vendredi 24 septembre 2010

EN SOUVENIR DE PATRICK SAINT-ELOI

 
Le poète s’en est allé
Il avait goût de mer  et parfum d’arc-en-ciel
L’amour chantait à travers lui
Comme un songe de bambou
Et le cerf-volant faisait chanter le vent

Poète
Tu berçais l’île
Et la farine était douce dans ta voix d’arbre-à-pain
Et les étoiles clignaient de l’œil
Et nous habitions avec toi le feu créole de l’amour
Et nous habitions  avec toi la chevelure des vanilles

Qui portera pour nous le chapeau des étoiles ?
Qui demandera justice et réparation?
Qui tressera les fils du soleil ?

Fils de l’étoile filante
De l’illumination
De la révélation
De la révolution secrète des orchidées
Nous voilà silencieux
Au creux même de la douleur
Etourdi comme iguanes du midi

Patrick  s’en est allé
Les étoiles ne chantent plus
Et le ciel à voix basse chuchote une prière d’écume
Et nous voilà faisant peuple
Feuilles d’un même arbre blessé
Bourgeonnant une saison d’harmonie
Pour la Soif Etanchée des mots
Plus doux
Plus créoles
Plus aimants
Plus amants

La voix s’en est allée
C’était voix d’incendie
Voix de cassave chaude
Et d’anses fragiles creusant nos  rêves
A l’heure où la mer tend un bouquet d’algues douces au balancement des îles
A l’heure où l’abeille murit son miel dans un chant d’acacia
La voix s’en est allée
Voler plus haut
Chanter plus loin
Et nous sommes sourds de nos propres hurlements
Géreurs de nos silences
Chantant déjà la nostalgie du chant
Comme d’une absence la perle inconsolée
Filez étoiles
Filez
La musique est à nous
Même si nous l’offrons à la fraternité du ciel

Ernest Pépin
22 septembre 2010

dimanche 19 septembre 2010

Le blanc pour hommager Patrick saint Eloi !

La veillée de Patrick St-Eloi aura lieu ce mardi soir à partir de 18h au Stade du Moule où il sera exposé. L'ensemble de la profession artistique lui rendra hommage. Artistes et musiciens sont priés de se rapprocher de Frédéric Caracas.

Les obsèques du chanteur auront lieu le  22 septembre 2010  au cimetière du Moule en Guadeloupe.

Hommage à Patrick Saint Eloi

À ceux qui sont partis
vers ce raide horizon
où tout voyage s’accompli
j’offre ces quelques mots
au détour de ma page
quelques feuilles en sursis
sur le bord du canal
et le silence qui succède
aux bacchanales de la vie

©José Le Moigne
La Louvière
18 septembre 2010

PATRICK SAINT-ELOI S’EST RAPPROCHE DES ETOILES…

On mesure l’importance d’un artiste au fait que ses œuvres parviennent à toucher ceux d’entre nous qui n’ont pas la fibre artistique ou, plus exactement, qui ne portent pas d’intérêt à son domaine artistique particulier. On connaît ainsi des gens qui lisent très peu, mais qu’un livre ou deux a marqué pour la vie et qui les lisent et relisent sans cesse. Il en va de même pour la musique. Il y a des gens comme moi qui n’y connaissent absolument rien, mais qui un jour, par hasard, on entendu un son ou une voix qui les a comme tétanisés. Le jour où j’ai entendu pour la première fois «Rev an mwen» de Patrick St-Eloi (comme celui où j’ai entendu «Siwo» de Jocelyne Beroard), j’ai eu le sentiment de pénétrer, comme par effraction, dans une dimension qui jusque là m’était inconnue, voire interdite. On ne guérit pas, en effet, de cette infirmité qui s’appelle, je crois, l’absence d’oreille musicale.

Il y avait d’abord cette profonde tendresse que St-Eloi savait imprimer à notre langue matricielle, le créole, laquelle, il faut bien l’avouer, marquée par les siècles de brutalité esclavagiste, en a toujours manqué. Qu’on le veuille ou non, le créole fut longtemps, l’idiome de la résistance, du cri, de l’exhortation comme dans le «gwo-ka» ou le «bèlè» ou, à l’inverse, celle de la grivoiserie, de l’insouciance ou de la (feinte) gaieté comme dans nos vieilles biguines du temps-longtemps. Saint-Eloi, Joslin, Marthély, Jacob Desvarieux et tous ceux de Kassav ont permis au créole de pénétrer dans un nouveau territoire: celui de la tendresse créole. On comprend mieux pourquoi le public féminin de St-Eloi était si nombreux et si demandeur de ses mots qui, sans doute, réveillaient en elles ce besoin d’amour vrai qu’hélas, nous les hommes antillais, savons fort peu leur donner. Je l’ai compris lors d’un concert à l’Atrium, il y a deux ans, quand j’ai vu jeunes filles, jeunes femmes et femmes d’âge mur se lever comme un seul…homme (même la langue nous piège) pour accompagner le zouk-lover. Chanter, se balancer, taper des mains, crier même parfois. Bien entendu, je fus incapable de me joindre à elles et suis demeuré engoncé dans mon siège.

VOULOIR-EXISTER

St-Eloi avait aussi le souci des textes bien écrits, des images qui plongent dans l’imaginaire antillais, à l’inverse de la foultitude de ses imitateurs et autres épigones qui se contentent de bêler «Kè an mwen ka fè mwen mal». Le mal d’amour qu’il chantait n’avait rien à voir avec les petits «lenbé» ou les insignifiants «gwo-pwel» qui parsèment la vie de chacun d’entre nous et qui ne portent pas à conséquence. Derrière la peine de cœur, il y avait dans les textes de St-Eloi, la souffrance d’un pays, la colère sourde d’un peuple, le vouloir-exister d’une culture que le Maître a toujours méprisée et qu’il nous a malheureusement appris à mépriser à notre tour. 

Nous avons mis du temps à le comprendre. Soyons honnêtes! Beaucoup d’entre nous, surtout parmi les militants nationalistes, avons été au départ contrariés (pour ne pas dire révulsés) par la chanson-fétiche de Kassav: «Zouk-la sé sel médikaman nou ni». Nous étions sensibles à la beauté de cette chanson, à son rythme extraordinaire tout en étant perplexes face au message qu’il semblait transmettre: celui de la résignation. Hormis le zouk, point de salut, avions nous compris à l’époque. Avec le temps, grâce à St-Eloi, à Béroard et aux autres, nous avons fini par réaliser que nous nous trompions sur toute la ligne. Cette phrase ne signifiait pas que nous devions cesser de lutter et nous complaire dans la seule musique, en l’occurrence le zouk, mais tout au contraire que ce dernier était le remède qui nous permettrait de retrouver l’estime de nous-mêmes. Le zouk nous donnait une force intérieure qui nous renforçait dans le combat que nous menions contre l’indignité et l’ignominie du système en place. St-Eloi nous entraînait à être nous-mêmes, à devenir nous-mêmes, c’est-à-dire Créoles, fils et filles d’un peuple mis à genoux, d’une langue et d’une culture sans cesse bafouées.

VERITE UNIVERSELLE

On comprend, là encore, pourquoi le succès de Kassav fut international et non pas simplement antillais ou hexagonal. Voir des Japonais se trémousser dans un concert alors même que leur identité est aux antipodes de la nôtre, les voir reprendre en chœur les chansons en créoles de St-Eloi et des autres, langue qu’ils ne comprennent bien entendu pas, n’est pas anodin. Tout œuvre d’art qui porte en elle la vérité de son peuple est forcément universelle: vase chinois de l’époque des Ming, statuette congolaise, masque rituel papou, tissage amérindien, fado portugais, flamenco andalou, «Don Quichotte», le Ramayana indien, légendes scandinaves etc.

Patrick Saint-Eloi s’est rapproché des étoiles. Il vit désormais parmi ses semblables. À nous, il a laissé, une intonation, un phrasé, des vocables qui continueront longtemps, très longtemps, à nous enchanter et surtout à nous rappeler qui nous sommes à l’heure où, toute honte bue, nous nous enfonçons de manière inexorable dans cette fausse modernité qui, à terme, nous conduira à la disparition pure et simple en tant que peuple. 

Raphaël Confiant
18. Septembre 2010

Combustibles étranges et soleils noirs des lucidités.

Le communisme a affûté la poétique de Neruda ; le colonialisme a stimulé Kipling ; la fureur raciste a exalté Céline ; la religion a sublimé Dante ; la damnation esclavagiste a explosé Faulkner ; le colonialisme a déclenché Césaire ; l’explosion du monde en nous a éveillé Glissant…La littérature surgit d’étranges combustibles. Nous reste la beauté de la flamme… et les cendres de l’inadmissible.
 
De L’étranger de Camus : L’aveuglement colonialiste au cœur vivant d’une belle âme, un peuple entier, et l’attentat, qui disparaissent dans le trou noir d’une lucidité diffuse sur l’humaine condition.

Patrick Chamoiseau

vendredi 17 septembre 2010

SONJE MONA !


Dimanche 19 septembre 2010
A 17 heures 30, sur l’Esplanade de l’Atrium
          

TAM-TAM

(Toutes les Armes Miraculeuses de Tous les Artistes Martiniquais)

Alfred Varasse et un collectif d’artistes vous invite à honorer la mémoire d’Eugène Mona, avec Max Nilecam, le groupe Héritage, …

En partenariat avec l’Atrium
 

"Je me situe comme un homme à la recherche de lui-même, comme un homme qui doit gravir la montagne qu'il est lui-même, qui doit aller beaucoup plus loin que le sommet. Toutes les embûches que je peux rencontrer fortifient mon âme, mon corps." - Eugène MONA (13 septembre 1943 – 21 septembre 1991)
 
Infoline : 06 96 27 88 81

mercredi 15 septembre 2010

LES NOIRS AMÉRICAINS. DES CHAMPS DE COTON À LA MAISON BLANCHE de Nicole Bacharan

Le 28 août 2010, petite provocation à Washington : les meneurs des Tea Parties, mouvement populiste droitier essentiellement blanc, organisent une manifestation au coeur de la capitale fédérale. C'est le jour anniversaire du discours prononcé quarante-sept ans plus tôt en ce même lieu, au pied du Mémorial Lincoln, par le pasteur noir Martin Luther King. "Je fais un rêve", disait King, celui d'une Amérique où les femmes et les hommes "seront jugés non sur la couleur de leur peau mais sur leur personnalité"

On a cru le "rêve" accompli ou presque quand une majorité d'électeurs a, en novembre 2008, élu un Noir à la Maison Blanche, Barack Obama. On a cru "l'Amérique réconciliée". Mais deux ans plus tard, de façon subliminale ou beaucoup moins parfois, les animateurs des Tea Parties questionnent "l'américanité" d'Obama. Ils le font pour une seule raison : il est noir. Et ils le font avec succès : près d'un quart des Américains disent le président "kényan" ; 18 % le croient "musulman" - bref, un clandestin, "pas de chez nous".

L'élection d'Obama n'aurait rien changé ? Non, elle est le plus formidable marqueur de l'évolution de l'Amérique sur la question raciale - question consubstantielle à la naissance de la République américaine au XVIIIe siècle. Elle témoigne du chemin parcouru par les Noirs américains, la seule minorité qui n'était pas volontaire pour le Nouveau Continent. C'est l'histoire d'une longue lutte qui commence avec le traumatisme original, une immense et singulière tragédie : la traite des Noirs et l'esclavage.

L'héritage est lourd, il pèse encore. Il a profondément marqué l'histoire des Noirs américains - en fait, celle des Etats-Unis tout court. Le grand mérite du livre de Nicole Bacharan est dans cette manière de montrer comment l'histoire du pays est intimement liée à celle du mouvement d'émancipation des Noirs américains. Elles se confondent. On ne comprend pas la guerre de Sécession sans saisir la place de l'esclavage dans l'économie du sud des Etats-Unis. On ne comprend pas l'intensité de la lutte pour les droits civiques sans savoir ce qu'a été la ségrégation raciale. On ne comprend pas ce que sont aujourd'hui les deux grands partis américains, les démocrates et les républicains, sans en revenir au moment où les premiers ont perdu le Sud - après le vote sur l'égalité civique en 1963.
On ne comprend pas les "guerres culturelles" qui divisent aujourd'hui l'Amérique - entre les villes et les banlieues, les côtes et l'intérieur - sans revisiter la grande révolte des années 1960 et la contre-révolte qu'elle a suscitée dans les années 1980. On ne comprend pas la victoire d'Obama sans étudier la montée en puissance des Noirs dans le Parti démocrate et dans la politique locale, etc.

Réconciliation

C'est tout cela que raconte Nicole Bacharan, l'une des meilleures spécialistes françaises des Etats-Unis, de manière vivante et précise. Etudiants, prenez note : le livre présente en annexe quelques textes de référence et une chronologie sur quatre siècles des grands moments de la lutte des Noirs américains.

Nicole Bacharan est prudemment optimiste. L'Amérique est sur le - lent - chemin de la réconciliation. Le sort des Noirs américains s'est considérablement amélioré. La politique de discrimination positive a eu ses mérites. Il y a une bourgeoisie noire, grande et petite. Mais toujours des ghettos, toujours trois fois plus de pauvres dans la communauté noire, et une proportion alarmante de jeunes en prison, etc. Ce livre raconte une évolution, pas une révolution.

LES NOIRS AMÉRICAINS. DES CHAMPS DE COTON À LA MAISON BLANCHE de Nicole Bacharan. Tempus, 618 p., 11 €.
Alain Frachon

« Espwi Sonny Rupaire » de n visible dans 14 points

La nouvelle exposition du peintre guadeloupéen Joël Nankin, « Espwi Sonny Rupaire » , aura lieu du 23 septembre au 23 octobre, et sera présentée dans quatorze points de la Guadeloupe, dont une quinzaine de jours au Pavillon de la Ville de Pointe-à-Pitre.

D'autres peintures de l'exposition seront également visibles dans les mairies des Abymes, de Baie-Mahault, de Baillif, Basse-Terre, Bouillante, Lamentin, Morne-à-l'Eau et Petit-Bourg, et aussi dans l'enceinte du Comité du tourisme des îles de Guadeloupe, au conseil régional et au conseil général.
L'exposition de Joël Nankin rend hommage à Sonny Rupaire, le « père de la poésie créole » , décédé en 1991, qui a participé à la création de syndicats tels que l'Uta (Union des travailleurs agricoles) ou l'UGTG (Union générale des travailleurs guadeloupéen

lundi 13 septembre 2010

Hommage à Maryse CONDE

Maryse CONDE, par l’abondance de son œuvre, par l’originalité de ses positions et de ses prises de position, par la qualité de son écriture, par la richesse de sa vie personnelle, est pour moi un écrivain-continent. Cela signifie qu’elle a réussi à s’auto-créer en reniant toutes les filiations antérieures et à engendrer un monde littéraire qui a sa cohérence, sa pertinence et sa densité.

                  Elle a l’immense mérite d’avoir renouvelé la littérature caribéenne en revisitant de façon critique les voies toute tracées et en proposant des chemins nouveaux pour arpenter le monde.

                  Toute son œuvre doit à cette exigence de lucidité qui l’habite, hors toute tricherie compensatoire et toute rêverie jubilatoire. Il n’est donc pas surprenant qu’elle apparaisse, avant tout, comme l’écrivaine de la démystification dont l’humour et l’ironie mettent à mal les héroïsmes surfaits, les grandeurs pyramidales, les camouflages de la misère morale et intellectuelle que sont les vérités pompeuses et les alibis mensongers.

                  En ce sens son œuvre charroie davantage de combats qu’on ne le croit et qu’on ne le voit.

                  Combat contre l’omnipotente négritude accoucheuse d’une Afrique mythique avec notamment Kermakhonon, Une saison à Ryatta et Ségou.

                  Combat contre une conception idéaliste de l’identité antillaise avec La Vie Scélérate, Traversée de la mangrove, les Derniers rois mage, Désirada.

                  Combat contre l’effacement de la mémoire avec Moi Tituba.

                  Combat contre les utopies faciles avec la Colonie du nouveau monde.

                  Ce caractère polémique et presque militant a souvent échappé à une critique qui se laisse trop souvent abuser par la fausse sérénité affichée par le discours de l’œuvre. En effet, chacun de ses romans entreprend de faire tomber un pan de nos prisons mentales, idéologiques, littéraires et politiques afin dégager la perspective et de donner à voir la liberté du regardant et du regardé.

                  C’est cela le maître mot de Maryse CONDE : la liberté.
Non pas une liberté portée par les ailes de plomb des dogmes, non pas une liberté étroitement circonscrite à sa race, à ses origines, à son sexe, mais la liberté absolue qui fait de tout être humain une spéculation à la fois tragique et épique. Je veux dire un vivant qui forge sa beauté et sa grandeur dans l’épreuve de l’opacité du réel et dans l’inédit des situations.

                  Dès lors, elle s’emploie avec des pelletées de mots à débarrasser nos imaginaires de tous les obstacles qui empêchent la libre expression de l’humain. Et voici tout soudain, le racisme, le machisme, les mémoires mutilantes et limitantes, l’essentialisme, le nationalisme ramenés au rang de masques défigurés par l’imposture.

                  En clair, le combat de Maryse CONDE fait le pari de l’intelligence contre toutes les tenaces déclinaisons de la bêtise humaine qui encombrent l’horizon de notre fin de siècle. Il y a en cela un côté « flaubertien » de Maryse CONDE alors même que son œuvre pourrait laisser croire à une parenté balzacienne.

                  La question essentielle que se pose Maryse est la suivante : quelle part d’héritage assumer pour me débarrasser des héritages ? Autrement dit, pour être libre d’inventer mon allant et mon élan. Alors, elle s’aperçoit qu’il est des héritages truqués (la négritude, l’Afrique) ; qu’il est des héritages inacceptables (la condition de la femme) ; Qu’il est des héritages stériles (la sacro-sainte question de l’identité) ; Qu’il est des héritages occultés (la mémoire du mémorable) et qu’il n’y a qu’un seul héritage qui vaille : celui que Pavèse appelle « le dur métier de vivre ». De même que la nature fait s’entrechoquer les plaques tectoniques, de même Maryse CONDE fait s’entrechoquer les héritages et leurs fictions en faisant trembler nos certitudes.

                  Loin de moi l’idée de dessiner le portrait d’une contestataire à tous les crins qui ne saurait que s’oppositionner ! Albert CAMUS a écrit dans L’Homme révolté que celui qui dit non le dit au nom de quelque chose. Ce qui revient à penser que tout non suppose un oui caché et agissant. Lire Maryse CONDE nous impose d’exhumer ce à quoi elle dit oui dans une œuvre qui fait part belle aux incertitudes, aux doutes, à l’ironie avec un fracas d’idoles brisées. Il suffit pour ce faire de passer en revue ses cibles. Pour elle, il n’y a pas de paradis perdu et de même que Nietzche proclame la mort de Dieu, elle clame la mort du mythe compensatoire d’une Afrique exclusivement positive et essentiellement nègre. De ce fait, elle réintroduit l’Afrique dans le courant de son historicité avec ses forces et ses faiblesses. Cela signifie qu’elle réhumanise l’Afrique que la négritude avait trop souvent momifiée, réifiée et chosifiée. « La morale de Kant est pure mais elle n’a pas de mains » a fait remarquer Hegel. L’Afrique de la négritude a l’inertie de cette morale abstraite. Cela, Maryse CONDE me l’a enseigné, sans théories, mais avec le pouvoir décapant de son écriture en me plongeant dans une histoire qui comme celle des autres pays, navigue entre cruauté du réel et espérance des vivants.

                  Pour Maryse CONDE, l’identité toute faite, semblable à une armure que l’on endosse n’existe pas. Ni identité nègre, ni identité antillaise, ni identité créole ne trouvent grâce sous sa plume. Elles ressemblent trop à des leurres justes bons à cacher le sexe de nos existences. Ce qui existe, c’est d’une part la condition humaine, d’autre part la nécessité d’être en situation et enfin la capacité que nous avons d’assumer ou de fuir. Dès lors, l’identité se conçoit comme le réceptacle de l’existant tel qu’il se vit à travers de multiples expériences et des lieux divers. C’est pourquoi elle dit oui à l’interaction entre l’identité et la liberté inhérente à tout être humain. Avec elle, la partie n’est pas jouée d’avance. Elle se construit au fur et à mesure de nos avancées, de nos aventures et des avatars.

                  Pour Maryse CONDE, il n’y a pas d’essence féminine à exalter ou à dénigrer. Il y a une condition de la femme avec sa part d’oppression à refuser, de libération à accomplir et sa par d’humanité – qui transcende le sexe – à épanouir. L’homme n’est d’ailleurs jamais présenté en vainqueur dans son œuvre. Il semble tout aussi désemparé, tout aussi déconstruit, tout aussi problématique et pour finir tout aussi malheureux que les personnages féminins.

                  Pour Maryse CONDE, il n’y a pas d’enracinement primordial et partant pas de culte de la nation. On trouve, au contraire, la conscience d’appartenir au monde tel qu’il est, d’être relié malgré tout à des communautés plurielles et d’avoir à lutter, là où l’on est, pour donner du sens à sa vie.

                  L’architecture de son œuvre nous révèle qu’elle veut casser le miroir fabriqué par les histoires coloniales pour ne pas devenir prisonnière des colonisations passées, présentes et à venir. Avec Frantz FANON, elle ne veut pas être esclave de l’esclavage car elle sait que pour le colonisé, le plus difficile est de penser en dehors du cadre dichotomique fabriqué par la colonisation. Noir/blanc, maître/esclave, nègre marron/nègre soumis etc. En refusant ce cadre, elle fait exploser tous les autres proposés par les utopies de notre siècle.

                  Force est de reconnaître qu’elle ne casse pas pour casser, mais pour poser une question quasi religieuse : celle du bonheur sur terre.

                  On a beaucoup noté son ton acerbe, son pessimisme, sa critique désabusée en oubliant que tout cela est nourri par un questionnement central : la quête du bonheur.

                  Là encore, ne nous méprenons pas ! Le bonheur dont il s’agit n’est pas la béatitude d’un monde sans histoire. Il serait plutôt de l’ordre d’une possibilité de vivre pleinement sa liberté en adéquation avec les valeurs que l’on s’est données. Il serait de l’ordre de l’épanouissement, de l’harmonie, de la floraison des possibles, de la récolte de soi-même dans les jardins du monde. Pourtant, à en croire Maryse CONDE, ce bonheur là nous est refusé. Et c’est dans cette réponse négative que je vois poindre CAMUS BECKETT et peut être CIORAN aux sources de sa pensée. Le bonheur n’est pas de ce monde mais il n’est pas ailleurs. Le paradis n’est nulle part. La vie serait-elle absurde ? oui et non, nous enseigne Maryse. Plutôt non ! Vivre est toujours une quête, une errance au-delà de toutes les frontières, une désillusion programmée et en même temps refusée. De cette certitude naît une écriture qui fuit les trémolos lyriques, le réalisme merveilleux, la posture métaphysique pour mieux libérer, parfois au scalpel, le chant secret d’une conscience stoïque et caustique. Une écriture dont la beauté ne réside pas dans les effets de style mais dans l’efficacité d’une justesse du ton et dans la précision de la voix. Elle ne se préoccupe point de faire rêver le lecteur. Elle l’initie à un chemin de croix où toutes les couronnes ont des épines. Telle me semble être la grandeur de Maryse CONDE : de marcher en permanence sur le fil de la lucidité sans jamais choir ni déchoir et d’exiger de ses lecteurs le même courge de donner à chaque mot son poids (et son prix) de vérité.

  Ernest PEPIN
New-York le 3 décembre 1999

Hommage à Jenny ALPHA



Jenny est morte dit-on. Nous savons tous qu’elle fait partie de nos immortelles. Ces plantes indéracinables qui bornent nos propriétés et circonscrivent nos héritages.
Il importe que nous fassions devant ce siècle de créativité, d’expression et de don de soi, de flamboyance et de bonté étincelante, d’un peu d’imagination.
Imaginons dans la France, meurtrie par deux guerres, un bout de femme antillaise prenant à bras le corps son destin d’artiste. C’est-à-dire, affrontant sans sourciller les préjugés de l’exotisme et du racisme.
Imaginons dans une France à l’imaginaire étroit, la persévérante trouée d’une visibilité empêchée.
Imaginons dans une France machiste, ce brûlot de féminité inattendue et non conformiste.
Imaginons à l’époque où grondait Aimé Césaire, où Frantz Fanon et tant d’autres faisaient le procès des colonisations, ce poids de certitude tranquille, acharnée à être soi, rien que soi, dans un espace exclusivement dévoué aux étoiles d’une France érigée en ciel unique de l’humanité.
Imaginons ce besoin d’exister sans quémander le droit à l’existence, cette nécessité de prendre place sans y être invitée, ce devoir de s’exprimer en dehors du convenu  et en même temps la simple exigence de durer.
Alors, j’imagine des combats, des révoltes, des affirmations et peut-être même des conciliations.
Nous ne mesurons pas assez ce que nous devons à ces aînés là ! C’est grande faiblesse ! Nous pontifions sur ce qu’ils auraient du faire. Nous excommunions du haut de notre présent. Nous nous faisons juges.
Moi, je vois une génération confrontée à l’innommable, à l’impensable, à l’inhumain tout simplement. Je la vois, cette génération, cherchant à inventer pour nous, au risque de se tromper, des chemins de lumière. Cherchant à nous hisser parmi celles et ceux qui ont droit de cité. Grimpant, rusant, esquivant, faisant face, faisant front, mais toujours combattant, à leur manière, le mur rigide des malentendus historiques et des décrets impitoyables.
Alors pour moi, Jenny ALPHA, Madame Jenny ALPHA, a porté sa pierre à la cathédrale inachevée de nos émancipations.
Qu’on la regarde jouer ! Qu’on l’écoute chanter ! Que l’on prenne ce qu’elle a donné sans jamais s’ériger en statue du commandeur.
Elle fut tout simplement, avec cette présence magnétique qui est en soi un beau défi. Elle fut tout simplement avec cette conscience des précurseurs. Elle fut tout uniment artiste, femme, mère, citoyenne, créole, portant son pays (et nous avec) au haut de son imaginaire.
Et nous voilà orphelins ! Orphelins de tant de grâce. Orphelins d’une courtoisie sincère. Orphelins d’un talent (certainement contrarié). Orphelins d’une posture.
Jenny ALPHA est pour moi, un roseau inspiré par la force d’habiter le champ miné d’un siècle de luttes. Ces guerres d’Indochine. Ces guerres d’Algérie. Ces guerres où les femmes payaient le prix de leur condition. Que l’on me permette de dire qu’elle fut toujours du côté de la liberté. Que l’on me permette de penser qu’elle avait, avant tout, le souci de l’humain.
L’artiste est toujours une postulation de l’impossible. La femme-artiste est toujours une irruption de l’insolence. Jenny ALPHA était une déclinaison fascinée et fascinante d’une artiste créole.
Que nous gardions en mémoire cette amitié totale dont elle gratifiait tout le monde.
Que nous gardions en mémoire son chatoiement d’ombres et de lumières.
Que nous gardions en mémoire cette traversée d’un siècle intranquille.
Que nous gardions en mémoire ce regard de chaltouné lucide et fervent.
Que nous gardions en mémoire…
Femme discrète et digne !
Femme-mémoire !
Femme douée !
Femme martiniquaise mais aussi femme-monde, je te salue !
Nous te saluons et qu’il soit écrit que tu fus le sillage d’une vocation et la force d’un lendemain.
HONNEUR ET RESPECT !

Ernest Pépin

vendredi 3 septembre 2010

Suzanne l’aimée de Césaire


Suzanne Césaire Le Grand Camouflage. Ecrits de dissidence (1941/1945) Seuil, 130 pp., 14 euros, à paraître le 7 mai.

Un jour d’avril 1941, dans la forêt d’Absalon, près de la montagne Pelée à la Martinique. Dans l’exubérance de la végétation tropicale, il fait chaud, humide, une femme avec un panier sur la tête croise un groupe de promeneurs. Il y a là Aimé Césaire et sa femme Suzanne, René Ménil, André Breton, sa femme Jacqueline Lamba et leur fille Aube, André Masson, Wifredo Lam et sa femme Helena. Quelques années plus tard, chacun d’entre eux réalisera que le cours de sa vie a été modifié ce jour-là.

Tout commence quand un bateau faisant route pour New York et transportant des dizaines d’exilés (dont Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Wifredo Lam, André Breton…) fait escale en Martinique. Breton, qui cherche un ruban pour la petite Aube, entre dans une mercerie de Fort-de-France, il tombe sur la revue Tropiques et y lit des poèmes qui le bouleversent. Il demande à rencontrer son auteur, Aimé Césaire. La mercière, qui se trouve être la sœur du philosophe René Ménil, un des cofondateurs de la revue avec Aimé Césaire et sa femme Suzanne, met tout le monde en contact. C’est le début d’un réseau d’amitiés croisées et d’influences artistiques étonnamment fécondes.

«Le grand camouflage», l’essai qui donne son nom au livre rassemblé par l’écrivain Daniel Maximin, a été écrit par Suzanne Césaire en 1945, c’est un écho de cette journée, un texte poético-politique d’une grande énergie, à la fois lyrique et ancré dans la géographie et l’anthropologie de la Martinique. Daniel Maximin dit que c’est peut-être «le plus lumineux et le plus grand texte sur l’identité antillaise, avec Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon».

«Homme-plante». «Le grand camouflage» est un des sept essais écrits par Suzanne Césaire, tous dans Tropiques, la revue littéraire la plus importante des Antilles, publiée entre 1941 et 1945. Ils se moquent du doudouisme littéraire, parlent de poésie, des racines africaines des Antilles, des paysages, de «l’homme-plante», une image qu’on retrouvera dans la poésie très naturaliste d’Aimé, mais aussi dans les tableaux de Masson et de Wifredo Lam, devenu l’ami intime du couple. Ils mettent les Antilles sur la carte de la modernité littéraire et politique.

En plus des textes de Suzanne Césaire, le Grand Camouflage contient des textes de Ménil, Masson, Breton, Aimé Césaire, tous liés à la forêt d’Absalon. (Autres retombées de cette journée, non visibles dans le livre : certaines des toiles de Masson et de Wifredo Lam, et sans doute aussi le divorce des Breton, après lequel Jacqueline deviendra peintre).

De fait, l’expérience a été très forte, presque violente. «Nous croyons pouvoir nous abandonner impunément à la forêt et voilà tout à coup que ses méandres nous obsèdent : sortirons-nous de ce vert labyrinthe, ne serions-nous pas aux Portes Paniques ?» écrivent Breton et Masson dans le Dialogue créole (publié en 1942 à Buenos Aires). «Cependant, les balisiers d’Absalon saignent sur les gouffres et la beauté du paysage tropical monte à la tête des poètes qui passent […]. Ici, les poètes sentent chavirer leur tête», répond Suzanne dans un texte de 1945. La tête des poètes chavire aussi à cause de Suzanne. Breton en tout cas l’a trouvée «belle comme la flamme du punch» et lui a dédié plusieurs textes.

En dehors de ces sept essais, Suzanne a écrit une pièce, Youma, aurore de la liberté, qui a été jouée à Fort-de-France au début des années 50, mais le texte a été perdu. Emile Capgras, ex-président du conseil régional de Martinique, a été un des jeunes acteurs de la pièce, mais il a perdu le texte depuis très longtemps.

Après cette pièce, plus rien, Suzanne n’a plus jamais écrit, et c’est une énigme. Comment une femme qui entre 25 et 30 ans a écrit des textes aussi forts a-t-elle pu s’arrêter définitivement ? Qu’est-ce qui fait qu’une femme s’arrête ? Il faut chercher dans ce qu’on sait de sa vie.

«Pieds gauches». Suzanne est née en 1915 dans une famille de la petite-bourgeoisie mulâtre, sa mère est institutrice. Après l’école communale à Rivière-Salée et le pensionnat de jeunes filles à Fort-de-France, elle part faire des études de lettres à Toulouse, puis à Paris. C’est là qu’elle rencontre un groupe d’amis, parmi lesquels l’écrivain guyanais Léon-Gontran Damas, la comédienne Jenny Alpha (qui s’extasie encore aujourd’hui sur l’intelligence de Suzanne), Gerty Archimède (la future députée communiste de Guadeloupe) et Léopold Sédar Senghor, qui lui présente Césaire.

Les photos de l’époque, comme celles qui seront prises plus tard, montrent une jeune fille à la beauté solaire, les cheveux nattés ou en chignon, les yeux brun clair, entre inquiétude et sérénité. Le groupe d’amis se retrouvait pour aller au théâtre ou aux concerts de Duke Ellington, pour danser aussi, même si Suzanne disait que, pour ça, Aimé avait «deux pieds gauches». Cela ne l’a pas empêchée de l’épouser. Pour leur mariage, à la mairie du XIVe en 1937, elle portait un tailleur rouge feu. Suzanne est là quand Aimé écrit en 1939, à 26 ans, son chef-d’œuvre, Cahier d’un retour au pays natal, c’est sans doute grâce à elle qu’il est allé au bout.

Chassés de Paris par la guerre, les Césaire repartent à Fort-de-France. Ils enseignent au lycée Schoelcher et font des enfants : le quatrième naît en 1942, il y en aura six en tout. Quand ils créent la revue Tropiques, qui sort malgré la censure vichyste, entre 1941 et 1943, ils ont bien le sentiment de participer à une internationale antifasciste. Dans une Martinique sous gouverneur désigné par Vichy, ils écrivent : «Il n’est plus temps de parasiter le monde […]. C’est de le sauver qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. Où que nous regardions, l’ombre gagne […]. Pourtant, nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre.» Suzanne et Aimé sont dans le même élan politique et littéraire. Suzanne écrit. Ni ses enfants en bas âge ni son métier de professeur ne l'arrêtent.

Après la guerre, Césaire est élu maire de Fort-de-France, puis député de la Martinique, toute la famille part en métropole. Ils habitent rue de l’Odéon à Paris, puis au Petit-Clamart en banlieue, ils retournent deux ans à Fort-de-France et reviennent porte Brancion à Paris. Suzanne n’écrit plus. Mais elle a alors six enfants, qu’elle élève à moitié seule puisqu’Aimé est en Martinique une bonne partie du temps. Elle a aussi repris un poste de professeur, sa fille Ina se souvient - elle l’a écrit à Daniel Maximin, qui nous l’a rapporté - que ses élèves l’appelaient «la Panthère noire» et qu’elle corrigeait ses copies en fumant des Royal Navy dans la villa Week-End du Petit-Clamart. Ina se souvient aussi de ses robes et de son ensemble Tricosa, elle ne mettait de pantalon que pendant les vacances. Elle se souvient des «cheveux électriques qu’elle aimait déployer pour nous amuser», de ses «mains effilées de pianiste sans piano, / Laissant se consumer entre ses doigts fuselés / La fumée bleue de sa cigarette anglaise interdite».Elle se souvient d’une mère qui «chante faux et aime chanter, malgré les moqueries de ses enfants («Tous aux abris»)», et d’une «médiocre cuisinière avec une exception : la brioche du dimanche matin».

Bol de chocolat. Suzanne était aussi une militante féministe et politique «enthousiaste», qui inventait le soir pour les enfants des contes petit à petit remplacés par des récits réels. «J’avais 11 ans, et j’ai pleuré lors de l’exécution de Julius et Ethel Rosenberg», dit Ina. Le dimanche matin, Suzanne laissait les enfants seuls devant leur bol de chocolat pour aller vendre l’Huma au marché du Petit-Clamart.

L’écrivain haïtien René Depestre qui fréquentait la famille à l’époque se souvient que Suzanne était toujours très présente dans les débats. Ina décrit sa parole«à la fois aisée et fluide, parfois acerbe, souvent ironique». Elle n’écrivait plus, mais elle restait une partenaire, pas une muse, pour Aimé. Peu avant sa mort, il y a un an, le poète disait encore : «On respirait ensemble, avec la foi dans l’avenir.» Et cela même si Suzanne avait fini par le quitter en 1963 (à 48 ans), même si elle avait eu une histoire d’amour avec un autre homme, jusqu’à ce qu’une tumeur du cerveau l’emporte le 16 mai 1966. De cet homme, on ne sait rien, sauf qu’il est longtemps allé fleurir la tombe de Suzanne, en Martinique. Daniel Maximin affirme que c’est de Suzanne qu’Aimé parle dans un de ses derniers poèmes. «Je la vois qui bat des paupières / Histoire de m’avertir qu’elle comprend mes signaux / Qui sont d’ailleurs en détresse des chutes de soleil très ancien. / Les siens je crois bien être le seul à les capter encore.»

Ina se souvient aussi que sa mère lui disait : «Ta génération sera celle des femmes qui choisissent.» Est-ce que ça veut dire qu’elle-même aurait fait d’autres choix ?

Le 7 mai, au musée Dapper (75016) sera présenté le Grand camouflage. Le 10 mai, Journée Suzanne Césaire au parc de la Villette (75019).

LEVISALLES Natalie

jeudi 2 septembre 2010

La vie de Césaire

À la mort d’Aimé Césaire (1913-2008), Romuald Fonkoua, qui enseigne les littératures francophones aux universités de Strasbourg et de Middlebury (Vermont, U.S.A.), avait signé l’une des plus belles nécrologies alors consacrées au poète et homme politique martiniquais. Rien d’étonnant, donc, à ce que les éditions Perrin se soient adressées à cet universitaire reconnu, par ailleurs rédacteur en chef de la revue Présence Africaine, pour écrire la vie de Césaire – même si de son propre aveu, le biographe n’a rencontré son sujet que trois fois.

Après un "prologue" qui nous livre "quelques instantanés" de Césaire, sur les vingt dernières années de sa vie, l’ouvrage s’organise autour des principaux moments – et monuments – de l’œuvre littéraire, en les mettant en relation avec leur contexte historique et politique. Le Cahier d’un retour au pays natal (1939), la revue Tropiques (1941-1945), le Discours sur le colonialisme (1955), la Lettre à Maurice Thorez (1956), La tragédie du roi Christophe (1963) constituent ainsi autant de balises, dans cette vie de Césaire, que de jalons dans l’histoire littéraire et politique de la France au XXe siècle. Fonkoua est en cela parfaitement fidèle à l’écrivain qui, en fondant le Parti Progressiste Martiniquais, avait choisi "comme emblème la fleur de balisier, dont le fruit, la balise, a pour homonyme le terme désignant un repère ; le symbole est clair" (p.306). Ce faisant, le biographe rend aussi parfaitement compte de l’importance croissante qu’a pris la parole de Césaire dans l’ensemble du monde noir : celui qui proclamait, dans le Cahier, vouloir être "la voix des sans-voix", et sommer ainsi sa "négritude" de "produire de son intimité close la succulence des fruits", est en effet devenu un phare et ses vers un étendard – ceux que je viens de citer feront d’ailleurs la légende de l’affiche, dessinée par Picasso, pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 (p.214).

 Si les grandes étapes biographiques sont aujourd’hui aussi bien connues qu’intelligemment retracées, ici, par Fonkoua (la jeunesse martiniquaise, l’amitié nouée avec Léopold Sédar Senghor lors du passage par la khâgne parisienne, puis l’Ecole normale supérieure, le mariage avec Suzanne Roussi et les années d’enseignement et d’activisme culturel à Fort-de-France, sous l’Occupation, l’entrée en politique, de la mairie au Palais-Bourbon, et de l’adhésion à la rupture avec le communisme…), la nouveauté de l’ouvrage tient surtout à la qualité de son travail d’archives. Fonkoua a su tirer parti de documents inédits – comme le "questionnaire biographique", rempli par Césaire le 7 décembre 1945, pour le compte du Parti Communiste Français, et reproduit puis commenté pages 110 à 115 – et de divers articles de presse ou de revue – comme ceux du débat entre Louis Aragon, Aimé Césaire et René Depestre sur les rapports entre "poésie nationale" et "art poétique nègre", dans Les Lettres françaises et Présence Africaine (chapitre VI), ou encore les polémiques autour de la Lettre à Maurice Thorez, dans les journaux France-Observateur, L’Humanité, et Justice aux Antilles (chapitre VIII) pour révéler la dimension pleinement stratégique des divers positionnements de Césaire.

On voit ainsi s’opérer une double construction : l’œuvre littéraire, dans ses différentes versions, essentiellement publiées dans des revues (Volontés, pour le Cahier d’un retour au pays natal ; Tropiques, pour de nombreux poèmes ; Chemins du Monde pour le Discours sur le colonialisme ; Présence Africaine pour les pièces de théâtre…) va systématiquement de pair avec le combat politique, dans sa conquête de nouveaux statuts (comme la loi de départementalisation ou les revendications renouvelées d’une véritable isonomie entre Antilles et métropole) et ses nombreux chantiers économiques et sociaux. "Je trouve qu’il n’y a aucune contradiction entre ce que j’écris et ce que je fais, il s’agit simplement de deux niveaux différents d’action", disait d’ailleurs Césaire en 1971, dans un entretien avec Lilyan Kesteloot (p.316). Mais littérature et politique convergèrent surtout dans l’invention d’une culture et d’un art théâtral populaires nègres auxquels sont consacrés les deux derniers chapitres.

 Fonkoua laisse d’ailleurs entendre, dans sa conclusion, que c’est la vision politique propre à Césaire qui a récemment triomphé dans l’adoption référendaire, par les Martiniquais, de l’article 73 de la Constitution, contre les revendications plus radicales de certains : "Césaire avait déjà, au cours des années soixante-dix, puis quatre-vingt, souligné tout l’intérêt que l’île pouvait tirer d’un tel statut : être capable de gérer elle-même ses propres affaires dans un plus vaste ensemble français, sans toujours dépendre de lui. Rappelons que l’article 73 prévoit, d’une part, que “dans les départements et les régions d’outre-mer, les lois et règlements sont applicables de plein droit. Ils peuvent faire l’objet d’adaptations tenant aux caractéristiques et contraintes particulières de ces collectivités. Ces adaptations peuvent être décidées par ces collectivités dans les matières où s’exercent leurs compétences et si elles y ont été habilitées par la loi”. […] On se trouve ici devant un statut qui ressemble fort à celui de la Constitution italienne dont avait toujours rêvé Césaire. L’avancée n’est pas majeure par rapport à l’autonomie qu’espéraient certains élus, politiques ou militants de l’indépendance de la Martinique. Mais, encore une fois, pour s’en tenir à la vision de Césaire, un statut ne fait pas une politique. Il n’est qu’un moyen pour aller vers plus d’émancipation, qui est le but ultime à atteindre"  .

Si la mort de Césaire coïncide sans nul doute avec sa patrimonialisation – avec la décision républicaine de lui accorder des obsèques nationales, et l’inscription de sa vision politique dans le marbre de la Constitution –, il faut espérer que les éditions critiques, annoncées et à venir de ses œuvres, tireront non seulement parti des voies génétiques retracées par Fonkoua, dans son histoire des différentes versions et portées des textes, mais qu’elles sauront conserver à leur auteur toute la vivacité et présence d’esprit – sans parler du sens politique – qui font le sel et le piment de cette magistrale biographie.

L'école Aimé-Césaire inaugurée par le fils du poète martiniquai

 Jacques Césaire devant la plaque portant le nom de son père. M. G.

L'inauguration de l'école élémentaire Aimé-Césaire a eu lieu mardi soir en présence de Jacques Césaire, fils du poète (1). À cette occasion, le maire, Michel Vernejoul, l'a remercié ainsi que son épouse Régine d'être venus spécialement de Fort-de-France (Martinique).

« La première école de Martignas fut construite en 1864 et c'est aujourd'hui le bâtiment de la police municipale et du CCAS, indique Michel Vernejoul. En 2001, nous avions le groupe scolaire le plus important de Gironde : 10 classes maternelles et 22 élémentaires soit plus de 800 écoliers. Ce qui a amené la construction de ce groupe scolaire moderne et de qualité avec un budget maîtrisé et un étalement du financement, soit 5 400 000 euros. C'est une école écolo avec un système de climatisation naturel, une construction HQE réalisée par les architectes François Guibert et Valérie Dovergne. Et le plus de cette école, c'est le nom d'Aimé Césaire, poète universel, humaniste, citoyen engagé qui fut aussi un élu de la République. Il défendait des valeurs universelles et c'est un honneur que nous lui rendons. »
 
« Un lieu magique »

C'est avec émotion que Jacques Césaire, 73 ans, s'est adressé aux enfants : « Vous avez une belle école où vous devrez bien travailler. Aimé Césaire était un poète, un écrivain, un dramaturge mais aussi un enseignant adulé de ses élèves. Élu maire de Fort-de- France pendant plus de cinquante ans, il a construit beaucoup d'écoles ce qui représentait un acte citoyen pour lui. Monsieur le Maire, vous avez construit ici un lieu magique et lumineux, et cette inauguration honore mon père et j'ai la certitude que la voix d'Aimé Césaire a enfin été entendue et c'est toute la Martinique qui est à l'honneur ! Papa Aimé, comme nous l'appelions tous, balayait tou jours les honneurs d'un revers de main. Aujourd'hui, vous perpétuez la mémoire d'un homme qui affirmait sa fierté d'être noir. » 

(1) Étaient également présents Michel Sainte-Marie, député-maire de Mérignac, Jacques Fergeau, conseiller général, Anne-Marie Cocula, vice-présidente du Conseil régional, plusieurs élus, personnalités civiles et militaires ainsi que de nombreux Martignassais.