jeudi 25 août 2011

Poésie : Le sel de l'éphémère




Je te parle 
Comme parle la mer 
En mots soulevant 
Dans le vent 
Une langue d' écume au nuage distant 
Je te parle avalant 
A l' envers 
Un flot de paroles me pousse 
Un flot de paroles s' émousse 
Au quai d' une mer intérieure 
C' est le sel qui tremble aux lèvres 
Des pétales d' azur 
Hier a leur goût impérissable 
Demain a l' insolence des fées 
Parties légères contre les bleus de la mer  


Jocelyne Mouriesse

mercredi 24 août 2011

RAPHAEL CONFIANT RECOIT LE PRIX DU « POLAR » AU SALON INTERNATIONAL DU LIVRE INSULAIRE



L’île d’Ouessant, terre plus avancée dans l’Atlantique du continent européen, au large de la Bretagne, accueille chaque année le « Salon International du Livre insulaire ». Cette année, le jury était présidé par l’écrivain haïtien Jean Métellus. A cette occasion, divers prix sont attribués, cela dans les catégories suivantes : « roman », « poésie », « beau livre », « essai », « polar » etc…
Dans la catégorie « polar », le Prix 2011 a été attribué à « CITOYENS AU-DESSUS DE TOUT SOUPÇONS » de Raphaël Confiant publié chez Caraibéditions. Un détective privé, Jack Teddyson enquête sur le meurtre d’un entrepreneur, Sésostris Ferdinand, retrouvé également émasculé dans la chambre d’une prostituée dominicaine au quartier des Terres-Sainvilles, à Fort-de-France.
Entre dérision féroce et décorticage des rouages de la société martiniquaise, entre français et créole, entre tendresse et désespérance, ce livre cherche à inventer le polar créole…

Le Docteur Price MARS, le père de l'indigénisme




Le Docteur Price MARS est véritablement le maitre à penser du xx ème siècle haitien. Né à la Grande-Rivère du Nord, en 1876, il est mort en 1969, à 93 ans, laissant derrière lui une oeuvre abondante. Principale théoricien de l'indigénisme, médecin, historien, diplomate, écrivain, sociologue, philosophe. Bien avant les jeunes de la nouvelle ronde (1925). Price MARS avait commencé à repandre les idées directrice du mouvement indigéniste dans une série de conférences prononcées à partir de 1917 et reprise plus tard dans la vocation de l'élite (1919). Ainsi Parla L'Oncle (1928). Mentionnons aussi parmi ses oeuvres principales: Une étape de l'évolution haitienne (1929). Formation ethnique folklore et culture du peuple haitien (1939), La République d'Haiti et la République dominicaine (1953), De saint-Domaingue à Haiti (1957)

Jean Price MARS fut à la fois un anthropologue, un savant, un grand écrivain et un chef d'école. Avec lui, la littérature haitienne détient les éléments pour être franchement autonome, autonomie qu'elle recherche depuis l'école de 1836. Les plus grands poètes de la négritude l'ont considéré comme un maître, comme l'Oncle. Il a montré à des générations successives d'Haïtiens et de Noirs les trésors de leur culture et tout le parti qu'elles pouvaient en tirer. Poètes, romanciers, dramaturges de l'école indigéniste lui doivent beaucoup. Il a également suscité des vocations au sein du groupe Griot et son influence se fait sentir jusque de nous jours dans l'architecture, la peinture, la mode, la décoration, les arts plastiques et des lettres. Sa renommée a traversé les frontières pour atteindre l'Europe, les américains noirs et l'Afrique. En 1966, Adakar, à l'occasion du premier festival des arts nègres, il a été acceuilli comme un véritable chef d'Etat.

Léopold Sédar SENGHOR, à l'époque président du Sénégal, lui a rendu hommage à l'occasion de ses 80 ans ainsi: "Il est des noms qui sonnent comme un manifeste. Tel me fut révélé le nom du Docteur Jean Price MARS. Etudiant en Sorbonne, j'avais commencé à reflechir au probleme d'une renaissance culturelle en Afrique noire, et je me cherchais - nous nous cherchions - un parrainage qui pût garantir le succès de l'entreprise. Au bout de ma quête, je devais trouver Alain LOCKE et Jean Price MARS. Et je lus Ainsi Parla L'Oncle d'un trait, comme on boit l'eau de la citerne, au soir, après une longue étape dans le désert."

Le Docteur Pradel POMPULUS de son coté, écrit: "Si l'Haïtien d'aujourd'hui se reclame sans sourciller de la race noire, si notre littérature, notre peinture, notre sculpture, notre architecture, notre musique contemporaine et même la mode féminine vont puiser sans timidité aux sources de notre folklore, c'est à lui surtout que l'on doit ce progrès."

Coup d'oeil sur l'un de ses oeuvres: Ainsi Parla L'Oncle, 1928

Le but de Docteur Price MARS fut d'intégrer la pensée populaire haitienne dans la discipline de l'ethographie traditionnelle, de relever aus yeux du peuple haitien la valeur de son folklore, il constate que le folklore haitien est comparable à celui de tous les autres peuples et qu'il recèle des richesses insoupçonnées. Il fait état de notre dualisme culturel et affirme que notre culture est Afro-latine, avec dominance africaine.

Price MARS dénonce ce qu'il appelle le bovarysme de l'élite, c'est-à-dire la tendance à se croire autre qu'elle est. Nous singeons les blancs (blancomanie), nous nous croyons des Français colorés ( francophilie). Certains Haïtiens avaient même honte de leurs origines africaines.

" A la rigueur, écrit Price MARS, l'homme le plus distingué de ce pays aimerait mieux qu'on lui trouve quelques ressemblances avec un Esquimau, un Samoyène ou unToungouze plutôt que de lui rappeler son ascendance Guinéenne ou Soudanaise. Il faut voir avec quel orgueil quelques unes des figures les plus représentatives de notre milieux évoque la virtualité de quelques filiation bâtarde." Price MARS leur rappelle que l'Afrique n'est pas un continent dénué de civilisation, il y a eu , au moyen âge et même dans l'antiquité, sur le sol africain de grands centres de civilisation, à un moment où les blancs étaient encore plongés dans la barbarie et la superstition.

Price Mars prouve aussi que le vaudou est une religion et qu'il existe une civilisation haitienne. Il demande à nos écrivains de puiser dans le folklore pour être originaux. "Soyons nous-même le plus complètement possible", dit il. C'est la seule manière d'opposer une résistance valable à l'occupant et de ne pas avoir à subir demain une nouvelle occupation.

A partir de cette publication, la littérature haïtienne prend une orientation nouvelle avec le Docteur Jean Price MARS.

Texte de Elizé PIERRE et de Soraya ANGLADE
Dimanche, 16 Août 2009

vendredi 19 août 2011

Il y a 50 ans mourait assassiné Jacques Stephen Alexis



Qui s'en souvient aujourd'hui ? Pourquoi rien n'a été organisé au niveau des autorités publiques, des organisations politiques et du secteur cuturel pour magnifier sa vie et son oeuvre ? Quel silence de mort!

Né le 22 avril 1922 à Gonaïves, Jacques Stephen Alexis fut arrêté, torturé et assassiné en avril 1961, à la suite d'un débarquement sur la plage de Bombardopolis (Nord-Ouest) en compagnie de quatre compagnons, Charles Adrien-Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillé et Max Monroe. Tragique, la mort de Jacques Stephen Alexis et des membres de son expédition, sans doute trahis, n'a jamais été officiellement reconnue.

Hier, quel triste sort pour un intellectuel de cette envergure ! Aujourd'hui, quelle indifférence collective!

Son père, le journaliste Stephen Alexis, auteur du Nègre masqué (1933), étant nommé à un poste diplomatique en Europe, Jacques Stephen Alexis entreprend des études au prestigieux Collège Stanislas, à Paris. De retour en Haïti en 1930, il poursuit ses études au Collège Saint-Louis de Gonzague, puis à la Faculté de médecine. Doté d'une grande curiosité, il fait la connaissance de Jacques Roumain et de Nicolas Guillen en 1942. Animé par un dynamisme contagieux, il fonde La Ruche, journal d'opposition, qui jouera un rôle décisif lors de la révolution de 1946. Membre du parti Communiste haïtien, il conteste l'élection de Dumarsais Estimé. Pour tant d'insolence, il est emprisonné. A sa sortie, il passe son Doctorat en médecine et se rend à Paris. Brillant mais plein d'idéal, patriote courageux et révolté, il mène de front une triple activité : professionnelle (il se spécialise en neurologie), politique (par les Jeunesses communistes et la Fédération de Paris, il prend contact avec divers partis communistes, dont celui de Chine) et littéraire (il se lie avec le grand poète français Louis Aragon, avec les écrivains de la Négritude et les écrivains latino-américains). En 1955, la célèbre maison d'édition Gallimard publie son premier roman, Compère Général Soleil, dont le succès est immédiat. Auréolé de cette gloire littéraire surprenante, il rentre en Haïti.

Inquiété par les autorités, Jacques-Stephen Alexis prend part néanmoins aux débats culturels et politiques en cours. Avec une compétence avérée, il apporte une contribution importante en 1956 à Paris, au Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs : Prolégomènes à un Manifeste du Réalisme Merveilleux des Haïtiens. A un rythme étonnant, il publie deux romans et un recueil de courts textes : Les Arbres musiciens (1957), L'Espace d'un cillement (1959) et Romancero aux étoiles (1960). Infatigable agitateur et irrésistible agitateur d'idées, il participe dans le même temps à divers congrès internationaux, dont celui de l'Union des Écrivains Soviétiques (1959). Obsédé par la longue durée, le pouvoir de Duvalier père accentue fortement l'atmosphère d'insécurité autour de lui et empêche certaines de ses activités. Invité en Chine en 1961 et conscient de la déchirure qui se déclare entre les deux grands Etats communistes, il tente de faciliter un dernier rapprochement. Reconnu et respecté sur le plan international, il rencontre Ho Chi Minh, Mao, et lance des appels remarqués pour l'unité du mouvement communiste international. Obnubilé par ses idées marxistes-léninistes de révolution et de progrès collectif, il rentre à Cuba, avec la décision d'entrer dans la clandestinité avant de venir mourir assassiné en Haïti.
On a là une vie palpitante, hors normes, exemplaire jusque dans son dénouement héroïque. On a là une oeuvre dense, impressionnante de générosité politique et de justesse sociologique, écrite dans une langue charnelle et tumultueuse, construite pour durer tant que nos malheurs de peuple meurtri ne seront pas exorcisés.


Pierre-Raymond Dumas

jeudi 18 août 2011

ECRIRE POUR LA JEUNESSE : Un choix aux accents de gageure, de paradoxe et… de jubilation




(Contribution au Colloque Diversité culturelle dans la Caraïbe – La Havane, Cuba, 16 au 20 mai 2011)

La littérature jeunesse en Martinique subit de façon amplifiée le sort de toute la littérature - essentiellement la perte de lecteurs happés par le développement exponentiel du multimédia et le peu d’intérêt et donc d’engagement des politiques pour ce parent pauvre de la culture. A quoi il convient d’ajouter les limites liées à l’insularité, à notre arrogante frilosité à l’égard des autres peuples du bassin caribéen et à notre imaginaire de toujours-colonisés éduqués à n’accorder de crédit qu’à ce qui a d’abord été validé par la France, le reste de l’Europe et les Etats-Unis. De surcroit, la littérature jeunesse souffre encore d’être considérée comme un genre mineur.
Dans un tel contexte, choisir d’écrire - et de continuer d’écrire - pour la jeunesse relève d’une véritable gageure.
Pourtant, paradoxalement, en dépit des freins évoqués, notre littérature jeunesse fait montre d’une incontestable vitalité. Preuve qu’il y a pour les auteurs-jeunesse dont je suis, un indéniable bonheur, une secrète jubilation à faire naître des histoires, des poèmes, des chansons pour notre jeunesse et, partant, pour l’enfant qui s’obstine à trouver asile en notre intérieur, quelque part entre âme et cœur, tandis que nous nous évertuons à devenir ou à paraître adultes…


La littérature-jeunesse, entre élan vivace et clichés tenaces
« La littérature jeunesse est en pleine croissance avec un chiffre d’affaire de 526 millions d’euros pour 70 millions de volumes vendus en 2007 et une profusion de sites Internet et de blogs qui lui sont consacrés. Mais derrière ce bilan optimiste qui s’explique en partie par l’engouement du public pour certains titres (Harry Potter, Twilight, fantasy française et anglo-saxonne etc.) se cachent des disparités importantes et une fragilisation des structures de promotion et de médiation du livre jeunesse. » (La Petite Bibliothèque Ronde)
Ces chiffres fournis par le site de la PBR valent pour la France. La littérature caribéenne pour enfants semble bénéficier elle aussi de cette croissance.
Conscients de l’énorme manque relatif aux propositions de lectures pour les plus jeunes, auteurs, éditeurs et autres acteurs du livre tentent de leur offrir un choix à la fois qualitatif et quantitatif plus conséquent. Nous choisissons de ne pas abonder dans le sens de ceux qui considèrent que l’intérêt pour cette littérature n’est justifié que par des motifs mercantiles, par l’espoir secret de dénicher la poule aux œufs d’or, de devenir les nouveaux JK Rowlings. L’on voit même les stars du show-biz ou du sport, qui, sentant venir le vent, prennent la plume à destination des plus jeunes.

En Martinique l’élan est vigoureux, orchestré par une majorité de femmes. Les Alex Godard, Patrick Chamoiseau, Serge Restog, Jack Exily, André Lagier, Jude Duranty (et quelques autres auxquels nous demandons pardon de ne pas les citer) sont minoritaires face à la joyeuse et néanmoins opiniâtre inventivité créative des femmes inspirées par leurs brillantes aînées, Ina Césaire, Marie-Thérèse Rouil, Jacqueline Labbé, Arlette Rosa-Lameynardie, ect. Citons pêle-mêle Marie-Ange Bernabé, Jala (alias Jeannine Lafontaine), auteur pour enfants et éditrice, Ginoux, Nicole Noizet, Anique Sylvestre, Mireille Desroses-Bottius, Béatrice Tell, Marie-Line Ampigny, là aussi, liste non exhaustive et mille excuses à celles dont le nom n’apparaîtrait pas ici.
Cette parole en direction des jeunes est souvent animée d’un fort souffle poétique et comme c’est le cas pour un large pan de la littérature antillaise, elle puise sa sève dans les racines de l’héritage du conte, cette parole de nuit où, à l’abri des oreilles et des yeux du maître, nos ancêtres s’osaient à déployer le champ fécond et douloureux de la nostalgie et de l’espérance…

Ecrire pour la jeunesse, c’est d’abord écrire. Et écrire c’est être confronté à l’âpreté du métier d’écrivain, un métier de « travailleur indépendant » qui pâtit de la vulnérabilité liée au statut des travailleurs indépendants, sans pour autant bénéficier en rien des aides et dispositifs auxquels peuvent prétendre ces mêmes travailleurs.  L’écrivain est sans doute le seul travailleur à concevoir un projet professionnel sans salaire garanti, sans sécurité sociale, sans congés payés, sans régime de retraite.
Ecrire c’est être victime du cliché de l’écrivain-cigale, du rêveur vivant d’écriture et d’eau fraîche. Or, nous le rappelle Dany Laferrière, « Il faut arriver à l’idée que c’est la chose la plus normale, la plus simple, la plus banale, que de payer quelqu’un pour l’énergie qu’il vous vend. » Nous en convenons, écrire requiert une phénoménale énergie !
Le caractère sacerdotal du métier d’écrivain le devient encore davantage quand il s’agit d’écrire pour la jeunesse. Car il faut l’avouer, les auteurs-jeunesse souffrent d’une forme de condescendance de la part des auteurs tout public et d’un désintérêt parfois à la limite du mépris de la part du grand public et des instances culturelles et politiques. Ils sont les oubliés des grands’ messes de la littérature et des media. Dans ce contexte l’initiative de la petite ville du Prêcheur à l’extrême nord de l’île, avec son Village de littérature jeunesse est d’autant plus méritoire.
Les préjugés sur ce secteur littéraire ont encore la vie dure.
« Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais écrire pour les enfants. J’avais toujours eu cette fausse impression que ceux qui écrivent pour les enfants ne sont pas de vrais écrivains. » confie Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature.
Ou encore, selon l’écrivaine française Marie Desplechin « Les bouquins pour enfants ne sont toujours pas considérés comme de la littérature(…)! Chez nous, les Latins, dans notre culture machiste, l'enfance, comme la féminité, est considérée comme un sous-monde, déconnecté de l'univers masculin de la raison, de l'abstraction... Les auteurs le ressentent régulièrement: lors des Salons du livre, les écrivains pour adultes descendent dans un grand hôtel et rencontrent le préfet, tandis que ceux pour enfants se contentent d'un deux-étoiles et dînent avec leurs copains instituteurs! »
C’est un peu comme si, inconsciemment, le fait d’écrire pour les enfants relevait plus de la résignation que du choix, n’était que l’aveu implicite d’une incapacité à s’adonner à la « vraie littérature ».

Pourtant, à y regarder de plus près, les écrivains-jeunesse ne font pas le choix de la facilité, même s’ils ont pu eux-mêmes le penser avant de se confronter à ce monde !
« Je savais déjà que les livres destinés aux jeunes lecteurs sont les plus difficiles à écrire parce qu’ils exigent que l’auteur retrouve son imaginaire d’enfant dans un environnement qui n’est plus le même. Les langues voyagent aussi dans le temps et les sensibilités évoluent sans qu’on s’en aperçoive. C’est donc un tour de force qui requiert le sens de l’émerveille, le plaisir de conter combiné au langage des images. » dira Ernest  Pépin à l’occasion d’un prix de littérature jeunesse organisé en Guadeloupe.
Pour Peter Härtling, « Ce n’est pas de la petite littérature. C’est de la littérature, une littérature très complexe qui doit être en même temps très simple. Cette simplicité, ce naturel, c’est ce qu’il y a de plus difficile en art. »
Difficile en effet de trouver le juste équilibre en résistant à la tentation d’être trop didactique, simpliste, prévisible, de trop vouloir se « mettre au niveau » du jeune public. Difficile de trouver le ton juste en ayant le souci de susciter de l’émotion, d’inviter au rêve ou à la réflexion, ou d’initier un apprentissage. Comment établir le baromètre du jusqu’où… Jusqu’où,  jusqu’à quel point puis-je aborder les délicates questions de la religion, de la sexualité, de la mort, de la drogue ? Comment « calibrer » mots et images pour ne pas heurter les jeunes âmes ou semer le trouble en elles ?

Alors pourquoi, en dépit de ce qui s’apparente à un parcours du combattant, nous obstinons-nous à écrire pour les jeunes enfants et/ou pour les adolescents ?

Un choix en conscience

A la question de savoir pourquoi il écrit pour les jeunes, Michel Le Bourhis répond : « Ecrire pour des adolescents, c'est d'abord se souvenir de son enfance.
Cette thématique, il faut bien l'avouer, révèle avant tout une attitude : écrire, c'est se souvenir. En ce sens, écrire pour des adolescents, c'est d'abord se souvenir de son enfance (je n'ai pas dit " raconter "), de ces années d'émergence dont André Comte-Sponville nous rappelle qu'elle sont à la fois un miracle et une catastrophe. Mieux, osons le théorème : " Toute littérature un tant soit peu honnête trouve son origine dans cette alchimie du questionnement - bonheurs à trois sous et douleur sans nom - qui accompagne l'enfance ". Autrement dit, écrire pour adolescents, revient, en ce qui me concerne, à revisiter mes fêlures de l'époque, pour essayer d'y donner, de longues années plus tard, un sens définitif qui m'aide à grandir, à me glisser dans le monde adulte. Je reconstruis, a posteriori, un champ des possibles de l'enfance au sein duquel, par personnages interposés, j'explore les voies qui auraient pu être les miennes. Je m'invente ainsi les souvenirs et les origines validant mon parcours, ma trajectoire. » 
Quant à moi, j’écris avec dans la tête l’obscurité, la chaleur et le roulis du ventre de ma mère ; j’écris pour tenter de retrouver ce vide qui n’était point néant, quand tout allait devenir possible mais que « je » ne le savais pas puisque « je » ne « me » savais pas ; en d’autres termes, j’écris depuis le lieu de l’innocence et de l’ignorance originelles.
J’écris pour dessiner les jouets que mes frères, mes sœurs et moi n’avons pas eus. Pour tendre la main à cette naïve avidité de l’enfance. Pour offrir en partage ces jouets aux petits enfants qui comme nous n’en ont pas eus ou qui ne savent plus comment on peut jouer avec de telles choses à l’heure du tout-internet, du tout-media.
J’écris depuis le lieu de ma peur du Grand Méchant Loup sévissant dans une forêt qui n’a que peu à voir avec mes gran-bwa ; depuis les frissons d’un Chaperon rouge qui, quoique je tente, refuse de me ressembler.
Depuis ma terreur des quatre-croisées, la nuit ; des vieilles femmes qui, ayant trop souffert, se vengeaient de la vie en volant l’âme des enfants ; des chiens « montés-gagés » ; des dorlis qui dévirginisaient les filles par trop sensuelles…
J’écris pour les enfants parce où que j’aille je porte en moi cette odeur que je poursuis en vain, celle de ma Presqu’Île franciscaine idéalisée, ce parfum tenace de mer indomptée, de végétation orgueilleuse sous l’implacable soleil. Ou la fragrance de volupté de la terre remuée par les labours, fécondée par la pluie, la sueur et la soif de mon père et de mes frères. Avec le puéril dessein de parvenir à les faire sentir et aimer de mes petits lecteurs.
J’écris pour déchirer l’épaisse bâche des silences qui épouvantent, des non-dits qui rendent graves avant l’heure.
J’écris pour retrouver et partager les rires des espérances fabuleuses ; la saveur des noix de cajou que papa faisait griller le dimanche après-midi ou des mangos mûrs à point… Pour donner à imaginer les plumes irisées des coqs de combat ou la transparence des perles de rosée sur le ventre des feuilles…
J’écris pour le bonheur de voir briller les yeux des jeunes lecteurs, de voir sourdre des questions, des larmes ou des sourires et tant pis si l’instant d’après ils m’auront oubliée et ne me reconnaîtront pas dans la rue, pourvu que les images et la musique des mots poursuivent leur tracée en eux…

J’écris aussi avec mon temps, l’on ne peut uniquement servir la salade-nostalgie-an-tan-lontan. La carte se doit de proposer aussi des menus du temps-présent, dans l’effort sans prétention d’en mieux cerner les contours ; et les menus savent suggérer que MSN, facebook ou autres textos peuvent servir l’amitié, l’amour, le blabla gratuit, les mots juste pour-de-rire, les idées de génie, les grandes causes, sans desservir la langue.
Et dans les nouveaux contes, la toile tisse des liens jusque-là inconcevables, jette des ponts que l’on croyait infranchissables et une petite palestinienne nourrie de deuils et d’Intifada peut lancer les filets du rêve jusqu’à une minuscule île de la Caraïbe à la robe sertie de vagues et d’éclats de soleil, jusqu’à une petite fille ou un petit garçon pour qui le monde arabe rimera désormais avec miel, figues, oranges sanguine, dattes, senteurs envoûtantes, dunes étourdissantes, cèdres majestueux, musiques bouleversantes ou prières vibrantes…

J’écris tout simplement pour donner à aimer les mots dont le goût, la couleur, le parfum ont bercé mes rêves ; les mots dont l’âpreté, la sourde dureté m’ont coûté tant de larmes ; les mots dont la folle insolence m’a arraché tant d’inoubliables rires, tant de doux frémissements.
Je me jette dans l’écriture d’une histoire ou d’un poème pour enfants quand l’enfant en moi veut toucher des enfants certes, mais aussi et peut-être surtout quand l’enfant en moi veut convier les grandes personnes à écouter parler, pleurer, rêver, rire en elles l’enfant qu’elles n’ont pas cessé d’être…

                                           Nicole Cage
                                           Casa de las Américas, La Havane, le 17 mai 2011

Mona

Le dompteur l’a trouvée, Mona
-Elle souriait encore-
Elle semblait dormir, Mona
Couchée telle une enfant croissant de lune arc fœtal
Comme elle a l’air heureuse
Quand elle dort ainsi, Mona !
Elle est partie l’instant d’un rêve, Mona
Jouer à cache-cache parmi les lianes
Courir ainsi qu’une folle enfant dans la savane dorée, Mona
Félicité d’être épouillée par sa maman
Douceur suprême de se frotter contre le ventre chaud
D’une maman joueuse
Elle est partie l’instant d’un rêve, Mona
Retrouver sa savane enchantée
Sa chère maman dont l’écho du rire
Se faisait de plus en plus
De plus en plus
De plus en plus lointain
Combien de frères a-t-elle laissés
Elle ne s’en souvient plus
C’était si loin, déjà,
Ce jour où ils sont venus
Ce jour où leurs filets se sont refermés
Sur l’imprudente chimpanzé
Elle est partie, Mona,
Comme ça, l’instant d’un rêve d’Afrique
Un petit tour et puis s’en va
S’en va, Mona
Elle semble heureuse, Mona
D’être partie, comme ça,
Un petit tour, reviendra pas
Pourquoi pleure-t-il, le beau dompteur ?
Elle est si bien, Mona !


Mona

El domador la encontró, Mona
- Aun sonreía -
Como si durmiera, Mona
Acostada tal si fuera una niña en luna creciente arco fetal
¡Qué feliz se ve
Cuando duerme así, Mona !
Se fue  sólo el instante de un  sueño, Mona
A jugar al escondido entre las lianas
Correr tal si fuera una niña loca en la sabana dorada, Mona
Felicidad  de ser despiojada por su mamá
Dulzura suprema de frotarse contra el vientre caliente
De una madre juguetona
Se fue el instante de un sueño, Mona
A reencontrarse con su sabana encantada
Con su  querida mamá cuyo eco de risa
Se volvía cada vez  más
Y más
Y más lejano
Cuántos hermanos dejó
Ya no lo recuerda
Hace tanto, ya
Ese día en que vinieron
Ese día en que se cerraron  sus mallas
Sobre la imprudente chimpancé
Se fue, Mona,
Así, el instante de un sueño de África
Una vueltecita y luego se va
Se va, Mona
Parece feliz, Mona
De haberse ido, así,
Una  vueltecita, no volverá
Porqué llora, el bello domador ?
¡Se siente tan bien, Mona !
(traduction Zulema Gonzales Rodriguez)

vendredi 12 août 2011

Hommage à Jean-Claude Bajeux - Haiti : Ochan pour un combattant de lumière

Texte lu le 10 aout à la cérémonie d’adieu en mémoire de l’écrivain et défenseur des droits humains Jean-Claude Bajeux, décédé le 5 aout écoulé.

Jean-Claude Bajeux aurait pu choisir la posture de la victimisation, puisque la sanglante dictature des Duvalier, père et fils, lui a enlevé les membres de sa famille, de nombreux camarades et amis-es et l’a aussi privé de son pays durant plus de 20 ans.

En tant que combattant de la liberté, de la justice et de la démocratie, Jean-Claude Bajeux a résolument choisi d’être une voix engagée, de manière continue et infatigable, pour contrer l’obstruction de notre firmament. Il a opté pour la vérité de la lumière, contre l’enfermement du ressentiment, contre la haine desséchante. De son retour en Haïti, en février 1986, jusqu’à son irrémédiable départ le 5 août 2011, Jean-Claude n’a cessé de plaider la cause de la nation, de notre devenir national, à travers ses prises de position, ses cours, ses conférences, ses textes, ses poèmes, ses traductions d’ouvrages sur notre histoire contemporaine si méconnue, si mal connue.
 
Sans moindrement imaginer que nous serions bientôt privés de sa présence et de sa pensée flamboyante, en février dernier, à l’une des activités de commémoration de la chute de la dictature duvaliériste -7 février 1986 -je remerciais Jean-Claude d’être notre conscience nationale ; Conscience nationale parce qu’il épinglait systématiquement les injustices et les dérives, d’où qu’elles viennent. Jean-Claude Bajeux incarnait ainsi le refus de la banalisation du mal ; le refus de la médiocrité qui décorne la pensée ; le refus de la bêtise qui englue les aspirations à construire un vivre ensemble épanouissant ; le refus de la roublardise qui dissout la capacité de s’expliquer sur le passé et le présent pour justement être en mesure de forger des passerelles pour demain. Et, face au navrant spectacle que nous offrent des gens parachutés au pouvoir par un impitoyable jeu de coquins, Jean-Claude, avec son bel humour caustique, qualifiait la situation de « culbute descendante ».

Jean-Claude Bajeux, notre Doyen des droits humains, nou p ap domi bliye. Nous ne glisserons pas dans le sommeil de l’oubli suicidaire. Nous continuerons à refuser les limbes du silence complice, l’acrobatie de l’accommodement à l’inacceptable, l’illusoire confort de la cécité et de la surdité à notre environnement.

Le « Nous » est peut-être aujourd’hui pas assez nombreux, peu consistant ou pas suffisamment déterminé, ou encore pas assez conscient du fait d’être absolument concerné quelles que soient les manœuvres d’évitement. Les authentiques défenseurs des droits humains savent que l’on ne peut attendre d’être une foultitude pour se dresser et dire Non. Continuer à dire Non, même lorsqu’on déploie de scabreux artifices pour tenter de nous faire croire que l’horreur peut-être prescriptible, puisque 25 ans se sont écoulés et que bien d’autres horreurs se sont ajoutées aux précédentes.
 
Comme le relevait Jean-Claude Bajeux, si ce peuple d’Haïti qui « est parti en guerre contre l’esclavage dans sa négation de la condition humaine » n’est pas concerné par les crimes contre l’humanité, faut-il croire que les Haïtiens et les Haïtiennes n’ont pas d’humanité ? Faut-il conclure qu’Haïti est hors de l’humanité ?

Sa réponse, Jean-Claude l’apportait avec le langage de ses grandes et belles mains. En s’ouvrant vers l’extérieur, ses mains rejetaient les arguties qui se veulent savantes ; en se rejoignant au bout des doigts, ses mains nous invitaient à la réflexion et nous disaient Nou pa p koube pou asasen yo !Nous ne courberons point devant les assassins de tout acabit ! Ceux d’hier et d’aujourd’hui car, quelque soit le moment où la modalité des violations, il s’agit toujours du même crime : tenter de nous déshumaniser en nous infligeant les violences, les douleurs, les indignités, les dénis, les tromperies, en toute impunité.
 
Nwit la long e souf la kout. La nuit est longue et le souffle si court.
 
Comment arriver au bout de cette interminable nuit ? Comment faire pour que la lumière perce enfin nos lendemains ? Je ne sais trop. Mais ton exemple, Jean-Claude, nous guidera.
 
Ayibobo pou ou Jean-Claude Bajeux, nèg vanyan ! Honneur à toi Jean-Claude Bajeux, être de vaillance !

Sylvie, Jacques-Christian, mwen avèk nou ak tout tandrès lamitye mwen ; je suis à vos côtés avec toute la tendresse de mon amitié. Nous les amis-es et camarades de Jean-Claude, nous sommes sa famille, votre famille. Chère Sylvie, ta douleur est aussi notre et nous la portons. Mes mains te sont ouvertes, au nom de l’affection, de l’amitié, de l’engagement, du rêve partagé.
 
Nou pa p domi bliye, n ap kontinye fè wout ansanm. Nous ne sombrerons pas dans l’amnésie i, nous cheminerons encore ensemble. Ensemble avec tous ceux et toutes celles qui refusent obstinément que l’impunité soit notre tragique destin de peuple.

Danièle Magloire 
(Sociologue, féministe et militante des droits humains)

mercredi 10 août 2011

Maxette au Festival Créole à Nice 2011


Christian Dracon de Gwada-Ka et Maxette au stand de la Guadeloupe

Nous ne nous sommes jamais vus mais j´ai déjà interviewé Maxette Beaugendre-Olsson la Guadeloupéenne et potomitan de Suède en 2009. Elle vient d´être présentatrice et animatrice du 7ème Festival Créole du CMC. Le Cercle Méditeranéen Caraïbes est fondé et présidé par la Martiniquaise de Saint Pierre Marie Reine de Jaham. Maxette ne sait pas que j´étais à ce Festival Créole, que je l´ai vu à l´œuvre et j´ai même entendu tout ce qui disait d´elle alors qu´elle riait presque tout le temps. Je l´ai appelé au téléphone et nous avons continué l´interview par mail. 

Nèg Mawon : Bonjour Maxette, comment vas-tu? 

Maxette : Ka-w fè Nèg Mawon? Moi je fais ce que personne ne peut faire pour moi. An ka kyenbé rèd. Je tiens bon avec la grâce de Dieu malgré tout.  

N.M. : Je rentre dans le vif du sujet. Tu dis tout le temps représenter la Suède à Stockholm. Qu´est-ce qui te donne cette autorité?

M. O. : Tout simplement celle d´être créole SI je suis quelque chose. Ainsi que je l´ai déjà exprimé, appartenant à la diaspora, en ce qui me concerne, être véritablement créole bannit tout sectarisme, dogmatisme ou ségrégation. C’est un état multiracial et multiculturel. 

Benzo et Maxette
N. M. : Pourquoi représenter la Créolité et pas toi-même? 

M.O. : J´ai entendu cette question au festival par un participant et l´ai ignoré. Pour moi être créole n´est ni un petit moi, ni une organisation, ni une entreprise, dans ce cas cela s´appellerait "on lolo" et ce n´est pas une secte. Être créole est pour moi, un état, c´est une liberté de bien être tout en étant plus que cela.

N.M.: Et qu´est-ce que cela te rapporte? Qui est-ce qui te rémunère pour cette représentation ?

M.M.: Je ne suis l´employée de personne. Jusqu´ici être créole est ma cause. Certains choisissent la protection des animaux ou une ou deux maladies, moi c´est éterniser la Créolité et ce depuis le jour où j´avais été menacée de renvoi à l´école parce que j´avais parlé créole. Une menace qui m´avait littéralement terrifié car ne plus aller à l´école m´aurait aliéné à jamais puisque je suis aujourd´hui encore une élève à l´école de la vie. Je fais donc ce que je peux avec ceux qui croient sincèrement en moi et la créolité, tout cela bien encouragée par Malte mon mari Suédois, la seule personne qui m´a dit il y a vingt ans qu´écrire en créole est un travail. Oupédisa!

N.M. : Mais qu´est ce que tu fais vraiment pour la cause créole? Donne moi un exemple.

M.O.: En fait, en vérité, an pa ni gran zafè, je n´ai pas grand-chose aussi je ne fais rien Nèg Mawon. Rien d´autre que transmettre l´état d´être créole. Transmettre ne serait-ce qu’à une seule personne même un instant le bien-être créole est ma mission de gratitude d’être consciente de cet état d’esprit. Et “Lèspwi kay pli vit ki kò” est ma devise car c´est vrai que lèspwi est lumière donc est plus rapide que le corps. Ce qui n´est pas la voie la plus facile. 

N.M. : Tu ne peux pas transmettre cela à un blanc?

M.O. : Pourquoi pas Nèg Mawon ? Mon mari Suédois parle créole et aime bien cet état de créolité. On parle toujours des blancs, il y a aussi des rougs, des jaunes, des Indiens, des Asiatiques, des Indiens d´Amérique... Les Indiens nous ont bien transmis leur culture entre autres du madras ... D´accord que je ne peux transmettre à un blanc d´être noir mais je peux lui transmettre d´être créole, justement parce qu´être créole est pour moi un esprit créatif en spontanéité existentielle qui transcende toutes les causes et les races ! C´est un don d´être créole ! Quand on a un don, il faut être donnant. C´est la puissante interaction du don.

N.M.: Tu vis vraiment dans ton petit monde Maxette. Qui est donnant à l´heure actuelle ? Rien n´est gratuit. Tout se paye. Les blancs ne donnent rien du tout aux noirs. Au contraire, ils profitent d´eux. J´ai entendu au Festival...

M.O. Quel festival? Comment ? Tu étais au Festival Créole de Nice? Et tu ne t´es pas présenté Nèg Mawon? Moi qui ne t´ai jamais rencontré.

N.M.: C´est bien pour cela que je m´appelle Nèg Mawon. J´ai entendu au Festival de Nice oui, que tu fais tout ce que Madame de Jaham te dit de faire.

Le photographe Jean-François Foury, Maxette, La présidente du CMC Marie-Reine de Jaham, Francia Rosamont adjoint au maire du Lamentin, Benoît Kandel, 1er adjoint au maire de Nice
M.O.: Tout d´abord. Pas de malentendu. Tu as raison que rien n´est gratuit. Mon meilleur don est celui de moi-même. Le bien-être que je reçois lorsque je me donne est déjà ma rémunération qui me permet de rester attentive à ce que je reçois et je reçois beaucoup. Beaucoup plus que si j´étais rémunérée. J´aime autant donner que recevoir. C´est le flux et le reflux. La générosité est une richesse. C´est mon éducation créole Nèg Mawon. Ès ou ka suiv? 

N.M.: Maxette, toujours des réponses mystérieuses.

M.O.: Et pour te répondre sur ton on-dit que je fais tout ce que me dit Madame de Jaham, je sais exactement le participant qui m´a fait ce reproche au festival, un commentaire que j´ai encore une fois ignoré. Je répète que ce n´est pas la couillonnaderie qui m´a coloré en noir aussi je prie à tous, antillais, noirs, blancs et toutes les races, de bien croire que ceux qui me sous-estiment se sous-estiment eux-mêmes. Il est à savoir que mon mari et moi sommes les invités de Marie-Reine. Et ceux qui me connaissent bien savent que je fais exactement ce que je veux toujours avec la grâce de Dieu. Il se passe que jusqu´ici Marie-Reine et moi voulons la même chose en même temps d´où notre interaction en tout bien tout honneur : elle veut créoliser la Côte d´Azur et moi je ne veux pas créoliser seulement la Suède mais le monde entier. (Maxette éclate de rire) Je représente la créolité partout où je suis bien reçue. Et Marie-Reine a l´art de recueillir le meilleur de moi. Ma grande force est de ne rien prendre pour acquis aussi je suis toute pleine de gratitude. An ka kriyé viv pou moun ki ka fè an viv, est le proverbe. C´est aussi mon éducation créole.

N.M.: Tu veux créoliser le monde entier ? Ce n´est pas peu. C´est de la prétention Maxette?

M.O: Peut-être mais j´aime rêver. Je réalise mon rêve d´écrire en créole alors pourquoi pas créoliser le monde entier ? Donc j´apprends beaucoup de Marie-Reine, souvent sans un mot, et aussi de ses collaborateurs soient la  trésorière Martiniquaise Ghetty Jeann, la secrétaire la Niçoise Brigitte Fruneau, le Vice Président Martiniquais François Jarvis... Cette année se sont ajoutées la chef de cuisine George Friederici, la cuisinière traditionnelle Josiane Charlec, la peintre Marie-Claire Biard car selon mes connaissances le CMC est une équipe qui travaille bénévolement pour la cause créole. 

N.M. : Tu as beaucoup d´énergie. Quel dynamisme! Je t´ai vu à l´œuvre et me demandais pour quelle raison se donne-t-elle autant ? Je veux le savoir.

M.O.: Ou ka ensisté. J´habite en Suède depuis trente-cinq ans. Au festival, cela me plaît de voir évoluer des Créoles de la Guyane, de la Guadeloupe, de la Martinique, de l´Ile Maurice, de la Réunion... C´est très intéressant d´observer dans les coulisses en peu de jours les subtiles rivalités, les compétitions et les jalousies créoles de certains, heureusement pas tous. Et c´est là que je vois le courage et les risques que prend Marie-Reine. Ainsi  ces festivals créoles me confirment à chaque fois que quelques soient leur nation, leur classe, leur pédigree ou leur race, il est impossible de satisfaire tout le monde, ce qui ne m´empêche pas de me donner quand même. Certains aiment les chiens, moi j´aime les gens même si ils me mordent.  

N.M.: Que veux-tu dire? Que le public est insatisfait? 

Benzo, Yves Noël, Maxette, Marie-Reine de Jaham, Jean-Charles Pitt Directeur Général de Rhul Barrière, le représentant du maire de Nice, Isabelle Flandrina
M.O.: Pas du tout. Tu as la manie de transformer ce que je dis. Les touristes et le public de la Côte d´Azur sont toujours heureux de participer aux Festivals Créoles du CMC parce qu´en état de réception. Si tu étais présent, tu l´as vu toi-même. Ils en redemandent. Ils jubilent toujours en extase devant la culture créole. Tout est apprécié. Les stands, les spectacles, les orchestres, les mets... Il y a même des touristes Belges qui étaient à Menton en 2009 et m´ont appelé chez moi en Suède spécialement pour me dire de ne pas oublier mes coiffes. (Maxette rit) C´est vrai!

N. M. : Les spectacles...

M. O. : Cette année il y avait Bèlènou de la Martinique, Kassilia Ka de Guadeloupe-Marseille, les défilés de mode de Kinté Kréasyon , du designer Ysa, de la styliste et modiste Josiane Boulangé, l´orchestre Guyane Co et les Touloulous, les jeunes danseuses Melting Pot de l´Île Maurice, Christian Dracon et Josiane Boulangé de Gwada-Ka, Mo isi mo Ròt bò, Rony Théophile, Féerie créole... 

N.M. : Je les ai tous vu.

M. O. : Donc tu sais que le programme du CMC est toujours riche de très bons artistes, d´écrivains, de poètes, de peintres, de sculpteurs, de stylistes, d´artisans, de danseurs, de musiciens créoles, tous de première classe... Je te rappelle que Marie-Reine de Jaham est écrivain de best sellers et a organisé de nombreuses conférences littéraires dans toutes les villes de la Côte d´Azur. Cette année le cours de créole par Benzo était magique! Entendre les Niçois de tous les âges dirent quelques mots en créole après trente minutes de cours était époustouflant.

N. M.: J´ai vu ce cours et je connais Benzo. Il est très bon. Revenons sur l´insatisfaction.  

M. O. :  La satisfaction est un sentiment de bien-être qui résulte de l'accomplissement de ce qu'on attend. Tu as dit toi-même Nèg Mawon qu´il n´y a pas de donnants. Moi je dis que ceux qui se donnent spontanément sont rares, aussi l´insatisfaction règne chez ceux qui ne donnent pas mais s´attendent à recevoir. Une insatisfaction qui se nourrit goulument d´hypocrisie et de l´ingratitude. Ka-w vlé fè ? C´est humain, d´où le succès du fameux tube des Rolling Stones “I can´t get no satisfaction.”

N.M.: Tu as une petite anecdote. 

M. O. : Pas du tout. Je tiens plutôt à souligner comment les gens qui viennent aux festivals créoles sont avides de la joie, de l´amour et du bonheur qu´apportent notre culture créole.

N. M. : Tu aimes bien parler d´amour Maxette. Quel rapport avec la culture créole?

M.O. Alors là, c´est une question qui exige un chapitre Nèg Mawon. Pour moi l´amour c´est me sentir uni à tous et à tout dans l´univers. C´est me voir dans l´autre. Du petit cafard à Dalaï Lama. Je ressens cela à peine une minute par jour dans la prière et la méditation, mais cela me fait du bien. Et c´est aussi cela être créole pour moi.


Maxette présente Melting Pot, les danseuses de l´Île Maurice

N. M. : Un petit cafard ? On ravèt ? Wè! Bon.  Je suis curieux de savoir pourquoi tu as remarqué l´insatisfaction dans les coulisses.

M. O. : Peut-être parce que la cohabitation est intense et il n´y a que là que je m´oblige à voir les gens tels qu´ils sont car même si je rencontre beaucoup de monde, je suis le plus souvent solitaire avec mon mari ou l´ordinateur. J´aime ma propre compagnie, mais lorsque je suis en société je suis 100% présente. Toutefois, je suis convaincue que ces petites épreuves volontaires me conduisent au détachement car j´ai tendance à m´attacher aux gens qui me séduisent ne serait-ce qu´une petite minute. Dans ma prime jeunesse, je voulais sauver le monde alors que je ne me connaissais pas moi-même aussi je me dois d´y remédier. 

N. M. : Toujours aussi profonde et compliquée Maxette. 

M. O. : Je ne me sens pas simple mais pas compliquée non plus Nèg Mawon.

N. M. : Qu´as-tu à dire sur ce 7ème Festival Créole du CMC ? Qu´as-tu accompli ?

M.M.: Tout simplement ma mission. Marie-Reine m´a invité comme présentatrice, animatrice et partenaire de ce Festival. Il y eut une foule chaque jour. Cela m´a amusé et sacrément demené. Si je suis détestée par deux ou trois personnes sur des milliers de gens qui m´ont loués je ne peux que remercier Dieu en me rappelant que tout est éphémère. Marie-Reine, le Vice Président François Jarvis et tous les représentants du CMC m´ont dit être contents. Le premier adjoint au maire et ses représentants officiels, Jean-Charles Pitt le Directeur Général du Casino Ruhl Barrière qui avait osé transformé son Espace Terrasse en Case Créole veulent remettre cela. En attendant, j´ai retenu l´humour et la présence satisfaite de l´adjointe au maire du Lamentin Francia Rosamont, la gentillesse de Franck Solvet, la générosité d´Érick Perianin de Yaw Yaw,  l´orchestration de « Karukera, opération séduction des îles de Guadeloupe »  par Isabelle Flandrina d'Isanaja et Jacky Adonis, l´amour de Jacques Lepoigneur du « Domaine des Antilles » , l´attention d´Universal Kreol, Richard Regal, la joie de Yolène Lesdéma la couturière traditionnelle, la visite des Tahitiennes, l´enthousiasme de Marius Numa et la forte voix du chargé de mission du Comité du Tourisme des îles de la Guadeloupe, j´ai nommé bien sûr Yves Noël. Je reviendrai sur tout ce monde que tu as aussi rencontré Nèg Mawon. Je profite pour remercier Marie-Reine et tous les participants car tout s´est en général passé le mieux possible. Et maintenant je m´attèle à mes articles.

N.M.: Merci encore une fois Maxette d´avoir répondu à mon appel.

M.O.: Mési ou menm Nèg Mawon! C´est l´année des Outre-Mer. Sans nullement être conseillère, je tiens à rappeler qu´à mon avis, la Créolité est unique, de cette unicité qui consolide l´unification c´est-à-dire que toutes ces manifestations caraïbéennes doivent nous unir et nous réunir tous de par le monde et pas le contraire.  Sé grènn diri ki ka fè sak diri, est le dicton. Je répète le bèlè: Le mouvement de la Créolité m´”existentialise” et me “Tout-mondialise”. “De réel, il n´y a que l´imaginaire.” a affirmé Maryse Condé. Imaginez vous 1, 3 milliard de Chinois en train de regarder le ciel en disant: “Nous sommes tous Créoles!” Et continuons! Imaginons nous 7 milliards cent millions cent personnes dans le monde qui se regardent les yeux dans les yeux en articulant:   “Nous sommes tous Créoles!” Puisque c´est un rêve, introduisons le merveilleux dans l´omnipotence ! Pa ni granzafè !
Paix et Lumière !

mardi 9 août 2011

Entrevue en spirale avec Frankétienne


« Chaque jour, j'emploie le dialecte des cyclones fous. Et je proclame la folie des vents inverses.
Chaque soir, j'utilise le patois des pluies rageuses. Et je proclame la furie des eaux démentielles.
Chaque nuit, je parle aux îles caraïbes dans le langage extravagant des tempêtes hystériques. Et je proclame l'hystérie de la mer excentrique.
Dialecte des cyclones.
Patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je clame l'évolution de la vie en spirale. »

Frankétienne dans « Mûr à crever ».


Cette entrevue a été interrompue par un séisme dévastateur l'année dernière, dans l'après-midi du mardi 12 janvier 2010 à 4h53. Nous assumons cet épisode inattendu dans sa violence comme le silence qui d'habitude anticipe toute parole révélatrice.

Frankétienne, né en 1936, est reconnu par de nombreux critiques littéraires comme le père des lettres haïtiennes modernes. Il est le fondateur et le vulgarisateur de la théorie littéraire axée sur la spirale, structure qui reproduit le mouvement perpétuel des phénomènes vitaux et qui met en relief la dimension chaotique et babélienne de la vie.
Candidat au prix Nobel de littérature depuis sept ans, Frankétienne est pourtant peu connu dans l'univers hispanophone, malgré la traduction et la publication de son premier roman « Mûr à crever » sous le titre combien suggestif de « A punto de reventar ».

Il est l'auteur du premier roman écrit en créole haïtien, Dezafi. Il a produit près d'une cinquantaine d'oeuvres littéraires comprenant des poèmes, des romans, des spirales, et plus d'une douzaine de pièces théâtrales.

Frankétienne est aussi reconnu, après de nombreuses expositions en Haïti et à l'étranger, comme un artiste-peintre majeur qui vit d'ailleurs de sa production picturale, une oeuvre abondante, originale, où se retrouve un métissage étonnant de figuratif et d'abstrait.

Je suis retourné en Haïti dans le cadre de mes essentielles obligations de solidarité, d'espoir et de générosité militante envers le peuple haïtien. Et j'ai revu Frankétienne et son épouse Marie Andrée.

Ángel Darío Carrero (ADC): Que penses-tu du nouveau président qui est appelé à diriger la République d'Haïti ?

Frankétienne : La terre haïtienne, comme la planète entière, se trouve dans une sorte de « black hole », à cause des innombrables difficultés de l'époque actuelle. Cela rappelle une étrange analogie avec les « trous noirs » qui sont des étoiles éteintes qui continuent paradoxalement à dégager une puissante énergie qui happe et dévore tous les éléments qui se rapprocheraient de la gueule ténébreuse et tourbillonnaire des astres maudits. Alors, c'est un immense défi pour les sociétés humaines de pouvoir retrouver la lumière dans un tel champ de vortex saturé d'énergie destructrice.
Très sincèrement, je souhaite que le nouveau président, Michel Martelly, soit un chef d'Etat différent du chanteur qui a été souvent critiqué pour le contenu vulgaire et paillard de la plupart de ses textes musicaux. Sans avaliser le formalisme pudibond et le conformisme hypocrite de certains reproches issus de gens (pas toujours au-dessus de tout soupçon), je dois reconnaître que la musique est un art dont l'objectif fondamental vise l'évolution de l'être et la transcendance spirituelle. L'esthétique et l'éthique constituent les mamelles marassas de la création artistique.
Profondément, j'aimerais que mon ami, l'artiste, l'homme des risques, devenu chef d'Etat, comprenne que notre société plonge à vive allure dans le fond visfielleux d'un marécage mortifère et que sa responsabilité, liée à celle de tous les Haïtiens lucides, c'est de nous engager collectivement à sortir du labyrinthe dans un puissant élan de renaissance.

ADC: Je ne saurais m'empêcher, par analogie, de parler de la renaissance de ta propre maison qui a failli s'effondrer au moment du séisme. Les structures avaient été sérieusement affectées. Comment es-tu parvenu à surmonter tant de dégâts ?

Frankétienne: Je suis un créateur. Fondamentalement, je demeure un créateur. Et j'ai appris à ne jamais capituler face aux malheurs et aux désastres. C'est un devoir et une urgence de toujours transformer l'échec en succès, la laideur en beauté. J'ai peint des oeuvres aux couleurs fortes sur les colonnes restructurées. Ces oeuvres expriment l'horreur de cet affreux événement du mardi 12 janvier que toi et moi nous avons vécu ensemble, sans oublier la présence de mon épouse Marie Andrée Manuel Etienne qui se trouvait, durant les 35 secondes d'épouvante et de stupeur, dans la partie la plus saccagée de notre maison. Permets-moi de mentionner ce passage qui figure dans ma récente composition théâtrale « Melovivi ou Le Piège » : « S'il arrive que tu tombes, apprends à chevaucher ta chute. Que ta chute devienne ton cheval pour continuer le voyage ! »

ADC: Je ne sais pas pour toi. Mais moi, j'ai entrevu le visage de la mort.

Frankétienne: Notre résidence comporte trois niveaux. Par une sorte d'analogie avec la structure corporelle de tout bon Haïtien, ce sont les hanches et les reins de la maison qui ont bougé. Cela signifie, mon frère, que toi et moi nous nous trouvions dans la partie supérieure, au-dessus de ces déhanchements dangereusement mortels, à un millimètre de l'effondrement. Sans doute, comme ton nom l'indique, tu es un ange, un messager de Dieu que, mon épouse et moi, nous attendions ce jour-là.

ADC: Je suis arrivé chez toi, une demi-heure avant le séisme. Tu venais de répéter quelques scènes de ta fameuse pièce théâtrale dans un dialogue entre deux personnages A et B. Deux individus bloqués sous des décombres après un cataclysme.

Frankétienne: « Melovivi ou Le Piège » est une oeuvre prémonitoire qui m'a été suggérée par une voix mystérieuse. Une voix miraculeuse. Celle de Dieu ou la mienne propre jaillie du plus profond de moi-même. Chacun de nous devrait être plus souvent attentif à cette voix intérieure, à cette musique oscillant sourdement entre le silence et le murmure.

ADC: Tu es devenu la voix de ton pays. A peine revenu de la Suisse et de la France, tu te prépares déjà à aller performer à New York et au Canada.

Frankétienne: Grâce à cette pièce, je ne m'arrête pas de voyager. En outre, à partir de cette production théâtrale, des réalisateurs terminent actuellement le montage d'un film intitulé « Une étrange Cathédrale dans la graisse des ténèbres ». J'interprète le rôle principal dans ce film qui a été tourné à l'intérieur de la Cathédrale de Port-au-Prince. Paradoxalement, ma création s'est enrichie et a pris de l'ampleur à partir des malheurs et des désastres. Ma vie a toujours emprunté des trajectoires gorgées de contrastes et de contradictions.

ADC: Dans le champ littéraire caraïbe et latino-américain, rares sont ceux-là qui t'ont déjà lu. Et pourtant, les connaisseurs de la littérature francophone et créole, les chercheurs, les critiques savent très bien que ton oeuvre est nobélisable.

Frankétienne: C'est la septième année depuis que l'Université Hitotsubashi du Japon, ainsi que Liverpool University, Bordeaux 3, Syracuse University, Columbia University et l'Unesco ont présenté ma candidature au prix Nobel de Littérature. Depuis ces trois récentes années, il semblerait, selon certaines rumeurs, que mon oeuvre figure parmi les finalistes. S'il advient qu'elle obtienne l'ultime trophée, ce serait une satisfaction personnelle pour l'immensité du travail accompli. Mais l'hommage principal et l'honneur essentiel rejailliraient surtout sur mon pays et sur l'ensemble des créateurs haïtiens.

ADC: Que penses-tu de l'oeuvre de Maio Vargas Llosa ?

Frankétienne: Il y a une quarantaine d'années, j'ai commencé à lire les romans de Vargas Llosa, un producteur littéraire infatigable. Il mérite le prix Nobel. Il n'a pas innové sur le plan esthétique. Mais il a énormément publié. Une brochette de textes à dimension historique, sociale et politique. Son appartenance à la droite traditionnelle n'a guère affecté ses immenses talents de narrateur, de conteur et de chroniqueur.

ADC: Par contre, je pense qu'on devrait prendre le risque d'entrer dans l'univers littéraire de Frankétienne pour comprendre la dimension subversive et novatrice de ton oeuvre.

Frankétienne: La dimension novatrice et subversive de la spirale est évidente. Rares sont les créateurs qui ont assumé autant de risques. Mon oeuvre s'inscrit dans la pluridimensionnalité active avec la pluralité des symboles, des signes, des images, des graffiti, des collages et des reproductions picturales. Diversité, totalité et imagination expansive constituent la dynamique fondamentale de ma création axée sur l'exploration du chaos, de l'ambiguïté et de l'opacité.

ADC: L'écrivaine portoricaine Ana Lydia Vega a rapporté que tu as chanté au cours d'un congrès d'écrivains qui a eu lieu en Italie, à Turin, en 1995.

Frankétienne: C'est bien vrai. Mes premières manifestions artistiques sont liées à la musique. J'ai appris, dans ma jeunesse, le chant lyrique. Et j'ai interprété à l'époque des airs d'opéra. J'ai chanté Verdi, Puccini, Donizetti, Mozart et tant d'autres grands maîtres de la musique classique. J'ai été un vrai ténor. J'ai longtemps pratiqué l'opéra, jusqu'au moment où l'écriture eut fini d'envahir l'espace de ma sensibilité pour laisser une toute petite place à l'interprétation de quelques chants sacrés extraits du répertoire vaudou.

ADC: La spirale est une contribution littéraire, esthétique et philosophique qui s'oppose à la rationalité souvent systématique et linéaire de l'Occident. D'ailleurs, tu en as parlé dans ton premier roman « Mûr à crever ».

Frankétienne: Je suis parti de l'idée que la matrice de la vie apparaît comme le lieu d'un désordre apparent où bouillonnent des structures complexes dites chaotiques qui pourtant sont génératrices d'ordre et de lumière. C'est là que l'on retrouve le mouvement infini de la spirale au coeur de tous les phénomènes vitaux, que ce soit la trajectoire des galaxies ou le mouvement des particules élémentaires dans la physique quantique. La spirale est la structure absolue qui traduit les fréquences vibratoires de l'énergie dans l'univers infini. Mon oeuvre prend forme à travers la dynamique de la spirale.

ADC: A partir de la spirale, comment conçois-tu l'idée de Dieu ?

Frankétienne: Dieu est. Il n'a ni commencement ni fin. Et Dieu n'a pas de visage. C'est dans le contexte culturel élaboré par les sociétés humaines que l'on retrouve un Dieu figuratif. L'énergie intarissable dans l'univers infini se manifeste dans tous les phénomènes vitaux. Ainsi, Dieu est en chacun de nous et dans l'infinitude des êtres et des choses.

ADC: Tu as été marqué par deux courants religieux, le catholicisme et le Vaudou.

Frankétienne: J'ai été d'abord influencé par les spiritains quand je fréquentais le « Petit Séminaire Collège Saint Martial ». Mais je portais aussi tout au fond de moi les fantasmes, les croyances et les bouillonnements oniriques liés à l'imaginaire Vaudou. Avec le temps, mes lectures orientées vers la physique moderne et mes expériences personnelles, j'ai cessé d'être religieux. Je suis devenu un être mystique engagé dans la quête des éternels mystères à travers une initiation personnelle et l'émergence de la conscience lumineuse globale qu'on appelle la supra-conscience.

ADC: Et que penses-tu du Vaudou ?

Frankétienne: C'est une matrice culturelle encore féconde. C'est la religion populaire haïtienne. Mais le Vaudou, victime de nombreuses persécutions, a subi des mutations nocives et dévastatrices.

ADC: Dans quel sens ?

Frankétienne: Le Vaudou a souvent été récupéré par les différents pouvoirs politiques et surtout, malheureusement, par les systèmes tyranniques répressifs qui ont toujours voulu contrôler l'ensemble du territoire national, à travers des structures de police et d'espionnage. Le mercantilisme a aussi donné naissance à une espèce de vaudou touristique. L'influence américaine, liée à différentes sectes religieuses et au protestantisme, a largement contribué à la destabilisation du Vaudou.

ADC: Comment te présenterais-tu toi-même sur le plan spirituel ?

Frankétienne: À partir des événements majeurs de ma vie personnelle, mes contacts intellectuels avec le taoïsme, le zen, le tantrisme, la relativité d'Einstein, la physique quantique, la biologie moléculaire, j'ai progressivement acquis une vision axée sur les principes dynamiques de l'énergie universelle et de l'interconnexion des êtres et des choses. Et j'ai appris à reconnaître les méfaits de la fragmentation de l'être responsable de tant d'exclusions maléfiques.

ADC: Depuis le séisme, diverses interprétations ont été données à cet événement. J'aimerais avoir ton avis personnel.

Frankétienne: Le séisme est une manifestation d'ordre énergétique qui se produit lorsque la terre cherche son équilibre à travers le mouvement des plaques tectoniques. Il n'est pas la conséquence d'une malédiction. Les dégâts provoqués par les secousses sismiques relèvent de la gestion du territoire et de la responsabilité humaine. Dieu ne peut être rendu responsable de l'ampleur des désastres. Au contraire, Dieu investit dans l'émergence de la conscience lumineuse chez les êtres humains. Ce qui implique de notre part le sens de la responsabilité éthique.

ADC: Quel serait le comportement éthique chez l'homme ?

Frankétienne: Nous n'aurions pas besoin de l'intervention divine qui ferait de Dieu un despote ou un tyran. C'est plutôt Dieu qui a besoin de nous pour se manifester. Le principal objectif de la vie, c'est la perpétuation de la vie elle-même. La vie est énergie. Et cette énergie n'a pas de morale. La morale est une création humaine, une conquête culturelle qui nous permet de prendre notre distance vis-à-vis de l'animalité pour transcender nos structures spécifiquement animales et devenir responsables de notre destin dans la générosité, le partage, l'amour, la supra-conscience et la divine lumière qui est au fond de chacun de nous.

ADC: Les exigences esthétiques et la rigueur éthique se retrouvent dans ton oeuvre qui est un cri de contestation et de protestation contre l'oppression et l'inacceptable.

Frankétienne: Dans ma vie personnelle et dans mon oeuvre, l'éthique et l'esthétique s'harmonisent tout naturellement. Originaire d'une section rurale, ayant vécu dans un quartier très pauvre, né d'une mère d'origine paysanne, n'ayant pas connu mon géniteur, tout cela a contribué à faire de moi ce que je suis. Mon engagement idéologique, politique et social ne découle pas d'une résolution de boy-scout. J'ai grandi dans un milieu populaire qui fondamentalement a influencé ma vie, mes conceptions, mes rêves et l'orientation subversive et révolutionnaire de ma création littéraire, théâtrale et artistique.

ADC: As-tu rencontré ton père, ton géniteur comme tu dis ?

Frankétienne: Une seule fois. J'étais âgé de cinq ans. C'était un sujet nord-américain qui était le P.D.G. de la Compagnie des Chemins de Fer Mac Donald. Il avait adopté ma mère qui était à l'époque une fillette de 15 ans. Lui, il était déjà un adulte de 63 ans. L'adoption ne dura pas longtemps. Je suis le résultat de cette déviation affective. Je suis né de cette rencontre bizarre. Je suis le produit de cette histoire exceptionnelle et miraculeuse. Je suis un miraculé. Je ne suis pas traumatisé. Je n'éprouve aucun regret. Aucune rancoeur. Aucun ressentiment. Et je vis sans complexe. Je suis un homme libre, conscient d'avoir produit une oeuvre immense.

ADC: Tu as été le seul enfant blanc aux yeux bleus dans ton quartier. Comment as-tu vécu cette expérience ?

Frankétienne: Je ne suis pas un Blanc. Je n'ai jamais été perçu comme un Blanc. Mon peuple me regarde comme un citoyen haïtien sans aucune connotation de teinte épidermique. En marge de toute appartenance clanique et de toute politicaillerie malsaine, je demeure l'artiste qui a choisi d'indiquer la voie de la lumière, surtout aux jeunes qui sont en quête de modèle. Viendra la saison où je ferai entendre plus clairement mes messages, en plus de l'écriture. Et après, peut-être que je marcherai vers la solitude d'un monastère à la veille de mon départ vers le lieu suprême des éternelles vérités. Et finalement je souhaiterais que ma dépouille soit brûlée sur un lit de branches et de fleurs au coeur de ma ville et au milieu de mon peuple chantant et dansant d'exaltation glorieuse.

ADC: Tu as 75 ans. Déjà une vie assez longue. Que penses-tu de la mort ?

Frankétienne: Dans un pays, mon pays d'Haïti, frappé par une kyrielle de malheurs, de péripéties et de tribulations de toutes sortes, je me considère comme un survivant de toutes les catastrophes. Un survivant de mon enfance à la section rurale Ravine- Sèche. Un survivant de mon adolescence au Bel-Air. Un survivant de mes turbulences et de ma délinquance de jeunesse. Un survivant de la longue nuit dictatoriale. Un survivant de mon « drôle d'exil » à l'intérieur de mon pays où j'ai toujours vécu (mon premier voyage à l'étranger s'est réalisé à 51 ans). Un survivant du cancer de la prostate. Un survivant du séisme. Et j'ai la certitude, la conviction et la foi que je survivrai à la mort.

Ángel Darío Carrero
Traduit de l'espagnol par Marie Andrée et Frankétienne.