jeudi 29 avril 2010

Naissance des Antilles

Paupières allongées
Contre les bleus du large
Une capresse enlace
Les fuseaux d’une vague
Sables s’ y fraient passage
Aux confins de l’ errance

Paupières frémissantes
Sur les flots qui s’ardoisent
Une capresse en brasse
La bécune narquoise
Contre-courants de sombres
Trop longues grilles d'attente

Paupières défiantes
Entre les coraux sombres
Une capresse chasse
La murène sagace
Qui dévalise l’ombre
De dauphins nonchalants

Paupières insolentes
Pétales s’ écarquillent
Vent de fièvre florale
Les Antilles chenillent
Entre vagues ardentes
Et volcan cardinal

Jocelyne Mouriesse

On m'appelait Surprise



Un de mes deux romans à paraître à la rentrée

Nouvelle offrande



Martinique
Le Diamant - Anse Cafard
Monument aux esclaves
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


Si près de saluer
la montée de la pluie
dans les craquètements du vent
Ô terre abasourdie
par la curée des mots
j’offre le sel à l’orpaillage
tranquille des mémoires
au vol tragique des papillons
à contre-attente de la nuit
et ma prière en ordalie
à la lagune tourmentée

©José Le Moigne
La Louvière
29 avril 2010

mardi 27 avril 2010

Offrande


Le Vaucin, Martinique, cimetière de la famille
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


À ces matins voués
à l’agonie des calebasses
j’offre mes veines reliées
à d’anciennes reliques
soleil porteur de cabosses
avec pour seuls totems
la marque des pieds nus
sur les tracées de latérite
rebelles à la peau scarifiée
par des pontifes maladroits
dans les chenaux obscurs
des dernières mangroves
où le seul balan alourdi par le sel
se décline en écume
sur l’acier gris des tombes

©José Le Moigne
La Louvière
26 avril 2010

ENFIN – EN VAIN !



Ta lèvre sur mes lèvres.
Et ton odeur.
Ta chaleur.
Fièvre de te sentir.
De l’instant, de l’heure,
Tu te poses t’imposes.
Ravisseuse coudoie
Une dense présence
Alterné de temps
Entrelacs d’émotions
Tu joues – Adieu
Ce soir, cette nuit
Si fraîche, si douce.
Outrepasse la distance.
Je te cherche,
Flairant tes joies,
Reniflant tes émois,
Mangeant tes éclats de voix.

ENFIN – EN VAIN !

Evariste Zephyrin

dimanche 25 avril 2010

Fleurissure



Le matin est à peine réveillé, mais la lumière déjà belle et le ciel bleu, on a le sentiment que jour aspire à la sérénité, à la quiétude.

Je m'en vais !

Le long du chemin, j'aperçois les arbres s'enfeuillant et les haies buissonner.

A chaque détour de rue, je me convaincs que Dieu est à l'ouvrage, la vie à la renaissance, la nature en prise avec sa fleurissure vernale.

Le monde renaît !


Evariste Zephyrin

samedi 24 avril 2010

Pour Joseph Zobel



Nous marcherons
par des chemins bordés
de perles et d’améthystes
et tu me guideras

***

Assis
comme un moine copiste
le pinceau à la main

Dessinant des bambous
d’une main qu’il voudrait
ne jamais voir trembler
Zobel interroge les ombres

Au loin
sur l’océan des îles
la main se charge
de terribles orages

En cet été torride
la terre a soif de jardins

José Le Moigne
Poèmes du sel et de la terre
éditions L'Arbre à paroles




Dernier repas partagé
In José Le Moigne
Joseph Zobel, le coeur en Martinique et les pieds en Cévennes.
Ibis Rougé éditions 20 euros
http://www.ibisrouge.fr

vendredi 23 avril 2010

"La reconnaissance des différences et des altérités"



L'un mourut à 94 ans, après une carrière littéraire et politique accomplie, l'autre se consuma à 36 ans, laissant une oeuvre brûlante et avortée. L'un magnifia sa Martinique natale, l'autre préféra se jeter dans les combats indépendantistes en Afrique. L'un eut des obsèques en forme de béatification en 2008, l'autre s'éteignit anonymement dans un hôpital en 1961. Même si leurs existences paraissent largement antithétiques, Aimé Césaire et Frantz Fanon furent les artisans d'un même combat anticolonialiste. Dans Aimé Césaire, Frantz Fanon, Portraits de décolonisés (Les Belles Lettres, "L'histoire de profil", 280 p., 27 €), Pierre Bouvier, professeur à l'université Paris X-Nanterre, jette des passerelles entre ces deux figures intellectuelles. Entretien.

Oubliés ou négligés pendant des décennies, Aimé Césaire et Frantz Fanon sont de nouveau lus et étudiés. Pourquoi ?

Césaire et Fanon nous disent beaucoup de choses sur ce qui s'est passé hier, à l'époque coloniale, et aussi sur ce qui se passe aujourd'hui, dans le contexte post-colonial tel qu'ils avaient commencé à le pressentir. Les valeurs du post-colonialisme, telles que portées par Césaire et Fanon, sont les valeurs de la reconnaissance des différences et des altérités.

Or, actuellement, vit en France la deuxième ou la troisième génération des personnes originaires du Maghreb ou de l'Afrique noire. Ces jeunes sont français mais leurs parents viennent d'ailleurs, avec des cultures, une religion différentes. Ils vivent dans des lieux où l'habitat est dégradé. Ils peinent à progresser dans le système scolaire. Ils recherchent des moyens pour vivre correctement dans une société à laquelle ils appartiennent objectivement et, en même temps, il y a incertitude identitaire.

Ce sont justement des sentiments qu'ont ressentis Aimé Césaire et Frantz Fanon. Césaire parle de la difficulté de la société antillaise à s'identifier. Cette population en grande partie descendante de l'esclavage, de la traite, est aussi, depuis 1848 et l'abolition, intégrée dans la nation française, avec ce dilemme de savoir si les Antillais sont des citoyens à part entière ou entièrement à part. Fanon, lui, a observé dans les années 1950 la solitude des immigrés algériens. Dans Peau noire, masques blancs, il dit leur difficulté à s'insérer dans un dispositif qui ne répond pas vraiment à leur identité.

L'identité. Les deux auteurs se seront posé cette question toute leur vie...

Césaire dit : "Nègre je suis, nègre je resterai." Il y a là un élément fondamental sur lequel il ne veut pas transiger. Il refusait cependant de considérer la négritude comme un enfermement. Lors d'un colloque à Miami, en 1987, il a expliqué comment cette notion était aussi une dénonciation du racisme.

Frantz Fanon, lui, serait un métis, au sens de l'identité : c'est un Noir martiniquais qui a vécu en Algérie et s'est impliqué dans les indépendances africaines. C'est un combiné de profils assez extraordinaires qui ont fait cet individu très complexe, absolument exceptionnel par sa densité existentielle et sociale. Mais, par des cheminements différents, ces deux hommes ont finalement tendu vers l'universel.

Fanon, combattant de la France libre puis partisan des indépendances, Césaire, chantre de la départementalisation puis auteur du Discours sur le colonialisme, ont eu des relations complexes avec leur pays. Quel rapport avec celles des jeunes des banlieues envers ce pays ?

De par leurs brillantes études, Aimé Césaire et Frantz Fanon appartenaient aux élites françaises. Ils auraient pu figurer comme modèles républicains et, en même temps, ils ont subi le racisme, notamment Fanon quand il étudiait la médecine à Lyon. En cela, ils rejoignent un état d'esprit amour-haine qui existe aujourd'hui chez les personnes issues de l'immigration. D'où cette incertitude, cette hésitation, ces allers-retours qui rendent compréhensible une certaine violence. Il est d'ailleurs intéressant de constater que la violence des agriculteurs, par exemple, est admise par la société, intégrée dans l'espace public, alors que celle des jeunes de banlieue ne l'est pas. Il y a là présent un racisme latent : prégnance du fait qu'ils restent différents et donc prégnance perpétuelle de l'imaginaire colonial.

Des parallèles sont justement tentés entre le système colonial, tel que décrit par ces auteurs, et ce que vivent les gens dans les cités. Vous semblent-ils à propos ?

Ils sont un peu excessifs parce qu'il y a quand même des garde-fous, comme la présence du système scolaire ou des grandes institutions. Malgré les difficultés que rencontrent encore beaucoup de jeunes, un certain nombre cheminent peu à peu dans notre société. Ce n'est tout de même pas la situation coloniale avec des barrages très forts dans la promotion. Mais il y a un ressenti. Les stigmatisations dont sont victimes certains Français issus de l'immigration incitent à rappeler ce contexte antérieur. Quelque part, ils se remémorent la situation des colonies où la ville européenne et la ville indigène étaient séparées physiquement et symboliquement.

Propos recueillis par Benoît Hopquin

source

mardi 20 avril 2010

Saint-Renan



Bretagne
La cathédrale de l'Argoat ( Plourarc'h)
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


Exhibant sans pudeur son visage immuable de granit et d’ardoise, la tranquille abondance de son marché hebdomadaire et sa sérénité, Saint-Renan nichait, à un jet d’arquebuse de Brest, dans un repli de la Penfeld. Ici, c’était comme si la guerre n’avait pas existé. Ce monde-là n’avait pas vingt ans à vivre, mais ne le savait pas. Les hommes portaient encore le grand chapeau à guides, le court chupen à double boutonnage, et le pantalon rayé d’avant 14 qui pochait aux genoux. Leurs moustaches étaient uniformément rousses et ils avaient des gueules de maquignon. À côté de ces mégalithes, les femmes, avec leurs coiffes de dentelle aux ailes raidies par l’amidon, faisaient penser à des oiseaux marins.
L’arrivée de Man Anna et de Julien jeta le trouble dans les étals. Pas d’insultes, pas de propos blessants ni de regards meurtriers, pas de cruels chuchotis, mais un silence impressionnant : celui des paysans aztèques voyant venir vers eux les chevaux de Cortès.
Mais les paysannes ne furent pas longues à se ressaisir.
Ce n’est pas parce qu’on vit au fond de l’Armorique que l’on est des sauvages !
Des femmes noires, des gosses café au lait, bien sûr que ça existe ! Le Télégramme parlait parfois de ces français de l’outremer, nos concitoyens du bout du monde ainsi qu’il le disait. Et qui, si près du port où finissait l’Europe, ne connaissait pas un marin !
N’empêche que ça faisait un choc d’en voir devant soi !
Le silence s’effaça plus vite qu’il n’était arrivé.
— Lagat du ! Lagat du !
Maintenant, soucieuses de se rattraper, elles s’adressaient à Man Anna dans leur breton sonore de paysannes de plein-vent. Elles ne tarissaient plus, se consumaient d’admiration devant l’enfant et ses yeux noirs, faisant crouler Man Anna qui ne comprenait goutte sous le poids des éloges, gloussaient des « Mignonic bihan ! » qui témoignent en Bretagne du degré le plus haut de tendresse.
Man Anna était rassérénée. À vivre sans cesse dans ses jupes, Julien avait appris depuis longtemps à lire sur visage de sa maman. Aussi, avant même qu’ils ne grimpent dans l’autobus, savait-il quelle aventure c’était pour elle de se risquer si loin du territoire familial. Tout lui semblait une menace. Les quolibets, les railleries, les injures racistes, et même les gestes obscènes dont certains blancs, certes, les plus bornés et les plus imbéciles, ne se montraient jamais avares.
Et ça, elle le savait par expérience.
Julien avait quatre ou cinq ans et le peu qu’il savait, ce qui ferait que bien plus tard on l’aimerait ou le détesterait d’un bloc, il le devait à Man Anna. De même ce pouvoir, souvent lourd à porter, qu’il avait de retenir en lui, sans jamais défaillir, chaque minute de l’instant qui passait. Tu t’rappelles, Frédéric ? Le gris tendre du ciel et des maisons s’effilochant en un fragile camaïeu sur les écailles des ardoises ? L’odeur du beurre frais baratté du matin que les paysannes présentaient sous forme de mottes décorées à l’emporte-pièce et qui perlaient en fines larmes irisées ? Celle du lard grillé ? Celle du saindoux s’échappant des billigs ? Celle des crêpes plus ajourées que des dentelles qui s’empilaient sur des étoffes de Cholet ? Et celle, vaguement opiacée, de la bouillie d’avoine ?
Images du passé ?
Pas si sûr que cela !
Ce qui était certain, on pouvait sans inquiétude en prendre le pari, c’est que vie durant Julien garderait en mémoire ce soudain coup de foudre. Cela n’avait rien à voir avec la platitude de ces romances qui prétendent, avec une avalanche de clichés, décrire ce qu’est l’amour. Ce coup de foudre-là n’avait rien d’éthéré. C’était comme si le soleil se vengeait de l’impie qui avait osé lever les yeux sur lui. Cela vous meurtrissait, vous brûlait les pupilles, vous laissait, à la fin, dans un état de solitude impossible à décrire. Aujourd’hui, encore, Julien se retrouvait dans un état très proche quand il cherchait à l’exprimer. La Bretagne, s’était donnée à lui pour ne plus le quitter. C’était un amour violent et définitif qui englobait la Bretagne de toujours et celle qui s’éveillait en traînant des sabots à un monde nouveau, amour des hommes et des femmes aux visages d’indiens, tressés de ravines profondes, d’un peuple qui fixait l’horizon incertain tout en songeant aux fontaines sacrées, amour d’un peuple se demandant, maintenant que la guerre avait tout bouleversé, de quoi demain serait-il fait.
Cette même inquiétude qu’il lirait, bien des années plus tard, dans le regard des pêcheurs antillais ; des jeunes comme des vieux.

José Le Moigne
Extrait de La Gare
© éditions Gonella
à paraître : Correspondance et internet : Juin 2010
En librarie : Septembre 2010

Vent d'îles


Dans la rue
Fort-de-France 2006
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


Vent d'îles
plaquant l'orage
à la jupe des filles

Un peu d'incertitude
à la courbe des hanches

La nuit
aussi
avait de longs cheveux

José Le Moigne
Visages-clés
éditions Millas-Martin 1976
épuisé

lundi 19 avril 2010

A mon commandement

Si la marche du temps m'incombait,
a minuit je commanderai à la lune de se coucher,
au soleil de se lever,
afin de me resplendir dans sa lumière.

Evariste Zephyrin

dimanche 18 avril 2010

soleil


Le Lamentin
Martinique
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


Je te salue soleil
pétrisseur de forêts
de mirages noués
aux ras des canopées

Soleil de silex
de porphyre et de poix
entachant les suaires
du sang des agoutis

Soleil casqué des îles
semant à profusion
sur le ciel brisé

les cruelles laitances
de ses nuées ardentes


José Le Moigne
La Louvière
18 avril 2010

samedi 17 avril 2010



"Les jeux de la mémoire" tiré de [Rien pur ou simple] de Thélyson Orélien à paraitre aux Editions Parole en Archipel


Ma mémoire qui oublie tout
quand je fouillais ton paradoxe
est reprise
et détruite à l'infini

Je me suis opposé pour mieux te connaître
dans la recherche du temps perdu
à la valse de mes idées
d'une perspective proustienne
tantôt réel tantôt fiction

réel fiction
fiction réelle
voire les deux à la fois
lorsqu'ils se confondent

Tu ne peux d'autre part retenir
que l'un des mirages
de la terminologie bergsonienne
d'inventorier l'oubli
pour recréer la faculté
de mémoriser l'oubli

La mémoire seule débarrassée
de cette gangue
encore une démarche de poète
d'Aragon dans Blanche ou l'oubli

Ce n'est jamais au poétique
niveau du langage
ni dans la force des termes
des choses que je me rassasie
de mon déclin de l'âge
du temps perdu
et des détails d'une vie

Alors mes mémoires me rendent amnésique
et je nage
dans l'océan des antimémoires

Thélyson Orélien

UN DOUBLE ANNIVERSAIRE




17 avril 2008… Je me trouve avec madame Christiane DIOP (Présence Africaine) à l’UNESCO à Paris, dans le bureau de la secrétaire de Monsieur Nouréini Tidjani-Serpos, Directeur Général adjoint de l’UNESCO en charge du Département « Priorité Afrique ». Nous l’attendons pour répondre à son invitation à déjeuner. Mon téléphone sonne, c’est un appel de la Martinique.

Un ami m’appelle et dit simplement ces mots : « Nicole doudou, Il est parti… » Je raccroche et dis à madame Diop : « On vient de m’appeler de la Martinique. Il est parti… » Elle me répond qu’elle n’y croit pas ; elle fait référence aux annonces faites plusieurs jours plus tôt le donnant pour mort. Je lui assure que cette fois l’information est juste. Dans l’intervalle, la collaboratrice, Denise, allume la télé et la nouvelle tombe, il n’y a plus de doute... Nous sommes assises madame Diop et moi l’une en face de l’autre. Elle se tient droite, le visage en apparence impassible. Seuls ces yeux la trahissent, les yeux d’une petite fille perdue qui refuse pourtant de se laisser envahir par l’expression de l’extrême douleur. Digne ! Je la regarde ; je ne me rends pas compte tout de suite que les larmes roulent sur mon visage. Larmes silencieuses. Monsieur Tidjani ouvre la porte de son bureau pour raccompagner son visiteur et s’avance vers nous. Ce qu’il voit c’est l’image de deux petites filles égarées. Il comprend sans qu’il soit besoin de mots. Du haut de son immense stature il nous regarde, pousse un profond soupir et dit : « Ah ! C’est Papa Césaire ! » Je balbutie un « oui » à peine audible. Son regard nous enveloppe, il cherche en lui les mots de la consolation et c’est Birago Diop qui vient à son secours. Il se met à nous déclamer « Souffles ». Et ce sont précisément les paroles que mon cœur avait soif d’entendre…

Nous déjeunons sans appétit… Parfois nous rions ; parce que nous sommes nègres et que les nègres sont passés maîtres dans l’art de l’auto-dérision, dans le rire pour ne pas héler-anmwé ! Parce que nous sommes des humains, emplis de pudeur et que le respect mutuel qui nous habite nous dicte que la douleur de notre alter-ego est sans aucun doute plus forte, plus légitime que la nôtre. Ainsi je me dis que madame Diop n’était pas seulement l’éditrice mais l’amie de longue date et que tant de choses que j’ignore devaient les unir ; que monsieur Tidjani le Béninois, a eu, en tant que diplomate et homme de lettres, à le recevoir et qu’entre eux deux, en eux, coule un fleuve immense nommé Afrique, qui les relie jusqu’à l’indicible… Que moi, je ne suis que moi, une enfant trop pétrifiée par la force de l’amour et la timidité pour oser aller vers lui, qui s’est contentée de l’aimer dans la distance et de boire ses mots, de s’abreuver à leur source… Que moi qui n’ai de commun avec lui que d’être née sur la même terre que lui et que la passion des mots…

Après le déjeuner je regagne l’appartement de ma sœur à Sarcelles.. Là enfin, seule, je me jette dans le lit et laisse libre cours à ma douleur. Et j’appelle Birago et je le supplie, j’invoque sa sagesse et de mes larmes surgit un poème balbutiant, un dialogue posthume avec Birago Diop…


Lettre ouverte à Birago Diop


Birago ô mon frère
Mon frère de par-delà le temps
J’implore ta parole au secours de mon âme
Aujourd’hui j’ai besoin de m’arc-bouter à cette parole-là
Besoin de me dire encore et encore
Avec toi
Que « les morts ne sont pas morts »
Il est parti le Père le Maître le Griot l’Ancêtre
Il est parti au point du jour
Et ce jour-là le soleil a oublié de se lever
Il est parti
Dans la virgule qui sépare la nuit du jour
Et la nuit depuis ne nous quitte pas
Il est parti
Sans savoir que quelque part
Sur la même terre que lui
Une enfant se mourait d’amour
Sans oser se l’avouer
Ô Birago il est parti
Et mon amour désormais inutile
Tourne en lui-même
En quête de son centre
Que ne lui ai-je pas dit
Quand il en était temps
Depuis l’adolescence
Ses mots ont accompagné chacun de mes jours
Et répandu en mon corps
La fulgurance de la lumière
La chatoyance de l’espérance
Que ne lui ai-je pas dit
La violence du Rebelle
A semé en mon âme
Les graines de la révolte
Le feu du questionnement
L’exigence de la verticalité
Que ne lui ai-je pas dit
Quand il en était temps
A quel point, par la seule vertu de son chant
Les mots, dans l’alcôve de mon cœur
Fourbissaient leurs Armes miraculeuses
Pour jaillir de moi en pépites tremblantes
Offertes à mes gens
A quel point, en vertu de sa foi
J’ai rêvé un peuple rendu à lui-même
Hors des jours étrangers
Ô Birago ma parole est vaine
Comme vaines mes larmes
Mon amour inutile tourne en lui-même
En quête de son Nord
Boussole brisée
Lumières du Phare éteintes
Nos barques en perdition
Sillonnent l’Atlantique de l’errance
Combien de soleils encore
Combien de lunes encore
Et combien d’aubes fraîches
De petits matins
Et combien de Tempêtes
Avant qu’enfin
Par-delà le vent et le chagrin
Et la lente ascension en chemin de croix
Avant qu’enfin
Ne parvienne à nos cœurs
Le souffle de l’Ancêtre arrivé à bon port ?
Peut-être, peut-être dois-je seulement me taire
Taire la litanie des larmes et des pourquoi
Pour percevoir enfin
Dans l’ourlet du jour
La voix inaltérable de l’Ancêtre
Juste me taire
Ecouter plus souvent les choses que les êtres
La voix du feu
Celle de l’eau
Pour accoster enfin aux rivages de la sérénité
Ô Birago, ne lâche pas ma main
Jusqu’à ce qu’elle retrouve
La chaleur de la main de l’Ancêtre !
Paris, le17 avril 2008

17 avril 2009… Nous sommes en pleine nuit. Nous revenons mes filles et moi de promenade et d’un dîner improvisé chez une amie… Dans la rue, plusieurs voitures de pompiers… Je dis aux filles : « Oh, il y a un souci chez les voisins ! » Je gare la voiture sur le bas-côté, je demande aux filles de m’y attendre et je descends aux nouvelles. Un pompier s’avance vers moi et me demande si je suis Nicole Cage-Florentiny. Je réponds oui et m’inquiète de ce qui se passe. Il se rapproche et m’informe qu’il y a eu un problème chez moi. Un problème ? Oui… Un incendie… Chez moi ?
Les pompiers appellent ma sœur qui habite non loin. Quand son mari et elles arrivent, les pompiers leur confient les enfants et me demandent si je suis prête à entrer voir… Oui je suis prête. Les enfants s’accrochent à moi et ne veulent pas me laisser partir… Ils me soutiennent pour traverser la maison inondée où chaleur et fumée se disputent la vedette jusqu’à ma chambre, lieu de départ du sinistre…
Inaya, la lapine de ma petite Marie, semble dormir paisiblement… Je dois le lui dire . Elle ne me laisse pas terminer ma phrase ; elle pousse un cri qui lacère la nuit et mon cœur. Oh mon bébé !
Ma sœur et mon beau-frère nous emmènent passer la nuit chez eux.

Un pan de notre vie s’est effondré… Mais nous sommes vivantes… La famille, les amis nous entourent… Nous sommes vivantes et la vie nous oblige à tourner une page et à avancer… Plus fortes…

17 avril 2010. Trois mois après le séisme en terre d’Haïti… Haïti qui est venu, avec une rare violence, nous ramener, bon gré mal gré, à l’essentiel. Qui est venu cogner à la porte de nos certitudes et nous rappeler que sur les sables mouvants de nos vies, rien ne peut être tenu pour définitivement gagné et que ce qui nous rassemble, ce qui nous sauve, ce sont les liens du cœur, ceux de la grande fraternité humaine.

Nicole Cage
, le 17 avril 2010

Aimé Césaire, 2 ans déjà !



La dernière fois où je l'ai vu j'étais encore enfant, l'image qui me reste est celle où il était venu apporter à ma mère des affiches où je ne sais plus trop quoi, car lorsque les grandes personnes parlaient, les enfants allaient jouer dehors, s'ils n'y étaient pas déjà.

Puis après un certain temps, je le vois quitter la maison en ayant un mot et un geste affectif pour ma sœur et moi, il s'engouffra à l'arrière de sa DS, et nous regardions émerveillé la voiture s'élever...

Aujourd'hui, Aimé Césaire est parti, je vous avoue ne pas savoir qui irrigue mon pays, ni quel grand homme l'habite en ce jour !

Evariste Zephyrin

La voiture en question
http://fr.wikipedia.org/wiki/Citro%C3%ABn_DS

vendredi 16 avril 2010

Enfance, ma liberté


Martinique
La route de la trace
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis


Enfance, ma liberté

Enfance
ma liberté
j’ai su garder de toi le conclave des îles
l’éclair vif de l’oiseau
le serpent tétracorde
l’envol lourd des busards à l’aplomb des vieux mornes
la chatière carnassière où hennissait le vent

Et j’ai gardé aussi trop blanche sur la main
la lunule des ongles striée par les moissons
la parole rouillée
d’avoir si peu servie
le chant grave des conteurs aux tiges des tubéreuses

ce grand flot d’amertume
jusqu’à l’écoeurement

Trouverais-je la piste du grand fauve de sève
sur l’argile des portes
trouvera-t-il sa marque
partout où des pieds nus ont foulés la jachère
je décrispe mes yeux où affluent les roseaux

Le soleil jamais ne remonte la rive
où crissent sous les feuilles
les mantes religieuses

*
* *

Infanzia, mia libertà

Infanzia
mia libertà
ho saputo di te custodire il conclave delle isole
il lampo vivo dell’uccello
il sepento tetracordo
il vola pesante delle albanelle a piombo sui vecchi poggi
l’abbino per la carne dove nitriva il vento

Ho saputo anche consevare troppo bianca sulla mano
la lunula delle unghie striata per aver cosi poco servito
il cantograve dei narratori dalle stirpi delle tuberose

quella grande onda di amarezza
fino alla nausea

Traversŏ la pista del grande fulvo dalla linfa vitale
sur’argilla delle porte
si troverà la tua impronta
avunque piedi nudi abbiano calcato il maggese
io distendo il moi sguardo ove affluiscono i canneti

Il sole non risale mai la riva
Dove stridono sotto le foglie
Le mantidi religiose

José Le Moigne

In Babilonia
Piccola anthologia plurietnica
Traduction Bruno Rombi
Il libraccio Editore
Gênes 2005

CESAIRE. Deux ans plus tard




Le chantre de la négritude Aimé Césaire est décédé le 17 avril 2008 à 95 ans. Deux ans après sa disparition, le poète est toujours présent dans les pensées.

Maire de Fort-de-France durant plus d’un demi-siècle, député, écrivain, poète, Aimé Césaire a marqué de nombreuses générations. Sa disparition a été un choc pour certains.

A la veille du deuxième anniversaire de sa mort, dans le quartier foyalais Volga-Plage, les personnes âgées se souviennent. L’homme aimait aller à la rencontre des riverains, il les recevait également fréquemment dans son bureau. Les personnes âgées ont encore en tête des moments marquants de leur histoire avec Aimé Césaire.

« Sé an n’om ki té fé tou sa i té pé pou lé maléré, (c’est un homme qui faisait tout ce qu’il pouvait pour les malheureux, ndlr). C’était un homme honnête », précise un habitant du quartier. « On ne peut pas oublier Aimé Césaire, il a trop fait pour la Martinique », lance une femme. Une autre habitante présente l’homme en sauveur. « Un jour, je me souviens, il y avait une pluie, et puis il y avait de l’eau de l’eau de l’eau… Il y avait une pauvre dame qui habitait là qui avait 9 petits-enfants. Les 9 petits-enfants étaient sous une table. Monsieur Aimé Césaire est venu, là-bas, mon mari a traversé, mon mari a été lui dire çà. Et bien il a été dans l’eau pour voir ces gens là ». Aimé Césaire a par la suite fait en sorte que cette famille ait un logement convenable.

Ce samedi, jour anniversaire de sa mort, de nombreuses manifestations culturelles en sa mémoire sont programmées, notamment par la ville de Fort-de-France.


A lire et voir également le site Internet consacré à Aimé Césaire

jeudi 15 avril 2010

En souvenir d'Aimé Césaire

Le samedi 17 avril : En souvenir d'Aimé Césaire Rendez-vous au cimetière La Joyau le matin à 8h le soir 19h soirée d'hommage du Sermac et Soirée Bèlè au grand marché de FFce à 18h

mercredi 14 avril 2010

LE SEISME


LE SEISME 12 j2010 EST DONC UNE catastrophe en PENDULUM.Ce sont nos artistes qui le disent et ils ont bien raison

!Nous avons clairement affaire a des artistes illustres et respectés e et les artistes voient clairs puisqu'ils se permettent des transpositions, des installations, et se permettend meme des inepties qui en finale en disent long.
LA CATHASTROPHE, ELLEnous rate et nous lA ratons!
( Et pour faire un jeu de mot nous pensons aux rats!)

Ca me rappelle L'ARTISTE Calder qui voulait que tout ce qui est figé en art, trouve une sortie dans le mouvement.


Nous autres non-artistes, nous somme l'engrenage, et nous voulons croire a un mouvement dont l'engrenage serait l'epi-centre. CETTE engrenage qui nous ferait remonter la montre en mémoire d'un passé prospére, d'une histoire marquante.

Nous avons besoins de tous ces denivelllements de cet engrenage (ses dents) mais le MAITRE HORLOGER lui qui va travailler a la mise en place de l'operation REMISE A JOUR -s'il est defaillant- s'il manque de précision, s'il s'amuse a ZIGZAGER DANS UN MARRONAGE PERPETUEL, ou dans une oblique orchestree PAR DES ACOLYTES, bien sure que la machine ne marchera pas qu'il faudra tout remettre a plat une nouvelle fois et reprendre, replacer une a une les pieces dans le boitier.

HEUREUSEMENT que cette fois, comme dit LUIS MERCIER, LA VIGILANCE EST DE MISE.
HEURESEMENT QUE NOUS EN AVONS MARRE DE TROP DE SOUFFRANCE, DE TROP DE COMPROMIS! ET QUE S'EXTIRPE DE NOS GORGE UNE COLÈRE JUSTE ET PERMANENTE, SANS REMISSION. EN CELA LA PRESSE RESPONSABLE. LES HOMMES ET LES FEMMES DEBOUT S'EFFORCENT SANS PENSER AU TEMPS QUE CELA METTRA. OUI!
LE BUT EST DE REPARER L'HORLOGE PEUT IMPORTE LE TEMPS QUE CELA METTRA.

Quelles sont les regles du jeu? Quelles sont les regles qui seront respectees? A quel respect, a quelle place dans l'histoire du monde aspirions nous, SIMPLE ENGRENAGE en dans les mains d'un MAITRE HORLOGER carburant au Barbancourt!?

Michelle Mevs

Tambour



Rencontre avec Aimé Césaire
Fort de France
Photographie: Christine Le Moigne-Simonis
Novembre 2006



In memoriam Aimé Césaire


Disparus les haillons
dont je ceignais mes reins
au temps des mortes eaux
j’ai pris licence avec le vent
et cousu une à une
les racines du conte
je sais bien que mes mots
comme les autres massacrés
resteront dans la glaise
mais
à l’aube
prenant appui sur le tambour
cerné par la rosée
la chanson de l'oiseau pipiri
perpétuera mon cri
jusqu’aux méandres de la nuit


José Le Moigne

La louvière
14 avril 2010

Homme noir au cœur blanc.


'A Aimé Césaire (1913-2008)

Homme noir
Qui a inventé le poème
Qui a su dompter le mot
Pour que ton peuple noir
Chante le mot INDOMPTABLE

Homme noir
A la tête haute
Comme le toit du ciel
Tu as déchiffré l’alphabet
De tous les mystères

Homme noir
Qui a réinventé le peuple noir
Tu as su défier tous les regards
Avec ta peau noire

Homme noir
Qui a fait vibrer les cœurs
Et inventé la lumière
Tu es la lumière

Homme noir
Au cœur blanc qui a voyagé
A travers les âges du feu et la cendre
Au prix de ta sueur et du sang

Tu as su traverser
Tous les rivages du monde
Tu as semé des pépites de rêve
Aux quatre coins du monde

Pour accoster un jour
Au cœur de ton pays

Natal.



© Mohamed El jerroudi

L'opinion culture , vendredi 25 AVRIL 2008, page 6.
( RABAT-Maroc )

mardi 13 avril 2010

Retour au pays


Pour Prisca


Je ne pouvais nommer
les arbres
les poissons et les fleurs

mais je savais la mer
je savais le soleil
la pluie
aussi
comme une douche chaude

l'air sentait le piment
la mangue et la vanille

on voyait des lucioles
le soir au ras des feuilles
on entendait monter
la marée des criquets
le bruit sourd d'un avion
au ras des alizés

la nuit était rapide
puissante
pleine de vie

puis le matin naissait
à la proue des gommiers
allumant la rosée
en haut des flamboyants


Fort de France
Août 1979


José Le Moigne
Poèmes du sel et de la terre
Editions L’arbre à paroles


Diffusion : www.rezolibre.com
12 euros

source

lundi 12 avril 2010

actualisation du thème de la diversité 2500 ans après Aristote


Professeur de littérature à l'université de l'Illinois à Chicago, Walter Benn Michaels a publié en 2006 un ouvrage consacré à l'instrumentalisation de la diversité contre l'égalité.
En 2008 déjà, Nicolas Sarkozy voulait constitutionnaliser la question de la diversité ethnique. Il faut dire que mise à part l'extrême-droite, le sujet de la « diversité » fait aujourd'hui l'unanimité politicienne – la contestation ne se fait qu'en terme de degrés, des Indigènes de la République jusqu'à l'Elysée. Il n'y a donc plus de débat. Honnie l'unité culturelle, place à la différenciation généralisée. Or, cette racialisation des enjeux sociaux occulte les inégalités réelles, celles entre riches et pauvres. Depuis 1983 – année d'abandon par les socialistes de l'idée de rupture avec le libéralisme, la lutte contre les discriminations est devenu LE projet de société, le fait totalisant, combat d'autant plus pratique qu'il s'avère compatible avec la pérennisation libérale et la soumission au Marché – à gauche comme à droite. Mais comme le résume l'auteur, ce combat est une « parodie de justice sociale », c'est une méthode de gestion de l'inégalité sous les apparences de la diversité-égalité. Peu importe que les pauvres le restent, du moment que les riches sont issus de la diversité. En effet, le « consensus libéral » ne vise à réduire que les inégalités pernicieuses pour le Marché. Il est ainsi préférable de combattre le racisme plutôt que la pauvreté. A noter par ailleurs qu'un thuriféraire de cette doctrine, Louis Schweitzer, président de la HALDE en 2006, était aussi président du MEDEF international. A partir de là, il est aisément compréhensible qu'on s'efforce de diversifier pour en réalité légitimer les élites, pas pour les faire disparaître. En outre, avec les manuels de gestion de la diversité en entreprise (dixit les frères Rabasso, experts en la matière...), cette diversité est devenue un impératif économique (la « formation à la diversité » représente une industrie de 10 milliards d'euros annuels) ; les différences identitaires ont supplanté les différences économiques. Dans ce domaine, la gauche précède la droite, et les désaccords de façade ne visent en réalité qu'à se distinguer électoralement malgré un projet commun. Ainsi, socialistes et Sarkozy sont bien plus proches que Sarkozy et Le Pen.
Exclusivement identitaires, les débats ne remettent nullement en cause l'économie de marché. Certains aspects, comme la repentance, sont bons pour les affaires. La main d'oeuvre bon marché n'exerce pas son « droit de partir » du fait du contexte idéologique, lequel est donc, pour le patron, un outil de fidélisation plus pertinent qu'une augmentation de salaire. Quant à la voie suivie par la France, elle s'aligne progressivement sur les pays anglo-saxons : les inégalités s'accroissent. Mais soyons rassurés, la couleur des exploitants se diversifie, une diversité tout sauf économique...

*

La race a prétendument disparu en tant que concept. En réalité, elle est plus que jamais présente, avec ses deux versants, « mauvais » – racisme – et « bon » – antiracisme et exaltation de la diversité (ne concerne néanmoins ni le poids, ni la taille, ni les cheveux, etc.). Racisme et antiracisme envisagent tous deux la société sous l'angle de la race. Dès 1978 avec la « discrimination positive », aux Etats-Unis, la race est une condition d'admission universitaire. Dans les statistiques des campus, la diversité géographique laisse place à la diversité raciale. L'aveuglement aux couleurs a ainsi été remplacé par la conscience des couleurs, comme le note Michaels : « Plutôt que de nous efforcer de traiter les gens comme si leur race n'avait pas d'importance, nous allions désormais reconnaître et même glorifier leur identité raciale ». Quant à la méritocratie, on va prétendre qu'elle peut s'exprimer enfin librement du fait de cette politique de discrimination positive. Les différences entre individus sont désormais considérées comme individuelles, du fait de l'égalité culturelle prétendument rétablie entre les groupes. En réalité, la discrimination positive – toujours sur critères raciaux, jamais sur critères sociaux – va à l'encontre de la méritocratie, dont elle donne l'illusion de l'existence. Aux Etats-Unis, à l'Université, on trouve 3% d'enfants issus du quart socio-économique le plus faible, contre 74% du plus haut. La discrimination s'attaque à un faux problème : les Noirs n'ont pas accès à l'Université non pas parce qu'ils sont noirs, mais parce qu'ils sont pauvres. L'effet de légitimation disparaît s'il est révélé que la richesse est le facteur prépondérant d'accès à l'université, et que le peu de pauvres présents servent de faire-valoir pour légitimer la pseudo-méritocratie des riches.
En outre, par un glissement sémantique insidieux, le mot « culture » a remplacé le mot « race ». On ne parle d'ailleurs pas de société multiraciale mais de société multiculturelle, de même qu'on parle aisément de fierté culturelle mais pas de fierté raciale. La culture est aujourd'hui le supplétif de la race, le multiculturalisme ne désignant pas autre chose. Ce remplacement sémantique, d'après Michaels, aurait deux causes : 1) la culture s'apprend plus qu'elle ne s'hérite, elle est le produit d'une éducation ; 2) « la culture est un concept plus mou que celui de race ». Comme il le note, ces définitions sont toutefois contradictoires, car pour définir ce qui appartient à la culture blanche ou noire, il faut auparavant définir le Blanc et le Noir indépendamment de leur culture. Ainsi, comme il le résume, « la culture ne peut pas remplacer notre concept de race conçue comme une réalité biologique […] La notion de culture s'avère totalement dépendante de celle de race », d'où l'incohérence d'euphémismes qui changent « les Noirs sont forts au basket parce qu'ils sautent plus haut » en « le basket joue un rôle important dans la culture noire ».
La race a été délaissée d'un point de vue biologique pour être réintroduite « comme entité sociale ou culturelle ». Devenu flou, le concept de race a étendu son application à toute différence. Aujourd'hui, les scientifiques l'évoquent comme un « mythe ». Pour eux, il y aurait plus de différences génétiques entre deux Noirs d'Afrique qu'entre un Noir et un Belge, et les différences physiques n'entraîneraient pas de différence de race. Cependant, Lewontin, un des tenants de cette vision, affirme tout de même que les races n'existent pas « en tant que représentation biologique, et non sociale » – ou comment parler de race sans admettre le concept.
En réalité, la discrimination économique du Marché a remplacé la discrimination d'Etat. Sur ce plan économique, les inégalités de classes – dont l'impact psychologique est moindre – sont volontairement occultées, et la tendance de l'opinion recoupe dans ce domaine un sentiment de moyennisation, cependant démenti par la réalité. Le « classisme », voilà l'ennemi. Peu importe donc que dans les universités américaines, on trouve plus de noirs que de pauvres, ou que l'écart du taux de non-assurés américains soit plus important entre classes qu'entre races. Cette vision fait partie des stratégies volontaires de gestion de l'inégalité, palliant la nécessité de leur réduction. Le « système » n'a plus ensuite qu'à faire de la diversité un enjeu national, pour mieux reléguer au second plan les questions économiques et faire voter les pauvres, aliénés, contre leurs intérêts de classe. Là-dessus, gauche et droite se confondent : la droite néolibérale préfère la notion de statut à celle de classe, la gauche néolibérale celle de culture (à noter que la gauche est la première à attribuer des identités et préconise d'apprécier la différence plutôt que de l'éliminer). Sur les campus américains, les étudiants s'auto-identifient d'ailleurs selon leur race, non selon leur classe.
Il importe alors peu que l'évolution des droits civiques se fasse actuellement au détriment de la poursuite de l'intérêt économique, car la « guerre des cultures » arrange bien plus le pouvoir que la « lutte des classes ». Pour masquer les inquiétudes suscitées par la globalisation de l'économie, l'identité raciale a remplacé l'idéologie politique, l'heure est à l'apologie de la vie partagée avec « l'autre ». Suite logique, la cohabitation culturelle mène au relativisme culturel. Toutes les cultures sont jugées égales, l'égalité est donc présente, et tout débat sur les inégalités économiques est évacué. De là à la repentance envers « l'autre », mon égal, il n'y a qu'un pas que le marché franchit allègrement, cédant aux revendications victimaires et ouvrant les vannes au primat de la « solidarité raciale », gommant les différences de classes, stratégie postmoderne du « diviser pour mieux régner ». En corollaire, les violences conjugales sont exposées au débat, et leur dimension socioéconomique gommée, étendue à toutes les classes pour là aussi en cacher les vraies causes, et les transformer en simple problème inter-sexe.
Enfin, stratégie ultime d'aliénation, il faut faire en sorte que le pauvre ne ressente plus sa pauvreté. En termes de diversité, « respecter les pauvres » devient « respecter l'autre », ni mieux ni pire. L'antiracisme est ainsi passé de la subversion à la gestion : le patron préfère gérer la diversité – quand elle n'est pas imposée, jusqu'à en obtenir le « label diversité » comme c'est désormais le cas en France – que de payer un salaire décent. Les différences de classe sont donc aisément transformées en diversité, tout comme en France, où on augmente la représentativité à la télévision plutôt que de s'atteler à réduire la pauvreté. La classe est ainsi devenue un dérivé de la race, mais en tant que simple différence, non comme problème. En résumé, « la politique de l'idéologie néolibérale implique le respect des pauvres, pas l'élimination de la pauvreté ». Alors que le libéralisme occultait la différence de classes, le néolibéralisme masque le devoir de leur résorption. Michaels prend comme exemple à l'appui l'émission Wife Swap (en France « On a échangé nos mamans ») : on y inculque qu'être regardé de haut par les riches est plus grave que d'être pauvre. Cette vision est entre autres relayée en France par les départements de sciences humaines des universités, dont le prétendu gauchisme n'est donc en réalité que le secteur recherche et développement du néolibéralisme.
Citations :
« Si vous cherchez les grandes foules, l'enthousiasme festif et le sens de la solidarité, c'est à la Gay Pride que vous les trouverez. Le seul problème, c'est que la Gay Pride n'a rien à voir avec la recherche de l'égalité économique – et que fêter la « diversité » ne peut pas être une voie acceptable vers l'égalité économique ».
« Peut-être faudra-t-il attendre que le nombre de Blancs en situation de souffrance atteigne la masse critique pour qu'on commence à se rendre compte que le problème, ce n'est pas le racisme, c'est le néolibéralisme ».
« La monétarisation des techniques de discrimination implique non pas simplement de nouvelles méthodes pour maintenir les indésirables à l'écart, mais aussi une redéfinition des indésirables – non pas les Noirs ni les Juifs, mais les pauvres ».
« La discrimination positive sur critères raciaux est une sorte de pot-de-vin collectif que les riches se versent à eux-mêmes, afin de se permettre de continuer à ignorer l'inégalité économique ».

Livre : "Les étoiles noires" de Lilian Thuram


Un jour de 1968, Charles Trenet avait affirmé à la télévision française, que «les noirs étaient de grands enfants, qu’ils n’ont rien inventé, pas même construit les pyramides d’Egypte». C’était dire à quel point le fou chantant avait une méconnaissance des cultures et du monde Nègre. Pourtant Cheikh Anta Diop, dans son ouvrage «Nations Nègres et Cultures» paru en 1954, avait déjà démontré que les Pharaons, issus de la haute Egypte-Nubie (Soudan actuel) étaient des Nègres. Mais aujourd’hui, qui connaît et peut citer un savant, un philosophe, une résistante noirs? Pas grand monde. Les livres d’histoires sont muets à ce sujet. Or, avoir des repères historiques, philosophiques c’est important pour chaque peuple. Un peuple sans histoire, c’est comme un arbre sans racines, il ne peut que s’assécher et ne pas évoluer ou pire encore, on peut aussi lui inculqué une histoire qui n’est pas la sienne. Donc l’acculturer et selon que l’on soit le chasseur ou le lion celle-ci n’a pas le même sens pour tout le monde.

C’est partant de ce constat que Lilian Thuram, a souhaité parler de ses Etoiles Noires, connues ou inconnues. Certes, l’homme du Mondial 98 n’est pas historien. On peut lui en faire le reproche, mais au moins cet ouvrage, accessible à tous, à le mérite de donner l’envie d’en savoir plus sur ces hommes et ses femmes qui ont donné leur lettre de noblesse à ce peuple noir, qu’on a jeter en pâture aux 4 coins de la planète. De Lucy à Barak Hussein Obama, en passant par Poutchkine, Harriet Tubman, Sheikh Modibo Diarra, Mumia Abu Jamal etc., que de chemin(s) parcouru(s) au prix d’une lutte acharnée, à l’instar de cette vieille dame âgée de 96 ans, née aux States pendant l’apartheid et qui un soir de novembre 2008 pleurait d’émotion et de fierté en voyant «son petit-fils Président du Monde». L’histoire moderne de la diaspora noire peut aussi se résumer dans le parcours de vie du rappeur Tupac Shakur. Né en prison d’une mère membre du Black Panthers Party, il nous cria la stricte vérité sur notre société, qu’il paiera prématurément de sa vie. S’il y a juste un oubli, ce sont les Dumas grand-père (Général des armées révolutionnaires), père et fils dont on voudrait aujourd’hui que les auteurs respectifs de d’Artagnan et de La Dame aux Camélias, soit purement blancs.

On comprend donc la nécessité d’un tel ouvrage, surtout en direction des adolescents. Non pour affirmer une suprématie mais pour (r)établir une vérité occultée. Apprendre son histoire pour mieux se connaître, apprendre l’histoire de l’autre pour mieux le connaître et pour mieux se comprendre. Le savoir est une arme, l’enrichissement par nos différences est un pari, et Thuram n’est pas homme à perdre ses paris. Il nous l’a prouvé en 1998, il nous le démontre encore aujourd’hui à travers sa fondation.

Lilian Thuram, Mes Etoiles Noires, éditions Philippe Rey

Fondation Lilian Thuram – Education contre le racisme:www.thuram.org

Mariam Seri Sidibe

samedi 10 avril 2010

Mot-macumba

le mot est père des saints
le mot est mère des saints
avec le mot couresse on peut traverser un fleuve
peuplé de caïmans
il m'arrive de dessiner un mot sur le sol
avec un mot frais on peut traverser le désert
d'une journée
il y a des mots bâton-de-nage pour écarter les squales
il y a des mots iguanes
il y a des mots subtils ce sont des mots phasmes
il y a des mots d'ombre avec des réveils en colère
d'étincelles
il y a des mots SHANGO
il m'arrive de nager de ruse sur le dos d'un mot dauphin

aimé Césaire

lundi 5 avril 2010

La Francophonie : représentations, réalités et perspectives

Le Département de français et d’italien de l’Université Tulane présente

La Francophonie : représentations, réalités et perspectives
par Robert CHAUDENSON, Université de Provence

mercredi 7 avril à 18h00
114 Newcomb Hall (Faculty Lounge)

Robert Chaudenson est le fondateur et l’ancien président du Comité International des Etudes Créoles. Il a publié de nombreux livres dans le domaine des études créoles francophones, dont Des hommes, des îles, des langues (1992), La créolisation : théorie, applications, implications (2003), Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française (2006), et Education et langues. Français, créoles, langues africaines (2006).

« Le titre de cette conférence est déjà celui d’un livre que j’ai publié il y a près de ving ans (en 1991), ce qui tend à prouver que les choses n’ont guère évolué, même si près de deux décennies ont passé.

En dépit des efforts pour mettre en place des approches plus rigoureuses, en traitant toutes les situations de francophonies à l’aide d’une grille d’analyse unique et commune (cf. R. Chaudenson et D. Rakotomalala, Situations linguistiques de la francophonie. Etat des lieux, 2004), les décideurs politiques, nationaux et internationaux, continuent à ignorer ces données pourtant disponibles.

Non seulement la francophonie a considérablement évolué depuis sa création institutionnelle, à Niamey en 1970, puisque le nombre des Etats qui s’y rattachent, selon des modalités diverses, a pratiquement triplé, mais on persiste à confondre cette Francophonie (avec majuscule) qui, de plus en plus, n’est qu’institutionnelle, avec la francophonie linguistique proprement dite, le paradoxe étant que des Etats, où le pourcentage de francophones effectifs est élevé, ne font pas partie de cette Francophonie où l’on trouve, en revanche des Etats où le pourcentage de francophones réels est des plus réduits.

Il est donc indispensable d’évaluer ces « représentations » (populaires, pseudo-scientifiques ou politiques) et d’en établir de nouvelles, ce qui ne peut évidemment se faire que par la prise en compte des « réalités », ce qui pourrait permettre enfin d’envisager de réelle « perspectives » d’action et donc de mettre enfin en place des politiques efficaces et adaptées. »

jeudi 1 avril 2010

Deux poèmes reniés d'Aimé Césaire




Découvrez deux des Sept poèmes reniés écrits entre 1948 et 1950 : "Varsovie" et "La guerre qu'ils veulent nous faire c'est la guerre du printemps".

III
Varsovie
1948

ici la brique est le ricanement du mal
briques sur les rues dispersées
briques sur les juifs massacrés
briques briques briques
fers tordus moignons nus rats sas tas sur tas
linceul

ici la brique est la syllabe la plus simple du cauchemar
ici la brique s'emmêle à la brique comme le corps au cadavre
ici la brique est l'accumulation des jours frappés en plein soleil
et des lettres sans réponse

ici le raz de marée s'appelle brique
le buisson ardent s'appelle brique
brique l'éruption volcanique
brique le hoquet
brique la secousse sismique
brique les trois balles dans la peau
brique la vomissure du soldat

il y a des briques sur l'odeur des morts
des briques sur le dernier sursaut
des briques sur l'innocence des mots

mais qu'importe que jours et nuits
semblent un champ non défait des griffes d'une escadre de sauterelles assassinées
brique c'est désormais hors du monde le pas premier du monde
brique chaque poussée de l'enfant en avance sur l'encoche
brique la frêle marche énorme du pétrel sur le grondement montant des eaux

brique surtout
l'aile feu de l'oiseau feu

et à jamais
plus fort que l'ostensible mât blanc
le sabre de la sirène ou le trou du dragon
toute aile
jusqu'au lait qui nourrit la naissance méconnue d'un astre
L'ESPOIR
notre ESPOIR
moins fort seulement
que les prairies bleues où se balancent les yeux de tes enfants
POLOGNE

et l'insolence tranquille des vastes tournesols.

Aimé Césaire
30 août 1948

"Varsovie" a été publié dans Action, en date du 8-14 septembre 1948

V
La guerre qu'ils veulent nous faire
c'est la guerre au printemps
1949

Aimé Césaire, député de la Martinique, vient lire à la Conférence
son dernier poème, le plus beau, Aragon présente Césaire en ces termes :
« Lui et moi, nous avons fait, à des époques différentes,
le même chemin et, au moment où il pa prendre la parole,
je dois vous dire que c'est avec une grande émotion
que l'ancien surréaliste que je sais salue en
Aimé Césaire le grand poète qui fut surréaliste comme moi,
un des plus grands parmi les poètes politiques d'aujourd'hui,
et que l'on peut ranger à cêtê de Pablo Meruda et de Maiakftwski. »

Ni jour
Ni nuit
Ceci n'est pas un roman
Là guerre qu'ils veulent nous faire» c'est la guerre au printemps
Il n'est ni jour ni nuit
Quand Baruch parle nouvelle voix d'ange
Ça fait un bruit d'Hiroshima
Quand Mister Churchill sourit aux anges
Je vois brûler Hiroshima

Dans les taudis d'Europe de Flande ou de la Chine
Il est clair qu'on est mort trop peu ce printemps-ci
Pour que James Forrestal recouvre la raison
Brûlez en cierge Hiroshima

Ni jour ni nuit
Ceci n'est pas un roman
Il n'y a jamais de roman dans le coeur des coffres-forts
Et pourtant simples gens
Vous avez raison de croire au printemps
Simplement plus haut que l'or
Et le pouvoir des coffres-forts
Des cris de femme
Et le printemps superbe de la colère des hommes

O Guerre sous nos talons
Ceci n'est pas un roman
Nous parlons mais c'est au nom de continents
De Paris, de Moscou, de Pékin
De New-York qui charge mal l'antique Yenin
Au nom de l'oeuvre de nos mains
Au nom des fleuves qui sont des mains
Au nom des haines oubliées
Ceci n'est pas un roman

Cuve obscure entassement de Broadway
Étage par étage un building monte Jamais vu furie de vivre

Des hommes bâtissent un monde nouveau
Ceci n'est pas un roman

Occident orient
la déraison est de vous séparer
pour dire où le soleil a passé
ma bouche n'est qu'un va-et-vient de rayons
tics roses poussent dans la toundra glacée

Je parle au nom des champs
Au nom des tombes
Au nom des plaies mal fermées
Au nom Afrique des hommes courbés sur leur silence
Je parle au nom de notre force qui démêle la a née de l'événement
Au nom des yeux qui ne voient pas encore
Au nom des bouches qui ont soif
Grèce au nom des hommes qui brisent leurs liens
Asie au nom des rêves qui montent de loin

Partout au nom de l'homme qui veut voir loin
Hommes du crime» hommes des banques
un coeur qui bat dans une foule
Ceci n'est pas un roman
C'est vrai il vous faut compter avec nous
Mieux que légion
nous sommes la foule
Foisonnement de peuples et leur grondement

Ce poème a été prononcé par Aimé Césaire lors de la conférence nationale du Mouvement des intellectuels français pour la défense de la paix qui s'est tenue en avrïl 1949 à Paris. Il a été publié pour la première fois dans les colonnes du journal L'Humanité en date du 27 avril 1949, et repris dans Justice le 12 mai 1949. Nous le reproduisons avec le texte qui l'introduit dans les deux journaux.


Edition établie par David Alliot
Une vingtaine d'exemplaires en vente au prix de 400 euros. Renseignements : 7poemesrenies@gmail.com

Flamme


Dans la nuit
La flamme lancinante
D' une bougie blessée
Les reflets bleus de la noyade

Dans la nuit
Balbutient les notes de survie
Un regard palpite sous le cil
L' émotion fébrile

Dans la nuit
Bascule et glisse l' insomnie
Une larme muette
Frissonne au bord du miroir ébréché

Dans la nuit
Les éclats illusoires
Intenses et rebelles
Danse la flamme sans espoir

Jocelyne Mouriesse