samedi 31 décembre 2011

Bonne année 2012


La crise s'est installée dans l'économie et quelque part la peur domine l'année à venir, contrairement à l'an 2000 où l'on percevait une grande inquiétude, à l'aube de 2012 c'est la peur qui prévaut. Nous ressentons que le monde que nous connaissons s'effondre et nos valeurs avec...

Dans l'adversité et la difficulté nous devons toujours conserver une lueur d'espoir et ne pas verser dans la haine ou le mépris, afin de pas nous altérer et continuer d'aimer et de vivre.

Bonne et heureuse année 2012, souhaitons la paix, la santé et l'amour.

lundi 19 décembre 2011

Dans la nuit



Il devait être trois heures du matin, le sommeil ne venant pas, je  sortis du lit, j'allais sur le balcon contempler les étoiles et  écouter la mélodie de la nuit, à un moment, je portais mon regard vers la rue, à peine  éloignée de moi, et  soudainement, j’ai vu  à 2 mètres du sol,  un oiseau  de belle envergure passer, son vol était silencieux, tout portait à croire qu’il s’agissait d’un rapace nocturne, on aurait pu penser à une buse ou  à une très grosse chauve-souris.  Je n’ai pas connaissance qu’il y en ait en Martinique  ni l’une ni l’autre,  peut-être s’agissait-il d’un « volant [1]».  

Evariste Zephyrin


[1] Esprit maléfique comparable au soucougnan guadeloupéen

La mort

Au bout de la mort, il y a le rêve, une promesse d'éternité.

Evariste Zephyrin

dimanche 18 décembre 2011

OBSTINEMENT, ETRE CETTE PETITE VOIX QUI MURMURE A L’OREILLE DE VOS ÂMES… (Contribution au deuxième Congrès des écrivains de la Caraïbe, du 06 au 09 avril 2011) Guadeloupe)


Quand j’étais enfant, je rasais les murs dans lesquels je souhaitais me dissoudre parfois pour traverser sans être vue les derniers mètres qui me séparaient du lieu où je me rendais! Mais dans le même temps, tant de choses se bousculant en moi, tentant maladroitement de se frayer un chemin jusqu’à leur expression ! Tant de choses à dire, déjà, à hurler, à partager. Paradoxe entre le désir de passer inaperçue et la soif de clamer que je n’étais pas différente même si, dans mon crâne et dans mon cœur tant d’images, tant de pensées en perpétuel brassage semblaient prendre un malin plaisir à coloniser mon espace intérieur ; la soif maladive d’être comprise et acceptée dans mon entièreté même si déjà cette entièreté s’entendait qualifier de singulière, de bizarre, d’extra-terrestre.

Alors, écrire, écrire, écrire… Jusqu’à la nausée ! En voisinage de folie ! En compagnonnage de démesure ! En urgence impérieuse de parcourir les arcanes de ma troublante humanité et de la déchiffrer, de la lire puis de l’équarrir jusqu’à ce qu’à son tour elle serve à d’autres extra-terrestres, à d’autres questionneurs d’eux-mêmes et de la vie…

Telle est mon unique ambition, mon projet, et j’ai envie de dire ma mission.

Dans une récente émission télévisée partagée avec Alfred Alexandre, quelqu’un me faisait remarquer à quel point il semblait à l’aise pour manier les concepts abstraits tandis que moi, je semblais avoir fait le choix de demeurer dans une tonalité plus intimiste. J’ai souri…

C’est vrai, quand Alfred parle, on se tait – à commencer par moi, et on écoute, on est littéralement sous hypnose. Je n’ai pas vécu la remarque de cet ami comme une critique.

Quand Glissant parlait, je me taisais et j’écoutais, épouvantée-subjuguée par la profondeur de ses analyses, par la façon dont les concepts les plus compliqués paraissaient tout-à-coup plus clairs, d’une déroutante évidence, d’une époustouflante vérité.

Pour autant il ne m’est jamais venu à l’esprit de me mettre à tenter de m’emparer de l’abstraction, d’élaborer des concepts, de rédiger des essais.

Tout simplement, d’abord, parce que j’en serais bien incapable et l’exigence de vérité et de transparence dont j’ai fait mon credo, je l’ai -cette exigence- d’abord et essentiellement pour moi-même. Connais-toi toi-même ! Connais tes limites ! Tes zones de pouvoir n’en seront alors que plus incisives. Apprends de toi-même jusqu’où tu ne peux pas aller, tu libéreras ainsi de l’énergie, de la disponibilité, de la salubrité d’esprit pour arriver à coup sûr où tu as choisis librement de te rendre. En paix avec toi-même.

Je n’ai aucun mal à saluer le talent, l’ingéniosité, la puissance des autres parce que je sais qui et ce que je suis, dans mes limites comme dans mes atouts, je sais la route que je suis, l’étoile que je ne quitte pas des yeux, le rêve qui n’oublie pas une seconde de me tarauder.

Ensuite parce que j’ai choisi d’être cette petite voix parfois à peine audible, cette petite voix familière qui murmure à l’oreille de vos âmes.

Cette voix qui est murmure, balbutiement parfois, occurrences de fracassantes colères, horizon bruissant d’une infinie tendresse. Cette voix qui, disant le « Je », mon-mien « Je », entend naïvement sans doute amener doucement plus d’une, plus d’un, à écouter la voix de son propre « Je ». Cette voix qui croit, naïvement sans doute, que la somme des « Je » exhumés des tréfonds de la séculaire culpabilisation, de la pudeur ou de l’hypocrisie -au choix !- érigées en vertu, que tous ces « Je » désormais exposés à la lumière crue de la transparence, désormais conscients d’eux-mêmes, sans ostentation, sans illusion mais aussi sans culpabilité, sans auto-flagellation, sauront convoquer une conscience du « Nous », l’émergence d’un « Nous » assaini et plus généreux… Hugo ne disait-il pas « Quand je parle de moi, c’est de vous que je parle » ?

Aussi, pardon, cher monsieur Laferrière si je ne me sens pas vocation à être une écrivaine japonaise. Pardon encore cher monsieur Glissant si je ne me sens pas, pas encore en tout cas, en mesure d’appréhender la totalité du Monde.
Pardon…

Mais je ne sais me sentir que de ce tout petit morceau de terre lâché dans la gueule de l’océan. Je ne sais qu’être de cette géographie explosée, de ces éclats de terre épars égarés entre Atlantique et Caraïbe, de cet archipel qui ne se souvient plus n’avoir été jadis qu’une seule entité. Je ne sais qu’être de cette Caraïbe née d’une éructation de l’Histoire, d’un accident d’une violence inouïe, d’une histoire-géographie hautement tellurique ! De cette Caraïbe si insolemment surréaliste, si curieusement baroque !
Pardon si mon écriture ne sait prendre source que de là, de cet espace intérieur parcouru de méandres et de trouées de lumière. Si mon écriture est celle de l’intime, du « chui-chui-chui » des alcôves, du grand voukoum de mon âme quand elle se targue d’exister que diantre ! Du grand lenbé de mon cœur, du fracas de mon rire cultivant l’espérance.

Mon orientation peut sembler bien individualiste et paradoxale pour une marxiste-léniniste, mais de même que je suis une féministe atypique, je me vis également comme une atypique marxiste qui considère que la pensée marxiste a besoin d’un sacré époussetage ; une marxiste croyante qui n’hésite pas à haranguer les dieux d’Afrique quand elle ressent qu’ils ont oublié leurs lointains enfants, qui n’hésite pas à prier Jésus sans manquer de lui rappeler toutes les horreurs faites en son divin nom ni de lui préciser qu’il ne pourra jamais la faire taire.

Mais je n’en suis pas à un paradoxe près et je l’assume pleinement. Et puis je ressens qu’au nom de l’Histoire, de notre passé, l’on continue de tenter de nous faire faire l’économie de notre propre auscultation, l’on ne cesse de tenter insidieusement de nous conduire à l’ellipse du questionnement de notre « Je », du regard sur notre moi-même, sur les zébrures de notre intériorité. Or, autant de « Je » silencieux, sourds, aveugles à eux-mêmes, absents en eux-mêmes, ignorants d’eux-mêmes, autant de « Je » amnésiques et blessés sans la conscience de la purulence de leurs blessures ne pourront jamais, jamais donner naissance à un « Nous » « debout dans le vent » ainsi que le rêvait Césaire !

La femme que je suis devenue continue d’abriter en elle l’enfant qui tout en voulant ne pas être vue, tout en rasant les murs dans l’espoir de s’y dissoudre rêvait d’avoir un jour l’audace, le toupet de se dire dans l’insolence de l’impudeur, dans un grand et iconoclaste fracas. Dire sa misère et ses espérances de fille de pauvres, de fille de la campagne miséreuse et cependant féconde et joyeuse.

Et de même qu’elle allait raconter dans le secret aux feuillages, aux fleurs et aux fruits des histoires sans queue ni tête, de même continue-t-elle avec une rare obstination de vouloir être, tout au creux de l’oreille de vos âmes cette petite voix qui murmure si faiblement qu’on se demande si quelqu’un a vraiment parlé. Cette voix simple et familière, presque familiale.

Cette voix finalement à la fois si discrète et présente qu’on n’y prête pas attention…

Elle continue d’envoyer timidement son « Je » en émissaire, en éclaireur sans armure et sans bouclier jusqu’à la citadelle de vos « Je ». Fomentant la Rencontre, escomptant l’éclosion du « Nous », n’osant y croire…
Ne sachant cesser d’y croire…

Nicole Cage,
Congrès International des Ecrivains Caribéens
Avril 2011

mercredi 14 décembre 2011

La page se tourne



Affûtés comme des lames bouchères, les mots tranchants à vif uppercuts, tandis qu'en une interminable lenteur, les secondes s’égrènent,et qu'en strates innombrables, les phrases s'accumulent.

Puis en chevauchée effrénée, les minutes s’enchaînent et les pages de la vie se tournent...

Emmanuelle Deschè Bramban

samedi 10 décembre 2011

« La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! » Cinquante ans après, l’actualité de Fanon brûle.



« Quand on aperçoit dans son immédiateté le contexte colonial, il est patent que ce qui morcelle le monde, c’est d’abord le fait d’appartenir ou non à telle ou telle espèce, à telle race. »

Frantz Fanon, Les damnés de la terre


Né à Fort-de-France, parti combattre les armées hitlériennes en Europe, revenu blessé (et décoré) de la guerre, élève brillant au lycée puis étudiant non moins brillant à la faculté de Lyon, médecin-chef compétent à l’hôpital de « Joinville-Blida ». Ainsi présenté, l’itinéraire de Frantz Fanon aurait pu être celui d’un Français, né dans les années 1920, àla formation et à la carrière accomplies et qui aurait même pu aspirer à d’importantes fonctions dites politiques. Pourtant, si on présente ce même parcours comme celui d’un Noir, descendant d’esclaves, qui a choisi d’aller travailler en terre arabe et a fait sien le combat du peuple algérien pour l’indépendance, au point de se sentir lui-même pleinement algérien, alors cet itinéraire n’a plus rien à voir avec celui de notre Français. Encore moins avec celui de notre « homme politique ». La différence, bien entendu, c’est la race.

Durant toute son existence, Fanon a été en prise directe et brutale avec le racisme. C’est une évidence qu’il exprime notamment à travers le récit d’expériences vécues tant en Martinique, que dans les rangs des armées « alliées », dans les rues de Paris ou Lyon aussi bien que dans celles de l’Algérie occupée.

Rares pourtant sont celles et ceux, y compris parmi les non-Blancs, à prendre au sérieux la race dans les écrits de Fanon. La plupart des événements organisés autour du cinquantenaire de la mort du psychiatre martiniquais, et, dans une moindre mesure, l’inflation éditoriale qui a accompagné cet anniversaire, ont montré à quel point il est presque impossible de mobiliser correctement Fanon dans une société où il est aussi difficile de traiter correctement de la race. David Macey a raison d’affirmer que « Fanon est (ou peut-être), en France comme en Martinique, une source permanente d’embarras politique [1] ».

Le racisme a beau structurer en profondeur le champ social, son déni, qui est l’une des conditions de sa reproduction, le suit comme son ombre.


Dans la république color-blind, qui ne reconnait, dit-on, que des citoyens, le nom et l’œuvre de Fanon sont longtemps restés associés au déclin du mouvement tiers-mondiste, consécutif au destin tragique que fut celui du Tiers Monde une fois les indépendances arrachées ou advenues.


C’était la manière de « convoquer » Fanon pour dire à quel point ses prédictions sur l’avènement d’un « homme nouveau » se sont avérées fausses.


Pour dire aussi à quel point sa pensée est datée - circonscrite à la période coloniale et au cycle des décolonisations - et bien trop éloignée géographiquement pour être d’une quelconque utilité dans la France de la Vème République, celle de l’ « après colonisation », justement.


Au mieux, on veut bien concéder qu’à l’époque, Fanon avait été un brillant analyste du système colonial. Le mouvement de décolonisation de la seconde moitié du siècle dernier ayant semble-t-il mis un terme au colonialisme, nombreux furent ceux qui s’empressèrent de déclarer la page Fanon définitivement tournée.

Après une longue période d’oubli, qui contrastait scandaleusement avec l’effervescence avec laquelle on lisait - de façon certes ambigüe - Fanon sur les campus étatsuniens et au sein des « mouvements noirs », ce fut le temps d’un certain renouveau, rendu notamment possible à la faveur de colloques organisés en langue française dans les (ex)colonies : Fort-de-France (1982), Brazzaville (1984), puis Alger (1987).


Un renouveau très académique, durant une décennie 1980 qui s’ouvre en France avec la traduction de l’œuvre magistrale d’Edward W. Saïd, L’Orientalisme, qui bien que ne citant pas une seule fois Fanon, ouvre un champ de recherches qui participe lui-même d’un certain retour de Fanon, mais qui le range du coup et presque aussitôt « au rayon des classiques sans liens visibles, sinon en palimpseste, avec les urgences en cours et à venir [2] . »


Ce retour ne sera pas démenti tout au long de la difficile « introduction » en France de ce que l’on appelle les études postcoloniales (postcolonial studies), qui « sont un mouvement intellectuel conduit par une critique de l’eurocentrisme et du patriarcat » et dont le travail consiste, dans les grandes lignes, « à collecter et disséminer l’information, formuler des arguments, et élucider des concepts dans le but d’obtenir l’émancipation des minorités, des marginaux, et des peuples anciennement colonisés » (Thimothy Brennan).


Si le courant révolutionnaire qu’on appelait tiers-mondiste trouvait dans Les damnés de la terre son ouvrage de référence, la nouvelle discipline des études postcoloniales revenait plutôt au premier livre publié de Fanon, Peau noire, masques blancs, considéré comme un texte majeur. Or : « Le Fanon « postcolonial » est, à bien des égards, une image inversée du Fanon « révolutionnaire » des années 1960.


Les lectures « tiers-mondistes » ont largement ignoré le Fanon de Peau noire, masques blancs ; les lectures postcoloniales s’intéressent presque exclusivement à ce texte et évitent avec soin la question de la violence.


Le Fanon tiers-mondiste était une créature apocalyptique ; le Fanon postcolonial se préoccupe de politique de l’identité, et souvent de son identité sexuelle, mais il n’est plus en colère. Et, pourtant, s’il est une émotion véritablement fanonienne, c’est bien celle-ci. La colère de Fanon fut une réaction à son expérience d’homme noir dans un monde défini comme blanc, mais non pas au « fait » d’être noir. Ce fut une réaction à la condition et à la situation de ceux qu’il a appelés les « damnés de la terre ». Les damnés de la terre sont encore là, mais pas dans les salles de séminaire où l’on parle de théorie postcoloniale [3]. »

Pour être pertinent, ce constat s’applique pourtant davantage au monde anglophone qu’au contexte français. Certes, l’interdisciplinarité de ces études « postco » ne sied guère aux compartimentations rigides du monde universitaire hexagonal. Mais ce n’est pas tant au sein de ce dernier que surgira la question postcoloniale. Celle-ci sera avant tout le fait de l’onde de choc que provoqueront les révoltes de l’automne 2005, et, par la suite et à un degré moindre bien qu’effectif, l’Appel des Indigènes de la République, suivi de la création du Mouvement des Indigènes de la République (MIR, qui deviendra début 2010 le Parti des Indigènes de la République). Ce ne sont évidemment pas les auteurs de cet Appel, ni même le MIR ou aucune des organisations ou mouvements politiques ou associatifs de l’immigration et des quartiers populaires, qui sont à l’origine du soulèvement de 2005. D’ailleurs, « Le Mouvement des indigènes n’a pas pour vocation d’être « l’expression » des banlieues et ne pourrait, même s’il le voulait, organiser en son sein la multitude des « mal-être » et des révoltes des populations issues de l’immigration. Celles-ci s’expriment d’elles-mêmes, s’organisent nécessairement d’elles-mêmes, au moment ou elles le peuvent et nul n’est en mesure de les impulser de l’extérieur. Elles se déploient selon leurs propres revendications, selon les modalités et les rythmes qui sont les leurs. Elles s’organisent comme elles veulent/peuvent. Parfois elles brûlent des voitures. Elles négocient leurs rapports au champ politique blanc en fonction de leurs propres impératifs qu’elles connaissent mieux que quiconque [4]. »

Comme souvent en pareilles circonstances, la cause immédiate de ces révoltes a été la mort violente de deux habitants, à Clichy-sous-Bois, Zied Benna et Bounna Traoré, que rendait encore plus insupportable l’arrogance des forces de police et des responsables politiques qui s’ensuivit. Les causes plus profondes mais tout aussi directes renvoient, quant à elles, au traitement réservé par la France aux Afro-descendants, aux immigrés coloniaux et à leurs descendants. Le soulèvement spectaculaire et bien réel d’une partie de la jeunesse, spécialement arabe et noire, des quartiers populaires aura pris de court beaucoup de monde. Il sera à juste titre interprété comme un retour brutal du refoulé colonial, la marque d’un passé qui, selon l’expression consacrée, « ne passe pas ». Loin des discussions oiseuses sur le caractère politique ou non de ces révoltes, leur irruption était la manifestation claire et puissante que la France n’en a pas fini avec son passé colonial, que celui-ci se conjugue bel et bien au présent. Tout sépare ces « damnés de la terre » qui se sont soulevés du public atone qui garnit habituellement les salles de conférences des séminaires d’études postcoloniales. Heureusement.

Nous avons eu l’occasion de le dire ailleurs [5], après tant d’autres évidemment, la France demeure un État colonial.Que ce soit par l’entremise d’une domination directe de territoires dits « outre-mer », parmi lesquels la patrie d’origine de Fanon, la Martinique, ou à travers le maintien de relations coloniales vis-à-vis des populations des pays anciennement colonisés, spécialement celles qui vivent aujourd’hui sur le territoire français, la France reste embourbée dans son histoire coloniale. À bien des égards, les décolonisations formelles qui ont eu lieu apparaissent comme le meilleur moyen de perpétuer la domination coloniale : elles offrent l’avantage de déléguer les coûteuses activités de gestion des colonisés et de police à leurs bourgeoisies nationales et son appareil répressif, tout en maintenant intacte la dépendance économique vis-à-vis des anciennes « métropoles ». Trop souvent, la décolonisation n’aura été que la perpétuation du colonialisme sous d’autres formes et par d’autres moyens, moins ostensiblement coercitifs, mais tout aussi efficaces. On pourra nous objecter que les anciens pays colonisés font désormais partie intégrante du « concert des nations » et sont ainsi souverains et libres de mener les politiques qu’ils entendent en vue d’assurer le bien-être de leurs populations. Cette liberté chérie, comme toujours, est toute relative. Et au demeurant bien abstraite. Que peut bien d’ailleurs signifier la liberté en dehors de l’évaluation de ses conditions de possibilité ? Sans justice ni égalité, sans remise en cause radicale et brutale de l’ordre colonial, cette liberté bourgeoise n’est rien d’autre que le cache-misère d’une compétition internationale dont les « règles » ne laissent aucune chance aux nations nouvellement indépendantes, condamnées qu’elles sont à exporter tout ce qu’elles peuvent (y compris leurs populations) pour espérer survivre. Et que l’on ne nous parle pas des pays dits « émergentes », dont le modèle économique et les pratiques à l’international n’offrent aucune alternative au capitalisme agressif des riches États du Nord, qui y trouvent, par ailleurs, de juteux débouchés à leurs babioles inutiles.

Pour en revenir à Fanon, celui-ci n’a jamais cessé d’être d’actualité, parce que le colonialisme n’a jamais cessé de l’être, spécialement en France. Et parce que ce modèle capitaliste-colonial ne saurait exister sans un puissant et complexe mécanisme de hiérarchisation raciale, l’actualité de Fanon, c’est avant tout celle du racisme et de la race. Soit les thèmes sur lesquels portent principalement ses premiers écrits politiques, tout d’abord Peau noire, masques blancs, rédigé à Lyon dans les années 1951-1952, puis l’article intitulé Racisme et culture, texte remarquable de son intervention au 1er Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs, qui s’est tenu à Paris en septembre 1956. À travers l’expérience vécue de la race puis l’exploration de la nature systémique du racisme et de ses évolutions au regard des transformations sociales et économiques, ces deux textes préparent et annoncent les thèmes qui seront développés dans ses œuvres ultérieures : L’An V de la révolution algérienne, et bien entendu, Les damnés de la terre. La première est un texte souvent sous-estimé, dans lequel le combat du peuple algérien pour l’indépendance permet à Fanon de mettre à jour ce que Walter Benjamin n’aurait pas manqué d’appeler la « tradition des opprimés ». La seconde demeure une œuvre à ce jour indépassée, qui synthétise en même temps qu’elle approfondit toutes les intuitions du jeune Fanon.

Mais Fanon n’a pas eu le « loisir » de vieillir. Mort à l’âge de 36 ans des suites d’une leucémie, il n’aura laissé au final que peu d’écrits politiques : trois livres et un quatrième constitué en fait d’articles parus en France dans la revue Esprit, puis dans le journal algérien El Moudjahid. Le silence qui a longtemps entouré ces œuvres a au moins eu l’avantage - non négligeable - de les laisser « intactes » : relativement ignorée, la pensée du psychiatre martiniquais n’a pas eu à subir le sort de l’organisation politique qui s’en serait trop ostensiblement prévalu. Aujourd’hui, comme hier, il est évident que « sur Fanon, tout reste à dire » (Sartre). Du point de vue du militantisme indigène, son œuvre constitue une source précieuse d’inspiration, qui nous renseigne sur l’expérience vécue des non-Blancs et, le plus important, ouvre de nombreuses perspectives pour poursuivre aujourd’hui le combat décolonial.

« La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! » clamait l’Appel des indigènes. Il n’est pas de meilleure formule pour rendre hommage à notre frère et camarade Frantz Fanon.

Rafik Chekkat, membre du PIR


[1] David Macey, Frantz Fanon, une vie, La Découverte, 2011, p. 18. Nous tenons à rendre hommage à la mémoire de David Macey qui nous a quittés le 7 octobre 2011, soit quelques jours seulement avant la parution en France de son excellente biographie de Fanon
[2] Félix Boggio Éwanjé-Épée, Rafik Chekkat et Stella Magliani-Belkacem, Le souffle de Fanon (présentation du dossier consacré à Frantz Fanon), Contretemps n°10, Syllepse, p. 12.
[3] David Macey, Frantz Fanon, une vie, op. cit.,p. 49.
[4] Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille : Immigré-es, indigènes et jeunes de banlieues, Textuel, 2006, p. 127.
[5] Rafik Chekkat, Emmanuel Delgado Hoch (coord.), Race rebelle, Luttes dans les quartiers populaires des années 1980 à nos jours, Syllepse, 2011, p. 15.

Fanon encore d'actualité selon sa fille

"Ce que Fanon disait il y a cinquante ans sur les éléments de la colonisation et de ses discours, sur l’intériorisation du racisme se trouve malheureusement être complètement vrai à l’heure actuelle. Je veux dire en cela que même si les pays ont acquis leur indépendance, tout ce que la colonisation a légué en terme de domination, tous ces éléments sont toujours là, et pour moi, ces cinquante dernière années sont la première phase des indépendances qui ne sont pas encore achevées. C’est en cela que Fanon est utile et qu’il nous parle et que sa pensée est toujours pertinente et d’actualité"

Mireille FANON'(fille de Frantz FANON)

samedi 3 décembre 2011

Journée culturelle du Sénégal au Quai Branly


La cérémonie de dédicace du livre de notre confrère et diplomate Souleymane Anta Nfdiaye  prévue le 10 décembre prochain à Paris est dans la réalité le prétexte à une importante journée culturelle du Sénégal qui sera organisée dans le prestigieux musée Branly consacré aux Arts primitifs.
Le livre intitulé ââMOYRAW, le peuple est avec luiââ, SouleyAnta Ndiaye affirme le  ââverser dans le panier de la campagne électoraleââ de son leader, Abdoulaye Wade,
La mise en place prévue à 15 h sera suivie d'une introduction faite par un officielsénégalais (sur la portée de lâévénement) avant la projection du documentaire (DVD) « Mon Festival, Ma Renaissance », sur la troisième édition du Festival mondial des Arts nègres (FESMAN III) tenue à Dakar en décembre 2010
 Le Dr.Jean Charles Gomez (égyptologue) introduira ensuite une conférence portant sur « Le projet panafricain dans « Un Destin pour lâAfrique » dâAbdoulaye Wade »  avec comme modérateur Pathé Mbodje, journaliste-sociologue.
 Ce sera avant la dédicace du livre « MOYRAW, le peuple est avec lui » par lâauteur, Souleyanta Ndiaye, qui tiendra ensuite une conférence de presse portant sur le livre et le film, avant la réception offerte par le Forum pour la Renaissance africaine (Fora).