jeudi 29 mars 2012

Négritude : Léon-Gontran Damas, le troisième homme


Poète anticonformiste, Léon-Gontran Damas aurait eu 100 ans le 28 mars. Moins célèbre que ses amis Césaire et Senghor, le Guyanais reste pourtant l'une des grandes voix du XXe siècle.

Un corps. Un corps sec. Un corps sec et chétif. Un regard. Un regard perçant. Un regard perçant de dandy au caractère bien trempé. Léon-Gontran Damas avait fait du bégaiement une poésie engageante. Lorsqu'on évoque la négritude, ce courant né sur les rives de la Seine dans les années 1930, son nom est étroitement associé à celui de ses deux compères : le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Martiniquais Aimé Césaire. Mieux, il est le premier à avoir publié, en 1937, un recueil de poèmes,Pigments, somme de tous les combats menés par cette jeunesse venue des colonies. Pourtant, au fil des années, beaucoup s'étonnent de le voir évoluer dans l'ombre de ses deux amis et considèrent qu'il n'a jamais été reconnu à sa juste valeur. Mais cette idée ne fait pas l'unanimité. D'aucuns voient en cette affirmation un cliché de plus, sans aucun lien avec la réalité. C'est le cas de l'écrivain guadeloupéen Daniel Maximin, pour qui « Césaire et Senghor sont surtout connus pour leur action politique. Cela ne signifie pas qu'on a plus lu Ferrements de Césaire ou les Élégies de Senghor que Black Label de Damas. Il était très connu à son époque. La poésie reste la poésie. Ce n'est pas une question de tirage, ni de niveau. Damas est là. C'est le plus important. » Et comme disait Senghor, dans la France des années 1930 où les jeunes Noirs et métis venus des colonies étaient en quête de leur identité, « Damas fut le premier écrivain engagé ».

C'est à Cayenne que Léon-Gontran Damas vient au monde, le 28 mars 1912, en même temps qu'une soeur jumelle. À sa façon toute poétique, dans son recueil Black Label, il peindra beaucoup plus tard ainsi ses origines :

« Sur la terre des parias
un premier homme vint
sur la Terre des Parias
un second homme vint
sur la Terre des Parias
un troisième homme vint
depuis
trois Fleuves
trois fleuves coulent dans mes veines »

Ces trois fleuves, c'est le sang amérindien et africain qui lui vient d'une arrière-grand-mère paternelle dont la mémoire a retenu le nom de ses ascendants Bâ, ainsi que le sang européen dont son père a hérité, tout comme sa mère martiniquaise. Le père de Damas est employé aux Travaux publics.

Saine émulation

L'enfance de l'écrivain sera chargée de malheurs : le décès de sa soeur jumelle en bas âge, celui de sa mère, alors qu'il n'a que 1 an, et celui de sa grand-mère, dont la mise en bière le traumatise au point qu'il devient muet pendant cinq ans. Quand il recouvre la parole, en 1919, le petit Damas commence ses études primaires. Il se retrouve ensuite, en 1924, au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, en Martinique. À la rentrée 1925-1926, il a pour condisciple un certain... Aimé Césaire. Entre les deux garçons s'installe une saine émulation : ils se disputent souvent la première place.

En 1927, l'adolescent quitte Fort-de-France pour le lycée de Meaux, à l'est de Paris. Deux ans plus tard vient l'heure d'entrer à l'université. Sa famille a décidé de son avenir : il sera notaire. Damas feint d'obéir et s'inscrit en droit. En même temps s'ajoute une inscription à l'École des langues orientales, car il ambitionne d'étudier le russe (afin de pouvoir « lire Pouchkine dans le texte ») et le japonais (dans le but de « mieux connaître le peuple nippon qu'on dit avoir du sang nègre dans les veines »). Troisième inscription, la faculté des lettres. Plus tard, il étudiera également à l'Institut d'ethnologie de Paris ainsi qu'à l'École pratique des hautes études.

Ses valises à peine posées à Paris, Léon-Gontran Damas se montre d'une vitalité et d'un entregent extraordinaires. Il connaît rapidement du monde et croque la vie à pleines dents. Dès 1930, il a déjà rencontré tout ce que Paris compte d'Américains noirs ayant quitté les États-Unis pour venir goûter un peu d'égalité et de liberté en France. Tous ces écrivains, comme le poète Langston Hughes, et ces musiciens de jazz ont une influence indéniable sur les jeunes issus des colonies françaises. Toujours en 1930, il rencontre un jeune étudiant sénégalais, de six ans son aîné, Léopold Sédar Senghor, autre signe des temps. Aimé Césaire, quant à lui, n'arrivera à Paris qu'en 1932. À l'instar de la plupart des jeunes Noirs originaires des îles des Caraïbes, de Guyane, d'Afrique, il fréquente, à partir de 1931, un salon littéraire tenu par la Martiniquaise Paulette Nardal et sa soeur, qui s'appuient sur la Revue du Monde noir, fondée par un Haïtien, Léo Sajous.

L'activité intellectuelle est intense dans la communauté noire. Tous ces jeunes poursuivent les mêmes objectifs : la défense et l'illustration de la « civilisation nègre » avec, au centre, l'Afrique. De près ou de loin, Damas est impliqué dans tout ce qui se crée pour diffuser les idées de ces diasporas : La Dépêche africaineLégitime Défense. Et, geste essentiel, il revendique désormais une identité : il est nègre. C'est une rébellion contre toute son éducation bourgeoise guyanaise qui consistait à cacher la part nègre, africaine de l'héritage, considérée comme sauvage, pour ne rêver que d'assimilation. Damas, donc, se révolte, sans s'enfermer dans aucune tour. Au contraire, il va vers l'autre, cet autre qui l'accepte, le respecte. Ses amis ne sont pas uniquement dans la communauté noire. Ils sont russe (Adrian Miatlev), français (Jacques Audiberti, Edmond Humeau, le magnat de la presse Lucien Vogel, Robert Desnos, Michel Leiris)... Ou encore américains. Mais le quotidien est dur. Sa famille lui ayant coupé tout revenu, Damas vit d'expédients, en proie à ce que Césaire appelait « l'angoisse nègre ». Il est obligé de travailler comme barman, ouvrier dans une usine, débardeur aux halles, plongeur dans un restaurant, distributeur de prospectus... 

En même temps, il s'initie au journalisme.

Damas, c'est une poésie du graffiti, du mort rare, difficile à trouver.
En juin 1934, il reprend le chemin de la Guyane. L'Institut d'ethnologie l'a, en effet, chargé d'une mission qui consiste à retrouver des survivances africaines sur sa terre natale. Il doit aussi ramener un reportage commandé par un journal sur l'état de la Guyane. Mais avant cela, la revue Esprit publie cinq de ses poèmes. Le journal Mercure de France écrit : « Peut-être M. Léon Damas, Noir cultivé, qui écrit en "petit-nègre" aussi bien que quelques Blancs, jouera-t-il un rôle politique et profitable aux Noirs de toute espèce ? Dans l'attente, il n'est pas un poète exceptionnellement doué. » Ce qui n'empêchera pas des hommes comme Louis Aragon et Jean-Louis Barrault de lire des poèmes du Guyanais dans une manifestation publique contre l'invasion de l'Éthiopie par les troupes de Mussolini.
En 1937, Pigments paraît. C'est un recueil fondateur qui rompt avec la poésie déclamatoire. Le style de Damas est simple, direct, sarcastique. Il irrite ou provoque le rire. Daniel Maximin, féru de Damas, explique : « Damas est un poète qui a commencé par le silence : il a été muet pendant cinq ans. Sortir des mots lui est difficile. Et quand il y a des morts, c'est encore plus difficile. Partant du silence, il va essayer de forger des poèmes à partir de l'impossibilité de parler. C'est pour cela qu'il choisit la poésie, la parole essentielle. Il y a peu de mots, qu'il va falloir bien choisir, bien mettre en évidence, des mots coupés en morceaux. »

Pardonne à dieu qui se repent
de m'avoir fait
une vie triste
une vie rude
une vie dure
une vie âpre
une vie vide
car
à l'orée du bois
sous lequel nous surprit
la nuit d'avant ma fugue afro-amérindienne
je t'avouerai sans fards
tout ce dont en silence
tu m'incrimines
Extrait de Graffiti, 1952.

Damas, c'est une poésie du graffiti, du mot rare, difficile à sortir. Les mots deviennent poème grâce au rythme, à la musicalité. Ils cessent d'être cri et deviennent chant. C'est l'oralité des origines retrouvées qui l'a beaucoup influencé et aboutit à cette poésie qui n'est pas intellectuelle mais éruption de mots et de rythmes. Comme du blues et du jazz, disait Senghor.

Censure

Tout compte fait, Damas dérange. En 1939, Pigments est censuré de façon rétroactive pour « atteinte à la sûreté intérieure de l'État ». Avant cela, lorsqu'il publie, un an plus tôt, Retour de Guyane, un pamphlet sans concession sur sa « Terre des Parias », l'administration de la colonie achète un nombre important d'exemplaires qui subissent un autodafé parce que l'ouvrage est jugé... subversif !
Léon-Gontran Damas a également été un découvreur de talents si l'on s'en tient aux anthologies qu'il a publiées. Après une brève carrière politique - il a été député de la Guyane de 1948 à 1951 -, farouche adversaire de Gaston Monnerville, il consacrera l'essentiel de son temps à la culture. Consultant à l'Unesco, il y représentera la Société africaine de culture fondée par son ami Alioune Diop. Il parcourt l'Afrique pour y récolter de la culture, ou le Brésil pour rechercher ce que les esclaves africains y ont apporté. Finalement, c'est aux États-Unis qu'il ira enseigner la littérature dans les universités. C'est là-bas qu'il mourra, en janvier 1978, d'un cancer de la gorge. Que faut-il retenir de lui ? Sans doute ce conseil de Daniel Maximin : « Malgré tout, comme lui, il faut écrire. Il ne faut pas se contenter du cri. Il faut aller au chant. » Et vite !


mardi 27 mars 2012

Mon Escapade...



Absence éphémère qui me fait perdre pied et me fait sombrer dans des pensées frêles, fugaces.

Au bord de l'orgasme, je délecte et charme ma plume pour qu'elle puisse s'épancher telle une garce.

Désagréable à souhait, mais tellement désirable... Elle m'accueille en murmurant des mots salaces.

Elle est obscène, sensuelle, amoureuse. Elle est capricieuse, fantasque et bien souvent elle m'agace.

Car ses écarts sont déroutants et malheureusement peuvent heurter votre belle carcasse.


Mon échappée est belle, mon équipée est légère. Je suis un brin tête-en-l'air pourtant je laisse une trace.


Je te fais t'évader, folle barbouilleuse que je suis... Quoiqu'on en dise, tu t’accommodes à mes frasques.


Je te débaucherai l'espace d'un court instant et je m'autoproclamerai ta plus belle pétasse.


Écoutes cet air que l'on entend au loin, il semblerait que ce soit la fugue dont tu ne te lasses.


Tes maux prendront la fuite lorsqu'ils croiseront mes mots et quoi que tu fasses.

Tu admettras que cette escapade ne t'était aucunement néfaste.


(Miss Fufu - le 26/03/12)

dimanche 25 mars 2012

CCBH - Collectif pour le Créole au Bac dans l'hexagone

Par solidarité pour les réunionnais et les guyanais qui ne peuvent pas encore présenter leur créole aux options facultatives au Bac en île de France (alors que c'est possible pour le créole martiniquais et le créole guadeloupéens depuis 2011), je vous serez gré de signer cette pétition.

D'autres revendications y sont aussi présentées.
Je compte sur vous.

Passez une bonne semaine

Pour le CCBH
Souria ADÈLE, membre fondateur.


Signez la pétition ici, ou imprimez-la, faites-la signer et adressez-la au :
Collectif pour le Créole au Bac dans l’Hexagone.
22, rue Deparcieux
BL 64
75014 Paris
kolkreyol_at_hotmail.fr
Merci de votre soutien massif
CCBH - Collectif pour le Créole au Bac dans l'Hexagone

L'invention du sauvage, l'expo !


EXHIBITIONS, L'INVENTION DU SAUVAGE , est une des expo en cours en ce moment au Quai Branly et ce jusqu'au 3 juin 2012.

Lilian Thuram en assure le commissariat général, la partie scientifique étant dévolue à Pascal Blanchard et Nanette Jacomij Snoep.

EXHIBITIONS est une expo très riche et très dense en contenus, elle montre à notre regard contemporain comment le regard passé a été construit sur l'autre , le différent, l'étranger et de faire du hors soi un Sauvage. On y voit les mécanismes coloniaux mis en place à l'époque pour forger un racisme de toute pièce, hiérarchiser les races et légitimer la colonisation. Le sauvage étant par voie de fait à dominer puisqu'on lui est supérieur.

EXHIBITIONS, L'INVENTION DU SAUVAGE est à voir ABSOLUMENT, pour saisir le présent et déconstruire l'ignominie créée naguère, érigée en norme dans l’inconscient collectif et retrouver sur l'humain coloré et différent une appréciation plus saine, plus juste pour l'avenir.

mercredi 21 mars 2012

Une salle de réunion du ministère de l'éducation nationale portera le nom d'Aimé Césaire

Je vous informe qu’un certain nombre de salles de réunion du ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et de la vie associative viennent de faire l’objet d’une dénomination. Les personnalités dont les noms désigneront les salles ainsi retenues, à titre de manifestation de l’estime et de la reconnaissance de l’institution à leur égard, ont toutes marqué profondément l’histoire de l’éducation.

Aimé Césaire (ex-Salle du privé, 110 rue de Grenelle) professeur de lettres au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, de 1939 à 1945, produit une oeuvre littéraire qui marque à la fois la littérature et l’histoire, en particulier dans la dénonciation de la colonisation et la promotion de cultures jusque-là dominées ou méconnues.

lundi 19 mars 2012

CSLR - 66eme anniversaire des Départements d'Outre-mer


Ce jour, 19 mars 2012, est le soixante sixième anniversaire de l’érection de la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion, en Département français, par une loi votée par L’Assemblée Nationale Constituante le 19 mars 1946.

COHESION SOCIALE ET LIBERTES REPUBLICAINES souhaite un joyeux anniversaire à tous les originaires des départements d’outremer et leurs amis et les invite à relire un extrait du discours historique par lequel Aimé Césaire introduisit ce projet de loi devant l’Assemblée Nationale Constituante le 12 mars 1946.

Amédée ADELAIDE
Président de CSLR

extrait de discours : Aimé CÉSAIRE en pièce jointe
(Assemblée Nationale Constituante, 12 mars 1946)


Mesdames, messieurs, les propositions de loi qui vont sont soumises ont pour but de classer la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane française proprement dite en départements français.
Avant même d’examiner le bien fondé de ce classement, nous ne pouvons manquer de saluer ce qu’il y a de touchant dans une telle revendication de vieilles colonies.


Mesdames, messieurs, c’est là un fait sur lequel il convient d’insister : dans ces territoires où la nature s’est montrée magnifiquement dangereuse règne la misère la plus injustifiable.
Il faut, en particulier, avoir visité les Antilles pour comprendre ce qu’il y a de faux dans la propagande officielle qui tend à les présenter comme un paradis terrestre. En réalité, dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du monde on ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltants de l’injustice sociale. A côté du château où habite le féodal – l’ancien possesseur d’esclaves – voici la case la paillote avec son sol de terre battue, son grabat, son humble vaisselle, son cloisonnement de toile grossière tapissée de vieux journaux. Le père et la mère sont aux champs. Les enfant y seront dès huit ans ; ils feront partie de ce qu’on appelle là-bas « les petites bandes » d’un terme qui rappelle assez curieusement « les petites hordes » de Fourier. La tâche est rude sous le soleil ardent ou parmi les piqûres de moustiques. Au bout de quelques années, pour celui qui s’y adonne et qui n’a pour tromper sa faim que les fruits cuits à l’eau de l’arbre à pain, il y a la maladie et l’usure prématurée.
Voilà la vie que mènent les trois quarts de la population de nos îles.
Si, plus favorisé, plus instruit, l’Antillais échappe à la servitude de la glèbe il deviendra petit fonctionnaire, et injustement repoussé des cadres généraux auxquels ses diplômes français devraient donner accès, refoulé dans des cadres dits « locaux », loin du ministre des colonies, loin de ses faveurs, sans garantie contre l’arbitraire du gouverneur, sans audience rue Oudinot, à la fois humilié et désarmé, il végétera, soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable.
En réalité, dans des pays qui sont pourtant vieille citoyenneté française, la notion de « cadre local » est une survivance fâcheuse du code de l’indigénat, survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : « à diplôme égal, ou à travail égal, salaire égal ». (Applaudissements à l’extrême gauche et sur les bancs.)
Pour nous résumer, nous n’hésitons pas à affirmer que, dans l’état actuel des choses, près d’un million de citoyens français, natifs des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, sont livrés sans défense à l’avidité d’un capitalisme sans conscience et d’une administration sans contrôle. Et alors, on se prend répéter le mot de Diderot :
« Avoir des esclaves n’est rien. Ce qui est intolérable, c’est d’avoir des esclaves en les appelant citoyens. » (Applaudissements à l’extrême gauche à gauche et au centre.)
Assimiler les Antilles et leurs sœurs à la France ne signifie pas seulement introduire plus de justice dans la société d’outre-mer, cela signifie aussi prendre l’initiative d’une politique qui, à brève ou longue échéance, assainira l’économie de ces territoires en arrachant à de véritables monopoles privés des industries dont dépend toute la vie de ces colonies.
On comprendra ce que nous voulons dire lorsque nous préciserons, pour tout le monde, que l’économie antillaise, comme l’économie réunionnaise est faussée parce qu’elle se trouve dans la dépendance de dix familles qui, après s’être mises à l’abri de la concurrence mondiale par le jeu de complicités qu’il faudra dénoncer un jour, réussissent à imposer leurs produits à la métropole à des taux supérieurs aux prix mondiaux, comme elles imposent au prolétariat antillais ou réunionnais les salaires les plus bas du monde.
C’est dire que pour des raisons non seulement sociales, mais encore économiques, nous souhaitons de toutes nos forces l’extension aux Antilles et aux territoires analogues du grand mouvement qui a été inauguré en France et qui tend, sur la base des nationalisations, à organiser la production et surtout à la développer en fonction de l’intérêt général et non plus de quelques intérêts privés.
Bref, nous demandons à l’Assemblée d’approuver les trois propositions qui lui sont présentées parce que nous pensons qu’il ne doit pas y avoir deux capitalismes : le capitalisme métropolitain que l’on combat et qu’on limite, et le capitalisme d’outre-mer que l’on tolère et que l’on ménage. (Applaudissements.)
Nous en arrivons à nos conclusions.
L’assimilation qui vous est proposée est conforme aux vœux des populations.
Dès 1838, le conseil colonial de la Guadeloupe réclamait pour les populations antillaises le droit « d’être soustraites à l’exception coloniale » et d’être « replacées dans le droit commun des Français ».
En 1865, le baron de Lareinty, délégué de la Martinique au comité consultatif, formulait de la manière suivante les aspirations de la colonie :
« On répète sans cesse que les colonies sont françaises par leurs sentiments, par leur territoire, par leurs idées et par leur esprit de nationalité ; rien n’est plus vrai ; elle sont unies à la France par tout ce qui peut créer un lien indestructible…Mais si on le reconnaît, qu’on n’hésite donc plus à proclamer que les colons doivent jouir des droits attachés à la qualité de citoyens français et vivre sous des institutions qui sont, en France, l’un des éléments les plus puissants de la nationalité…C’est là ce qui leur manque ; des institutions surannées élèvent entre la France et les colonies, qui sont aussi la France, une barrière qu’il est temps d’abaisser. »
Ce que les représentants de la Martinique et de la Guadeloupe disaient déjà sous la Monarchie ou sous l’Empire, les parlementaires antillais le reprirent à l’adresse de la IIIe République.
Le 15 juillet 1890. M. Isaac sénateur de la Guadeloupe, et M. Allègre, sénateur de la Martinique, déposaient sur le bureau du Sénat une proposition de loi tendant à classer la Martinique et la Guadeloupe en départements français.
En 1915, MM. René Boisneuf et Lagrosillière, respectivement députés de la Guadeloupe et de la Martinique, déposaient une proposition de loi dans le même sens.
En 1919, c’est au tour de M. Henry Lémery, député de la Martinique.
Et ce ne sont pas seulement les parlementaires antillais qui réclament l’assimilation. Ce sont également les assemblées locales des deux colonies.
Parmi les innombrables vœux qu’elles émettent à cet effet, nous ne voulons vous en lire qu’un : le plus récent. C’est celui que le conseil général de la Martinique a voté en novembre 1945 lors de sa première réunion :
« Le conseil général de la Martinique, réuni en session ordinaire, salue l’Assemblée nationale constituante, le Gouvernement de la République française et son chef le général de Gaulle. Il fait confiance aux élus du peuple, à l’Assemblée constituante pour une véritable renaissance française par l’application intégrale du programme du C.N.R. et son extension aux vieilles colonies françaises, notamment en ce qui concerne les industries clés. Il espère que la nouvelle constitution française fera droit aux revendications unanimes et constantes des vieilles colonies en ce qui concerne leur assimilation aux départements français. Le conseil général s’engage à collaborer pour développer le prestige de la France qu’il désire voir forte et heureuse. Vive la République ! Vive la France ! »
Ce vœu, si noblement exprimé, nous vous demandons de le prendre en considération.
Nous savons que certains essaient de soulever contre le projet des objections d’un ordre très particulier, des objections d’ordre financier notamment. Nous savons que certains seraient assez partisans d’ajourner la réforme, sous prétexte qu’elle coûterait peut-être à la France.
Ces objections nous les réfuterons plus longuement quand l’occasion s’en présentera, comme nous les avons réfutées dans notre rapport annexe.
Cependant, dès maintenant, je tiens à dire que si l’admission de nouveaux territoires dans la famille française doit imposer des charges nouvelles à la métropole, elle lui apporte aussi des ressources nouvelles et des budgets parfaitement équilibrés.
Et puis j’ajoute – et c’est par là que je veux terminer – que si, par impossible, l’application de la loi nouvelle devait entraîner pour la France des dépenses supplémentaires, il serait indigne de ce pays, indigne de cette Assemblée, de s’arrêter, en un problème aussi important, à d’aussi mesquines considérations.
Depuis quelque temps, notre pensée se reporte invinciblement à la grande époque de 1848. A cette époque aussi, de graves questions se posaient et parmi elles, comme aujourd’hui, la question coloniale. Il s’agissait de savoir si on allait abolir, ou non, l’esclavage.
En ce temps là, comme aujourd’hui, on se rendait compte que le vieux système ne pouvait durer, mais on hésitait à faire le geste décisif qui allait le précipiter dans l’oubli.
Et il y avait des gens pour dire : « l’esclavage est abominable, certes, et moralement indéfendable. Mais, voyez comme il coûterait cher à la France de l’abolir. »
Eh bien ! en 1848, un grand homme s’est levé : c’était un alsacien. Victor Schoelcher (Applaudissements), que les noirs de mon pays ne sont pas prêts d’oublier. Mettant l’honneur de la nation au dessus de tout et s’insurgeant contre
je ne sais quelle dictature de la comptabilité, il prononça une phrase qui mérite d’être redite :
« Ce serait 260 millions que la métropole aurait à payer pour faire disparaître la servitude qui souille encore quelques terres françaises. La France doit donner cette somme ; et elle la donnera. Il faudrait désespérer de la grande nation si l’on pouvait douter d’obtenir des Chambres, l’argent nécessaire pour désinfecter les colonies. Elle a pu donner un milliard aux émigrés ; et elle ne pourrait payer l’affranchissement ! Nous ne voulons pas le croire ! Il ne s’agit pas du Trésor ; il s’agit de la morale ! »
Eh bien ! Mesdames, messieurs, nous avons confiance dans cette Assemblée, certains qu’elle n’entachera son geste d’aucun marchandage.
Quatre colonies, arrivées à leur majorité demandent un rattachement plus strict à la France.
Vous apprécierez cette pensée à sa juste valeur, j’en suis sûr, à cette heure où l’on entend des craquements sinistres dans les constructions de l’impérialisme.
Ce que nous demandons, c’est de faire que l’expression « France d’outre-mer » ne soit pas une vaine figure de rhétorique.
Plus ambitieusement encore, nous vous demandons, par une mesure particulière d’affirmer solennellement un principe général, à savoir que, dans ce cadre que l’on commence à appeler l’Union française il ne doit plus y avoir de place, pas plus entre les individus qu’entre les collectivités, pour des relations de maîtres à serviteurs, mais il doit s’établir une fraternité agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d’attendre les plus hautes révélations. (Applaudissement.)


Lien pour l'intégralité du discours
http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/images/rapport-520.pdf