mardi 6 mai 2008

Mort de Césaire | Précurseur de la lutte des classes



La mort du poète martiniquais Aimé Césaire n’a laissé personne du monde littéraire indifférent. Comme disait le poète Birkinabè Birago Diop, c’est une bibliothèque qui a brûlé. Le professeur Mbelolo donne ici son sentiment après la disparition de cet éminent africain, ami d’Eméry-Patrice Lumumba au sujet de qui il a écrit une pièce de théâtre. Mbelolo est un acteur important dans la lutte des étudiants noirs dans l’émancipation de l’Afrique tel que cela s’est produit en Mai 68 lorsqu’il terminait sa licence en philosophie à Liège. Le discours de Césaire aura porté ses fruits.

Né à Luozi au Bas-Congo le 10 juin 1938, le professeur Joseph Mbelolo ya Mpiko a eu son diplôme des humanités secondaires à l’école des Pasteurs et d’instituteurs Kimpese en Pédagogie Générale en 1961. Spécialiste de l’enseignement du Français et Histoire à l’Ecole normale de Nivelle en Belgique en 1964, Mbelolo est licencié en Philologie romane en 1968 à l’Université d’Etat de Liège. En 1972, il obtient un certificat d’Anglais à Boston aux USA. Docteur es Philosophie et Lettres en 1982, il est Doyen à l’ISTI en 1984 à 1986, puis recteur à l’IFASIC en 1978 à 2002. Aujourd’hui il enseigne à l’IFASIC, à l’UPC et ailleurs.


Le Révélateur : Monsieur Mbelelo, vous êtes professeur à l’Institut Facultaire de Science de l’Information et de Communication, dites-nous que représentent les œuvres d’Aimé Césaire pour votre génération ?

Mbelolo : Les œuvres d’Aimé Césaire pour notre génération représentent d’abord un acte intellectuel d’engagement c’est-à-dire que les intellectuels de la génération d’Aimé Césaire n’ont pas écrit pour écrire, ils ont écrit de la poésie, des pièces de théâtre, des essaies politiques pour défendre une cause qui était c’elle de la culture noire. Rappelez-vous que Césaire est originaire de la Martinique, supposé donc être Français de nationalité par le fait qu’il est né de la Martinique. Et tous les martiniquais ont toujours fait la mauvaise expérience.

Quand ils sont à la Martinique, ils se croient vraiment être français. C’est en arrivant en France qu’ils découvrent qu’on les considèrent pas comme des français. Alors Césaire rencontre Senghor à Paris, il rencontre Damas de la Guyane française. Donc, ce sont les membres de la diaspora, les intellectuels de la diaspora de l’époque coloniale, des gens qui sont partis pour faire des hautes études. Rappelez-vous que pour entrer à l’Ecole normale supérieure, il fallait passer un grand concours et Césaire l’avait réussi.

Senghor a fait des bonnes études à la Sorbonne, sans passer par l’Ecole normale supérieure mais les trois se sont rencontrés à Paris. En examinant la situation des Nègres, ils ont compris qu’ils avaient un rôle à jouer, celui d’être des veilleurs des consciences pour que les futures générations sachent que l’homme noir a sa culture, l’homme noir a une base à porter à la culture mondiale. Césaire était le premier à lancer le mot ‘‘négritude’’ lorsqu’en 1939 il écrit ‘‘Cahier d’un retour au pays natal’’. Un long poème publié dans le journal ‘‘Volontaire’’ et c’est là que le mot ‘‘négritude’’ apparaît pour la première fois, donc pour la première fois le mot ‘‘négritude’’ est entré dans le vocabulaire.

Ce qui fait que l’œuvre de Césaire représente pour les gens de notre génération non seulement une grande œuvre de création artistique mais aussi une œuvre au service d’une cause, celle de la culture noire, celle de la libération de l’homme. Dans l’engagement de Césaire, ce n’est pas seulement comme l’homme noir mais aussi comme l’homme de culture politiquement, socialement aussi.

Parmi les œuvres d’Aimé Césaire figurent aussi ‘‘Une saison au Congo’’ qui retrace la lutte menée par Patrice Lumumba contre les colonialistes. Dites-nous quel opinion avez-vous de cette œuvre ?
‘‘Une saison au Congo’’ est une des pièce des théâtres qui a fait connaître Aimé Césaire plus que sa poésie qui est une poésie hermétique, il faut le dire. Il a un style hermétique, un vocabulaire immense et donc pour pénétrer la poésie de Césaire il faut avoir une bonne culture générale. Alors dans ‘‘Une saison au Congo’’, il aborde la question politique de la libération de l’Afrique noire sous une forme théâtrale. Alors une saison au Congo est une pièce de théâtre qui retrace non seulement le combat de Lumumba mais aussi le combat du peuple congolais. L’erreur de la plupart des interprètes, c’est de croire que c’est Lumumba qui est mis en exergue.

Oui effectivement mais pour Césaire. C’est le peuple congolais qui mène sont combat et dans ce combat il y a des acteurs notamment Lumumba et donc c’est une pièce de théâtre qui est à la fois un hommage rendu à l’action de Lumumba, il faut le reconnaître, mais aussi au peuple congolais en général dans sa lutte pour son émancipation. ‘‘Une saison au Congo’’, d’abord le terme une saison c’est une expression poétique qui veut dire un séjour au Congo. On retrace une partie de l’histoire du Congo pendant un temps. Dans une saison au Congo comme vous le savez, non seulement on voit l’émergence de Lumumba comme un leader politique mais la prise de conscience progressive du peuple congolais et lui-même. Cela commence sous forme bonimenteur.

Lumumba se fait comme un bonimenteur c’est-à-dire le vendeur de la bière mais aussi la population qui derrière cette fraîcheur des tropiques, comme on l’a appelé, comprend qu’il y a quelque chose qui se passe et de fil en aiguille entre Lumumba et la population. C’est une sorte de complicité qui fait que la prise de conscience n’est plus une affaire d’une personne ; c’est une affaire de tout le monde et en même temps pendant que le peuple congolais mène le combat, on voit apparaître aussi en filigrane des traîtres parce que la mort de Lumumba n’est pas seulement une affaire de l’Occident, il est vrai que l’Occident avait tout organisé, il était aussi vrai que les Congolais ont participé activement à l’élimination physique de Lumumba. Dans cette émergence de la prise de conscience, du combat apparaît donc deux éléments très importants.

Ce que le combat ne peut pas se mener sans la prise de conscience mais en même temps cette prise de conscience doit passer à l’action pour que la société se transforme. Dans cette transformation, il y a des acteurs, ceux qui sont pour la bonne cause et ceux qui sont pour la mauvaise cause et dans le cas d’espèce, Lumumba est de ceux qui sont dans le camp de la bonne cause. Il veut l’émancipation de son peuple, il veut la libération de son peuple. Il n’a pas peur de s’engager publiquement dans ce combat. D’autres qui sont contre, généralement dans la pièce, ils apparaissent comme des gens qui jouent à l’impérialisme.

Londres, Bruxelles, New York, c’est la haute finance qui concoctent la mort de Lumumba et pour atteindre cet objectif, la haute finance a besoin des complices congolais. On les recrute librement parmi les Congolais. C’est le drame. En fait, ce combat est encore actuel jusqu’aujourd’hui si vous observez bien. Le peuple qui veut s’émanciper, des gens politiquement engagés qui veulent cette émancipation mais aussi d’autres Congolais qui s’engagent contre cette émancipation pour les intérêts égoïstes. Alors Aimé Césaire a voulu rendre un vibrant hommage à Lumumba et au peuple congolais.

Allez-vous confirmer que cette œuvre, une ‘‘Saison au Congo’’ avait été interdite au pays à l’époque de Mobutu ? Si oui dites nous pourquoi ?
Bon, officiellement non. Dans la première version d’‘‘Une saison au Congo’’, Aimé Césaire était très critique vis-à-vis de Mobutu. Il y a eu une deuxième version lorsque Mobutu proclame Lumumba héro national c’est au fond une sorte de compromis politique. Quand même, il faut le reconnaître et dans sa première version, cette pièce ne pouvait passer comme telle au Congo à l’époque de Mobutu. La dénonciation n’a pas épargné les Congolais qui étaient des grands acteurs dans l’anti-émancipation du peuple congolais. Pendant longtemps c’est une pièce qui circulait sous le manteau, lorsque la deuxième version apparaît, Mobutu proclame Lumumba héros national, il y a eu des compensations mais au total c’est une éthique politique sociale sur la manière dont les acteurs politiques congolais apprenaient, enseignaient la politique au service du peuple pour les uns et au service de l’impérialisme pour les autres.

Voulez-vous dire que ce n’est que la deuxième version qui a été jouée sous le règne de Mobutu ?
Absolument, la première version ne pouvait pas être jouée pendant l’époque de Mobutu, la dernière version a été jouée aussi à Bruxelles et dans cette dernière version comme je l’ai dit, il y avait des aménagements d’ordre politique et cela a permis à ce que la pièce soit jouée au Congo.

Propos recueillis par Munor Kabondo

Godwin TÉTÉ raconte Aimé CÉSAIRE


propos recueillis par K. Ségniagbéto*

Il y a quelques jours, disparaissait Aimé Césaire. Depuis, plusieurs voix s’élèvent d’un peu partout pour rendre un vibrant hommage à l’homme de lettres, homme politique et humaniste. Dans les lignes qui suivent, M. Tété Godwin, qui a bien connu Aimé Césaire livre son témoignage.

Vous avez eu à participer à la lutte en faveur de la reconnaissance des peuples noirs aux côtés de plusieurs grands noms tels que Cheikh Anta Diop et bien d’autres. Récemment, un de ces grands noms, Aimé Césaire, vient de disparaître à 94 ans. Personnellement, comment avez-vous ressenti la disparition de cet homme ?

Godwin TETE: J’ai appris la disparition de notre aîné avec une grande tristesse et une grande émotion. Un grand écrivain français Jean Cocteau a dit : «J’étais déjà mort avant de naître. Par conséquent, ce que je dois faire dans cette vie-ci, c’est de vivre avec un petit v de façon à pouvoir vivre après avec grand V». Donc, je sais que l’être humain est venu sur cette terre pour partir. Néanmoins, la disparition de Césaire, bien que survenue à un âge avancé (94 ans) m’a beaucoup touché dans mon for intérieur d’autant plus que c’est un homme que j’ai connu de très près.

Justement, vous le connaissez de très près. Avez-vous eu à collaborer avec lui ?

Godwin TETE: Je ne peux pas affirmer avoir eu une collaboration en tant que telle avec Césaire comme j’aurais pu le dire à propos d’un autre grand esprit africain, Cheikh Anta Diop du Sénégal. Avec ce dernier,je me suis retrouvé au comité exécutif de l’Association des Etudiants du Rassemblement Démocratique Africain. Créé en octobre 1946 à Bamako au Mali,le RDA était un mouvement qui voulait rassembler tous les Africains des colonies françaises d’Afrique noire. Ses principaux leaders étaient Houphouet-Boigny, Ouézin Coulibaly, Diori Amani, Sékou Touré, Gabriel Darboussié, etc…
Donc je peux dire que j’ai eu à collaborer avec Cheikh Anta Diop mais je ne peux pas dire la même chose au sujet de Césaire.
Néanmoins, dans les premières années de la décennie cinquante, Césaire était membre du Comité Central du Parti Communiste Français et moi, j’étais non seulement militant mais aussi responsable des étudiants d’Afrique noire qui militaient dans ce parti. Et là, j’ai eu l’occasion de connaître Aimé Césaire de très près. J’ai assisté à la délivrance de son «Discours sur le colonialisme» au Palais de la Mutualité à Paris. La dernière fois que j’ai eu l’occasion de le voir, c’était en avril 1999. J’étais invité à Fort-de-France par notre compatriote, le Dr. Charles Quist pour donner une conférence sur les Droits de l’Homme et nous lui avons rendu visite dans le bureau de la mairie aux destinées de laquelle il présidait à l’époque.


Vous avez parlé de son Discours sur le colonialisme. Qu’en est-il vraiment ?

Godwin TETE: C’est la condamnation pure et radicale du colonialisme sous toutes ses formes. Ce qui caractérise le Discours sur le colonialisme, c’est d’abord son contenu dense qui reflète une culture générale extraordinaire. Dans ce texte, Césaire est allé au-delà même de la simple condamnation du colonisateur qu’il juge incapable de régler les crises nées de la colonisation. A travers ce discours, Césaire, en bon humaniste, en appelle à l’humanité tout entière pour qu’elle se réconcilie avec elle-même.
Ensuite, s’agissant de la forme, Césaire y a mis une éloquence saisissante. Il a mis en œuvre ce que l’on appelle le style révolutionnaire. Et c’est tout ça qui fait la beauté de ce texte qui restera dans les annales de l’humanité un texte phare. Il y a aussi la lettre à Maurice Thorez dans laquelle il s’est rebellé. Pourquoi il s’est rebellé ? Il était au parti communiste qui luttait en principe contre le colonialisme. Mais quand les Français se sont mis à parler de l’Union Française Véritable, alors qu’une union ne pouvait pas être véritable et française à la fois, ce parti s’est laissé abuser. Et à travers cette lettre, Césaire a désavoué la politique coloniale de la France afin de redonner à l’homme noir sa dignité et sa confiance en lui-même.


Aujourd’hui, l’homme n’est plus de ce monde. Mais s’il vous est demandé de retracer ses œuvres lors de son passage ici-bas, que diriez-vous ?

Godwin TETE: Césaire était d’abord un solide cerveau, puisqu’il fit l’Ecole Normale Supérieure dite «Normale Sup de Paris». Ensuite, il est devenu un grand esprit, un grand Africain. Lui-même d’ailleurs, de son vivant, se réclamait de l’Afrique. Si je dois résumer ce que je pense personnellement de l’œuvre de Césaire, je citerais De Gaulle. Ce président français a dit un jour que «pour un être humain, être grand, c’est épouser une grande cause». Donc, Césaire a épousé une grande cause. Laquelle ? Il voulait décomplexer l’être négro-africain, lui redonner sa dignité pour qu’il puisse, une fois revenu à lui-même, vivre dignement comme toutes les autres communautés humaines. L’œuvre de Césaire se situe donc en droite ligne de ce que les premiers panafricanistes tels que Dubois, Garvey, Claude Mc Kay etc…ont essayé de faire. Car en réalité, la Négritude c’est quoi ? Si vous voulez, c’est une dimension culturelle du panafricanisme.

Donc, pour me résumer, la cause de Césaire était de décomplexer l’être africain qui a été pendant trois à quatre siècles complexé par la traite négrière et l’esclavage transatlantique qui a amené les parents ou arrière- parents de Césaire à la Martinique. Complexé aussi par le colonialisme et le néocolonialisme. Et c’est quand il a pris conscience de cette misère là qu’il s’est lancé dans ce combat. Césaire a dit non, on ne peut pas continuer à humilier, traîner dans la boue le continent noir. Et il s’est battu pour remettre l’être négro-africain d’aplomb pour qu’il puisse aussi vivre normalement.


Une interrogation restée aujourd’hui sans réponse est l’absence des dirigeants africains à la cérémonie d’hommage au Martiniquais le 20 avril alors que le Français Nicolas Sarkozy y était. Est-ce à dire que l’homme est resté incompris en Afrique pour laquelle il a pourtant consacré toute son énergie ?

Godwin TETE: Avant de parler de compréhension, il faut parler de connaissance tout court. Est-ce que ces chefs d’Etat connaissaient l’homme, son œuvre, son combat ? Si oui, est-ce qu’ils ont fait quelque chose pour le faire connaître ensuite. On ne doit pas s’étonner du fait qu’ils ne se soient pas déplacés.

Césaire, moi je l’ai connu en arrivant en France en octobre 1947 au Quartier Latin qui était le quartier des grands intellectuels à Paris. Je vous ai parlé de son «Discours sur le colonialisme». Je vous parlerai aussi de son ouvrage, «Cahier d’un retour au pays natal». C’est là même où on retrouve le concept de la négritude. Je vous parlerai de sa lettre ouverte à Maurice Thorez dans les années 1954-55. Quand il s’est rebellé à un moment donné en tant que membre du comité central du parti communiste français contre la ligne « néo-colonialisante» de ce parti qui soutenait l’«Algérie française» au début de la guerre d’indépendance d’Algérie et le concept de l’Union Française véritable qui était pour nous autres inacceptable. Etre membre du comité central et se rebeller, ce n’est pas facile. Donc, je ne sais pas si nos Chefs d’Etat l’ont connu avant de parler de compréhension ou d’incompréhension.

Mais nos chefs d’Etats, vous les connaissez mieux que moi. Qu’est-ce qui les intéresse ? Est-ce que la dignité de l’homme négro-africain les intéresse ? Ce qui les préoccupe, c’est le pouvoir, leur petite gloriole, l’argent qu’ils soutirent à leurs concitoyens. Les armadas qu’ils entretiennent pour que celles-ci à leur tour entretiennent leur pouvoir, c’est ça qui les intéresse. Césaire, je ne sais pas, je doute. Et c’est encore une honte, à mon avis, pour l’Afrique. Car toute sa vie durant, Césaire ne s’intéressait même plus à sa petite île de la Martinique. C’est le continent africain, l’homme négro-africain qui le préoccupaient. Sinon, pourquoi parler de négritude. Je ne demande pas que nos chefs d’Etat y aillent tous. Mais ils auraient pu envoyer le président en exercice de l’Union Africaine ou désigner quelqu’un de manière ad hoc pour les représenter. Ils ne l’ont pas fait. Par contre le Français Sarkozy, lui, il l’a fait.


Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour réclamer le transfert des restes de Césaire au Panthéon. Que pouvez-vous en dire ?

Godwin TETE: Je ne sais pas ce que Césaire lui-même a souhaité. Ce que je sais, c’est qu’il est un homme très humble, très modeste. Je me rappelle un matin où je l’ai vu au Quartier latin attendre un bus comme tout le monde. Et moi aussi j’attendais le bus dans lequel nous avons causé. Plus tard, quand on l’a revu à la Martinique en 1999, c’était la même chose. Une mémoire époustouflante, une lucidité incandescente. Il racontait des anecdotes de sa jeunesse.

Je ne sais pas si lui-même a laissé un testament souhaitant être au Panthéon. Mais si la panthéonisation est un hommage à Césaire et à travers lui à l’Afrique, pourquoi pas ? Encore une fois je dis que je ne sais pas si lui-même a laissé un testament. Je dis ceci parce que de Gaulle par exemple n’a pas voulu qu’on le mette au Panthéon. Il a préféré son mausolée là où il est maintenant à Colombley-les-deux-Eglises. Une alternative pour Césaire serait tout simplement qu’on lui construise un mausolée sur sa petite île, lequel mausolée servirait de lieu de pèlerinage.

*LE REGARD No 593 du 29 Avril 2008

lundi 5 mai 2008

N’est pas Césaire qui veut ou la camisole du rimailleur



Un texte qui a été publié le samedi 19 avril 2008, dans les colonnes de la Dépêche de Tahïti fustigeant le chantre de la négritude Aimé Césaire .


Obsèques nationales

"Aimé, toi dont je hais la langue de vipère
Toi qui vilipendas ta mère nourricière,
Que te vaut de la France une reconnaissance
Toi qui en dénonçais toute la putrescence ?


Faut-il donc que Sarko ait pu tout oublier
Pour que, en grande pompe, il aille s'incliner
Sur ta dépouille en te faisant l'honneur insigne
D'hommage national et de portée indigne ?


A-t-il bien mesuré ce que tu pus cracher
De haine du pays qui t'avais arraché
Aux misères du monde qui était le tien
Avant que la France ait façonné ton destin ?


Toi, Césaire, l'aimé maire de Fort-de-France
Les écoles laissées tout en déliquescence,
Des moellons entiers tombant des galeries,
Etait-ce aussi la faute de la "colonie" ?


Toi qui n'as jamais su répondre à leurs besoins
Quand les Conseils d'école en exigeaient le soin,
Quelle révolution agitait ton esprit
Dans un cerveau flétri, de rancune pétri ?


Ainsi le Sarko va, déployant les drapeaux,
Obsèques nationales pour vils oripeaux
Cette cérémonie frise bien l'indécence
Mais l'habitude est prise au pays de la France."


Alain Le Gratiet Inspecteur Education nationale Fort de France de
1994 à 2002

La lettre du maire de Fort de France, Serge Letchimy à Monsieur Xavier DARCOS, Ministre de l'Education Nationale demandant des sanctions contre Alain le Gratiet. Nous nous solidarisons de la demande Evariste Zephyrin. Voir la lettre de Letchimy :

http://www.potomita n.info/matinik/ gratiet.pdf

dimanche 4 mai 2008

MERCI POUR TOUT MONSIEUR CESAIRE.



A CHACUN SON CESAIRE, A-T-ON DIT… VOICI UN PEU DU MIEN, EVOQUE SANS IDOLATRIE, PARFOIS AVEC ICONOCLASME, MAIS AVEC UNE RECONNAISSANCE SINCERE TRES ANTERIEURE AU 17 AVRIL 2008.

« Mon peuple, quand, hors des jours étrangers, germeras-tu une tête bien tienne sur tes épaules renouées ? Quand, quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre au carnaval des autres, et dans les champs d’autrui l’épouvantail désuet ? »

« Faites de moi un homme d’initiation, faites de moi un homme de recueillement, mais faites aussi de moi un homme d’ensemencement

« Je dis hurra ! mon grand’père meurt, je dis hurra ! la vieille négritude progressivement se cadavérise ! Il n’y a pas à dire : c’était un bon nègre.»

« Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme .»

« [Ce que] ne pardonne pas [le très bourgeois humaniste du 20ème siècle] à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

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Il était impossible dans la Martinique des années 70 de s’éveiller à la politique et à la littérature antillaise sans rencontrer Aimé CESAIRE Lorsque de surcroît vous étiez issu d’une famille marquée PCM (1) et scolarisé à l’Institut Martiniquais d’Etudes (2), vous n’échappiez pas au contact au moins phonique avec certains mots, vocables, thèmes, schèmes…. Libre à vous de vous impliquer/laisser impliquer (3) par ces torrents ou de les fuir. Avec un peu de curiosité, d’esprit de contradiction et le vécu d’un double déracinement, vous aviez vraiment le choix. Certains de mon âge fuyaient, ne pensaient (4) qu’au fun et/ou à la frime, ou au seul jeu des mots. D’autres étaient happés par ces torrents de signifiants présumés forts, ils cherchaient à comprendre. Césaire, Fanon, Glissant et les autres… Marx attendrait.

Et d’abord Césaire, et le « Cahier d’un retour au pays natal ». Et le « Discours sur le colonialisme », en passant par « Peaux Noires Masques Blancs » de Fanon, par GRIF AN TÈ, par l’expérience pédagogique souvent évoquée du Guyana indépendant … Que tout cela était a priori difficile, mais il fallait essayer de comprendre, il le fallait !!!

Césaire était au centre, que cela plût ou pas. Il était à la fois Maire de Foyal, député, écrivain-et-c’est-peu-dire. Vous auriez voulu le faire sortir par la porte, il rentrait par la fenêtre. Alors comment l’aborder ? Il avait commencé par le Cahier, alors lisons le Cahier. Tu parles ! C’était rèd ? Oui. Alors gardons toujours un bon dictionnaire sous la main. Insuffisant ! Alors, de manière empirique, lecture à haute et distincte (5) voix pour tenter de percevoir, via la musique des mots, les rythmes et messages de ce que certains considéraient comme de la phrase creuse (6). Cela restait difficile. Alors on cherche quelque chose de plus aisé à comprendre, une autre piste pour entrer dans la maison. René Ménil avait écrit : « Il existe une version en prose du Cahier : c’est le Discours sur le colonialisme ». En désespoir de cause, j’allai vers le Discours... Ce texte faisait formellement appel à des mécanismes d’appréhension plus « rationnelle » que le Cahier. Ce fut un éblouissement sur ce qu’était « la France, pays des droits de l’Homme Blanc ». De là, je pouvais revenir au Cahier, puis, ayant déjà une fenêtre sur Fanon, m’ouvrir à d’autres auteurs…

Césaire, ce n’était pas que de la littérature, c’était aussi des tentatives de contribuer à libérer le pays, colonisé sous une configuration inédite, et de désaliéner culturellement les Martiniquais et, en tant que Maire, le Foyalais. Ce point-ci, c’était le but du projet-SERMAC (7). Ce Sermac était une structure où l’on pouvait librement apprendre des tas de choses au plan culturel : musiques et danses populaires martiniquaises, théâtre, arts plastiques, etc. Une vraie politique culturelle populaire antillaise, enracinante, non élitaire. C’était novateur. Le Sermac n’aurait sans doute pas vu le jour sans la volonté de Césaire-Maire de Foyal. Il existe un documentaire montrant une assemblée pilotée par Césaire, mettant en place les axes du Sermac. En fin de séance, sans esprit de gloriole, mais satisfait que cela avance concrètement, Césaire disait : « Bref ! On a démarré. » Au tournant des années 60-70, il fallait du cran pour faire cela, tout comme pour écrire en 1956: « L’heure de nous-mêmes a sonné »...

Il y avait une tension entre les textes très radicaux de l’écrivain et l’activité du dirigeant politique. Mais tous les militants qui se disaient plus progressistes et/ou plus radicaux que Césaire lui étaient redevables de quelque chose, ou se situaient par rapport à lui. Il ne laissait personne indifférent ! Il était la figure centrale et omniprésente, mais quelque peu « banalisée », parce qu’il était vivant et en pleine activité… C’est quand il s’est retiré la scène politique qu’on a senti le changement qualitatif. Aparemment , le « personnel politique » n’avait plus de poto mitan de cette envergure dont il aurait empêché l’émergence. Revenons un peu en arrière…

Ha ! les années Césaire. Pendant les meetings il passait toujours quelque chose dans la foule, comme un « fluide ». Moi-même qui n’étais pas inconditionnel, j’étais sous le charme. Et puis l’émotion voire la crainte des jours précédant les scrutins…Rien n’était gagné d’avance ! A posteriori, on peut toujours se dire que de toute façon il était indéchoukable. Mais sur le moment ce n’était pas si évident. Césaire et son parti le PPM (8) étaient contestés de partout, parfois à juste titre.

Les tenants de l’injuste titre, c’était la droite assimilationniste, institutionnellement et culturellement. Sur la question du statut de la Martinique, cette droite pratiquait sans cesse le chantage au largage et à l’indépendance, spéculant sur la peur, affirmant sans arrêt que c’était l’indépendance qui avait rendu le peuple haïtien si pauvre, ce qui est faux (9) ! Et que toute autonomie politique mènerait inéluctablement vers l’indépendance, donc vers la misère « comme en Haïti ». Cette même vieille droite s’est encore déshonorée en spéculant encore sur cette peur lors du referendum de décembre 2005.

« Liftée » ou musclée, la droite utilisait tous les moyens contre un changement de statut vers l’autonomie politique. Elle voulait prendre la députation et la Mairie de Fort-de-France, liquider le Sermac (10), délaisser les quartiers populaires (Trénelle, Citron, Volga….) au profit de la « modernisation » du centre-ville. J’avoue avoir eu peur que Renard, Valère, Elizé et d’autres déchoukent Césaire…

Les contestataires à titre plus ou moins juste se situaient à gauche du PPM. Des Nationalistes indépendantistes, des indépendantistes se réclamant de diverses obédiences marxistes (maoistes, trotskistes...). Certains des « patriyòt » dénonçaient l’électoralisme, mais contestaient dans l’absolu le principe-même de la participation aux élections « françaises » ; ils sont aujourd’hui bien contents d’être élus… Sur le fond, ces élections cantonales, régionales ou municipales ont toujours été autant françaises que les élections législatives ou présidentielles, puisque régies par des lois « françaises » et s’appliquant dans tout l’ensemble institutionnel « français » dont fait partie la Martinique, fût-ce en tant que colonie-baptisée-Département. Ce raisonnement était complètement incohérent. La question de la participation aux élections était et reste affaire de choix tactique, de calcul politique concret, ce que les « patriyòt » ont fini par comprendre de leur propre point de vue. Bref !

Malgré l’estime que j’avais pour Césaire, je n’ai jamais adhéré au PPM. Trop de choses m’y paraissaient suspectes ! Pendant les campagnes électorales, les rapports musclés entre les colleurs d’affiches PPM (en position dominante) et ceux d’une partie de l’extrême-gauche, ce n’était pas acceptable ni crédible pour un parti réclamant plus de démocratie. La direction du PPM, Césaire compris, ne pouvait pas ignorer ces pratiques. Ne les couvrait-elle pas (à défaut éventuellement de les commanditer) ? Par ailleurs, le PPM maintenait un flou artistique sur l’«autonomie » revendiquée, tant sur le plan des compétences pour l’Etat autonome martiniquais (11) que sur le projet de société post-coloniale à construire. Devait-il s’agir d’une société dirigée, donc dominée, par une bourgeoisie nationale « progressiste » (y compris avec une fraction du patronat béké ?) qui remplacerait la bourgeoisie française dans l’exploitation du peuple martiniquais ? (12) Où s’agissait-il d’un projet de société où ce serait le peuple martiniquais qui exercerait l’essentiel du pouvoir :

- via des assemblées politiques représentatives certes;,

- mais aussi avec la possibilité de destituer tel élu ne respectant pas le mandat pour lequel il a été élu ;

- mais aussi via l’association systématique aux décisions des syndicats de salariés, des associations de consommateurs, des associations culturelles et féministes ;

- mais aussi avec exercice sans limite des libertés collectives et individuelles, y compris par voie référendaire et juridictionnelle contre les pouvoirs locaux, ce qui n’est pas un luxe compte tenu de tous les Tontons-macoutes et Duvaliers potentiels rodant en Martinique (12). Des propositions de ce genre, conjuguées, ne figuraient pas dans le programme. Or c’est important quand on prétend parler de libération du « peuple martiniquais ». Cette « libération du peuple martiniquais » ne peut être qu’une libération nationale et sociale, seul garant que le nouveau pouvoir repose sur de vraies bases populaires, solides, permettant de mieux se défendre contre les agressions éventuelles. C’est donc aussi une question d’efficacité politique. Il s’agit de décoloniser pour changer la vie, pas pour changer de maître !

Sur la question statutaire, Césaire et ses alliés ont conservé une orientation floue et modérée, modération accentuée dans les années 1980. En 1981, la direction PPM et Césaire décidèrent un « moratoire sur la question du statut ». Il s’agissait « momentanément » de ne plus parler de revendication d’autonomie, mais de s’occuper concrètement des problèmes sociaux du peuple. Comme si c’était contradictoire ! Pour un anticolonialiste vraiment progressiste, ce sont notamment les luttes sociales qui doivent « porter » la lutte de libération nationale. C’est la seule issue pour que le peuple limite les risques de trahison par ses « dirigeants ». Toujours est-il que Césaire appela à voter Mitterrand, certifiant que c’était un gouvernement « ami ». Césaire se trompait-il, était-il de bonne foi, s’était-il fait couillonner par Mitterrand ? Je ne sais pas et je m’en fous ! Comme d’autres j’ai appelé à l’abstention. Idem pour les premières élections régionales de 1983 : Césaire dirigeant la liste du PPM, Georges Gratiant celle du PCM. Même abstention en 1986 et après. L’écoeurement m’avait envahi. En 1981, ce qui m’apparaissait comme des redditions me pourrait pendant des années à la reddition de mon manger et de mes tripes !!! La route politique avait semblé en pente descendante et la gauche « classique », comme disait Césaire, paraissait freiner à mort, au lieu de pousser vers un réel changement institutionnel progressiste, au lieu d’essayer de mobiliser le « petit » peuple travailleur à faire pression maximum sur le gouvernement français « ami » à céder des attributs de souveraineté à la Martinique, au lieu de s’emparer de la situation pour lutter en vue d’un Etat autonome qui aurait géré lui-même les questions sociales, entre autres, mais qui aurait eu compétences pour coopérer directement avec ses partenaires caribéens, planifier son propre développement économique (autocentré, pas autarcique), social, culturel, éducatif, dans l’intérêt du peuple martiniquais, et pour développer les solidarités avec les peuples de la Caraïbe et d’ailleurs. Un vrai Etat, quoi ! Concrètement, ç’aurait été autre chose que la décentralisation administrative, avec Conseil Régional et Conseil Général, enchevêtrements de compétences et guerres de chefs (Présidents de chaque Assemblée). Cet Etat autonome aurait même été autre chose que l’Assemblée Unique censurée par le Conseil Constitutionnel en 1982. Il aurait fallu tenter cette lutte.

Malgré tout cela, Césaire restait quand même l’ombre tutélaire, contre lequel on se rebellait, certes, mais qui restait « homme d’initiation, homme d’ensemencement ». Si on était de bonne foi, on était tenu de le lui reconnaître.

Par exemple -et excusez-moi si je vous choque, vous me jugerez peut-être iconoclaste-, s’il avait dû mourir en 1940, il aurait déjà publié le Cahier, fourni cette arme jusqu’à aujourd’hui « miraculeuse », ce qui l’aurait haussé bien au-dessus des concepteurs de Légitime Défense (1932). Certes, L.D. dénonçait l’aliénation du Nègre antillais colonisé, mais ne poussait pas de cris de révolte avec la puissance évocatrice-ébranlante du Cahier, ni avec son souffle. Le « Cahier », qui est aussi (entres autres), une opération « Bas les Masques, Messieurs les colonialistes européens », aurait pu constituer une inspiration propulsive d’un programme politique pour les Antillais et les colonisés en général. Ce n’est pas un hasard si le Cahier est au moins autant étudié que Senghor en Afrique, par exemple.

Si Césaire était mort vers 1943-44, il aurait co-pétri « Tropiques ». Par le biais formellement poétique, il y avait une arme spécifique de « dissidence » sur place ; le régime de Robert ne s’y est d’ailleurs pas trompé ! Césaire aurait eu le temps de marquer pas mal de lycéens martiniquais scolarisés au Lycée Schoelcher, par sa façon d’enseigner et de faire valoir qu’«il est-beau-et-bon-et-légitime-d’être-Nègre », ce qui était alors extraordinaire, surtout en pleine période raciste de l’amiral Robert. Cela aussi aurait laissé des traces.

Si sa vie s’était achevée vers 1957, il aurait eu le temps, avec son équipe, d’assainir un peu Fort-de-France, contribué à améliorer la vie quotidienne de milliers de Foyalais par la salubrité publique, publié le « Discours sur le Colonialisme » (entre autres), inspiré Fanon et beaucoup d’autres lutteurs, acquis un prestige international via le 1er Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs, posé les jalons de mots d’ordre de libération nationale : non à la subordination vis-à-vis de partis français, non au Fraternalisme de partis grands-frères ; « l’heure de nous-mêmes a sonné ». Les jalons posés, de nouveaux partis auraient sans doute pris le relais. Il est probable que le PCM se serait quand même constitué en parti indépendant du PCF avec pour mot d’ordre l’autonomie, même sans la rivalité des pro-Césaire. On peut même se demander si l’histoire n’aurait pas pu être toute autre s’il n’y avait pas eu de scission au PC en 1956-58. Plus tard, de nouveaux partis auraient réclamé des changements statutaires allant plus loin, se démarquant des autonomistes.

S’il nous avait quittés dans les années 1970, il nous aurait légué tout cela plus le Sermac.

Donc, malgré ses erreurs de jugement politique, le travail réalisé par Césaire, directement ou indirectement, comme militant et comme écrivain, est considérable. Et puis, OU AVEZ-VOUS VU UN MILITANT NE COMMETTANT JAMAIS D’ERREURS GRAVES ? Cela n’existe pas, sauf dans les contes de fées politiques, c'est-à-dire les manuels de formation politique les plus dogmatiques, où le « grand militant » vole de victoire en victoire, telle une transposition de héros voué à la sanctification et à l’adoration des fidèles (ce qui permet au passage d’empêcher tout esprit critique chez le militant de base). Juger Césaire comme « traître », d’une certaine manière c’est un peu le faire dégringoler d’un statut de surhomme qu’il ne revendiquait sans doute pas...

Plus tard, il me fallut quitter le monde de l’intellection, travailler pour manger, me préoccuper pour moi-même de choses très prosaïques. Mais durant toutes ces années, Césaire ne m’a jamais vraiment quitté, fût-ce à mon insu, fût-ce par mimétisme d’un certain esprit. L’esprit de rébellion contre le racisme inconscient de la plupart des Français, leur ethnocentrisme suintant à chaque instant comme du pus, leur chauvinisme, leurs cocoricos récurrents, tout cet « l’omniniant crachat » ! On ne peut les juger que sur pièces. La violence de mes réactions intimes face à tant de beaufs gaulois, se déclarassent-ils de « gauche » et progressistes, partisans de l’émancipation des peuples du Sud (mais la plupart des Français « progressistes » sont plus virulents pour dénoncer le colonialisme et l’impérialisme des autres que les leurs propres. Ces gallo-centristes refusent de ne pas conserver des bouts de gâteau colonial un peu partout sur la planète, à l’instar des distingués Britanniques qui étaient si fiers que « jamais le Soleil ne se couche sur [leur] Empire colonial). La nécessité de rester digne, autant que possible. Un peu de modération et de réalisme, pas toujours quand il faut…. Césaire est peut-être celui qui m’a le plus marqué, malgré ses sinuosités politiques. Il a lancé à la planète, non seulement le fameux « grand cri nègre », mais surtout l’extraordinaire cri du colonisé qui disait « ça suffit !! », le cri de l’opprimé qui disait « ça suffit ! ». Qu’on le veuille ou pas, il a largement contribué à l’émergence de l’idée nationale.

Certes, on peut trouver paradoxal que, homme ayant tant pris le parti de l’identité martiniquaise irréductible à la France, Césaire soit un de ceux qui ait demandé la départementalisation, l’« assimilation » institutionnelle à un département français. Rappelons d’abord que lui-même semble avoir été mal à l’aise sur ce point: il ne voulait pas d’assimilation culturelle. Ce serait ensuite malhonnête de lui faire endosser tout le régime colonial-départemental des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, alors même qu’il l’a condamné dès les années 1950. Rappelons enfin que le régime colonial d’après 1848, même après le gouverneur Gueydon, restait raciste. En souffraient, non seulement la petite et moyenne bourgeoisie de couleur, mais aussi la grande masse des travailleurs nègres. Selon l’opinion publique majoritaire, pour en finir avec ces humiliations permanentes et multiformes, il fallait devenir « département ». D’autre part, des lois sociales étaient votées en France (notamment depuis 1936), mais ne s’appliquaient pas du fait que le gouverneur, allié des Békés, faisait légalement obstacle à leur application. Dans ces conditions, l’idéologie assimilationniste ne pouvait que gagner des points de 1848-1870 à 1945. Pour la plupart des Martiniquais, si le pays devenait département, il n’y aurait plus de gouverneur pour s’opposer à l’application des lois sociales. Quand on se souvient de la misère populaire, de l’absence de structures de santé publique abordable pour tous, on peut comprendre pourquoi le peuple voulait cette départementalisation, et qu’il n’aurait pas compris une demande d’autonomie ou d’indépendance. Il est d’ailleurs révélateur que c’ait été plutôt la bourgeoisie békée qui était la plus réservée à la départementalisation, et que les premiers projets autonomistes aient été d’inspiration békée et de droite. Ici, on en revient souvent aux intérêts de classes sociales en présence, aux luttes de classes. Ce n’est pas pour le plaisir, c’est parce qu’on ne peut pas faire l’économie du « point de vue de classes » pour comprendre les phénomènes politiques (même si évidemment ce n’est pas le seul facteur).

C’est très facile de lire l’histoire et de vouloir la refaire après coup en désignant les « coupables de trahison ». La conscience nationale n’émerge qu’in concreto. La conscience nationale ne préexistait pas à l’arrivée du colonisateur français, la nation martiniquaise « en soi » ne s’est construite que concomitamment au fait colonial. La conscience nationale ne pouvait émerger que de contradictions spécifiques. Par exemple de la contradiction entre le statut « départemental » d’une part, et la conjonction des aspirations anciennes (sociales et d’égalité), politiques (la « Lettre à Maurice Thorez est très claire à cet égard) et culturelles (respectez mon identité, d’ailleurs elle est plus proche de celle de nos voisins que de la culture française). Césaire a donc des mérites non seulement comme écrivain, mais aussi comme politique.

Vous vous serez peut-être agacé(e) de ce qui précède. « Il n’était pas question d’évoquer la politique . Honorons Césaire le poète-défricheur, mais pour le reste an nou pé ! Pé la mwen di zot !!! »

Cette attitude n’est pas de mise, ni sur la forme ni le fond.

Sur la forme, elle relève d’un autoritarisme très « caribéen » (hélas). Par cette intolérance, on refuse une parole ou un thème de débat qui déplaisent. C’est stérilisant pour le débat et la réflexion collective. Et c’est une des raisons de l’échec de tant de nos projets collectifs. Pourquoi ? Parce que les choses se passent à peu près comme suit. Tel ou tel estime avoir raison, mais veut imposer sa façon de voir, corsète l’échange, parle très fort pour faire taire les émetteurs de propos leur déplaisant, et donc étouffe ceux qui n’osent pas s’opposer à la force brutale. Certains se taisent et s’en vont discrètement, d’autres se rebellent face au tonton-macoute-au-petit-pied, cela fait perdre beaucoup d’énergie et pousse d’autres gens à partir... Etre « poreux à tous les souffles du monde », ça ne vous rappelle rien, messieurs-dames ? Et puis de toute façon, on ne peut pas combattre ou tuer les idées par la force ou la répression. Elles s’exprimeront toujours, mais ailleurs.

Sur le fond, chaque instance est un tout complexe, pas forcément cohérent : il y a des contradictions. Il faut les comprendre, essayer si nécessaire d’en tirer des leçons pour l’avenir. Chacun d’entre nous est une de ces instances. C’était le cas de Césaire, qui était à la fois poète, et d’abord poète ! mais aussi homme politique, et avant tout un homme. Tout est lié. Donc des contradictions, il en était pétri, comme chacun, car c’était un être humain, exceptionnel certes, avec sa grandeur, ses fulgurances, mais aussi ses faiblesses, humaines et politiques. Donc honorer le poète Césaire en l’isolant du reste de l’homme-Césaire, vraiment ce n’est pas sérieux ! Et ce n’est pas prendre Césaire lui-même au sérieux.

En l’espèce, comprendre les contradictions, lire Césaire de manière critique, y compris au-regard de son action, ce n’est pas lui faire injure et ce n’est pas hors-sujet. C’est non seulement lui rendre hommage, c’est aussi, quand on le critique politiquement, essayer de comprendre pourquoi il a pu faire tel choix et pas tel autre à un moment donné. Et donc essayer d’en tirer quelques enseignements, pour éviter de reproduire des erreurs analogues ou comparables. Et que personne ne disent : « Moi ? Jamais je ne commettrais ce type d’erreurs ». C’est facile de lire l’histoire « à l’envers », avec le recul du temps et quand le cycle est clos, et de juger ses militants les plus visibles du haut de… du haut de quoi, au fait ? De toute façon, LE CHOC DE LA MORT DE CESAIRE DOIT NOUS INCITER A REFLECHIR POLITIQUEMENT, DE MANIERE NON DOGMATIQUE, et pas seulement à jouir de sa poésie. Cela aussi, c’est lui rendre hommage. C’est ce qui est tenté plus haut.

Césaire avait une écriture militante, une écriture de militant. Il s’est souvent exprimé sur le fait qu’il était avant tout fait pour la poésie, que son « truc » c’était çà avant tout. Mais c’est tautologique de dire que ses textes étaient extrêmement engagés. Par ailleurs quand dans le Cahier il dénonce les « Antilles grêlées de petite vérole » et y affirme qu’ « un homme qui souffre n’est pas un ours qui danse », on peut comprendre qu’une fois élu, avec Aliker et Gratiant, il n’ait pas reculé et se soit attelé à faire un travail social de grande ampleur, en matière d’assainissement, de réseau d’eau potable, de prophylaxie, car tout était à faire. Il faut avoir le cœur bien sec pour l’oublier. La plupart des gens ayant suivi le cortège funèbre n’ont probablement pas lu grand-chose de Césaire, mais lui sont reconnaissant du travail social qu’il a accompli tout en les représentant, à leur sens dignement, sur la scène française et internationale. Ecrire en 1956 : « L’heure de nous-même a sonné ! », ce n’était pas anodin, c’était porteur de la revendication nationale. Là encore, Césaire était un défricheur d’une terre relativement vierge. La revendication de Lacaille et Telgard en 1870, il n’est pas prouvé que c’était une revendication de masse. Il est encore moins prouvé qu’elle aurait pu en devenir une au sortir de la période de l’Amiral Robert…

Bon voyage, grand voyageur, et merci. Vous nous avez aidés à avancer, en posant des jalons, avec les moyens dont vous disposiez, tout en faisant un travail social d’ampleur. Vous nous avez aidé à être « hors des jours étrangers », où que nous vivions.

Vous n’avez pas vraiment démérité. Vous êtes en chacun d’entre nous pour toujours.

Adieu.

FREDOLAS.

P.S.:

1- Au fait j’allais oublier de vous dire, Monsieur Césaire… Quand mon père est mort en 2002, vous étiez présent sur la place de l’Abbé Grégoire parmi la foule. Je vous ai remercié d’être venu, et j’ai ajouté : « Quelque part vous étiez notre père à tous les deux, au paternel et à moi, mais je n’ai pas eu le temps de le lui dire ». En effet, il avait été votre élève an tan Robè, ça l’avait marqué. Et moi vous m’avez puissamment aidé à ouvrir les yeux en politique.

2- J’espère que nos compatriotes ne vont pas vous déifier, vous momifier. C’est de Césaire vivant que nous avons besoin, pas de quelque chose de figé. Or votre écriture est tout sauf quelque chose de desséché : elle peut toujours nous aider. Puissent nos compatriotes se livrer à des lectures critiques et des discussions passionnées de vos textes, comme ils devraient le faire pour ceux de Fanon et tant d’autres, plutôt que de se livrer à des querelles stériles sur des noms de rues, de monuments, etc. Cela recouvre parfois des manœuvres politiciennes... Et puis, vous n’aimiez guère les honneurs, paraît-il.

………………………………………………………………………………………………..

RENVOIS.

(1) PCM : Parti Communiste Martiniquais.

(2) dirigé alors par Edouard Glissant.

(3) Il est difficile de dire la part d’influençabilité et la part de libre-arbitre quand on a 16-16 ans : on est toujours un peu le produit de circonstances, et d’une histoire qu’on n’a pas faite. Alors restons lucides…

(4) Cra ! Cra ! Cra !

(5) A défaut d’intelligible.

(6) Renard avait traité Césaire d’«intellectuel complexé ». Arthur Régis répondit que Renard n’était « ni intellectuel, ni complexé »… Mi bòk, mi ! I pa té mové. Mè Rina té chèché’i !

(7) SERvice Municipal d’Action Culturel de Fort-de-France. Le centre se trouvait à la Croix-Mission, mais le Sermac avait des structures décentralisées dans des quartiers populaires.

(8) Parti Progressiste Martiniquais, créé à son initiative en 1958, un an après le PCM, indépendant du PCF.

(9) Mensonge par omission ! On passe complètement sous silence la responsabilité de la France dans le drame haïtien ! Occultée l’ «indemnité » exigée par la France à l’Etat haïtien en échange de sa reconnaissance ! Oublié l’endettement imposé à Haïti par des banques françaises pour payer cette indemnité. Cette « dette » n’a été remboursée qu’au 1er tiers du XXème siècle. Haïti a consacré une bonne part de ses ressources pendant tout un siècle à payer une pseudo-dette. La France a été pionnière dans l’endettement et le pillage du Tiers-Monde. Cachée encore le fait que pour se défendre contre d’éventuelles tentatives de reconquêtes, les régimes haïtiens après l’indépendance n’aient qu’être des régimes militaires, ce qui n’a pas facilité le développement de la démocratie formelle. Mais bien sur, cela ne disculpe par les dirigeants haïtiens de responsabilités dans l’affaire. Et on peut se demander pourquoi le Président haïtien Boyer a cédé aux pressions françaises de paiement d’une lourde « indemnité »…

(10) Politicien de droite, Miguel Laventure disait dans les 80’s que le Sermac était un « gouffre à millions ». Pour ce libéral, le service public (culturel, scolaire, de santé..) devait être non déficitaire en terme purement comptables, mais si l’apport est qualitatif ? Laventure se foutait pas mal de ce genre de politique culturelle, qui devait être financée par les transferts publics, donc par les impôts. Les gens du peuple avaient BESOIN d’un outil culturel de ce profil pour tenter d’être eux-mêmes en se désaliénant culturellement (sachant que les véritables progrès de la désaliénation passeront par la décolonisation) ? Laventure a-t-il compris que ce genre de déclarations a fait peut-être perdre des voix pour son camp ?

(11) Le PCM était déjà plus clair, revendiquant pour l’Etat autonome des compétences précisément définies. Cf la brochure de 1978 : « Les communistes expliquent l’Autonomie Démocratique et Populaire », pp 13 à 15. Un Etat à orientation anticapitaliste, où le peuple aurait eu un rôle décisif, non pas en tant que « masse » indistincte, mais comme ensemble de catégories exprimant ses besoins les plus urgents et prioritaires, non satisfaits par le régime colonial-départemental. L’ennui, c’est que le PCM, malgré ses mérites historiques dans la lutte pour défendre les plus humbles, tendait à verrouiller les processus populaires dès lors qu’il se sentait débordé, fabriquant des « traitres » (cf son attitude vis-à-vis de Césaire en 1956, refusant même d’entendre ses explications suite à sa démission du PC ; et vis-à-vis des syndicalistes indépendantistes en février 1974). Et son type de solidarités internationales convergeait assez avec l’idée du verrouillage par le haut.

(11) Car dans l’Unité entre bourgeoisie nationale « progressiste » et peuple, au nom de l’ « intérêt national du pays libéré», c’est souvent le peuple qui s’est fait couillonner. Fanon l’illustrait et l’expliquait très bien. Or il parlait en 1961. Ce qu’il stigmatisait dans les alliances avec la bourgeoisie nationale et dans les comportements de celles-ci contre les peuples, cela s’est beaucoup aggravé depuis. La nation existe, bien sûr. Encore faut-il savoir au profit de quelles couches sociales on veut qu’elle soi dirigée, sachant que certains intérêts sont inconciliables. Beaucoup d’anticolonialistes martiniquais disent qu’il faut revendiquer un Etat martiniquais, point !!! S’il suffit d’avoir un pouvoir « national » dirigé par des « patriotes » , et que le peuple des petits salatiés et des petits agriculteurs n’en tire pas quelque avantage, parce qu’exploité par ses maitres « nationaux », sa bourgeoisie « nationale », c’est au mieux, si ce n’est pas fait sciemment, une erreur d’occulter la question de la libération nationale et sociale ; mais si c’est fait sciemment, comme si la Nation transcendait les questions sociale, alors c’est une faute voire une escroquerie politique ! L’histoire des luttes de libération nationale et des « décolonisations » des XIXème et XXème siècles illustre dramatiquement à quel point les peuples peuvent être laissés pour compte par « leurs » bourgeoisies nationales. Encore une fois, Fanon évoquait largement ces problèmes dans « Les damnés de la Terre ». De fait on est souvent passé du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au droit des Etats à disposer des peuples… C’est donc bien en amont qu’il faut réfléchir et discuter de ces questions du projet de société, pour associer démocratiquement la population laborieuse à tous les choix, mettre tout en œuvre pour qu’elle prenne directement les luttes et les affaires du pays en mains, car c’est elle qui connaît ses propres besoins et c’est dans son intérêt que doit se faire la libération du pays. Et ce ne doit pas être purement formel ou démagogique : il faudra inventer les formules… Comme on le voit, il ne suffit pas de dire : « Il faut un Etat Martiniquais et on verra le reste après. » Sinon les réveils sont durs. Le Martiniquais « patriyòt » gros actionnaire d’une entreprise n’aura pas les mêmes intérêts que le « patriyòt » salarié de base de ladite entreprise. La division de la société en classes, et les intérêts de classe doivent toujours être pris en compte dans les projets de décolonisation.

Admirable Pierre Aliker


A un esprit rebelle ajoutez le privilège de l'âge et vous obtiendrez une des plus belles insolences qui soient. 101 ans ans et prêt à en découdre comme à 20 ans. Hors de question que l'on puisse lire son discours avant qu'il ne l'ait prononcé. Pas de tapuscrit donc. Ecriture de médecin qu'il a lui-même du mal à relire. Un hommage de mots choisis, un de plus à Aimé Césaire? Ou plutôt une fidélité en acte? Le flambeau du rebelle fondamental était entre ses mains... cela faisait si longtemps qu'Aimé Césaire et lui se passaient le relais. Alors... Si Pierre avait renié le Christ par trois fois, lui Pierre Aliker persista et signa trois fois sa fidélité, en citant Marx, en transformant même, la phrase de Marx qui écrit dans le Manifeste du parti communiste : [La bourgeoisie] a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle devient "Nous avons toujours refusé que l'intérêt général se noie dans les eaux glacées des intérêts privés." Voilà la vraie fidélité, celle de l'esprit plutôt que celle du perroquet. L'insolence n'aurait pas été ce qu'elle fût si la phrase n'avait été dite et redite devant Nicolas Sarkozy. Certains dans les tribunes se tordaient les mains : jusqu'où ira-t-il? Et bien pour qui n'aurait pas compris il termina en rappelant cette évidence : " Les spécialistes de la Martinique? Ce sont d'abord les Martiniquais eux-mêmes!". Propos généralement absurde en sciences sociales, Pierre Bourdieu, Germaine Tillon qui vient de dispataître, en savaient sur l'Algérie bien plus que bien des algériens eux-mêmes, mais propos d'une infinie vérité dans le domaine politique. En peu de mots le vieux combattant nous faisait comprendre la profonde complicité qu'il entretenait avec Aimé Césaire. C'était le plus bel hommage. Merci Monsieur Pierre Aliker. Merci.

Roland Sabra

samedi 3 mai 2008

La voix unique d'Aimé Césaire

Ainsi s’est éteinte, à 94 ans, dans l’aura d’une admiration mondiale, la voix d’Aimé Césaire, le professeur de lettres sorti, comme son camarade Léopold Sédar Senghor, de l’Ecole Normale Supérieure, professeur de Lettres au lycée Schœlcher de Fort-de-France, créateur avec sa femme Suzanne, de la revue Tropiques, député de la capitale martiniquaise pendant quarante huit ans, et maire de la même ville durant cinquante-six ans.

Cette voix n’a toujours tenu qu’un seul discours. Elle n’a toujours parlé que d’un seul destin. Elle ne chantait qu’une unique souffrance et l’éclat d’une seule épopée, celles des peuples noirs répandus sur trois continents. Elle déclarait la révision générale de l’histoire et de la géographie. Elle proclamait avec une étonnante assurance la fin d’un monde et l’avenir d’un autre. Elle changeait d’autorité l’angle de vision de la terrible histoire d’un marché triangulaire plusieurs fois centenaire, d’un marché où se négociaient et se vendaient des millions d’hommes, de femmes et d’enfants.

C’était en 1944. L’enfant de 13 ans de la classe de troisième ne savait pas encore tout cela. Je ne savais pas qu’André Breton avait découvert dans une petite librairie, une petite maison en bois, des exemplaires de la revue Tropiques et qu’il était ressorti en courant, ayant acheté tous les numéros disponibles. Précisément, en cette année 1944. le jeune professeur de lettres du lycée Schœlcher de Fort-de-France se trouvait à Port-au-Prince pour un séjour de six mois de juin à décembre. S’y trouvaient aussi André Breton, Pierre Mabille, Wilfredo Lam, Alejo Carpentier, et d’autres encore, comme Jacques Maritain qui présidait un Congrès International de Philosophie, sur la Connaissance, organisé par un groupe de personnalités animées par le Docteur Camille Lhérisson. A ce congrès, Aimé Césaire fera, le 28 septembre 1944, au théâtre Rex, une conférence sur Connaissance et Poésie qu’il répétera dans diverses écoles de la ville.

A ce moment là, Césaire avait écrit, après sa sortie de l’Ecole Normale Supérieure, un texte fulgurant dont certaines sections avaient été publiées dans la revue Volontés en 1939. Mais il faudra attendre 1946 pour que le texte atteigne les librairies et soit même édité avec une traduction en anglais. Le Cahier d’un retour au pays natal est un texte fondamental, Manifeste solennel, Déclaration de principes qui exprime une découverte, une expérience cruciale et la course à suivre. Il est pour moi que certain que le Cahier est de ces textes, devenant incontournables qui marquent un époque et causent un changement. Bien sûr que Césaire allait être professeur de littérature. Mais à part le travail professionnel, nécessaire et vital, il avait à dire quelque chose, et fondamentalement, comme il s’agissait de poésie, à le dire d’une certaine manière, capable de marquer une société, de marquer le monde, de changer la manière de regarder le monde, changer la manière du monde de se regarder.

On notera d’abord que, comme dans tous les cas où un poète se trouve en situation culturelle de société noire, il se produit un transfert quand il s’exprime, du « je » personnel à un « nous » collectif. Quand Claude Mckay, dans une rue de New York, regarde une vitrine de fruits tropicaux, la nostalgie de l’auteur de revoir sa Jamaïque natale est transférée à un double niveau, c’est le peuple noir jamaïcain qui prend la place de l’auteur dans la relation je-Jamaïque, mais c’est aussi, à un autre niveau, la mémoire du premier voyage d’Afrique qui revient « Je tournai alors le dos, et me mis à sangloter. » En voulant récupérer son humanité dans le discours poétique et le travail de création, Césaire est immédiatement confronté à la nécessité de se penser comme nègre et même s’il vous voulait échapper à cette confrontation, ce serait en sens inverse, une opération aussi douloureuse. Césaire, de fait, n’aura jamais d’autre thème de sa création poétique dont chaque démarche remettait en cause sa propre identité humaine mais toujours impliquait sa relation avec l’histoire et les drames des peuples noirs.

La deuxième remarque est d’ordre linguistique. Césaire, suivant le modèle surréaliste, s’approprie la langue qui est la sienne, le français, et en même temps pour correspondre à la révolte volcanique qui le traverse, à la grand vague qui le soulève, il opère, à travers les douleurs de l’évocation du passé, une déstructuration de la ligne grammaticale du discours. Il supprime les mots-liaisons et place les phonèmes comme on construit sans ciment un mur de pierres sec. Il les laisse réagir l’un sur l’autre faisant jouer leur intensité sémantique en une séquence de métonymies qui se soutiennent mutuellement et se lient, l’une à l’autre, on dirait, librement, emportant l’auteur lui-même par la force de leur signification. « Soleil serpent œil fascinant mon œil » Ce sont donc des textes difficiles à déchiffrer surtout que Césaire a recours à des mots rares remontant au bas Moyen-âge lors de la lente transformation des racines gréco-latines. C’est ainsi qu’il termine le Cahier en évoquant une ascension, à la recherche d’un autre langage, vers la lune « en son immobile verrition ». Ces voyages aux sources de la langue, cette immersion dans le caquetage des mots est le nécessaire travail pour découvrir les « armes miraculeuses » qui devaient servir le projet unique qui donne un tel sens à son entreprise poétique.

Cette a-grammaticalité qu’il exerce dans la fabrication de ses textes est l’écho ou le miroir d’un monde qu’il perçoit, chaotique, violent, inhumain, qu’il qualifie de désastre ou de marécage et aussi comme une échappée de la violence intérieure qui l’anime. Le poète est en effet, le maitre des mots et sa fonction est de nommer les choses et les êtres par leur nom exact. Ce souci dans la dénomination a d’autant plus sa raison d’être qu’il a hérité d’un langage qui est né et a évolué dans les climats du nord. Il doit donc pouvoir par sa connaissance de la botanique, et du monde des oiseaux et des poissons tropicaux nommer chaque arbre, chaque fleur, chaque oiseau chaque poisson selon un vocabulaire précis. D’ailleurs ne se donne-t-il pas dans le titre d’un de ses derniers recueils un nom d’algue « Moi laminaire »

Tout cela évidemment, ne serait que jeux de bouche et de mots de super-lettrés si cette déconstruction, grammaticale et ce nouvel ensemble sémantique ne correspondait pas à une réalité « objective », la déconstruction des mondes noirs qualifiée de « désastre », l’immense humiliation historique des peuples noirs. C’est cette déconstruction qui permet de renverser dans une langue venant du Nord, donc langue de la conquête, des alliances de mots et d’images et d’en inventer de nouvelles au nom de son monde noir, exerçant ainsi par sa poésie une fonction prométhéenne. Dans ce monde nouveau, étranger au climat et aux coutumes d’Europe, il réinvente la réalité du monde tropical, il reconstruit le désastre de la condition noire, il se bat avec tous les poncifs inventés par le racisme. Si, dans les épopées grecques, la mort est noire, dès le Cahier, Césaire nous donne une leçon dans l’action de renversement des couleurs en décrivant la mort de Toussaint-Louverture au Fort-de Joux :

« La neige est un geôlier blanc qui monte la garde devant une prison
Ce qui est a moi
C’est un homme seul emprisonné de blanc
C’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche
C’est un homme qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche
C’est un homme seul dans la mer inféconde de sable blanc
La mort galope dans la prison comme un cheval blanc
La mort expire dans une blanche mare de silence. »

C’est à l’échelle de l’histoire continentale et mondiale que s’opère ce renversement qui projette en termes éclatants le destin et la passion des victimes et c’est ce projet que Césaire, pendant près d’un siècle inscrit dans la chaine du discours poétique comme une méditation effervescente sur l’histoire des peuples noirs et le lieu d’une récupération cathartique des humiliés. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ». La saisie du langage et son renversement ne sont pas jeux gratuits Ils sont l’expression d’un déplacement thématique de l’histoire racontée maintenant par ceux qui en sont les victimes. C’est le trafic triangulaire saisi à l’autre bout, c’est le vent du sud qui souffle, c’est la forêt qui parle et le déferlement de la vague qui vient de Gorée. La négritude est alors présence, pure présence, multi-dimensionnelle, témoignage, obstination culturelle, « Nègre je suis, nègre je resterai », une affirmation constante de l’existence noire, envers et contre tout, et qui nous délivre de la stérilité de la honte et de la rancœur. La révolution haïtienne devient le point de départ d’une réflexion sur l’histoire des relations entre les peuples et les continents « Haïti, ou la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité » (Cahier).

Confronté, dans son œuvre théâtrale, au personnage historique de Henri Christophe, Césaire pose les mêmes questions que Alejo Carpentier dans Le royaume de ce monde. Pourquoi cette retombée si rapide dans l’oppression et la terreur ? La tragédie du roi Christophe, que Césaire écrit au moment où apparaissent les indépendances africaines, elles aussi entrainées dans le vortex du pouvoir absolu, agrandit la perspective historique d’une lutte contre l’esclavage et le racisme pour s’interroger sur les malheurs provoqués par les relations des peuples et des pouvoirs qui ne semblent nullement préoccupés de leur bonheur et ceci interpelle l’humanité toute entière. Aucun peuple n’échappe à la possibilité du désastre, au gouffre d’un pouvoir absolu qui le dévorerait. La lutte pour la liberté transcende alors et race et classes et la tribu. Le côté maléfique du pouvoir est partout, monstre tapi au sein de la montagne et prêt à frapper, mais aussi la résistance est partout possible l’alternative d’autres types de relations humaines.

Dans sa mairie où il a travaillé pendant 56 ans et à l’Assemblée Nationale où il a été député pendant 49 ans, le poète de la négritude fut un homme qui s’est fait respecter, notamment par le respect avec lequel il traitait les autres, les humbles comme les grands. Un homme qui a su s’épargner à lui-même la « tragédie » du roi Christophe, tandis que son œuvre poétique, décryptée, mieux connue, oblige les puissances qui avaient été impliquées dans le trafic d’ esclaves et dans la diffusion de théories et de pratiques racistes à changer leurs angles de vision sur l’histoire et les calamités subies par les peuples noirs. Le verbe d’Aimé Césaire, comme sa pratique de la politique se rejoignent dans l’admiration qu’on lui décerne lors de la célébration de son départ. Le chant du poète et l’action du politique se conjuguent dans un exemple unique de concordance entre la création et la praxis.

Jean-Claude Bajeux
18 avril 2008

(publié dans le Nouvelliste du lundi 21 avril 2008)

jeudi 1 mai 2008

Aimé CÉSAIRE, Plume Ébène

Ouvre collective : Christian BARDOL / Huguette BELLEMARE / Marlène EMMANUEL-EMILE
Pour mieux comprendre l'ouvre d'Aimé CÉSAIRE

SOUSCRIPTION : Vous pouvez passer votre commande, en expédiant un chèque de 10 euros. Bien mentionner votre adresse postale. Le livre sortira en juin 2008 au prix de 12 euros. Merci de votre aide.

Aimé CÉSAIRE, Plume Ébène
Ce recueil des ouvres expliquées de Césaire a été élaboré par des enseignants de collège et responsable de C.D.I. Il contient en fin d'ouvrage un Quizz et une exploitation pédagogique pour chaque niveau de la 6e à la première.

"Nous aimerions à travers ces pages, sensibiliser le public, à l'ouvre d'un auteur et d'un penseur en tentant de mettre à sa portée les trésors d'images que recèle chacune des dix oeuvres qu'a écrit, entre 1939 et 1983, le plus grand auteur martiniquais."

D'abord destiné au public d'âge scolaire, ce recueil s'adresse aussi à tout lecteur désireux de découvrir ce poète de dimension universelle.

Pourquoi ce titre ?
Il lie le noir et la force de notre négritude exprimée par la plume d'Aimé Césaire (l'ébène, en effet, bois de l'ébénier, est d'un noir foncé, d'un grain uni et d'une grande dureté) à la souffrance de nos ancêtres esclaves euphémiquement-péjorativement traités de bois d'ébène.

Éditions LAFONTAINE - Bât. 12 - résidence Maniba - 97222 CASE-PILOTE


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