette ouverture vers une terre et une culture plurielles, et surtout vers l’Afrique, qui furent et continuent d’être pour les jeunes générations une déflagration et une révélation. « Toute l’eau de Kananga chavire de la Grande Ourse à mes yeux », écrivait-il dans le poème Investiture (in Les Armes miraculeuses, 1964). Pour le rappeur et slameur Abd Al Malik, 36 ans, Césaire fut avec Senghor, Cheikh Anta Diop et Frantz Fanon, une rencontre cruciale : « Il y avait dans ses écrits un regard porté sur nous, Noirs, qui nous élevait, nous dé-ghettoïsait. “Noir comme un département de l’humanité”, disait-il.

Cette pertinence m’a frappé : considérer les Noirs comme un particularisme dans l’humanité, partir de la racine pour la coller à l’entité qu’est l’arbre, c’est cela pour moi la négritude. Mes parents se sont séparés tôt, et j’ai grandi dans une recherche de figure paternelle : Césaire est sorti de ma bibliothèque comme une valeur structurante. Il y a dans son Discours une violence qui correspond à l’énergie adolescente que j’avais, une belle agressivité qui nous amène à une forme de justesse et de justice, qui pacifie notre rapport à l’autre. Le fondement est politique mais c’est le côté littéraire et son articulation qui m’ont marqué, et d’une certaine manière je réalise maintenant qu’il y avait là une méthodologie, les prémices de ce que j’allais faire par la suite. »

Césaire s’est rapproché très tôt du surréalisme, qui par sa liberté donne aux jeunes poètes caribéens un modèle esthétique. Les surréalistes furent les premiers à le magnifier, et il dédia plusieurs poèmes à Éluard, Breton ou Benjamin Péret, qui disait dans sa préface à l’édition cubaine du Cahier d’un retour au pays natal : « Césaire n’interprète pas la nature tropicale, mais il est une partie composante, à la fois juge et partie de cette nature. » Il joue des césures inattendues, tord la langue, bannit l’alexandrin classique, surprend le lecteur à chaque détour de vers, interpellant les consciences sans relâche, fussent-elles amies, telle cette adresse à l’Haïtien René Depestre, à qui il intimait de ne pas se « nationaliser » : « Rions buvons et marronnons, fous-t-en Depestre fous-t-en et laisse dire Aragon. »

Rien n’est lisse chez Césaire, ni le fond ni la forme

Moins connue, son œuvre dramatique n’en est pas moins essentielle, célébrée à Avignon ou entrée au Français à la demande de François Mitterrand, dans une relative indifférence. Le metteur en scène Jacques Nichet a monté dès les années 1960 Et les chiens se taisaient à Paris, puis La Tragédie du roi Christophe à Avignon en 1997 : « C’est une écriture de grand vent, de haut plateau. Une profération, avec un côté claudélien, par qui il a été influencé, avec Shakespeare et les Grecs. Il se mettait à la hauteur du théâtre grec avec la grande figure du rebelle et tout ce que cela comporte d’outrance. Il avait été frappé par l’arrogance du libérateur qui devient tyran. C’est ce que l’on trouve dans La Tragédie du roi Christophe, écrite en 1963, avec son chœur désaccordé, traversé d’antagonismes. »

Rien n’est lisse chez Césaire, ni le fond ni la forme, lui qui n’abdiqua jamais ses revendications et sa verve, gênant aux entournures les politiques désireux de se faire une bonne conscience sur son nom, ne déviant pas d’une route éclairée sur laquelle certains de ses puînés l’abandonnèrent, lors d’une polémique où furent bien maladroitement opposées négritude et créolité. Ceux-là revendiquent néanmoins l’influence du « nègre fondamental », comme le surnommait Breton : « C’est un grand poète tragique, indique Patrick Chamoiseau, pris dans un impossible entre l’aspiration à la liberté et le devoir de vivre dans un pays sous une domination silencieuse. C’est une conscience étonnante qui se débat, un cheminement humain, absolument flamboyant et précieux. »

La poétesse Annie Le Brun a défendu, dans Pour Aimé Césaire et Statue cou coupé, celui qu’on accusait de vouloir composer : « Ni nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste, j’ai lu, un matin de septembre 1963, Cahier d’un retour au pays natal. Ce n’était pas plus le pays d’où je venais que celui où j’allais. J’y reconnus pourtant quelque chose de plus définitif que toute appartenance. » Pour juger de cette œuvre marquante et foisonnante, resserrée entre Cahier du retour au pays natal, son premier livre, et le dernier, Moi, laminaire…, il faut lire chaque volume, chacun trouvant sa place en regard des autres, reflétant les images et les thèmes, et « ne pas faire le tri, insiste Lyonel Trouillot. Il y a du feu partout, c’est un art coup de poing. Au-delà des actions, des choix et des ruptures politiques de l’homme, sa littérature continuera d’exprimer le refus de l’inacceptable. C’est une œuvre qui ne négocie pas. Peut-être servira-t-elle encore à nous rappeler que si les hommes négocient, l’art n’a pas à le faire. »
Sabine AUDRERIE avec Julia FICATIER et Didier MEREUZE

La mort d'Aimé Césaire : le défenseur de la négritude... mais aussi du statu quo social.


Ce sont pour la grande majorité des travailleurs, des pauvres, des gens simples qui par milliers ont assisté aux cérémonies qui ont entouré la mort d'Aimé Césaire en Martinique. Et, plus que les « obsèques nationales », plus que la couverture médiatique considérable, plus que les délégations « officielles » incarnées par Sarkozy et sa brochette de ministres, les délégations de politiciens de tout bord issus de la Martinique et de la Guadeloupe, d'artistes et d'intellectuels, c'est cet hommage populaire qui fut particulièrement significatif durant ces journées de deuil.

Ce que le petit peuple de Fort-de-France, celui des quartiers de Citron, Trénelle, Volga ou Texaco, a exprimé en tout premier lieu, c'est le résultat de l'action de Césaire, qui en un demi-siècle aura permis à plus d'un de trouver un logement décent, de l'eau courante, de l'électricité, du travail, une vie plus décente. La mémoire collective n'a pas oublié les descentes de Césaire dans le quartier pauvre de Texaco, où il faisait face aux gendarmes qui voulaient démolir les maisons des pauvres. On était dans les années 1950 et ces troupes avaient la gâchette facile et « cassaient du nègre », comme le disaient les gendarmes coloniaux eux-mêmes.

Contre le colonialisme, pour la dignité des Noirs.

Césaire, comme bon nombre d'intellectuels de son époque, adhéra très tôt à la fédération martiniquaise du Parti Communiste Français. C'est en tant que membre de ce parti qu'il fut élu maire de Fort-de-France et député dès 1945. En 1956, il se sépara du PCF, et créa le PPM (Parti Progressiste Martiniquais) en mars 1958. C'est sous cette étiquette qu'il continua pendant près de trente-cinq ans à être maire et député de Fort-de-France.

Au début de sa carrière politique, Aimé Césaire s'est attaqué avec énergie à éradiquer l'extrême dénuement qui frappait alors la population pauvre de Fort-de-France. En effet, après la Deuxième Guerre mondiale, cette ville était un immense taudis où des milliers de gens s'entassaient, en butte à un chômage endémique, au manque d'hygiène et aux maladies qui faisaient des ravages. Les travailleurs et les pauvres étaient écrasés par l'exploitation féroce des capitalistes locaux, mais c'était aussi la conséquence d'une oppression coloniale directe et violente.

Avec Césaire, pour la première fois, les travailleurs martiniquais voyaient un Noir défendre leurs droits à une vie matérielle et morale plus digne. Et qui plus est, c'était l'un des tous premiers Noirs diplômés, agrégé de lettres et écrivain, pouvant parler d'égal à égal avec les gouverneurs blancs, puis les préfets et autres ministres blancs ou présidents de la République de passage, en les forçant au respect. Et en plus il s'agissait d'un Noir qui affirmait que les Noirs devaient relever la tête, qui parlait au nom « de millions d'hommes à qui l'on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme » (Discours sur le colonialisme).

Les limites d'une politique.

Tout au long de sa carrière, Aimé Césaire a aussi cependant été un notable somme toute modéré, un homme politique qui aura longtemps siégé avec les socialistes à l'Assemblée nationale. Et même si ce fut avec des variantes, c'est toujours la politique du Parti Socialiste français qu'il soutint tout au long de sa carrière politique, même aux heures les plus sombres des guerres coloniales d'Indochine ou d'Algérie, même quand ces guerres étaient menées par des ministres socialistes.

Fort de son image de défenseur de la dignité noire, lui et l'appareil politique du PPM servirent également de soupape de sûreté, de garants de la paix sociale aux différents gouvernements de gauche qui se succédèrent entre 1981 et 2002 et qui pourtant menaient une politique de soutien au grand patronat et d'austérité pour les travailleurs.

Certes, l'un des grands mérites d'Aimé Césaire est d'avoir dénoncé le colonialisme et ses méfaits dans de nombreux écrits, articles et discours. Il le fit à travers une œuvre poétique et théâtrale reconnue mondialement. Mais dénoncer le colonialisme et revendiquer la dignité de la race noire n'était que la dénonciation de certains aspects du système capitaliste, pas la remise en cause du système lui-même.

Lorsqu'il fut porté à la députation, Césaire bénéficia de l'influence du Parti Communiste, très ancré à l'époque dans la classe ouvrière. Le PPM devait hériter pendant longtemps d'une partie de cette implantation au sein des masses pauvres. Et c'est tout naturellement que le fondateur du mouvement de la « négritude » bénéficia politiquement du désir d'émancipation coloniale et sociale de la masse des travailleurs noirs. Mais Césaire ne représentait qu'une partie de leurs aspirations. Il représentait les Noirs, mais pas forcément les intérêts de classe des travailleurs noirs et des Noirs pauvres.

Tout comme les socialistes français, Césaire s'attaqua certes à gommer certaines inégalités les plus criantes, mais il ne devait jamais remettre en cause fondamentalement l'ordre des gros possédants békés et autres capitalistes. C'est en ce sens que l'action politique de Césaire s'est cantonnée aux limites d'une politique bourgeoise.

Pierre-Jean CHRISTOPHE

Le discours sur la Blanchitude a toujours précédé la Négritude.



La mort d'Aimé Césaire a été un tremplin pour certains esprits malveillants de s'en prendre à la "Négritude" en le peignant comme concept racialiste voire raciste pour certains et pour d'autres de le cloisonner dans des considérations infécondes। Ceux des "blancs" qui y voient du racisme n'hésitent pas de poser la question: Et si on parlait de la "Blanchitude " qu'est-ce que cela donnerait ? Une fois de plus ceux et celles de nos "amis" blancs qui se livrent à cette interrogation sont soient de grands ignorants ou alors des hommes d'une mauvaise foi sans commune mesure. Le discours sur la" blanchitude" a précède celui sur la "Négritude" dans le temps mais aussi dans ses objectifs et dans sa perception de l'Homme c'est-à-dire son essence; ses tenants pensent que la blanchitude précède la négritude dans l'humanité et Monstesquieu, pour ne citer que lui , l'a bien dit en ces termes " On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. "

Certains "Noirs" qui ne veulent surtout pas être estampillés de racistes en affirmant leur "négritude", préfèrent l'enfermer dans un universel qu'ils seraient incapables de définir tant les outils de définition sont biaisés voire inexistants।

Cette tentation d'enfermement dans un universalisme béat et non maitrisé fait oublier les horreurs de l'homme blanc sur les "noirs" pour diluer dans un angélisme stérile et infécond ce qui est tout simplement un refus de la diversité et la complémentarité de l'humanité।

La question est donc pour les Noirs: De quel universalisme parle t-on ? Celui définit par l'homme blanc et ne reconnaissant pas l'altérité de l'homme de "couleur" ou celui de Aimé Césaire qui affirme sa négritude sans nier l'appartenance à l'humanité de l'homme blanc ?

Dénoncer les exactions de l'homme blanc et ensuite affirmer sa négritude ne signifient pas s'exclure de l'humanité ou de l'universel bien au contraire. C'est juste faire accepter que l'universel est composé, constitué, est tout simplement la somme des diversités qui existent.

A ceux qui pensent que la "Negritude" est un racisme, il faudrait peut-être leur dire que jamais ce concept n'a prôné la supériorité de l'homme "blanc", il ne l'a jamais dépouillé des attributs humains, il n'a jamais inciter à le détruire। La négritude est tout simplement née des horreurs de ce qu'il est convenu d'appeler: "La blanchitude".

Ce qu'est la "Blanchitude, c'est tout simplement l'obsession de la négation du "noir"। Le lecteur ou la lectrice jugera de la dangérosité, la nocivité des deux concepts après lecture de Aimé Césaire, Senghor, etc...et de Gobineau, Holevacque, Watson, Montesquieu, Deloszières etc......

Mboa

René Depestre pleure Aimé Césaire : "Je suis redevenu orphelin"



René Depestre, l'écrivain franco-haïtien, citoyen d'honneur de Lézignan-Corbières où il réside, a bien connu le poète martiniquais, le "père de la négritude" Aimé Césaire, qui vient de disparaître à Fort-de-France à l'âge de 94 ans. Rencontre.


Route de Roubia, René Depestre se sent malade, pire, orphelin. Depuis trois jours, il est enrhumé. Il pleut, il fait froid. Dans la villa Hadriana, l'écrivain ne quitte plus sa bibliothèque. Il compulse les écrits de son père spirituel, Aimé Césaire. Toutes les 5 minutes, le téléphone sonne. Les médias redécouvrent l'ancien maire de Fort-de-France, décédé jeudi à l'age de 94 ans. Ils veulent des témoignages. Et quel Audois le connaît mieux que René Depestre ? Khâgne en terminale

"J'avais 17 ans. J'étais en terminale. Césaire est venu animer un séminaire en Haïti de mai à septembre 1944. J'ai suivi ses cours avec passion. Il nous a parlé de Victor Hugo, de Baudelaire, du Romantisme, comme jamais personne avant lui. Ça m'a donné l'expérience d'un élève de khâgne !" , se souvient René Depestre.

Et de poursuivre : "Je l'ai revu, à Paris, lorsque j'étais étudiant à la Sorbonne et à Sciences Po. Il tenait une sorte de salon, chez lui, au 10 de la rue de l'Odéon. Les dimanches après-midi, j'y rencontrais beaucoup de gens connus, tels Camus, Picasso, Max-Pol Fouchet... Ils parlaient de culture et de civilisation".

Les dangers de la négritude

Un autre rendez-vous important pour ces deux hommes, devenus de vrais amis : "Nous nous sommes rencontrés en 1967 à Cuba. J'ai raconté ce long entretien dans un de mes livres. Le thème en était : Bonjour et adieu à la négritude. Ensemble, nous en avons vu le danger. Il ne fallait pas tomber dans ce piège historique, transcender cette notion pour ne pas éviter la haine et l'intégrisme" .

Et soudain, René Depestre a oublié son rhume et sa fatigue. Il s'enflamme. Se confie, avec une fierté légitime : "Et savez-vous ce que Césaire m'a dit ? Tu sais, tu auras été le meilleur d'entre nous, car tu as gardé l'innocence de la fraternité. Toi, tu n'as jamais connu la haine".

Puis, songeur, le poète ajoute, comme pour lui-même : "Oui, c'est à travers les vicissitudes de la condition humaine que l'on devient plus homme, plus femme. C'est la seule utopie. Déjà en 1935, en pleine montée de l'hitlérisme, Césaire luttait pour l'humanisation des humanités".

Le sage de la route de Roubia a posé ses valises à Lézignan-Corbières en 1986. Pour autant, il a continué à voyager. Il a souvent revu Aimé Césaire, à Paris surtout, où ils dînaient ensemble, devisant longuement. Césaire confiait à son compatriote et ami la tristesse des Martiniquais, "la folie de certains, qui voulaient l'indépendance". Depuis le début de ce nouveau siècle, il a rendu encore visite plusieurs fois à ce "fils illust re de la Martinique, de la France et de la francophonie." Congrès des écrivains
et des artistes noirs En 2006, René Depestre a représenté Aimé Césaire et présidé le 50 e anniversaire du premier congrès des écrivains et artistes noirs. Il y a prononcé d'ailleurs un important discours, digne du Prix Renaudot qu'il a reçu en 1987 (pour son ouvrage "Hadriana dans tous mes rêves").

Enfin, les dernières retrouvailles ont résonné comme un adieu : "J'avais le sentiment que c'était la dernière fois qu'on se voyait. Il m'a aidé toute ma vie. C'est l'homme que j'ai le plus admiré".

René Depestre se sent le fils spirituel d'Aimé Césaire. Il n'est sans doute pas son seul "héritier" à travers le monde, mais, aux Lézignanais et à tous ses compatriotes de l'Hexagone, il tient à transmettre ce message.
"La France n'a pas encore réalisé la stature, l'importance de Césaire dans la littérature et dans la conscience publique. Il est un relais entre la France, la Caraïbe et l'Afrique. Il est présent dans les programmes des collèges, lycées et universités. Il est citoyen à part entière de la République française. Il a fait le voyage de civilisation à l'envers. Il a apporté beaucoup à notre culture. Si la francophonie a un avenir, c'est grâce à lui. Mort, il entre dans ce Panthéon idéal, qui est l'imaginaire de la France. Il fallait qu'il franchisse une autre étape, qu'il soit connu aussi des Languedociens, des Bretons et autres habitants de toutes les provinces de France. Sa disparition réalise une sorte de synthèse, qui dépasse les clivages droite-gauche." Aujourd'hui, René Depestre est malade, pas tant de son rhume que du départ d'Aimé Césaire.

Noëlle Diamant-Berger

mardi 22 avril 2008

Son instant poétique



Aimé Césaire n’écrivit ses poèmes dans un dessein de popularité ou en destination du commun. Sa poésie lui fut d’abord destinée, car la poésie est une thérapie à la révolte avant qu’elle ne devienne une relation avec l’autre. C’est une communication intérieure, un dialogue avec soi-même permettant d’exorciser sa propre violence, s’abstraire des contingences et s’élever au-dessus du monde.

Sa poésie figure son image et pour la comprendre, il faut posséder les codes, s’insérer dans un modèle, maîtriser un vocabulaire et surtout détenir la connaissance de l’histoire antillaise, de la géographie antillaise, si ce n’est être…

Acceptons qu’elle ne soit pas accessible à tous.

En tout cas elle m’est limpide, et pour ceux qui veulent en faire un dérisoire dissonant, laissons les bouviers régler la vogue.

Evariste Zephyrin


Aux obsèques nationales d'Aimé Césaire


Je reviens ce soir de la Martinique où j'ai participé, avec la délégation de la Guadeloupe, aux obsèques nationales d'Aimé Césaire. Un moment d'une densité telle que l'on oubliait le corps même de Césaire dans le cocon de la mort pour vibrer à la haute fréquence de sa poésie et de son amour pour la Martinique. C'est tout le sens de son œuvre, de ses combats qui se matérialisait dans la foule qui, pour une fois, faisait peuple et dans l'hommage rendu par la présence des dignitaires de la France, de l'Afrique, de la Guadeloupe, de la Martinique et d'autres lieux du monde.

Ce corps exposé là répandait en tous l'énergie d'une fierté et la lumière solennelle de la dignité. Etroite communion entre un destin exceptionnel et toutes les destinées qui composent un pays. Etroite communion entre la houle des mots, la rébellion d'une pensée, la puissance d'un vouloir et les officiants d'une cérémonie d'adieu lourde, déjà, d'un manque à venir. Etroite communion entre la solitude tragique du poète et l'affection populaire d'où se lève sa légende de Père de la Nation.

J'ai regardé le visage de ses enfants, Jean-Paul, Marc, et j'ai vu dans leurs yeux la force tranquille des orphelins qui recueillent le meilleur des héritages : celui d'un nom ensouché dans l'avenir.

J'ai regardé les délégations de l'Etat, du Parti Socialiste Français, du Sénégal, etc. et j'ai vu l'ombre projeté par une négritude à la fois incandescente, insolente et pourtant fille de l'universel.


Césaire, armé de son éternité, entrait dans nos chairs comme un levain et mettait dans nos cœurs le rouge balisier d'une exigence à assumer.

C'était là toute la valeur de la prestation de Daniel Maximin, de Jacques Martial et d'Akonio Dolo. Ils ont donné aux mots le poids d'un testament, la richesse d'un legs, le bourdonnement d'un orage et le tranchant de la beauté. Jacques Martial avec son beau visage noir élevait la parole comme une hostie, remuait des douleurs et faisait exploser la poudrière des surdités contraires. La parole était là écrasant les petitesses, secouant les engourdissements, plantant à jamais l'arbre où la poésie intacte allaite les racines et illumine les oiseaux de l'espérance. Parole de guerrier investi. Parole de croyant fidèle à son humanité. Parole d'initié, de sorcier, de roi ouvrant le chemin à pas de soif bonne et de coulées de lave. Parole de soleil coupé et de terre promise. Parole droite et drue dont la pluie féconde les urgences et les impatiences d'un devenir contrarié. Parole prêtée, offerte, volée au feu des sacrifices et à la justice des forges. Parole restituée à son socle de volcan, à la pureté aveuglante de la mort, à sa vérité biblique. Parole de secousse sismique et de mer généreusement enflée par la rage du vent. Parole d'hippocampe blessé et qui nous arrache du piège de l'hameçon. Parole libre et qui s'enivre de sa liberté d'île démarrée.

C'est cela qui habitait Jacques Martial et qui l'élevait au-dessus des étoiles.

Et nous avons reçu, tant et tant, qu'il nous faudra plus que des oreilles pour entendre la vivifiante cadence d'un free-jazz, les assauts incessants d'un tambour. Plus qu'un mémoire pour comprendre que dans cette mort, sur sa crête silencieuse, la vie nous invitait à vivre non pas en fils d'esclaves mais en accoucheurs de nous-mêmes. A nous, désormais, l'apaisement des mythes fondateurs et la belle violence d'un acte de naissance.

Et j'ai senti mes épaules plus lourdes de cette responsabilité, mon cœur si fragile d'avoir à inventer ses ailes, mon histoire hélée pour moi, m'appelant, m'épelant vers la gratitude du fils qui dit merci à la révolte rédemptrice. Je me suis senti naître et renaître à cette immense perfection du NON et au balan d'un OUI fermenté dans la cuve des mornes, des marronnages, des mangroves, des latitudes où l'homme s'élève à l'homme sans avoir à demander pardon d'exister, sans couleur infâmante, sans regard condescendant, sans savoir excluant, sans être prisonnier des bonnes manières imposées, des ressemblances préfabriquées, des courtisaneries obligées…Oui à l'homme, non au colonisé, au trépané, à l'assisté.

C'est ce Oui là que j'ai entendu dans la voix centenaire du Docteur Aliker. "Les seuls spécialistes de la Martinique, ce sont les Martiniquais !". Belle parole ! Sans haine ! Sans arrogance ! Lucide et prophétique. Belle parole qu'une jeunesse, dans les tribunes a recueilli comme la perle d'une eau de pluie. Jacques Roumain appelait cela gouverner la rosée…

Il y a dans nos îles tant de rosée à gouverner ! Il y a sur la terre tant de pays à irriguer ! Mais c'est en nous-mêmes qu'il faut inventer les points d'eau !

J'ai quitté la cérémonie, derrière le cercueil soulevé par les applaudissements. Un homme partait vers sa dernière demeure. Il avait tenu à nous dire qu'il nous aimait et nous sentions que son panthéon, son seul vrai panthéon, c'était ce message là, enfoui dans nos cœurs, telle une graine. Une toute petite graine ! Et cette graine là, notre arme miraculeuse, saurait trouver la route des arrivées.

Ernest Pépin

Aimé Césaire : "Mon destin est ici : je ne le fuirai pas."


Je lis, sur un blog ami, que la "panthéonisation" d’Aimé Césaire serait une ineptie. Souscrivant a priori à cette allégation je poursuis la lecture, mais ce n’est pas sans consternation que je découvre les raisons avouées du jugement.

L’auteur du blog conteste l’éventualité d’un transfert de Césaire au Panthéon au motif que les écrivains jusqu’ici hébergés sur la Montagne Sainte-Geneviève sont "des écrivains qui sortent de l’ordinaire et des hommes qui ont su porter ou incarner les valeurs françaises et républicaines, ils ont tous créé des mythes et des symboles, chaque Français peut se reconnaître en eux ou dans leurs personnages et ce sont des ambassadeurs de la langue française partout dans le monde."

Le blogueur en question ajoute que " si Aimé Césaire écrit un français parfait, il fait une place au créole martiniquais, valorise les écrivains du "terroir martiniquais" et il défend le concept de négritude, ce qui est une excellente chose, mais... n’incarne pas l’histoire de la France."

Ces arguments, à la limite du spécieux, témoignent d’une lecture probablement hâtive des textes de Césaire ou de quelque archive sommaire.

On regrettera plus que tout que lecture approximative du "Discours sur le Colonialisme" aboutisse à un mauvais procès intenté au poète antillais qui, sur ce blog, est tout simplement accusé d’avoir affirmé "que les Européens étaient tous peu ou prou pro Hitler en leur coeur car il assimile nazisme et colonialisme". N’oublions pas que Césaire a précisément refusé de faire sienne la réaction de ceux des Antillais qui considéraient que la lutte contre le nazisme n’était pas la leur. La démonstration magistrale qu’il a donnée de la nécessité de combattre la bête immonde s’appuyait sur la simple donnée d’une négritude assimilée au reste du monde, à l’universelle fraternité.

De même, la conception qu’il se faisait du créole n’était pas forcément celle d’un langage "séparé" mais d’une langue tissée au fil de la souffrance, de la lutte comme de la rencontre avec le colonisateur, d’une langue dont il a su enrichir voire renouveler l’expression littéraire francophone. Et ce n’est donc pas uniquement d’un véhicule identitaire qu’il s’agit, même si là aussi apparaît la certitude que l’universel ne se conçoit guère sans la diversité de ses composantes (sauf, bien sûr, à confondre universel et standard !).

Prétendre que Césaire n’a su créer aucun "mythe", aucun "symbole" et qu’aucun français ne pourrait se reconnaître dans tel ou tel personnage de l’œuvre de Césaire revient à dénier à des milliers d’antillais et de leurs descendants le privilège de la référence à la culture composite dont ils sont porteurs.

Quant au concept de négritude ("pas spécialement français", écrit le blogueur...), demandons-nous pourquoi Jean-Paul Sartre s’y est immédiatement intéressé, pourquoi c’est précisément en "français" que s’est développé ce concept, comment il s’est répandu, contrairement à ce que laisse entendre l’auteur du blog, sur tous les continents et a germé dans les esprits les plus acérés non seulement des "nègres" de tous pays mais chez les éveilleurs de conscience partout où il aura fallu mettre "debout" la révolte.

Le nom de Césaire a traversé les continents, son œuvre a imprégné des littératures insoupçonnées comme celles du Nord, par exemple, dont on serait surpris de lire certains auteurs lyriques. Qui peut encore penser que le Comité Nobel ait si souvent examiné la candidature de Senghor sans que fût abordée l’œuvre de Césaire ? Je passe naturellement sur l’écriture africaine, sur l’expression d’Amérique Centrale, du Sud...

Césaire est bel et bien de ceux dont la notoriété pourrait théoriquement justifier un transfert au Panthéon. Pour autant cette seule éventualité relève bien de l’absurde tant elle entre en contradiction complète avec tout ce qu’a dit, transmis, tout ce qu’a voulu vivre l’auteur du "Cahier". Il n’est que d’avoir écouté le bel hommage que lui ont rendu hier Daniel Maximin et les acteurs antillais pour se persuader que nulle autre terre ne saurait accueillir Aimé Césaire que cette Martinique à laquelle, à son tour "laminaire", il aura donné couleur plus vive encore, force nouvelle, vigueur plus nette.

Certes, la métropole voit s’accroître les "minorités visibles" et l’on pourrait être tenté de les séduire ou de croire les séduire en leur concédant, en quelque sorte, une représentation au Panthéon. Une concession, si j’ose dire, un peu d’exotisme parmi les grands défunts. Ce serait là geste pitoyable et qui, à juste titre, pourrait être perçu au mieux comme un contresens historique, au pire comme une insulte.

Certes y aurait-il quelque intérêt à ce que la France intègre au tissu racinaire dont elle veut témoigner une figure emblématique comme celle d’Aimé Césaire, arborant de la sorte une conscience non exclusive de l’Histoire.

Certes se dédouanerait-on, dans une certaine mesure, des erreurs passées, des errements les plus récents...("mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot ?")

"Cahier d’un retour au pays natal"... Quel curieux retour pourrait bien constituer un transfert à Paris, retour à ce passé où Césaire entendait se taire les chiens, sentait "le prix de nos vieilles sociétés" qu’on lui faisait payer ?

Aimé Césaire, dans "Une tempête", fait dire à Prospero : "Mes amis, approchez : Je vous fais mes adieux. Je ne pars plus. Mon destin est ici : je ne le fuirai pas."

Quelle impudence nous ferait dévier le grand nègre de sa trajectoire et le ferait ainsi manquer son destin

Césaire, "roi nègre" - Burkina


Au bout du petit matin du 17 avril 2008, le vieillard chenu et immense du monde noir, Aimé Césaire, s’est éteint. Aimé Césaire, poète, romancier, dramaturge, homme de lettres, politique avisé et éclaireur de consciences infatigable, ne fera plus gronder et chanter les mots avec un talent dont lui seul avait le secret et qui a nourri notre jeunesse puis fortifié notre esprit pour affronter les vicissitudes de notre vie de nègre.

La dignité du nègre fut son combat de tous les jours, sa quête inlassable qui l’a conduit à rejoindre la Guinée de Sékou Touré aussitôt après que le Sylli Guinéen eut dit "non" à la compromission avec le colon. Une Afrique debout, fière, voilà ce dont rêvait le grand homme, ce qui l’amenait à écrire à la "mitraillette".

Des mots qui pleurent, lorsqu’il parle de "son Afrique martyrisée", qui crépitent lorsqu’il chante "les Antilles dynamitées de petite vérole", des "Antilles qui ont faim et soif" ou qui grondent lorsqu’évoquant le calvaire vécu par Toussaint Louverture dans les Alpes françaises où il était embastillé, il affirme péremptoire que "la Neige est un geolier blanc". Un symbolique qui mêle à la fois "le tortionnaire blanc" et son milieu austère qui aura raison du premier général noir de l’Histoire, libérateur d’Haïti qui mourra de solitude et de chagrin dans cet univers froid, glacial et rébarbatif.

Au bout du petit matin, Césaire est mort, mais sa sève nourricière continuera à couler dans nos veines et à fouetter notre sang. "Ecoute plus souvent les choses que les êtres", disait Birago Diop, un autre grand écrivain noir. Alors, nous tendrons l’oreille pour entendre dans le buisson en sanglots, la voix frêle, mais puissante de ce nègre qui refusait d’être marron. Une vie de militant de la cause noire qui lui a valu d’être snobé par la Métropole où il était très peu enseigné malgré son talent à la hauteur de celui d’un Victor Hugo. Césaire, auteur confidentiel en France, boudé par l’Académie française, ignoré par le Prix Nobel, a pris sa revanche de son vivant, avec le culte que lui vouait ses frères noirs d’Afrique et de la diaspora. A sa mort, sa "mère-patrie", la France, a fini par s’incliner devant l’évidence en lui offrant des obsèques nationales, privilège que peu d’écrivains ont eu avant lui. "Lorsque le grand arbre s’effondre, les oiseaux se dispersent", dit le proverbe malinké.

La mort de Césaire doit faire mentir cet adage, par une appropriation massive et plus pointue de son œuvre. A l’heure où la prédation économique et politique est à son comble avec cette mondialisation "misérabilisante", cette œuvre est plus que jamais d’actualité. Nous vivons plus que jamais le temps des révolutions, ce qui exige des consciences fortifiées par ceux que l’on appelle les idéologues du peuple. Césaire vivra donc pour que l’Afrique et sa diaspora, jamais ne meurent. Ave César (salut l’empereur). Au bout du petit matin, la flamme que tu as allumée, brillera toujours.

Boubacar SY


Rivalités politiques aux obsèques d'Aimé Césaire


Ce dimanche 20 avril, ils sont présents à Fort-de-France comme en pèlerinage, malgré les avions pleins, les hôtels bondés. A les écouter, ils vénèrent tous Césaire. Mais à peine affiché cet unanimisme de façade, le vernis craque, les ambitions affleurent.

Les femmes sont arrivées les premières. Ségolène Royal, vendredi soir. Elle se sent ici chez elle. La Martinique lui a donné son meilleur score à la présidentielle (60,5 %). Lors de la cérémonie d'obsèques, elle a été la plus applaudie. Pour elle, Césaire est "un père spirituel, le symbole de la France métissée". "Il m'a beaucoup aidée dans cette campagne, il était le président de mon comité de soutien", souligne-t-elle. Pour l'ex-candidate socialiste, qui se laisse surnommer "la petite Martiniquaise", il ne fait aucun doute que la place du poète est au Panthéon : "C'est une reconnaissance de densité historique. Il y sera aux côtés de Victor Schoelcher."

Christiane Taubira (apparentée Parti radical de gauche) revendique un lien plus intime avec le poète. Son Césaire est moins convenu : "Son oeuvre est une oeuvre de combat, une pensée insurrectionnelle. La France et l'Europe seraient bien inspirées de relire la fin du Discours sur le colonialisme."

Les responsables socialistes sont arrivés samedi soir, Pierre Mauroy en tête, suivi de François Hollande, Lionel Jospin et Laurent Fabius. Ils se sont assis côte à côte pour l'hommage rendu par le Parti progressiste martiniquais (PPM) dans le stade Pierre-Aliker. Mais à peine échangés les premiers sourires et poignées de mains, les rivalités ont pris le dessus. L'entrée au Panthéon en a fait les frais. "Cela part d'un sentiment généreux, commence M. Fabius avec une moue dubitative. Mais Césaire était d'abord attaché à sa terre." François Hollande renchérit sur le même ton : "Ses proches sont-ils d'accord ? Le véritable Panthéon qui convient à Césaire, c'est un Panthéon sans murs, dans notre mémoire."

Le premier secrétaire du Parti socialiste est venu rendre hommage à "un grand élu de la République". M. Fabius préfère vanter "l'homme de gauche". À la sortie de la cathédrale, dimanche matin, le président du Modem, François Bayrou, salue "l'homme de terroir, attaché à sa terre natale".

La gauche martiniquaise se divise autour du cercueil. Claude Lise, président (PS) du conseil général et compagnon de Césaire pendant trente ans, critique la mainmise du PPM sur l'organisation des obsèques. "Les responsables du PPM veulent signifier que Césaire leur appartenait. Or, il était l'homme de l'universel."

Il est vrai que Serge Letchimy, le président du PPM et maire de Fort-de-France, est omniprésent. Il reçoit les politiques, organise les obsèques, prononce l'oraison funèbre. "Nous allons continuer, réaffirmer la reconnaissance de notre identité de Martiniquais", déclare-t-il, se posant ainsi en successeur naturel.

La ministre de la culture, Christine Albanel, s'était prononcée dans un premier temps en faveur de l'entrée au Panthéon. Mais Yves Jégo, le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, arrivé sur place dès mercredi, a vite compris que les proches du poète et la population martiniquaise n'y étaient pas favorables. Il a rectifié le tir. "Césaire était attaché à sa terre, explique-t-il. Ce serait une erreur de le priver de son retour au pays natal, pour reprendre le titre de son premier livre. Son fils m'a dit : "Vous imaginez mon père enterré dans le Ve arrondissement ?"."

"Vouloir inhumer Césaire au Panthéon, c'est faire preuve d'une méconnaissance totale de l'âme martiniquaise, poursuit M. Jégo. C'est une forme de captation de l'héritage d'Aimé Césaire par l'Europe qui a des relents de néocolonialisme."

Venu présider l'hommage national, dimanche après-midi, Nicolas Sarkozy a salué "l'homme de liberté", "le défenseur infatigable de la dignité humaine". Mais il n'a pas évoqué le colonialisme, pomme de discorde entre les deux hommes. Césaire avait refusé de recevoir le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy en 2005, après l'adoption de la loi sur "le rôle positif" de la colonisation. Le poète avait finalement reçu le futur chef de l'Etat le 11 mars 2006, improvisant à son intention une leçon d'histoire de 40 minutes sur les réalités de la période coloniale.

Xavier Ternisien

Vice sarkozyen et vertu césairienne



Nicolas Sarkozy rendant hommage à Césaire, plus qu'un goût de démago : un parfum d'imposture ! Entre le fan du « rôle positif » de la colonisation et l'auteur du Discours sur le colonialisme, les visions du monde et de l'histoire de France sont tellement antagoniques qu'on ne peut s'empêcher de trouver piquant que le premier soit contraint, le temps d'une cérémonie, de s'incliner devant le second. Mais ce Président-là traîne avec lui un lourd passif qui m'a donné envie de rafraîchir nos mémoires. Pas besoin de remonter très loin dans le temps : la loi de 2005, la campagne de 2007 et le discours de Dakar sont suffisamment éloquents.

La loi négationniste sur « le rôle positif » de la colonisation

Souvenez-vous : à l'initiative de l'ineffable député UMP Christian Vanneste (auquel ses propos homophobes valurent un brin de notoriété), un amendement proprement révisionniste relatif aux bienfaits de la période coloniale est introduit dans le projet de loi « portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Il passe comme une lettre à la poste et la loi tranquillement adoptée en février 2005 par le Sénat et l'Assemblée stipule que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Militants, associations, historiens s'insurgent contre cette doxa officielle qui réécrit l'histoire au mépris de ce qui fut. La protestation vient aussi, unanime, des élus des outre-mers qui n'ont pas la mémoire courte et savent ce qu'il en fut de la France coloniale.

Contre ceux qui réduisaient la colonisation à une aimable opération humanitaire en nous resservant l'alibi éculé de la « mission civilisatrice » de la France, des voix s'élèvèrent pour dénoncer l'occultation des violences de la conquête, de la spoliation des terres, du travail forcé prenant le relais de l'esclavage, du code de l'indigénat, du double collège électoral, de l'institutionnalisation du racisme et des discriminations, de la banalisation des déplacements de populations et des massacres puis de la torture quand viendra le temps des luttes pour l'indépendance.

Nul ne confondit la brutalité d'un système de domination et d'humiliation avec la bonne foi de ceux qui ne furent, individuellement, pas tous d'infâmes exploiteurs. Mais le propre de la relation coloniale est que les meilleures intentions n'y ont pas de prise sur l'essentiel : l'infériorisation statutaire et le déni d'égalité. Personne, soit dit en passant, n'appela à la repentance ou à la contrition mais à la lucidité d'une histoire partagée, respectueuse de toutes les souffrances, celles du peuple algérien et des combattants de l'indépendance mais aussi celles pieds noirs et des harkis, sans confondre mémoires particulières et histoire commune. Certains citèrent Anatole France : aux morts, on doit le respect et aux vivants, la vérité.

La droite fit mine de ne pas comprendre. Elle affirma que l'article 4 de la loi, celui qui prescrivait un éloge explicite du « rôle positif » de la colonisation, n'était pas normatif mais déclaratif, que d'ailleurs on ne parlait pas de « colonialisme » mais de « présence française » avec ses bataillons d'instits, de médecins, de constructeurs de routes et autres apporteurs de « progrès ». Seuls deux Ministres du gouvernement demandèrent l'abrogation de l'article incriminé : Léon Bertrand, élu de la Guyane, et Azouz Begag. Ce qui leur valut cette élégante réplique de Lionel Luca, député UMP des Alpes Maritimes : « sans la colonisation, ni M. Bertrand, ni M. Begag ne seraient Ministres » !

La mobilisation s'amplifiant, un certain embarras gagna toutefois les sphères gouvernementales. Le Président Chirac confia à Debré le soin d'animer une mission parlementaire pluraliste cependant que Nicolas Sarkozy en confiait une autre, forcément concurrente, à l'ineffable Arno Klarsfeld.

Que dit alors Nicolas Sarkozy ? Le 7 décembre 2005, au journal télévisé de France 2 , il affirme ce qu'il ne cessera de répéter durant la campagne présidentielle : « cette repentance permanente qui fait qu'il faudrait s'excuser de l'histoire de France touche parfois aux confins du ridicule ». Les outre-mers n'auraient, selon lui, aucune raison de s'émouvoir puisque la loi ne les concernerait pas mais seulement les rapatriés et les harkis ! « Un certain nombre de parlementaires, précise-t-il, ont voulu dire qu'il y a eu des instituteurs, qu'il y a eu des médecins qui ont soigné ». Des french doctors avant la lettre, en somme !

Le même mois, dans le Journal du Dimanche, il en remet une louche, affirmant ne pas comprendre « la campagne polémique et les procès en sorcellerie lancés par la gauche et l'extrême-gauche » et dénonçant « une dérive préoccupante » : « tout semble bon désormais pour instruire le procès de la France et faire assaut d'auto-dénigrement ». Rebelote en janvier 2006 contre cette « funeste inclination au reniement de soi ».

Je me souviens de la saine colère de Ségolène Royal. Dans une lettre ouverte au Ministre de l'Intérieur, elle lui recommande la lecture du Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire. En voici le texte, en date du 7 décembre 2005 :

Monsieur le Ministre de l’Intérieur,

La vive réaction de nos compatriotes des Antilles vous a permis de mesurer l’offense faite à la République par la loi adoptée par votre majorité, qui promeut une lecture révisionniste de la colonisation et heurte, dans l’Hexagone comme outre-mer, celles et ceux pour qui l’adhésion à la France ne peut s’inspirer que des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, bafouées hier par le colonialisme et aujourd’hui par les discriminations.

On sait, outre-mer, ce qu’il en fut de l’esclavage, puis du travail forcé et de la sujétion coloniale. On n’a pas oublié, aux Antilles, l’élan d’une génération qui, comme Frantz Fanon à dix-huit ans, rejoignit en masse, aux heures sombres de la collaboration, la Résistance et les Forces françaises libres. D’une oppression à l’autre, nos compatriotes de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane firent immédiatement le lien : anti-colonialistes donc anti-nazis, cela, pour eux, allait de soi.

A la Libération, ceux qui avaient combattu pour la liberté de la France prirent ses valeurs au mot et entreprirent de secouer le joug colonial de ce qu’on appelait encore la métropole.

Parmi les grandes voix qui, en ce temps, eurent les mots pour dire avec force le refus des rapports coloniaux qui s’opposaient à l’universalité concrète des idéaux de la République : Aimé Césaire, l’un de nos plus grands poètes et dramaturges, dont l’œuvre et l’engagement sont partie intégrante du patrimoine littéraire et politique français.

Longtemps élu de la République, Aimé Césaire fut, dans les années 50, l’auteur du « Discours sur le colonialisme », grand texte républicain dont je vous recommande la lecture car c’est de cette parole-là que la France d’aujourd’hui doit être, plus que jamais, l’héritière et la continuatrice.

L’honneur de la République, ce n’est ni la repentance ni l’amnésie organisée : c’est la lucidité d’une histoire partagée dans une France accueillante à tous les siens.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma considération distinguée et de mon entière solidarité avec les élus des Antilles.

Ségolène Royal

Au-delà de l'indignation exprimée dans l'Hexagone, ce qui fit basculer les choses fut la mobilisation des départements d'outre-mer, Martinique en tête. A eux, on ne pouvait pas faire le coup de la colonisation bénéfique. Avec force, ils le dirent. Je me souviens de Fort de France clamant sa colère dans la rue avec son maire, Serge Letchimy, en tête des cortèges et Aimé Césaire annonçant qu'il ne recevrait pas le Ministre de l'Intérieur s'il posait le pied dans l'île : « pour deux raisons, précisa-t-il. Première raison : des raisons personnelles. Deuxième raison : parce qu'auteur du Discours sur le colonialisme, je reste fidèle à ma doctrine et anti-colonialiste résolu. Je ne saurais paraître me rallier à l'esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005 ».

Sarkozy dut annuler son voyage prévu en Martinique. Le gouvernement fit marche arrière. Le Premier Ministre, Dominique de Villepin, demanda au Conseil Constitutionnel de constater le caractère réglementaire du 2ème alinéa de l'article 4 sur le « rôle positif » de la colonisation afin de permettre sa suppression par décret et d'éviter un débat au Parlement. Pas glorieux mais abrogation obtenue.

On crut l'affaire pliée. C'était compter sans la campagne présidentielle durant laquelle Nicolas Sarkozy fit d'une lecture révisionniste de la période coloniale (et plus largement de l'histoire de France, toujours amputée de ce moment de vraie rupture que fut la Révolution), l'un des ressorts répétitifs de son discours sur « l'identité française ».

Dénégation sarkozyenne : florilège de quelques propos d'un Ministre-candidat en campagne

En voici quelques uns et sans doute y en eut-il bien d'autres, copiés-collés de discours en discours.

* Le 12 octobre 2006, à Périgueux : « à force de demander à la France d'expier son passé, à force de demander aux enfants de se repentir des fautes des pères, à force de réécrire l'histoire avec les préjugés d'aujourd'hui (...), à force de nourrir la honte d'être français (...), c'est notre participation à un destin commun qui est remise en question ». De l'amnésie collective comme ciment national... Il faut, dit-il, savoir tourner la page. Certes. Mais pas avant de l'avoir écrite et encore moins en l'écrivant à rebours de ce qui fut.

* A Poitiers, le 27 janvier 2007, Nicolas Sarkozy s'en prend aux responsables de la « crise des valeurs » et de la « crise d'identité » de la France : « ceux qui veulent rendre la nation responsable de toutes les injustices, de toutes les violences (..), ne voir que ses fautes (...), cultiver la haine de la France ». Circulez, y a rien à voir : pas de passé à interroger, pas de manquements à la promesse républicaine à questionner, pas d'ombre portée sur le présent, pas de leçons à tirer pour l'avenir, seulement les menées masochistes de quelques mauvais Français.

* A Toulon, le 7 février 2007, il se lâche en évoquant « le rêve européen » qui « jeta jadis les chevaliers de toute l'Europe sur les routes de l'Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d'empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu'un rêve de civilisation ». Les croisades et les enfumades, une politique de civilisation ? La sanglante conquête de l'Algérie, une partie de campagne ? Tocqueville, lui, n'euphémisait pas : « j'ai souvent entendu des hommes, que je respecte mais que je n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre ». Mais Sarkozy, lui, n'en démord pas : « cessons de noircir le passé » ! Après avoir fait l'éloge de ceux qui « mirent leur énergie à construire des routes, des ponts, des écoles, des hôpitaux », de ceux qui « s'épuisèrent à cultiver un bout de terre ingrat que nul avant eux n'avait cultivé », de ceux qui « ne partirent que pour soigner, pour enseigner » parmi « une population à laquelle les unissait un lien fraternel », il dédie cette mâle adresse « à tous les adeptes de la repentance qui refont l'histoire » : « de quel droit les jugez-vous ? ».

Version enchantée de la colonisation à laquelle, il y a un demi-siècle, Aimé Césaire régla son compte. Et classique sarkozyen d'une France où tout se vaut et s'équivaut. Comme s'il n'y avait pas eu, contre la colonisation, des voix qui s'élevèrent dès le début, des militants qui choisirent leur camp, des Français d'Algérie qui épousèrent la cause de l'indépendance. Et Césaire. Et Fanon. Les valeurs de la République, c'étaient eux qui les défendaient. Et la fierté à transmettre, l'exemple à rappeler, c'est leur lucidité et leur courage. Le rappeler n'est pas ignorer l'atroce abandon des harkis, ni mésestimer le déchirement des rapatriés. Toutes les souffrances ont droit de cité dans la mémoire nationale mais, même à courage égal, toutes les causes ne se valent pas.

Jules Ferry déclarant en 1885 qu'il y a pour « les races supérieures » un « devoir de civiliser les races inférieures », ce n'est pas la même chose que Clémenceau lui répondant qu'il refuse la guerre coloniale et raillant : « j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure » car, dit-il, la conversion forcée « aux bienfaits de la civilisation », ce n'est « que la proclamation de la puissance de la force sur le droit ». M. Sarkozy fera-t-il au Tigre le procès de n'avoir pas aimé la France et d'avoir alors concouru à son abaissement ? A qui fera-t-il croire que les croisades et Valmy, c'est la même glorieuse épopée nationale ? Qu'entre Bigeard et Germaine Tillon, Massu et Pâris de la Bollardière, les généraux factieux de l'OAS et les signataires du Manifeste des 121, il n'y a pas à distinguer et à choisir ?

* A Caen, le 9 mars 2007, après avoir affirmé que la France « n'a pas inventé la solution finale » (mais Vichy a donné un petit coup de main, non ?) et qu'elle « n'a pas commis de crime contre l'humanité » (c'est pourtant ainsi que la loi Taubira de 2001 qualifie l'esclavage), il ajoute, fidèle au même registre : « la mode de la repentance est une mode exécrable. Je n'accepte pas cette bonne conscience moralisatrice qui réécrit l'histoire dans le seul but de mettre la nation en accusation ». Et conclut : « la vérité, c'est qu'il n'y a pas beaucoup de puissances coloniales dans le monde qui aient tant oeuvré pour la civilisation et le développement et si peu pour l'exploitation ».

* A Nice, le 30 mars 2007, il résume l'enjeu à sa manière : « je veux dire aux Français qu'ils auront à choisir entre ceux qui aiment la France et ceux qui affichent leur détestation de la France, les adeptes de la repentance qui veulent ressusciter les haines du passé ». La France et l'anti-France, en somme, comme aux pires heures de l'affaire Dreyfus.

J'emprunte ces quelques exemples à un article de Gilles Manceron, mis en ligne le 2 mai 2007 sur le site du Comité de Vigilance face aux usages publics de l'histoire. Il y cite également quelques courriers bien tassés adressés en avril 2007 par Nicolas Sarkozy au Collectif de liaison des associations de rapatriés. « Vous êtes, leur dit-il, les descendants de celles et ceux qui ont contribué à l'essor économique de l'Afrique du Nord (...). Sa grandeur, notre pays la doit aussi à ces femmes et à ces hommes, témoins et acteurs d'une oeuvre civilisatrice sans précédent dans notre histoire ». Propos identiques dans une lettre à « l'Association pour un Mémorial Algérie française en l'honneur du général Raul Salan et pour tous ceux qui ont dit non publiquement à son abandon », qui milite pour qu'on en fasse, à titre posthume, un maréchal de France et réclame un mémorial pour Bastien-Thiry, organisateur de l'attentat du Petit Clamart contre le général de Gaulle. Mais il va plus loin encore en reprenant à son compte la proposition de reconnaître « la qualité de morts pour la France » aux manifestants Algérie française qui, lors d'une manifestation à Alger appelée par l'OAS, sont tombés sous les balles de la police française dans la fusillade de la rue d'Isly. Il va jusqu'à souhaiter que leurs noms « figurent sur une stèle officielle afin que personne n'oublie ces épisodes douloureux » (de Gaulle doit s'en retourner dans sa tombe !). C'est là plus que du clientélisme pour raffler les voix des électeurs du Front National: un véritable révisionnisme, dont la répétition de meeting en meeting montre qu'il s'agit d'un choix politique réfléchi, cohérent avec la vision sarkozyenne de « l'identité française ».

Le discours de Dakar : essentialisme et culturalisme, quand tu nous tiens...

C'est un texte doublement intéressant : parce que celui qui le prononce est désormais Président de la République (en l'écoutant, on a envie de crier : pas en notre nom !) et parce qu'il prétend tenir à l'Afrique une discours de vérité et de respect. On y trouve des passages qui disent, sur l'esclavage et la colonisation, « cette grande faute », des choses que Nicolas Sarkozy n'avait jamais reconnues avec autant de netteté. Dont acte. Mais peu à peu, ce discours se met à suinter le paternalisme donneur de leçons et nous refait le coup de l'essentialisation de « l'âme africaine », otage de son « imaginaire merveilleux » et de sa seule « sagesse ancestrale », comme au bon temps des colonies. Cela commence par une curieuse bi-partition : à la « part africaine » des jeunes auxquels il s'adresse, les beautés et les enchantements du passé ; à leur « part européenne », les valeurs et les qualités de la modernité : « cette part d'Europe qui est en vous est l'appel de la liberté, de l'émancipation, de la justice et de l'égalité entre les hommes et les femmes. Car elle est l'appel à la raison et à la conscience universelle ». L'Afrique ne serait donc que magie et conscience tribale ? L'affaire, pour Nicolas Sarkozy, est entendue : il n'y a de modernité qu'européenne et d'espoir pour l'Afrique qu'à mettre docilement ses pas dans les traces de l'Occident.

Suit cet ahurissant passage qui permet de prendre la pleine mesure du gouffre – intellectuel, moral, politique - qui sépare le petit homme qui n'a rien compris de l'histoire et se trompe sur son temps du grand homme dont la parole prophétique garde, pour les combats d'aujourd'hui, une actualité intacte : « le drame de l'Afrique, explique doctement Nicolas Sarkozy à ses interlocuteurs médusés, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ». Oubliés les combats pour l'indépendance et, d'un bout à l'autre du continent, cette volonté de prendre ses affaires en mains en secouant le joug de la domination coloniale ! Oubliée, plus près de nous, la lutte opiniâtre contre l'apartheid ! M. Sarkozy semble ignorer que les petits producteurs de coton africains savent très bien ce qu'il en est de la globalisation marchande. Il n'est pas affleuré par l'idée que les jeunes, qui risquent leur vie pour aborder nos côtes et s'arrachent à une vie barrée qu'ils refusent de subir, sont mentalement de plain pied dans la modernité mondialisée. Mais peut-être ces jeunes souffrent-ils d'une hypertrophie de leur « part européenne » que nos centres de rétention s'emploieront à soigner...

Le Président de la République n'en démord pas : « Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble écrit d'avance. Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin ». On se pince pour y croire ! On a honte que le Chef de l'Etat, parlant au nom de la France, assène à son auditoire un tel salmigondis de préjugés culturalistes mâtinés d'ignorance crasse.

L'insultante leçon continue : « Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais existé. Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance ». Le mot est lâché : de grands enfants prisonniers de leurs mythes dans une Afrique immuable depuis la nuit des temps ! A croire que l'horloge historique de Nicolas Sarkozy est restée bloquée loin, très loin en arrière, à l'époque, par exemple, où Victor Hugo, pourtant inlassable défenseur de nos libertés hexagonales, pouvait s'exclamer : « Allez au sud ! L'Afrique n'a pas d'histoire » (1879). Ces mots directement venus de la République coloniale, ce vocabulaire de l'Empire, voilà que le Chef de l'Etat nous les ressert comme s'il ne s'était, depuis, rien passé et comme s'il n'en avait rien appris, rien compris. Ce discours de Dakar est un exemple caricatural de retour du refoulé, de remontée d'un impensé colonial avec lequel on n'en a visiblement pas fini dans la France d'aujourd'hui, le florilège étonnament naïf des vieux schèmes d'avant-hier. Le pire est que Nicolas Sarkozy ne semble pas avoir soupçonné l'arrogance et le ridicule de sa grille de lecture culturaliste.

Le discours de Dakar éclaire, en retour, l'amnésie orchestrée sur la période coloniale : si c'est ainsi qu'il voit le continent africain, on comprend que la colonisation, dont il concède qu'elle fut entachée de quelques vilenies et violences, lui apparaisse comme ayant joué un « rôle positif » dans le sillage duquel continue de s'inscrire l'Occident à prétentions toujours civilisatrices d'aujourd'hui, grâce auquel l'histoire pénètrera enfin l'univers réputé immobile et statique de cette entité fantasmatique, « l'homme africain ».

Cela m'a tout de suite fait penser aux propos sarcastiques de Césaire sur le « petit-bourgeois » dans son Discours sur le colonialisme : « son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs élémentaires. Il filtre ». Et le filtre ne laisse passer que ce qui l'arrange. Quitte à oublier ce que dirent les premiers explorateurs des civilisations qu'ils découvrirent et Frobénius qui affirmait : « l'idée du nègre barbare est une invention européenne ». L'idée de l'Africain sans histoire est le remake sarkozyen des préjugés d'antan. Car, écrit Césaire, « le petit-bourgeois ne veut rien entendre. D'un battement d'oreille, il chasse l'idée. L'idée, mouche importune ».

De tout cela, bien sûr, le chef de l'Etat n'a cure. Il excelle à faire « fonctionner l'oublioir », comme l'écrivait Césaire. Ces funérailles impossibles à sécher, il les a décrétées nationales, façon de paraître avoir la main. Ne faisons pas la fine bouche : la République devait bien cet hommage à Aimé Césaire. Mais ne laissons pas ensevelir sa parole de révolte et d'universalité vraie par les éloges obligés de ceux, partisans des tests ADN et du « rôle positif » de la colonisation, auxquels et sa vie et son oeuvre n'ont cessé d'apporter un démenti cinglant.

Aimé Césaire était un homme d'une extrême courtoisie quoique ne cédant jamais sur l'essentiel. Quand il a finalement reçu Nicolas Sarkozy, il lui a offert son Discours sur le colonialisme. Quand il a reçu Ségolène Royal, il l'a honorée du titre de « petite Martiniquaise ». Je me souviens qu'à Fort de France, en janvier 2007, malgré son extrême fatigue, il avait tenu à sortir avec elle sur le parvis de la mairie, main dans la main. Il avait alors dit qu'elle apportait « la confiance et l'espérance ». Il avait aussi accepté la présidence d'honneur de son comité de soutien. De ce geste d'adoubement, elle était fière et infiniment reconnaissante. On peut lire sur le site désirsdavenir l'hommage qu'elle lui a rendu avant de partir en Martinique pour ses funérailles.

Aimé Césaire ou la lucidité nègre


Contrairement à Paul Eluard et Louis Aragon – autres poètes issus du surréalisme et qui ont adhéré au Parti communiste français Aimé Césaire n’a jamais écrit un seul vers de propagande. Sa poésie ne se plaçait au service d’aucun mouvement organisé, pas même celui qu’il a fondé, le Parti progressiste martiniquais, après sa démission du PCF en 1956. C’est dans les profondeurs de son être qu’il a puisé les forces nécessaires pour briser les aliénations et la première d’entre elles, la colonisation. Et c’est en cela que son œuvre est politique. Non pas au sens étroit de ce terme, mais dans son acception la plus large. A cet égard, le surréalisme - dans lequel il s’est engagé après sa rencontre avec André Breton en 1941 - lui a offert des armes redoutables. Mais des armes qu’il a aiguisées à sa façon, comme il l’explique dans un entretien avec le remarquable poète mauricien Edouard J. Maunick (1):

Je concédais bien volontiers que notre moi superficiel pouvait être blanc ou européen. Mais je savais aussi qu’il y avait un autre moi, plus profond, qui était le réceptacle de l’Afrique et que c’était ma véritable richesse intérieure (…) L’écriture automatique était un moyen de rompre cette logique européenne et d’accéder à ce trésor qui était mon moi profond, donc mon moi africain.

L’écriture automatique théorisée par André Breton préconise de laisser couler sur le papier les idées, les images, les mots qui sautent à l’esprit, sans les filtrer par la raison. Contrairement à ce que trop de poètes du dimanche ont cru, il ne s’agit pas d’une solution de facilité destinée à contourner les difficultés nées de la rime ou de la métrique. Au contraire. L’écriture automatique est une ascèse, une discipline qui mobilise l’être dans toutes ses dimensions. Et c’est grâce à ce travail, à cet accouchement de soi-même qu’Aimé Césaire a découvert en lui ce qu’il nomme le «Nègre fondamental», c’est-à-dire la substantifique moelle de son être, sans les artifices de la raison. Quelle que soit la couleur de notre peau, nous possédons tous en nous ce «Nègre fondamental», cet être sans borne dont les racines poussent en sous-sol et au ciel.

La raison, Aimé Césaire n’en ignorait nullement les bienfaits. Sans elle, il n’aurait pu conduire la Martinique à la départementalisation, c’est-à-dire la mise en égalité d’une ancienne colonie avec les institutions de la métropole française, ni rester pendant un demi-siècle le porte-parole de son peuple. Mais il savait aussi qu’elle recèle bien des aspects pervers et mortifères lorsqu’elle est érigée en absolu. Cette déification de la Raison serait-elle la faute fondamentale de l’Europe? Dans l’un de ses entretiens avec Edouard J. Maunick, Aimé Césaire livre cette réponse:

On a coupé tout le côté mystique du monde. On a développé de manière presque monstrueuse, la raison, la seule raison. Pas seulement pour comprendre mais pour dominer. (…) Le culte européen de la raison a conduit tout droit à un totalitarisme, à l’esprit de domination, au surhomme qui est le contraire de l’homme fraternel dont nous rêvons.

Il est urgent de lire, de relire Aimé Césaire en ces temps où la raison devient folle


Jean-Noël Cuénod

(1) Ces entretiens entre Césaire et Maunick se sont déroulés en janvier 1976 sur les ondes de France-Culture. Ils sont retranscrits sur le site Internet de Potomitan, destiné à promouvoir les cultures et langues créoles.

La letre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez


Maurice Thorez

le 24 octobre 1956

Aimé Césaire, Député de la Martinique, à Maurice Thorez, Secrétaire Général du Parti Communiste Français.

Maurice Thorez,

Il me serait facile d’articuler tant à l’égard du Parti Communiste Français qu’à l’égard du Communisme International tel qu’il est patronné par l’Union Soviétique, une longue liste de griefs ou de désaccords. La moisson a été particulièrement riche ces derniers temps et les révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont plongé, ou du moins, je l’espère, tous ceux qui ont, à quelque degré que ce soit, participé à l’action communiste dans un abîme de stupeur, de douleur et de honte.

Oui, ces morts, ces torturés, ces suppliciés, ni les réhabilitations posthumes, ni les funérailles nationales, ni les discours officiels ne prévaudront contre eux. Ils ne sont pas de ceux dont on conjure le spectre par quelque phrase mécanique.

Désormais leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système, comme l’obsession de notre échec et de notre humiliation. Et bien entendu, ce n’est pas l’attitude du Parti Communiste Français, telle qu’elle a été définie en son XIVe Congrès, attitude qui semble avant tout avoir été dictée par le dérisoire souci des dirigeants de ne pas perdre la face, qui aura permis de dissiper le malaise et obtenu que cesse de s’ulcérer et de saigner au plus vif de nos consciences une blessure.

Les faits sont là, massifs.
Je cite pêle-mêle : les précisions données par Khrouchtchev sur les méthodes de Staline ; la vraie nature des rapports entre le pouvoir de l’Etat et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires, rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un véritable capitalisme d’Etat exploitant la classe ouvrière de manière pas très différente de la manière dont on en use avec la classe ouvrière dans les pays capitalistes ; la conception généralement admise dans les partis communistes de type stalinien des relations entre états et partis frères, témoin le tombereau d’injures déversées pendant cinq ans sur la Yougoslavie coupable d’avoir affirmé sa volonté d’indépendance ; le manque de signes positifs indiquant la volonté du Parti Communiste Russe et de l’Etat soviétique d’accorder leur indépendance aux autres partis communistes et aux autres états socialistes ; ou alors le manque de hâte des partis non russes et singulièrement du Parti Communiste Français à s’emparer de cette offre et à affirmer leur indépendance à l’égard de la Russie ; tout cela nous autorise à dire que - exception faite pour la Yougoslavie - dans de nombreux pays d’Europe, et au nom du Socialisme, des bureaucraties coupées du peuple, des bureaucraties usurpatrices et dont il est maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a pendant longtemps caressé comme un rêve : le Socialisme. Quant au Parti Communiste Français, on n’a pas pu ne pas être frappé par sa répugnance à s’engager dans les voies de la déstalinisation ; sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l’ont conduit au crime ; son inaltérable satisfaction de soi ; son refus de renoncer pour sa part et en ce qui le concerne aux méthodes antidémocratiques chères à Staline ; bref par tout cela qui nous autorise à parler d’un stalinisme français qui a la vie plus dure que Staline lui,même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en France les mêmes catastrophiques effets qu’en Russie, si le hasard avait permis qu’en France il s’installât au pouvoir.

Ici comment taire notre déception ? Il est très vrai de dire qu’au lendemain du rapport Khrouchtchev nous avons tressailli d’espérance.

On attendait du Parti Communiste Français une autocritique probe ; une désolidarisation d’avec le crime qui le disculpât ; pas un reniement, mais un nouveau et solennel départ ; quelque chose comme le Parti Communiste fondé une seconde fois... Au lieu qu’au Havre, nous n’avons vu qu’entêtement dans l’erreur ; persévérance dans le mensonge ; absurde prétention de ne s’être jamais trompé ; bref chez des pontifes plus que jamais pontifiant, une incapacité sénile à se déprendre de soi même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois.

Quoi ! Tous les partis communistes bougent. Italie. Pologne. Hongrie. Chine. Et le parti français, au milieu du tourbillon général, se contemple lui, même et se dit satisfait. Jamais je n’ai eu autant conscience d’un tel retard historique affligeant un grand peuple...
Mais, quelque grave que soit ce grief - et à lui seul très suffisant car faillite d’un idéal et illustration pathétique de l’échec de toute une génération - je veux ajouter un certain nombre de considérations se rapportant à ma qualité d’homme de couleur.

Disons d’un mot : qu’à la lumière des événements (et réflexion faite sur les pratiques honteuses de l’antisémitisme qui ont eu cours et continuent encore semble-t-il à avoir cours dans des pays qui se réclament du socialisme), j’ai acquis la conviction que nos voies et celles du communisme tel qu’il est mis en pratique, ne se confondent pas purement et simplement ; qu’elles ne peuvent pas se confondre purement et simplement.

Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité et que nous sommes prêts à assumer sur tous les plans et dans tous les domaines les responsabilités qui découlent de cette prise de conscience.

Singularité de notre « situation dans le monde » qui ne se confond avec nulle autre.
Singularité de nos problèmes qui ne se ramènent à nul autre problème. Singularité de notre histoire coupée de terribles avatars qui n’appartiennent qu’à elle. Singularité de notre culture que nous voulons vivre de manière de plus en plus réelle.

Qu’en résulte-t-il, sinon que nos voies vers l’avenir, je dis toutes nos voies, la voie politique comme la voie culturelle, ne sont pas toutes faites ; qu’elles sont à découvrir, et que les soins de cette découverte ne regardent que nous ? C’est assez dire que nous sommes convaincus que nos questions, ou si l’on veut la question coloniale, ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.

Ici il est clair que je fais allusion au vote du Parti Communiste Français sur l’Algérie, vote par lequel le parti accordait au gouvernement Guy Mollet Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique en Afrique du Nord - éventualité dont nous n’avons aucune garantie qu’elle ne puisse se renouveler. En tout cas, il est constant que notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe - que dis-je, d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en aucune manière, être considérée comme une partie, un fragment de cette lutte.

Je me suis souvent posé la question de savoir si dans des sociétés comme les nôtres, rurales comme elles sont, les sociétés de paysannerie, où la classe ouvrière est infime et où par contre, les classes moyennes ont une importance politique sans rapport avec leur importance numérique réelle, les conditions politiques et sociales permettaient dans le contexte actuel, une action efficace d’organisations communistes agissant isolément (à plus forte raison d’organisations communistes fédérées ou inféodées au parti communiste de la métropole) et si, au lieu de rejeter à priori et au nom d’une idéologie exclusive, des hommes pourtant honnêtes et foncièrement anticolonialistes, il n’y avait pas plutôt lieu de rechercher une forme d’organisation aussi large et souple que possible, une forme d’organisation susceptible de donner élan au plus grand nombre, plutôt qu’à caporaliser un petit nombre. Une forme d’organisation où les marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de levain, d’inspirateur, d’orienteur et non celui qu’à présent ils jouent objectivement, de diviseurs des forces populaires.

L’impasse où nous sommes aujourd’hui aux Antilles, malgré nos succès électoraux, me paraît trancher la question : j’opte pour le plus large contre le plus étroit ; pour le mouvement qui nous met au coude à coude avec les autres et contre celui qui nous laisse entre nous ; pour celui qui rassemble les énergies contre celui qui les divise en chapelles, en sectes, en églises ; pour celui qui libère l’énergie créatrice des masses contre celui qui la canalise et finalement la stérilise.

En Europe, l’unité des forces de gauche est à l’ordre du jour ; les morceaux disjoints du mouvement progressiste tendent à se ressouder, et nul doute que ce mouvement d’unité deviendrait irrésistible si du côté des partis communistes staliniens, on se décidait à jeter par dessus bord tout l’impedimenta des préjugés, des habitudes et des méthodes hérités de Staline.

Nul doute que dans ce cas, toute raison, mieux, tout prétexte de bouder l’unité serait enlevé à ceux qui dans les autres partis de gauche ne veulent pas de l’unité, et que de ce fait les adversaires de l’unité se trouveraient isolés et réduits à l’impuissance.

Et alors, comment dans notre pays, où le plus souvent, la division est artificielle, venue du dehors, branchée qu’elle est sur les divisions européennes abusivement transplantées dans nos politiques locales, comment ne serions-nous pas décidés à sacrifier tout, je dis tout le secondaire, pour retrouver l’essentiel ; cette unité avec des frères, avec des camarades qui est le rempart de notre force et le gage de notre confiance en l’avenir.

D’ailleurs, ici, c’est la vie elle-même qui tranche. Voyez donc le grand souffle d’unité qui passe sur tous les pays noirs ! Voyez comme, çà et là, se remaille le tissu rompu ! C’est que l’expérience, une expérience durement acquise, nous a enseigné qu’il n’y a à notre disposition qu’une arme, une seule efficace, une seule non ébréchée : l’arme de l’unité, l’arme du rassemblement anticolonialiste de toutes les volontés, et que le temps de notre dispersion au gré du clivage des partis métropolitains est aussi le temps de notre faiblesse et de nos défaites.

Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, de passion qu’il ne leur manque ni vigueur, ni imagination mais que ces forces ne peuvent que s’étioler dans des organisations qui ne leur sont pas propres, faites pour eux, faites par eux et adaptées à des fins qu’eux seuls peuvent déterminer.

Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire - qu’ils partagent avec les bourgeois européens - de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti).

Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne école. Celle de Staline. Et Staline est bel et bien celui qui a ré introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention.

Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre.

Inventons le mot : c’est du « fraternalisme ».

Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès.

Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.
Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’ elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre. Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative.

Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Que ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. Et bien entendu cela n’est pas valable pour les seuls communistes. Et si j’étais chrétien ou musulman, je dirais la même chose. Qu’aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous. Cela a l’air d’aller de soi. Et pourtant dans les faits cela ne va pas de soi.

Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité. C’est sans doute là l’essentiel de l’affaire.

Il existe un communisme chinois. Sans très bien le connaître, j’ai à son égard un préjugé des plus favorables. Et j’attends de lui qu’il ne verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme européen. Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine.

Mais je dis qu’il n’y aura jamais de variante africaine, ou malgache, ou antillaise du communisme, parce que le communisme français trouve plus commode de nous imposer la sienne. Qu’il n’y aura jamais de communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti Communiste Français pense ses devoirs envers les peuples coloniaux en termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des communistes français porte encore les stigmates de ce colonialisme qu’il combat. Ou encore, ce qui revient au même, qu’il n’y aura pas de communisme propre à chacun des pays coloniaux qui dépendent de la France, tant que les bureaux de la rue Saint- Georges, les bureaux de la section coloniale du Parti Communiste Français, ce parfait pendant du Ministère de la rue Oudinot, persisteront à penser à nos pays comme à terres de missions ou pays sous mandat. Pour revenir à notre propos, l’époque que nous vivons est sous le signe d’un double échec : l’un évident, depuis longtemps, celui du capitalisme. Mais aussi l’autre, celui, effroyable, de ce que pendant trop longtemps nous avons pris pour du socialisme ce qui n’était que du stalinisme. Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse.

Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou a la casuistique des autres.

L’heure de nous mêmes a sonné.
Et ce que je viens de dire des nègres n’est pas valable que pour les nègres. Oui tout peut encore être sauvé, tout, même le pseudo socialisme installé çà et là en Europe par Staline, à condition que l’initiative soit rendue aux peuples qui jusqu’id n’ont fait que la subir ; à condition que le pouvoir descende et s’enracine dans le peuple, et je ne cache pas que la fermentation qui se produit à l’heure actuelle en Pologne, par exemple, me remplit de joie et d’espoir.

Ici que l’on me permette de penser plus particulièrement à mon malheureux pays : la Martinique.
J’y pense pour constater que le Parti Communiste Français est dans l’incapacité absolue de lui offrir une quelconque perspective qui soit autre chose qu’utopique ; que le Parti Communiste Français ne s’est jamais soucié de lui en offrir ; qu’il n’a jamais pensé à nous qu’en fonction d’une stratégie mondiale au demeurant déroutante.

J’y pense pour constater que le communisme a achevé de lui passer autour du cou le noeud coulant de l’assimilation ; que le communisme a achevé de l’isoler dans le bassin caraïbe ; qu’il a achevé de le plonger dans une manière de ghetto insulaire ; qu’il a achevé de le couper des autres pays antillais dont l’expérience pourrait lui être à la fois instructive et fructueuse (car ils ont les mêmes problèmes que nous et leur évolution démocratique est impétueuse) : que le communisme enfin, a achevé de nous couper de l’Afrique Noire dont l’évolution se dessine désormais à contre-sens de la nôtre. Et pourtant cette Afrique Noire, la mère de notre culture et de notre civilisation antillaise, c’est d’elle que j’attends la régénération des Antilles, pas de l’Europe qui ne peut que parfaire notre aliénation, mais de l’Afrique qui seule peut revitaliser, repersonnaliser les Antilles.

Je sais bien. On nous offre en échange la solidarité avec le peuple français ; avec le prolétariat français, et à travers le communisme, avec les prolétariats mondiaux. Je ne nie pas ces réalités. Mais je ne veux pas ériger ces solidarités en métaphysique. Il n’y a pas d’alliés de droit divin. Il y a des alliés que nous impose le lieu, le moment et la nature des choses. Et si l’alliance avec le prolétariat français est exclusive, si elle tend à nous faire oublier ou contrarier d’autres alliances nécessaires et naturelles, légitimes et fécondantes, si le communisme saccage nos amitiés les plus vivifiantes, celle qui nous unit à l’Afrique, alors je dis que le communisme nous a rendu un bien mauvais service en nous faisant troquer la Fraternité vivante contre ce qui risque d’apparaître comme la plus froide des abstractions. Je préviens une objection. _ Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné.

Il y a deux manières de se perde : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’ « universel ».
Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent. En bref, nous considérons désormais comme notre devoir de conjuguer nos efforts à ceux de tous les hommes épris de justice et de vérité pour bâtir des organisations susceptibles d’aider de manière probe et efficace les peuples noirs dans leur lutte pour aujourd’hui et pour demain : lutte pour la justice ; lutte pour la culture ; lutte pour la dignité et la liberté ; des organisations capables en un mot de les préparer dans tous les domaines à assumer de manière autonome les lourdes responsabilités que l’histoire en ce moment même fait peser si lourdement sur leurs épaules.

Dans ces conditions, je vous prie de recevoir ma démission de membre du Parti Communiste Français.

Aimé Césaire, Paris, le 24 octobre 1956

Aimé Césaire, l’Orphée noir

Poète incandescent, il maniait le mot rare, la métaphore étrange à l’égal d’un Victor Hugo. Mais celui qu’on nommait le “chantre de la négritude” fut aussi essayiste, dramaturge et… député-maire de Fort de France. Hommage à “Papa Césaire”, disparu hier, écrivain et humaniste majeurs, qui commença par être en colère, avant de devenir une icône.


Photo : Jean-Luc Lagarigue

Sans cesser d’appartenir à l’histoire, l’anecdote est entrée dans la légende. En 1931, un Martiniquais de 18 ans débarque au secrétariat du lycée Louis-le-Grand, à Paris, pour y prendre ses inscriptions en hypokhâgne. Elève brillant du lycée Schoelcher de Fort-de-France, fils d’une famille modeste de sept enfants, mais boursier, il sait que les études, les diplômes sont la seule voie de sortie hors du marais colonial où se morfond la jeunesse antillaise. La suite, il la raconte : « Je revois le couloir où était le secrétariat. Je vois un petit homme noir, c’est un élève, il a une blouse grise ; autour de la blouse grise, une ceinture qui tient une cordelette ; au bout de la cordelette, un encrier vide. C’était la grande coquetterie des internes. Il arrive vers moi : “Mais d’où viens-tu, bizuth ?” Je dis : “Je viens de la Martinique – Comment t’appelles tu ? – Aimé Césaire, et toi ? – Léopold Sédar Senghor, je suis du Sénégal.” Il ouvre ses bras et m’embrasse. Il me dit : “Eh bien, bizuth, tu seras mon bizut.” Et toute la vie, ça a été comme ça. »

Césaire et Senghor ont beaucoup parlé, beaucoup discuté, beaucoup lu ensemble. Ensemble, ils ont créé, en 1934, L’Etudiant noir, le premier journal culturel et syndical qui s’adressait à tous les étudiants noirs, sans distinction d’origine, des deux côtés de l’Atlantique, ce qui n’était pas alors une mince affaire. Ensemble, ils se sont aussi beaucoup disputé, mais toujours réconcilié. « Senghor, déclarait Aimé Césaire, m’a donné l’Afrique. » L’Afrique, les racines et la civilisation venues du Continent noir, c’est ce qui permet notamment aux descendants des esclaves déportés en Amérique de retrouver une identité derrière les masques dont on les a affublés. En 1936, Césaire, qui est entré à Normale sup, commence à écrire Le Cahier d’un retour au pays natal, publié en 1939 et où apparaît pour la première fois le terme de « négritude ».

La négritude, autour de Césaire, de Senghor et d’un poète guyanais trop peu reconnu, Léon-Gontran Damas, va devenir un mouvement littéraire et intellectuel de protestation, de révolte et d’affirmation de l’homme noir dont l’impact culturel et politique a été – et demeure – considérable. Le Cahier d’un retour au pays natal, passé presque inaperçu dans la fièvre européenne de l’été 1939 lorsqu’il paraît dans la revue Volontés, est accueilli comme une œuvre poétique de première grandeur lorsqu’il est réédité en 1947, avec une préface éblouie d’André Breton, qui écrit : « C’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. Et c’est un Noir celui qui nous guide aujourd’hui dans l’inexploré, établissant au fur et à mesure comme en se jouant, les contacts qui font avancer sur des étincelles. » Sartre parle de « la densité de ces mots jetés en l’air comme des pierres par un volcan ».

Ironie de l’histoire : avec ce chantre de la négritude, la langue française vient de trouver un grand poète épique, le seul peut-être de notre littérature avec Hugo. « J’ai plié la langue française à mon vouloir-dire », précisait Césaire. Mélange de prose et de vers, Le Cahier est tout à la fois un pamphlet d’une rare violence sur les Antilles « dynamitées par l’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouée », un cri de colère, de désespoir et d’éveil, un récit invocatoire scandé par une rythmique de tam-tam, un chant de révolte, d’ironie et d’imprécation sous l’égide de Rimbaud, de Lautréamont et des surréalistes, mais aussi un poème savant, antique, constellé de mots rares, traversé de métaphores étranges, d’images sauvages et obscures.

Aimé Césaire n’abandonnera jamais la poésie. Il disait que l’exploration par les mots, « la tête chercheuse de la poésie » lui permettait d’aller au plus profond pour partir à la reconquête de son nom, de son pays, de lui-même, en montrant et en détruisant les chaînes de l’aliénation coloniale. En témoignent des œuvres aussi flamboyantes que Ferrements (1960) ou Moi Laminaire (1982). Mais, en même temps, l’écrivain éprouve le besoin de verser cette poésie primordiale dans d’autres moules que celui du poème proprement dit, dont il sait l’abord encore inaccessible à la plupart de ses compatriotes. Cette poésie incantatoire, violente, volcanique comme la Martinique, il va la transporter sur la scène d’un théâtre tragique (La Tragédie du roi Christophe, mise en scène par Jean-Marie Serreau en 1963 ou Une Saison au Congo, créé en 1966, cinq ans après l’assassinat de Patrice Lumumba) souvent proche, du sublime au grotesque, du sophistiqué au barbare, de la poésie shakespearienne. En 1971, Césaire écrira d’ailleurs Une tempête, version nègre de la Tempête de Shakespeare. Au XX° siècle, le destin a pris la forme de l’Histoire.

La poésie est aussi dans les essais – son étude sur Toussaint Louverture –, dans les discours qu’il prononce et qui ne sont pas des pièces de circonstance comme ce Discours sur le colonialisme de 1960 ou celui qui ouvrait le Festival mondial des arts nègres à Dakar en 1966, devant un parterre d’excellences africaines : « Ce n’est pas parce que le colonialisme a disparu que le danger de désintégration de la culture africaine a disparu. Le danger est là : le bouclier d’une indépendance qui ne serait que politique, d’une indépendance politique qui ne serait pas assortie d’une indépendance culturelle, serait en définitive le plus illusoire des boucliers. »

Rien ne destinait ce poète incandescent à devenir un homme politique. En 1945, les communistes martiniquais, qui sont une poignée, lui demandent de figurer sur leur liste aux élections municipales. Il accepte, pour témoigner, comme il aurait signé une pétition. A la surprise de tous, il est élu. Le voilà maire de Fort-de France et, sur sa lancée, député de Martinique. Il occupera la mairie sans interruption pendant cinquante-six ans et son siège au Palais-Bourbon pendant quarante-huit, choisissant à chaque fois l’heure de sa retraite. Improbable et indissoluble alliance affective entre un peuple et un poète transformé tout vif en symbole paternel et bienfaiteur. Un rôle que Césaire accepte de jouer en en mesurant les risques. Le poète abat des murs mentaux, le député-maire doit se contenter d’ouvrir des brèches, dans la vie matérielle, jour après jour. Parfois les contradictions éclatent. En 1946, les Martiniquais réclament l’égalité, les mêmes droits et les mêmes acquis sociaux que les citoyens français. Césaire, suivant le mouvement, demande et obtient le statut de département français. Tout en sachant que la départementalisation sera un obstacle à l’autonomie dont il rêve – « Les peuples vont leur pas, leur pas secret », dit-il –, Césaire refuse de forcer la vitesse. L’heure venue, les jeunes indépendantistes le lui reprocheront. Sa réponse : sans la France, la Martinique serait devenue comme Haïti. Maintenant, on doit demander l’autonomie.

Avec les dirigeants communistes français, les tensions sont plus brutales. Maurice Thorez et les siens ont leur « politique coloniale » dictée par « les intérêts supérieurs de la classe ouvrière » et qui donc ne se discute pas. Après avoir avalé quelques couleuvres, Césaire rompt en 1956, après la révélation des crimes de Staline et l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques. Sa Lettre ouverte au camarade Thorez est féroce. Les chefs communistes blancs, constate Césaire, se comportent avec les Nègres comme les békés avec leurs ouvriers : les premiers savent, parlent et décident, les autres ignorent, doivent se taire et obéir. Le pamphlet de Césaire marque pour longtemps les relations entre le PCF et les mouvements noirs d’émancipation.

Voilà Aimé Césaire doublement métamorphosé : d’une part, en hyper-notable, roi-pontife débonnaire et indéboulonnable de sa terre antillaise ; d’autre part, en symbole vivant, poétique et véhément de cette civilisation africaine d’autant plus disposée à se réclamer de sa parole qu’elle doute d’elle-même dans la souffrance, la violence, l’autodestruction. Plus l’Afrique va mal, plus la parole de Césaire lui est indispensable pour ne pas sombrer dans le nihilisme du désespoir. Les mots de Césaire et l’exemple de Mandela.

Populaire et célèbre, Césaire aurait pu, l’âge venu, se laisser bercer par la révérence et devenir une sorte de volcan éteint que l’on visite en pèlerinage. Fort heureusement, dans la multitude d’enfants spirituels qu’il a engendrés et élevés des deux côtés de l’Océan, quelques-uns, parmi ceux qui lui ressemblaient le plus, ont choisi de tourner contre lui les armes qu’il leur avait fabriquées. Avec gratitude et admiration, ces écrivains ont proclamé que la parole du père était obsolète. A la négritude, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, ont opposé la créolité ; Edouard Glissant, le métissage. Les uns et les autres reprochant à Césaire d’ignorer la Martinique réelle pour lui préférer ses deux patries, « l’une affective, l’Afrique, et l’autre intellectuelle, la France ». Accusé de ne pas aimer son pays – et accessoirement de porter une cravate, ce symbole du pouvoir blanc –, Césaire feint de n’être pas atteint par la rébellion des fils. Mais en même temps, comment pourrait-il ne pas reconnaître dans leur violence les échos de ses colères d’autrefois ? Alors, sans abandonner l’Olympe des vieux sages et la palabre des Anciens, Césaire a haussé une dernière fois la voix, donné une dernière leçon d’histoire où se reconnaissaient le souffle épique et l’élan visionnaire de Michelet, davantage que la dialectique marxiste : la créolité est un mythe intéressant mais restrictif, provincial, n’intéressant qu’une poussière d’îles caraïbes. La négritude concerne une civilisation déchirée entre deux continents, une part essentielle de « ce que l’homme a inventé pour rendre le monde vivable et la mort affrontable ». Jusqu’au bout, Césaire tiendra le pari de la langue et du souffle des poètes contre le prosaïsme ambigu des romanciers.

Celui que Sartre qualifiait d’« Orphée noir » est devenu un classique ; celui qui hurlait la souffrance et la révolte avec des images et dans des rythmes inouïs, la voix du « grand cri nègre », a été transformé en icône vénérée de la conscience noire. L’histoire est toujours inaccomplie. L’auteur du Cahier du retour au pays natal écrivait, à vingt-six ans : « Faites de ma tête une tête de proue et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère, ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils, ni un mari, mais l’amant de cet unique peuple. »
Pierre Lepape

Bibliographie :
L’œuvre poétique complète d’Aimé Césaire, établie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier, est éditée au Seuil. On trouve également une édition de poche du “Cahier du retour au pays natal” chez Présence africaine.
Lire aussi :
théâtre : “Une saison au Congo” et “Une tempête” sont en poche, chez Points, “La Tragédie du roi Christophe” et “Et les chiens se taisaient” chez Présence africaine-poche.
biographie : “Toussaint Louverture” et “La Révolution française”, éd. Présence africaine.
textes politiques : “Victoir Schoelcher et l’abolition de l’esclavage”, éd. Le Capucin. “Discours sur le colonialisme”, éd. Présence africaine-poche.
A signaler encore : les éditions Jean-Michel Place ont réédité l’intégralité des numéros (1941-1945) de “Tropiques”, la revue publiée par Césaire, son épouse Suzanne, René Ménil et Aristide Maugée, à la barbe de l’administration pétainiste en Martinique. Enfin, l’entretien-bilan de Césaire, réalisé à l’occasion de son 90e anniversaire par Patrice Louis, est paru chez Arléa sous le titre “Aimé Césaire : rencontre avec un Nègre fondamental”.

lundi 21 avril 2008

Pour la Guinée



Il est en route pour s'Afrique
Rejoindre les pharaons noirs
c'est sur c pa pour le fric
ni pour le fric-frac
il a bu son denier cola.

Sargolènes seront chez toi
RC mettra son noeud pap
Chamois va pleurer croco
Marie-Jeanne une larme
Bernabé en berne en benn
Glissant perplexe dira des mots lisses

Politique a remplacé paternité,
la famille se cabre,
Le Chi se fait mûr
le temps d'un murmure

- L'Ignare.

Obsèques nationales d'Aimé Césaire en présence de milliers de Martiniquais, actualité Actualités : Le Point


"Bien sûr qu'il va mourir, le rebelle...": la poésie d'Aimé Césaire a retenti dimanche à Fort-de-France (Martinique) lors des obsèques nationales du père de la "négritude", en présence de Nicolas Sarkozy et de milliers de Martiniquais.

Parmi les fleurs vertes et roses de balisier, les familles, souvent vêtues de blanc, étaient venues dire dans l'après-midi "Merci Aimé". "C'est le père assisté de ses enfants et petits-enfants", confiaient certains.

Pendant plus d'une heure, sous le soleil, les Martiniquais se sont retrouvés dans la gratitude et la ferveur, pour cet hommage exceptionnel dans le stade de Dillon, au centre duquel était exposé le cercueil. Un hommage national qui n'avait jusque-là été rendu qu'à trois écrivains, Victor Hugo, Paul Valéry et Colette.

"Tous les Français se sentent aujourd'hui Martiniquais dans leur coeur", avait affirmé Nicolas Sarkozy dans une brève déclaration à son arrivée à l'aéroport Aimé-Césaire de la ville, saluant "le défenseur infatigable de la dignité humaine et du respect des droits de l'homme". Le chef de l'Etat, qui a eu des relations difficiles avec l'ancien député-maire de Fort-de-France - qui avait refusé de le recevoir en 2005 en raison de la loi sur "le rôle positif de la présence française outre-mer", avant de le rencontrer l'année suivante - ne s'est pas exprimé au cours de cet "hommage culturel".

Ce sont les "mots de sang frais" de l'auteur du "Cahier d'un retour au pays natal" qui ont résonné par les bouches de comédiens antillais et africains.

Un grand portrait proclamait Césaire "prototype de la dignité humaine" (selon le mot d'André Breton), et des extraits de son oeuvre étaient déployés dans le stade. Une plaque de céramique portant le nom d'Aimé Césaire et "Liberté, identité, responsabilité, fraternité", avait été posée sur un fauteuil à l'intention du président de la République.

Alors que l'idée d'un transfert du poète au Panthéon a agité la classe politique, de nombreuses personnalités, plusieurs ministres, François Bayrou (MoDem) et des responsables PS, notamment François Hollande, Ségolène Royal, Laurent Fabius et Lionel Jospin, étaient présents. Le footballeur Lilian Thuram et des délégations d'Afrique et des Caraïbes avaient fait le voyage.

"C'était le meilleur des fils de la Martinique", a lancé un des plus proches compagnons de Césaire, Pierre Aliker, 101 ans. Très ému, il a raconté le combat contre la colonisation et le racisme mené par le député (1945-1993) et maire de Fort-de-France (1945-2001).

Né en 1913 à Basse-Pointe, dans le nord de l'île, intellectuel brillant, Césaire a forgé dans les années 1930 avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas, le concept de "négritude" - la conscience et la fierté d'être noir - et influencé plusieurs générations d'écrivains et de militants dans le monde.

La cérémonie s'est achevée dans l'émotion partagée de plusieurs milliers de personnes. Le public a longuement applaudi le départ du cercueil, aux cris de "Béïa pour Césaire" (vive Césaire). Accompagné par une foule fervente jusqu'au cimetière de la Joyaux, le "nègre fondamental" a été inhumé à la tombée de la nuit.

Sur sa tombe, des mots choisis par "Aimé" lui-même, tirés de son "Calendrier lagunaire":

"La pression atmosphérique ou plutôt l'historique

"Agrandit démesurément mes maux

"Même si elle rend somptueux certains de mes mots".

L'hommage national tranchait avec l'absence en 2001 du président de l'époque, Jacques Chirac, et du chef du gouvernement, Lionel Jospin, aux obsèques de Senghor à Dakar, alors mal vécue par la population sénégalaise.

Par Dominique CHABROL et Thomas MORFIN

L'hommage émouvant de la République au poète - Politique - leParisien.fr



Fort-de-France (Martinique)

ILS SONT VENUS de toute l'île, foule bigarrée de noir et de blanc, parfois en costume traditionnel et fleurs en main, saluer leur « grand homme », leur poète, leur « Papa Césaire ». Plusieurs milliers de personnes se sont recueillies hier, dans la dignité et la sérénité, au stade de Fort-de-France, pour les obsèques nationales d'Aimé Césaire, 94 ans, décédé jeudi, à l'hôpital de la ville.

Alors que le ciel s'est éclairci des trombes d'eau de la matinée - « les larmes de Césaire », glisse un homme - la foule écoute en silence l'adieu à l'écrivain de son grand ami Pierre Aliker, 101 ans, qui a inauguré la valse des hommages.

Voulue sobre, civile et sans discours politique par la famille, la cérémonie, qui a débuté à 20 h 30 heure de Paris, s'est égrenée durant près de deux heures avant la levée du corps.

« Il nous a donné un toit »

Sous l'oeil rieur de l'écrivain, dont une photo, accompagnée d'une citation du « Cahier du retour au pays natal », domine l'enceinte, chacun dans les tribunes évoque le souvenir du poète en rivalisant d'éloquence. « Il était un père, un prophète, un grand poète et un bon maire ! » énumère Daniel, 49 ans, né et grandi dans ces quartiers de misère que l'exode rural avait fait pousser autour de la capitale à l'époque où Césaire, maire de 1946 à 2001, député jusqu'en 1993, entamait son mandat. « Césaire nous a donné un toit et son oeuvre a bercé mon enfance », dit cet artiste, qui s'interrompt soudain. La foule ovationne l'ex-candidate socialiste à la présidentielle, Ségolène Royal, qui s'avance dans l'allée d'honneur. La même foule applaudit, un brin de chaleur en moins, l'arrivée du chef de l'Etat, Nicolas Sarkozy. « Tous les Français se sentent aujourd'hui martiniquais dans leur coeur », a affirmé le président en posant le pied sur l'île.

Dans les tribunes, l'émotion gagne. Les regards sont rivés vers le cercueil de ce « nègre fondamental », comme il s'était lui-même baptisé, qui repose dans un écrin de fleurs et de rubans noirs et mauves.

Depuis vendredi, des milliers de personnes ont accouru ici en un défilé ininterrompu. « Bien sûr qu'il va mourir le rebelle, écrivait Césaire. Il n'y aura pas de drapeaux, pas de coup de canon, pas de cérémonie », reprend en le citant l'un des écrivains antillais venus célébrer sa mémoire. « C'est un monument qui s'est effondré mais aussi un homme simple », décrivent Juliette et Marie-Antoinette, 71 ans, grands-mères des Anses-d'Arlet, qui l'ont rencontré à plusieurs reprises. « Césaire mettait une lumière dans nos coeurs ! » dit Théma, pêcheur de Case-Pilote.

Un chant s'élève. Puis le son d'une flûte sénégalaise. « Césaire a rappelé que notre histoire a commencé dans les cales négrières. Il a su faire reconnaître la dignité de l'homme noir, et par là celle de l'humanité entière », souligne Frantz, fonctionnaire. « Il y a l'héritage, et aujourd'hui le chemin qui reste à parcourir », insistent sans relâche nombre de participants.

Sur sa tombe, au cimetière de La Joyau, se lit cette épitaphe choisie par le poète lui-même : « La pression atmosphérique ou plutôt l'historique / Agrandit démesurément mes maux / Même si elle rend somptueux / Certains de mes mots. » Alors que le cortège s'ébranle, un long tonnerre d'applaudissements retentit. Debout, la foule scande un « belia pour Césaire », vivat mêlant la danse et le cri du lutteur africain. Une procession spontanée a finalement accompagné jusqu'au bout de la route « son rebelle ».

Transfert au Panthéon : l'idée de Royal ne convainc personne



Le secrétaire d'État chargé de l'Outre-Mer, Yves Jégo, voit dans la proposition de l'ancienne candidate à l'Élysée «une attitude néocolonialiste».

L'idée, suggérée par l'ancienne candidate socialiste à la présidentielle Ségolène Royal, de transférer la dépouille mortelle d'Aimé Césaire au Panthéon a fait long feu. La famille de l'ancien député maire de Fort-de-France, comme une grande majorité de Martiniquais, s'y montre opposée. Les larmes aux yeux, Jacques Césaire a ainsi remercié le secrétaire d'État chargé de l'Outre-Mer Yves Jégo arrivé jeudi pour organiser avec la famille et la mairie de Fort-de-France les obsèques du poète pour avoir déclaré à sa descente de l'avion de Paris que, pour le poète, décédé jeudi à 94 ans, «le plus beau des Panthéon, c'était son île». «Vous imaginez mon père dans le Ve arrondissement», lui a alors répondu Jacques Césaire, en rappelant que son père avait lui-même acheté sa concession il y a déjà une vingtaine d'années.

Selon le ministre, «la proposition de Ségolène Royal partait sans doute d'un bon sentiment, mais, en réalité, elle est le signe d'une véritable méconnaissance de l'âme martiniquaise et de l'œuvre même de Césaire». Yves Jégo est allé encore plus loin : la proposition de Ségolène Royal, pour lui, s'apparenterait à une «attitude néocolonialiste». «Cela pourrait être vécu comme une captation de Césaire par l'Europe», poursuit-il.

Serge Letchimy, son successeur à la mairie de Fort-de-France, estime également que «Césaire est enraciné à sa terre dans son œuvre, sa vie, son combat» et dit douter «que les Martiniquais soient favorables à l'idée» de transférer son corps en métropole. Son rival du Parti progressiste martiniquais (PPM), créé autrefois par Césaire, le sénateur Claude Lise, est pour une fois de son avis. «L'Homme du Retour au pays natal finissant à Paris, il y a quelque chose qui gêne», affirme le parlementaire. Même sentiment pour le président socialiste du conseil régional de Guyane, Antoine Karam, venu avec une délégation. «Arrêtons l'hypocrisie, la reconnaissance vaut pour les vivants, pas pour les morts», dit-il.

«Laissons-le dormir dans sa terre et parmi les siens»

Pour le secrétaire d'État chargé de l'Outre-Mer, «peut-être que la question se posera dans vingt-cinq ou cinquante ans, mais, pour l'heure, cela serait vécu par les Martiniquais comme un arrachement». Pour lui «rendre hommage sans l'arracher à sa terre», Yves Jégo propose, par exemple, de créer «un grand prix littéraire qui, chaque année, à la date anniversaire de la mort de Césaire, récompenserait les auteurs identitaires».

Arrivée vendredi, vingt-quatre heures avant l'importante délégation du Parti socialiste, Ségolène Royal a maintenu son idée, malgré les réticences locales. «C'est évident que sa place est au Panthéon aux côtés de Schoelcher, Victor Hugo et Jean Moulin», a-t-elle répété.

Un avis que ne partage pas le député PRG de Guyane et candidate à la présidentielle de 2002 Christiane Taubira. «Césaire avait fait le choix de passer sa vie ici. Donc, je ne vois pas à quel titre on viendrait changer ce choix», dit-elle.

Président du MoDem, François Bayrou, arrivé samedi soir à Fort-de-France, ne dit pas autre chose. «Laissons-le dormir dans sa terre et parmi les siens. Bien sûr qu'Aimé Césaire est digne du Panthéon. Mais l'idée de l'enfermer entre des murs d'ombres, lui qui aimait tant la lumière, n'est pas enthousiasmante», confie-t-il.

Également présents à la veillée funéraire de samedi soir au stade Pierre Aliker, et sans vouloir officiellement «rentrer dans la polémique», François Hollande, Lionel Jospin ou encore Laurent Fabius et Pierre Mauroy buvaient du petit-lait. «L'idée de Ségolène était sans doute généreuse…», ont-ils avancé pour défendre timidement leur camarade de parti.

dimanche 20 avril 2008

Aimé Césaire

C'est mon peuple, je suis de ce peuple !

Balisier



photo Francesca Palli


Cette fleur symbolise le parti fondé par Césaire et Aliker le PPM (parti progressiste martiniquais)

Les Martiniquais disent adieu à Aimé Césaire


Des milliers de Martiniquais ont assisté aux obsèques nationales du poète de la «négritude» dimanche à Fort-de-France.

«Bien sûr qu'il va mourir, le rebelle...». La poésie d'Aimé Césaire a retenti dimanche à Fort-de-France lors d'un hommage exceptionnel au poète de la «négritude», en présence de Nicolas Sarkozy et de milliers de Martiniquais.

Emotion, gratitude et ferveur ont marqué cet ultime hommage. «C'était le meilleur des fils de la Martinique», a lancé un des plus proches compagnons de Césaire, Pierre Aliker, 101 ans. Très ému, il a raconté en introduction de la cérémonie le combat du poète contre la colonisation et le racisme.

Césaire «prototype de la dignité humaine»,selon le mot d'André Breton. C'est ce que l'on pouvait lire sur un grand portrait lors de la cérémonie. Des extraits de son oeuvre étaient affichés et des comédiens antillais et africains scandaient les «mots de sang frais» de l'auteur du «Cahier d'un retour au pays natal».

Pas de discours de Nicolas Sarkozy

Une plaque de céramique portant le nom d' «Aimé Césaire (1913-2008)» et les mots «Liberté, identité, responsabilité, fraternité», a été posée sur le fauteuil destiné au président de la République qui assistait à la cérémonie.

La famille du défunt a cependant refusé que Nicolas Sarkozy prononce un discours afin d'éviter toute récupération politique. Le chef de l'état s'est donc seulement exprimé à sa sortie de l'avion. «Tous les Français se sentent aujourd'hui Martiniquais dans leur coeur», a-t-il déclaré. «Je suis venu dire à la Martinique que la France entière partage sa douleur, que c'est la Nation toute entière qui est en deuil».

Le chef de l'Etat a eu des relations difficiles avec l'ancien député-maire de Fort-de-France. Celui-ci avait refusé de le recevoir en 2005 en raison de la loi sur «le rôle positif de la présence française outre-mer», avant de le rencontrer l'année suivante.

Un poème sur sa tombe

De nombreuses personnalités politiques, plusieurs ministres, François Bayrou (MoDem) et des responsables du PS, notamment François Hollande, Laurent Fabius, Lionel Jospin et Ségolène Royal étaient également présents lors de la cérémonie.

Les obsèques nationales n'avait été rendues jusqu'à présent qu'à trois écrivains, Victor Hugo, Paul Valéry et Colette. Un hommage qui tranche avec l'absence, en 2001, du président de l'époque, Jacques Chirac, et du chef du gouvernement, Lionel Jospin, aux obsèques à Dakar de Senghor, alors très mal vécue par la population sénégalaise.

Après plus d'une heure de cérémonie, le cercueil a été transporté vers le cimetière la Joyau où le poète doit être inhumé. Pendant près d'un quart d'heure, le public a applaudi le départ du cercueil, aux cris de «Béïa pour Césaire» (vive Césaire). Des milliers de personnes ont accompagné le poète jusqu'à sa dernière demeure. Sur sa tombe, des mots choisis par le poète lui-même, tirés de son «Calendrier lagunaire»: «La pression atmosphérique ou plutôt l'historique/Agrandit démesurément mes maux/Même si elle rend somptueux certains de mes mots».
Une plaque de céramique portant le nom d' «Aimé Césaire (1913-2008)» et les mots �"

Fort-de-France se recueille lors des obsèques nationales d'Aimé Césaire


Seuls Victor Hugo, Paul Valéry et Colette avaient eu droit à un tel hommage. En réservant à Aimé Césaire des obsèques nationales, dimanche 20 avril, la France a accordé au poète de la "négritude" mort jeudi à 94 ans une marque de respect exceptionnelle. La cérémonie a débuté à 14 h 30 (20 h 30 à Paris) dans l'enceinte du stade de Fort-de-France, en Martinique, dont le poète était une figure de premier plan.
Plusieurs milliers de personnes ont pris place dans les tribunes du stade. Beaucoup sont venues en famille, vêtues de blanc, pour dire adieu à l'écrivain. Un grand portrait de Césaire, "prototype de la dignité humaine", selon le mot d'André Breton, ainsi que des extraits de son oeuvre, ont été exposés dans le stade, qui vibrait régulièrement aux ovations du public.

Autre signe de la considération qui entoure Césaire, nombre de personnalités politiques ont fait le voyage. Le chef de l'Etat Nicolas Sarkozy était accompagné à Fort-de-France par le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, et les ministres Michèle Alliot-Marie, Christine Albanel, Yves Jégo, Rama Yade et Alain Joyandet.

Un fort contingent de gauche était également présent, avec le premier secrétaire du PS, François Hollande, et les anciens premiers ministres Pierre Mauroy, Laurent Fabius et Lionel Jospin. L'ex-candidate PS à l'Elysée, Ségolène Royal, est arrivée dès vendredi en Martinique. François Bayrou, président du MoDem, a également participé également aux cérémonies.

HOMMAGE CULTUREL PLUTÔT QUE RELIGIEUX

Craignant toute forme de récupération politique, la famille du défunt a cependant refusé que Nicolas Sarkozy prononce un discours lors de la cérémonie, qui devait consister en un hommage culturel, avec la lecture de plusieurs textes du poète.

Depuis son décès, jeudi à l'hôpital de Fort-de-France, les Martiniquais ont dit un adieu chaleureux à celui que beaucoup appellent "Papa Césaire", et qui fut pendant un demi-siècle député de l'île et maire de Fort-de-France.

L'hommage de la classe politique française à Césaire tranche avec l'absence, en 2001, du président de l'époque Jacques Chirac et du chef du gouvernement Lionel Jospin, aux obsèques, à Dakar, de Léopold Sédar Senghor, alors très mal ressentie par la population sénégalaise.
L'écrivain a choisi lui-même le poème qu'il souhaitait que l'on inscrive sur sa tombe au cimetière La Joyaux. Extrait de son recueil "Moi, laminaire" (1982), "Calendrier lagunaire" s'achève par ses vers : "La pression atmosphérique ; Ou plutôt historique ; A grandi démesurément mes maux ; Même si elle rend somptueux ; Certains de mes mots."

Veillée à la Sorbonne en hommage à Aimé Césaire



Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées sur le lieu où naquit le concept de la négritude, pour une veillée «à la mode antillaise» en souvenir du poète.

Une minute de silence. Puis une veillée avec chants et musique créole. «Aux Antilles, la mort n'est pas un moment de pleurs mais un moment de joie. Ce soir, nous allons fêter un grand homme, un grand Français en espérant que son message ne sera pas oublié» a déclaré Patrick Karam, délégué interministériel pour l'Egalité des chances des Français d'outre-mer. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées samedi sur la place de la Sorbonne à Paris pour une veillée «à la mode antillaise» en hommage au poète.

La ministre de la Culture, Christine Albanel, a ensuite salué «la langue extrêmement belle» employée par le poète et homme politique martiniquais. «Aimé Césaire, c'est une générosité, c'est une flamboyance, c'est de l'oxygène», a-t-elle poursuivi.

Bertrand Delanoë, maire PS de Paris, a annoncé que serait créée en 2009 dans la capitale une fête de la langue française, dont la première édition sera «dédiée à l'oeuvre et à la personnalité d'Aimé Césaire».

Le maire, qui s'est dit «heureux que Paris soit ce soir une ville martiniquaise», a souhaité également trouver dans la capitale «un beau lieu» pour honorer la mémoire de Césaire, afin que l'écrivain «s'installe définitivement» dans la ville.

Une plaque au Panthéon ?

La veillée devait se poursuivre tard dans la soirée avec des chants et de la musique créoles ainsi que des lectures de textes du poète, qui étudia à la Sorbonne dans les années 1930.

Lors d'un autre rassemblement devant le Panthéon, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a demandé qu'une plaque soit apposée dans ce monument en mémoire du poète. L'association a demandé par ailleurs à ce que le corps d'Aimé Césaire reste dans son île natale en Martinique, après que plusieurs personnalités ont émis le souhait d'un transfert au Panthéon. «Cela éviterait la désagréable impression de récupération», a expliqué Louis-George Tin, porte-parole de l'association.

Le CRAN a fait part de ses inquiétudes quant à un «double enterrement» de la mémoire d'Aimé Césaire. «Il risque d'y avoir un enterrement physique et un enterrement politique d'Aimé Césaire. Que Nicolas Sarkozy aille aux obsèques, très bien, mais il faut alors qu'il y ait rupture avec les discours de Dakar et de Toulon (sur l' «immigration maîtrisée», NDLR) sinon ce ne sera qu'une pure mascarade», a estimé Louis-GeorgeTin.

Conversations sur Haïti avec Césaire




Restaurateur de la dignité des Noirs, inventeur (avec Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas) du concept de négritude, Aimé Césaire était avant tout un homme libre. Ils ne sont plus si nombreux à ne pas courber l’échine sous le poids des idées préfabriquées et des préjugés. Poète, intellectuel, homme d’action et de culture, Césaire était un penseur debout, un homme qui ne se croyait pas obligé de négocier sa liberté avec les puissants. Son œuvre et son action ont beaucoup contribué à l’émancipation des Noirs tout en faisant (avantage collatéral) progresser la « cause humaine » tout entière. L’auteur martiniquais assumait ce que certains ont vu comme des contradictions : se battre pour l’indépendance des pays africains tout en étant attaché à l’appartenance des Antilles à la France, réfuter — au nom de son humanisme d’homme de gauche — les critiques de ceux qui voient dans la négritude un concept enfermant. Parmi ses nombreuses œuvres, on se souviendra notamment du fulgurant Cahier d’un retour au pays natal (Présence africaine, 1943) et de La Tragédie du roi Christophe. Césaire disait et écrivait ce qu’il pensait, contribuant comme peu l’ont fait dans la période récente aux progrès de la conscience universelle.

Collaborateur du Monde diplomatique, Christophe Wargny a pu l’interroger sur sa vision d’Haïti, l’un des symboles de la lutte des Noirs pour leur émancipation. Il livre ici son témoignage.

Après cinquante-cinq ans de mandat, Aimé Césaire a laissé la mairie de Fort-de-France à son jeune dauphin, M. Serge Letchimi. Mais on ne déplace pas un monument : son successeur s’est installé dans un édifice flambant neuf. Aimé Césaire n’a pas quitté, en 2001, le vieux bâtiment un peu désuet où il a continué à se rendre ch

aque matin. C’est là, dans un bureau à l’allure de salle à manger bien cirée, mais peuplée de livres, qu’il m’a reçu en 2002 et 2004. Deux longs entretiens, avec un seul sujet : Haïti.

Costume et cravate, grosses lunettes, vêture classique dépourvue d’exotisme : l’homme se tenait bien droit, et prenait son temps, handicapé par une surdité qui l’autorisait à éluder les questions qui ne l’intéressaient pas. Ni l’extrême qualité de son français, ni son humour, pas plus que ses capacités d’analyse, d’indignation ou d’enthousiasme n’en souffraient. Le combat continuait. Son admiration pour le peuple haïtien et pour Toussaint Louverture, son héros, demeuraient intacts.

« Notre dignité, notre existence n’a longtemps tenu qu’à cet événement fondateur : j’ai trouvé en Haïti plus qu’un apport majeur à la pensée que j’essayais de construire. » Six mois passés en 1944 dans l’ancienne Saint-Domingue le marquent définitivement, imprègnent Le Retour au pays natal, tissent des liens avec André Breton, Pierre Mabire et les surréalistes, des alliés dans la dénonciation de « l’oppression culturelle coloniale ». L’invention ou la définition de la négritude commence à marquer Africains d’Afrique et d’Amérique : « N’exagérez pas mon influence, elle ne fut qu’une parmi d’autres. Mais la vie des colonisés d’Afrique, des victimes d’une féroce ségrégation aux Etats-Unis, ou des peuples Caribéens soumis, gardait à Haïti toute sa charge symbolique : un peuple qui, seul contre tous, s’est libéré de l’esclavage. »

D’autant que les années 1940 marquent une embellie en Haïti, avec sa venue, celle de Breton, la production des intellectuels locaux, les conférences qui dynamisent une jeunesse scolarisée en pleine effervescence, proche des idéaux communistes, en lutte contre les oligarchies et la dictature de Lescot. A côté de son ami René Depestre, « Papa Martinique » y a sa part, mais tient à rappeler par-dessus tout le cadeau qu’Haïti fit au monde, au monde des opprimés. Il peut encore agiter ses mains et faire, grâce à ses lunettes, les gros yeux, au cas où l’interlocuteur douterait ! « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois… Ce fut leur conquête. Leur conquête était aussi pour nous tous. Si nous en étions dignes ! »

Un essai, Toussaint Louverture, écrit dans la foulée et, plus tard, cette pièce de théâtre immortelle, La Tragédie du roi Christophe. Pour Toussaint Louverture, une admiration sans borne « pour le génie qui s’incarne dans un peuple et qui permet à un peuple de vivre son existence dans un projet : la liberté générale, l’émancipation pour tous ». Henri Christophe, l’intrépide général qui se fait roi (on en connaît d’autres au début du XIXe siècle !), installe une cour brillante, rétablit le travail forcé pour transformer en devises les cultures de rente, prépare la guerre mais veut la grandeur de son peuple, qui se suicide enfin, c’est pour Aimé Césaire « le doigt mis sur les contradictions dans lesquels il est empêtré. D’où Toussaint lui-même n’était pas sûr de sortir ».

L’occasion pour lui de rappeler « que le pouvoir qui naît d’une telle lutte n’est pas irréversible. Comme la liberté, il s’agit d’une lutte permanente. Le mouvement décolonial, pas plus que la conquête de l’indépendance, ne met à l’abri des pires déviations. On en a connu, on en connaîtra d’autres. Le pouvoir au service des prolétaires, proposé par les communistes, aboutit à des monstruosités. On le voit et on le verra en Afrique, l’indépendance contre un oppresseur ne garantit pas les droits de l’homme. Ni les étapes ultérieures ».

Selon les circonstances et l’ennemi intérieur ou extérieur du moment, les dirigeants haïtiens mettent en avant ou Toussaint, ou Pétion, ou Dessalines ou Christophe. Notre poète les met sans hésitation d’accord. Un seul a une vision du combat révolutionnaire, le sens de la rupture, une hiérarchie des objectifs : Toussaint Louverture avait compris la Révolution française et en mesurait l’universalité. Une opinion à confronter aux multiples biographies de l’homme qui mena la seule révolte d’esclaves victorieuse.

« Une conclusion : il en aura fallu du temps et des combats pour que cet homme universel, qui appartient à tous, un siècle et demi avant Martin Luther King, ait droit à une place. Malheureusement pas toute sa place, même ici. »

Mais Haïti, ce pays sans Etat, ballotté à l’intérieur et soumis aux puissances occidentales ? « L’Occident pardonnera-t-il un jour aux descendants de Toussaint Louverture ? Nous qui avons choisi une lutte de substitution à l’intérieur du monde colonial, nous devons à notre tour aider les Haïtiens. Jamais nous ne compenserons tout à fait ce que nous devons au nègre fondateur. Le nègre fondateur, c’est la Révolution de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture. »

Et si Haïti était restée une colonie française après 1804 ? La question paraît incongrue au poète. « Notre histoire à nous y eût tellement perdu. Tout perdu. D’un colonialisme peut jaillir un autre. La tragédie du roi Christophe, c’est notre tragédie à tous. » Quand la majorité des Haïtiens rêvent d’émigrer, le poète disparu est un homme, plus que tout autre, qu’Haïti n’a cessé d’accompagner.

Christophe Wargny

Césaire pleuré à Paris et sur son île - Politique - leParisien.fr



«NOUS SOMMES là pour lui prouver notre reconnaissance. » Hier soir, sur la place de la Sorbonne, Léone résume la pensée des quelques centaines de personnes venues rendre hommage à Aimé Césaire. Ce sont essentiellement des Français d'outre-mer qui, sous le ciel bleu de Paris, se souviennent du poète qui a étudié tout près de là, au lycée Louis-le-Grand puis à la Sorbonne.

Au son des flûtes et des tambours, tous regrettent le grand homme décédé jeudi à 94 ans. Patrick Karam, délégué interministériel pour l'Egalité des chances des Français d'outre-mer, veut que l'on se souvienne de ce « géant », et Christine Albanel, ministre de la Culture, demande que l'on « soit digne de son message ».

« Le révolté qui a su porter le peuple noir pour nous apprendre à être libres, égaux ensemble »

Lus par des artistes, les mots du poète martiniquais résonnent sur la place. Bertrand Delanoë, le maire de Paris, salue le révolté qui « a su porter le peuple noir pour nous apprendre à être libres, égaux ensemble ». Dans la foule, une Réunionnaise remercie Aimé Césaire d'avoir « fait de la négritude un drapeau » et tient à rappeler quel bel ambassadeur de la francophonie il fut. Sa voisine martiniquaise souhaite que son héritage perdure. « Aimé Césaire était la cerise sur le gâteau de mon île, et son noyau sera planté et donnera une belle récolte » glisse-t-elle, émue.

A des milliers de kilomètres, les Martiniquais défilent au stade de Dillon, à Fort-de-France. Après sept heures de trajet à travers la ville, sous les acclamations de la population, le cercueil de l'homme politique a été installé au milieu de la pelouse. « Les enfants de papa Césaire », très nombreux, saluent une dernière fois celui qui fut leur maire durant cinquante-six ans.

La veillée prendra fin ce matin, avant l'hommage national rendu dans l'après-midi en présence du chef de l'Etat. Nicolas Sarkozy sera accompagné de plusieurs membres du gouvernement. Des personnalités socialistes seront également présentes. Le corps du poète sera ensuite transféré au cimetière de La Joyau.

Rosalie Lucas

Bayrou: que Césaire repose en Martinique

Bayrou: que Césaire repose en Martinique
François Bayrou a estimé aujourd'hui qu'il valait mieux "laisser dormir" le poète martiniquais Aimé Césaire, décédé hier à Fort-de-France, "sous le soleil de Martinique" plutôt que de le transférer au Panthéon comme d'autres élus l'ont suggéré.

"L'idée que tous les grands hommes doivent être réunis dans un lieu unique me paraît souvent une idée d'un autre temps, surtout pour celui qui a voulu défendre la fierté d'être soi-même, l'orgueil de sa culture, enracinée dans l'histoire singulière et souvent tragique de son île", a-t-il dit.

AFP

Aimé Césaire - Veillée à la Sorbonne -

Aimé Césaire, citoyen du monde


Photo Pierre Papaya


Ce dimanche 20 avril, des obsèques nationales célèbrent en Martinique la disparition d’Aimé Césaire, en présence de Nicolas Sarkozy et de nombreuses personnalités, telles le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, plusieurs ministres (Michèle Alliot-Marie, Christine Albanel, Rama Yade) et des figures de gauche (Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Lionel Jospin, Ségolène Royal). Pour « Bakchich », le commandant de police et écrivain Philippe Pichon, prend la plume pour un dernier hommage au poète.

La Nation, c’est la terre elle-même mêlée à la cendre nourrie de nos pères, c’est un enracinement dans une culture, dans une conception commune de l’honneur, c’est la continuité d’un peuple dans un mouvement, un élan, un idéal, moteurs de son avenir. La Nation est une communauté de patrimoines, de territoires, de valeurs charnelles et spirituelles, une communion des vivants aux morts, la solidarité entre compatriotes, l’unité en laquelle se fondent les traditions d’un peuple pour faire de son destin une mission, l’insertion des vies et des vocations personnelles dans une vie et une vocation nationale.

Le « vrai » patriotisme implique la pratique des vertus sociales et privées. Il enrichit les vies, facilite l’épanouissement de l’homme, corrige l’égoïsme facile et l’héroïsme gratuit, par le sens de la communauté et s’élargit naturellement jusqu’à l’amour de l’humanité. Le patriotisme ne consiste pas à agiter des drapeaux dans la rue ou à les accrocher à l’aplomb des balcons, un jour de match de football, ni à détester certains pays étrangers. Nos pensées doivent être intérieures, aller vers la Nation comme des prières, dans le recueillement. C’est avec émotion que les prisonniers saluaient en cachette, au milieu des barbelés, un drapeau qu’ils avaient cousu de leur chair et qui leur appartenait plus que les drapeaux tout faits des temps faciles. Sur les murs de leurs cachots, au mont Valérien, des résistants ont laissé, avant d’être fusillés, leur testament dans ces mots : « Vive la France » médités dans leurs pensées suprêmes.

Pour aimer son pays, il faut le connaître. Aimé Césaire connaissait les Antilles françaises, c’est-à-dire qu’il aimait la France et la sentait à travers sa propre conscience. La France, par la voix du poète-militant Césaire, est un peuple qui s’est identifié à la conscience de l’humanité. France, chérie de toute âme nègre qui aime ou sert ses semblables. A la mairie de Fort-de-France (1945-2001) comme au Palais Bourbon où il fut député de Martinique (1946-1993) pendant une durée inégalée, le message de « Papa Césaire » permit à la France de se donner mission de ramener l’homme à l’humain.

L’unité de la France, c’est à travers la diversité des provinces et des tempéraments dont les différences frappent l’observateur et le déroutent parfois, que nous devons la sentir, professait encore l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal. Qu’est notre Nation ? Ni maritime, ni terrienne, ni métropole, ni outre-mer, mais les quatre, tournée vers l’Europe mais aussi vers les autres continents.

Dans notre histoire, que de traditions s’affrontent avant de se composer. La France est à la fois militaire et pacifique, chrétienne et anticléricale, aristocratique et populaire, centralisatrice et éprise de liberté. Pour Péguy, aujourd’hui si mal lu par quelques plumes d’altitude élyséenne, « la France a deux vocations dans le monde : elle a deux tâches, deux fidélités, à sa vocation de chrétienté, et à sa vocation de liberté. Dans le chrétien, dans le sacré, elle a la garde de la foi et peut-être plus encore de la charité et certainement de l’espérance… Mais dans le laïque et peut-être dans une autre sorte de sacré, le civique, il est indéniable qu’elle a la garde de cette liberté qui a, avec la grâce, une parenté si profonde et si obstinément mystérieuse. Telle est notre double charge, telle est notre double garde. »

Si nos tendances sont multiples comme les dispositions d’une femme, gardons-nous d’en renier aucune. Napoléon Bonaparte, le vrai, se déclarait « solidaire de tout, de Clovis au Comité de Salut Public ». Ne renions aucune des époques qu’ont marquées différents régimes : Royaume, Dictature, Empire, Restauration, République : c’est toujours de la France qu’il s’agit et c’est une indélicatesse et une malveillance que de vouloir faire commencer ou finir son Histoire à 1789, et, pour Aimé Césaire, clore son oeuvre par son entrée au Panthéon de quelques grands hommes.

Alors que la France organise ce dimanche 20 avril des obsèques nationales à Fort-de-France en son hommage, ce n’est pas la langue française qui est claire, c’est le style français qui exige la clarté de l’expression, c’est-à-dire l’universel et l’harmonie de la pensée. En sorte que le poète eut constamment le besoin et le pouvoir d’influencer le monde. La puissance, la monarchie de la langue française est visible dans chacun de ses textes. Peut-être qu’on ne saura bie