jeudi 27 juin 2013

Regards Caraïbes

Dans le cadre des « Regards Caraïbes », l’association Yehkri.com A.C.C. invite au vernissage de l’exposition Agora Mundo sous le patronage de George Paul Langevin, Ministre déléguée à la Réussite éducative auprès du ministre de l’Éducation nationale.

Le  mardi 9 juillet 2013
A la Galerie –Cité internationale des arts - 18 rue de l'Hôtel de Ville 75004 Paris -M° Pont Marie ou Saint-Paul-Tél. : 01 42 78 71 72 -www.citedesartsparis.fr

En présence de 13 artistes emblématiques invités avec le soutien du Conseil Régional de la Martinique, de la DAC Martinique à venir présenter leurs recherches picturales, sculpturales et photographiques, à travers un regard syncrétique de l’art contemporain, ils invitent au voyage qui court  de la négritude à la contemporanéité.

 Artistes :
Claude Cauquil, Mickaël Caruge, René Louise, Louis Laouchez, Jean Marie-Louise, Christian Bertin, Régis Granville, Thierry Jarrin, Vincent Gayraud , Joel Zobel, Norville Guirouard Aizé , Cat Mira, Henri Vigana

lundi 24 juin 2013

Frantz Fanon est mort (Aimé Césaire)


Frantz Fanon est mort. Nous le savions condamné depuis de long mois, mais contre toute raison, nous espérions, tellement nous le connaissions volontaire, capable de miracle, et tellement aussi il apparaissait essentiel à notre horizon d'homme. Et voilà qu'il faut se rendre à l'évidence. Frantz Fanon est mort à 37 ans. Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du 20e siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l'homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c'est avec Frantz Fanon qu'il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s'institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste.

Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l'intransigeance. Il faut qu'on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité. Il n'adhérait pas à une cause. Il se donnait. Tout entier. Sans réticence. Sans partage. Il y a chez lui l'absolu de la passion.

Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme « colonial », né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l'étudiant scientifiquement, à coup d'introspection comme à coup d'observation.

Et c'est devant cette situation qu'il se révolta. Alors quand, médecin en Algérie, il assista au déroulement des atrocités colonialistes, ce fut la rébellion. Il ne lui suffit pas de prendre fait et cause pour le peuple algérien, de se solidariser avec l'Algérien opprimé, humilié, torturé, abattu, il choisit. Il devint Algérien. Vécut, combattit, mourut Algérien.

Théoricien de la violence, sans doute, mais plus encore de l’action. Par haine du bavardage. Par haine de la lâcheté. Nul n’était plus respectueux de la pensée, plus responsable devant sa propre pensée, plus exigeant à l’égard de la vie dont il n’imaginait pas qu’elle pût être autre chose que pensée vécue.

Et c’est ainsi qu’il devint un combattant. Ainsi aussi qu’il devient un écrivain, un des plus brillants de sa génération.

Sur le colonialisme, sur les conséquences humaines de la colonisation et du racisme, le livre essentiel est un livre de Fanon : Peaux noires et masques blancs. Sur la décolonisation, ses aspects et ses problèmes, le livre essentiel est un livre de Fanon : Les damnés de la terre [dont on peut lire des extraits ici, NDLR].

Toujours, partout, la même lucidité, la même force, la même intrépidité dans l'analyse, le même esprit de « scandale »  démystificateur.

Sans doute, bien des intellectuels et de toute couleur avaient-ils étudié le colonialisme et en avaient démonté les ressorts, expliqué les lois. Mais avec Fanon, c'est dans un monde de schémas, de coupes et de diagrammes, l'invasion de l'expérience. Et l'indemnité du témoignage palpitant encore de l'événement à quoi il est attaché, l'irruption de la vie atroce, la montée des fusées éclairantes de la colère. Frantz Fanon est celui qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience.

Bien sûr, il y a chez lui de l'injustice, mais c'est toujours au nom de la justice. Et du parti pris, mais sans lapalissade, c'est qu'à ses risques et périls, il a pris parti, et le bon.

J'insiste, nul n'était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme.


Qu'on lise Les Damnés de la Terre : si dans le dernier chapitre du livre, il dresse contre l'Europe un réquisitoire passionné. Ce n'est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d'admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c'est pour s'être montrée « parcimonieuse avec l'homme, mesquine, carnassière avec l'homme ». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : « Réhabiliter l'homme, faire triompher l'homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l'homme total ».

Tel fut Fanon : homme de pensée et homme d'action. Et, homme d'action et homme de foi. Et, révolutionnaire et humaniste. Et, celui qui transcenda d'un seul coup et comme d'un impétueux élan les antinomies du monde moderne où tant d'autres s'enlisent. Il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des « paraclets », disait le poète anglais Hopkins. On peut appliquer le mot à Fanon en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l'homme d'accomplir sa tâche d'homme et de s'accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée.

Dans ce sens Frantz Fanon fut un « paraclet ». Et c'est pourquoi sa voix n'est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l'homme à la dignité.

A. Césaire

Á travers corridors anonymes

Á travers corridors anonymes
et ruelles aux noms bizarres 
elle parvint à grimper 
sur les hauteurs de Pétionville. 
Aujourd’hui
pathétique péripatéticienne
rescapée du dernier séisme
elle porte entre ses jambes
dans ses entrailles labourées
des kilomètres de trottoirs
et des cargaisons d’humiliations.
Elle a déjà traversé la vie
de périls nocturnes 
en péripéties d’abîme.
Il faut marcher très tard
en plein mitan de la nuit
pour frôler sa solitude
et sa douleur inépuisable .
C’est l’Immortelle de Mackenzy Orcel.
C’est la Nedje de Roussan Camille.
C’est une « Jeunesse » éparpillée 
déboussolée déconcertée 
gaspillée sacrifiée 
mutilée massacrée
par les horribles vents d’une hypothétique modernité.
Paradoxalement on l’appelle « La Fraîcheur ».

Frankétienne


Toute la moelle du hasard

Toute la moelle du hasard
se retrouve dans l’intensité
du regard que nous projetons
sur l’Univers et sur nous-mêmes 
en perpétuelle fusion interactive. 
Et la sève du destin
circule de manière continue 
dans nos rêves et nos paroles
qui reproduisent les formes 
et les gestuelles de nos corps 
dans l’infinie spirale des clartés et des ombres. 

Frankétienne

Tu es le SOUFFLE !

Tout se casse
tout se brise
au milieu de la malpasse.
Comment pourras-tu flairer
l’essence des fleurs qui s’envolent
si tes gestes se dispersent
au tourbillon des vents fous ?
Rallume ton être
ton corps entier
au flux de ta mémoire.
Tu es déjà
le café que tu savoures
la chair que tu touches
le parfum que tu respires.
Tu es la VIE !
Tu es le SOUFFLE !

Frankétienne

samedi 22 juin 2013

Colibri

Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

Colibri
la robe noire du corbeau
n'est rien à côté de tes yeux
déchirés d'espérance

                                     ©José Le Moigne
                                     Valenciennes
                                     Décembre 1992
                                     (inédit)

Méandres

     
Photographie : Christine Le Moigne-Simonis
          
Je donne acte à la pluie
de ses propres désordres
l’épaisseur d’un mot
suffit à celer l’heure
aux méandres du vent
l’horloge s’ouvre les veines

                                    ©José Le Moigne
                                    Belligné
                                    27 avril 1993

jeudi 20 juin 2013

Voyage



Il y a l’amour
Nos corps l’un à l’autre arrimés
Nos corps en ascension
En quête d’une étoile

Il y a l’amour
Nos corps repus
Mais se cherchant encore
En une inextinguible soif

Puis vient la paix
Cet instant du silence
Où nous frôlons les franges
De l’Eternité…

Nicole Cage

lundi 17 juin 2013

Déclinaison du feu


                                  1

                          Venu si tard
                         nouer les fils
                          cet homme
                      le regard détruit
                   libère des colombes
                  au dessus du brasier

                                2

                     Le pays calme
                       n’existe pas
              seule la mer a pouvoir
               d’enchâsser l’horizon

                               3

                          La fibule
                          non plus
             n’appartient à personne
                     ni à la pierre
                  ni aux colombes
                       peut-être
                      par instant
             aux marges des lagunes

                             4

                         La nuit
                  le laurier laisse
            un peu de sa fragrance
          sur le chanfrein des loups

                            5

                   Cet homme
           au dessus du brasier
            ne posséda jamais
                   ni rîtes
                ni saisons
                         
                           6

           Au-delà des tracées
       c’est  le règne des mains
          l’enclave de la haine
          l’escarbille des yeux

                         7

                Cet homme
             n’a plus le droit
        de se tromper d’étoile
               ni de roseau
              ni de guitare

                      8

       Anthurium à la main
          il serpente le soir
    vers l’office des mornes

                    9

     La décharge du cri
  n’atteint pas les nuages
          cet homme
   poursuit les lunaisons
 au-delà des mangroves

                  10

      ça veut dire quoi
   l’angoisse du parler
 ne pas craindre surtout
    les ondes de retour

                11

           Rien d’autre
               ah oui
   le froid aussi s’enterre
   dans l’ombre des roseaux

               12

   Dans le craquellement
 des  mouettes de labour
  on retrouve l’empreinte
    des clôtures brisées

               13

    Il remonte la dune
        cet homme
      portant en lui
l’abrupt témoignage
des saisons refusées

                                 ©José Le Moigne
                                 Raisme-Valenciennes
                                 5 février 1993
                                 (inédit)