mardi 29 mai 2007

Langage senghorien


La chronique de Cynthia Fleury

L’année 2006 sera celle de la célébration du centenaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor, et peut-être l’occasion pour nous d’interroger encore davantage non seulement le passé de colonisation et de décolonisation de la France, mais aussi son avenir et celui de la communauté francophone. Car s’il est un homme, poète et politique de surcroît, qui a tenté de donner ses lettres de noblesse à la francophonie, et plus précisément à l’idée qu’il se faisait d’une « civilisation de l’Universel », c’est bien Léopold Sédar Senghor. Dans son dernier ouvrage Jean-Michel Djian (1) revient sur la leçon d’humanité et de démocratie laissée par ce « grand d’Afrique » qui prêchait la fabrication d’un héritage commun - fait de Lumières et d’espérances futures - pour et par les pays francophones. Une manière de célébrer le progrès encore et toujours, à travers la promotion des valeurs de la diversité et de l’interdépendance solidaire.

C’est en 1970, à Niamey, que la raison rejoint enfin l’intuition : Léopold Sédar Senghor « gagne » et « instaure » la francophonie. Désormais, 21 pays (2) décident de partager les « valeurs d’une même langue » et de défendre diplomatiquement les principes d’une démocratisation toujours plus vigoureuse et vigilante. Le visionnaire Senghor s’est rendu digne de celui qui l’inspire, Henri Bergson ; de ce philosophe qui a su « s’affranchir de la raison discursive dominante » pour écrire son Essai sur les données immédiates de la conscience. Et c’est vrai qu’il en faut, « de la foi, de la force et de l’amour pour incarner à ce point les vicissitudes de l’Histoire et, d’une niche présidentielle flanquée au finistère de l’Afrique, dire tout haut à son peuple que parler le wolof, la langue vernaculaire majoritaire du pays, c’est bien, mais insuffisant ». La poésie sera donc « son arme », la culture, « son champ de bataille » et la francophonie sa stratégie géopolitique.

Avec sa goutte de sang portugais (« J’ai probablement une goutte de sang portugais, car je suis du groupe sanguin A. C’est fréquent en Europe, mais rare en Afrique noire »), Senghor porte bien son (second) prénom, Sédar. « En fait, [...] il s’agit d’un sobriquet qui veut dire : “qui n’a pas honte” ». Et Jean-Michel Djian, le biographe, d’ajouter : « Ses origines, il les cultive à la manière de ces aristocrates distingués qui, lignage après lignage, découvrent, à mi-vie, l’immensité de leur patrimoine génétique et culturel. » En effet, Senghor nous invite à ouvrir notre « paradigme ancestral et familial ».

La francophonie - pardon la « francité » - c’est donc cela : la création d’un imaginaire de la rencontre et du dialogue, de la coalescence et non du choc, des héritiers et non des désaffiliés. Qu’importe la France, vive le monde !

Alors bien sûr, pour certains, c’est bien gentil cette utopie mais cela manque de sens pratique. Ou alors « c’est trop compliqué ». Pourtant c’est bien là que se font les destins et que se joue le goût du concret. Ah, ils sont nombreux les « demi-cultivés », ceux qui s’enorgueillissent de leur intelligence alors même qu’ils pourfendent la complexité d’une pensée qui n’est pas la leur. « J’ai longtemps parlé, déclare Senghor, dans la solitude des palabres et beaucoup combattu dans la solitude de la mort. Contre ma vocation. Telle fut l’épreuve, et le purgatoire du poète. » Bien que « symbiose des énergies dormantes », la francophonie - entendez : le rêve porté par une diversité d’individus qui partagent délibérément la même langue, donc les mêmes valeurs - n’est pas de tout repos.

On ne reviendra pas - si, on reviendra - sur la tribune d’Erik Orsenna, collègue académicien, pris entre la peine et la honte et pleurant sur « l’absence » française lors des obsèques de ce « gourmand des règles sous le désordre du monde ». Lui qui sait si bien rire a perdu son sourire qu’on croyait indissociable de son style. « On a envoyé à Dakar, écrit le sémillant grammairien, un Raymond, de Belfort, et un Charles, des Côtes-d’Armor. Leur valeur ni leur personne ne sont en cause, mais leur statut. Pas de président de la République française. Ni de premier ministre. La terre sur Léopold Sédar Senghor s’est refermée sans eux. » Gageons que l’année 2006 ne fera pas de même.

(1) Jean-Michel Djian, Léopold Sédar Senghor. Genèse d’un imaginaire francophone. Éditions Gallimard, 2005. (2) L’Organisation internationale de la Francophonie compte, depuis son 10e sommet à Ouagadougou 49 États et gouvernements membres, 4 associés et 10 observateurs.

La poésie sera donc « son arme », la culture, « son champ de bataille » et la francophonie sa stratégie géopolitique.

[www.humanite.presse.fr]

Aimé Césaire : Noël - Cahier d'un retour au pays natal


Noël n'était pas comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux de bois, à lancer des feux d'artifice au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d'inquiétudes,
de peur que ça ne suffise pas,
de peur que ça ne manque pas,
de peur qu'on ne s'embête.
Puis le soir une petite église pas


intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à l'incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers : ALLELULIA KYRIE ELEISON… ELEISON…ELEISON -CHRISTIE

ELEISON… LEISON…LEISON"

Aimé Césaire - Extrait de " Cahier d'un retour au pays natal "

Aimé Césaire : Les armes miraculeuses

Les armes miraculeuses (extraits)
Aimé Césaire


Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front
il y avait du sang et cet arbre qui s'apellait le flamboyant et
qui ne merite jamais mieux ce nom la que les veilles de
cyclone et de villes mises a sac le nouveau sang la raison
rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient
mourir de soif et seul quand mourir avait le gout du pain
et la terre et la mer un gout d'ancetre et cet oiseau qui
me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements
a chaque detour de ma langue


la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s'appelle la nuit
et la beaute anarchiste de tes bras mis en croix
et la beaute eucharistique qui flambe de ton sexe
au nom duquel je saluais le barrage de mes
levre violentes

Il y avait la beaute des minutes qui sont les bijoux au rabais
du bazar de la cruaute le soleil des minutes et leur joli
museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-
rouge des minutes qui sont les murenes en marche vers
les viviers et les saisons et les fragilites immenses de la
mer qui est un oiseau fou cloue feu sur la porte des
terres cocheres il y avait jusqu'a la peur telles que le recit
de juillet des crapauds de l'espoir et du desespoir elagues
d'astres au desuus des eaux la ou la fusion des jours qu'as-
sure le borax fait raison des veilleuses gestantes les forni-
cations de l'herbe a ne pas contempler sans precaution
les copulations de l'eau refletes par le miroir des mages les
betes marines a prendre dans le creux du plaisir les assauts
de vocables tous sabord fumants pour feter la naissance
de l'heritier male en instance parallele avec l'apparition des
prairies siderales au flanc de la bourse aux volcans d'agaves
d'epaves de silence le grand parc muet avec l'agrandisse-
ment silurien de jeux muets aux detresses impardonnables
de la chair de bataille selon le dosage toujours a refaire
des germes a detruire

Aimé Césaire. Un militant pour la dignité de l'homme noir.


Vous qui avez tant contribué, depuis un demi-siècle, par vos livres et vos poèmes, à réveiller ceux qui subissent le racisme, croyez-vous, à l'heure de la conférence de Durban, que ce mal soit toujours aussi puissant?

Je ne sais pas s'il est toujours aussi puissant mais, en tout cas, il n'est pas mort. Il a évolué, il prend de nouvelles formes. Bien entendu, il n'y a plus la traite des nègres, mais ce n'est pas pour autant que leur sort soit devenu aujourd'hui normal, humainement digne. Le racisme est encore une réalité même s'il varie selon les pays.

A Durban, un certain nombre d'ONG n'ont pas hésité à accuser l'Etat d'Israël de racisme antipalestinien...

Ce n'est évidemment pas par racisme que l'Etat d'Israël agit comme il agit contre les Palestiniens. Ce n'est pas parce qu'ils sont arabes! C'est un Etat qui se sent menacé et donc se bat par tous les moyens. Bien sûr, il y a des dérives, mais ce n'est pas parce que les Palestiniens sont de telle race ou de telle couleur. Le mobile, ce n'est pas le racisme, ce serait plutôt le nationalisme.

Etes-vous favorable à des réparations pour les peuples victimes du racisme?

Il est déjà très important que l'Europe en soit venue à admettre la réalité de la traite des nègres, ce trafic d'êtres humains qui constitue un crime. Mais je ne suis pas tellement pour la repentance ou les réparations. Il y a même, à mon avis, un danger à cette idée de réparations. Je ne voudrais pas qu'un beau jour l'Europe dise: «Eh bien, voilà le billet ou le chèque, et on n'en parle plus!» Il n'y a pas de réparation possible pour quelque chose d'irréparable et qui n'est pas quantifiable. Reste que les Etats responsables de la traite des nègres doivent prendre conscience qu'il est de leur devoir d'aider les pays qu'ils ont ainsi contribué à plonger dans la misère. De là à vouloir tarifer ce crime contre l'humanité...

L'Afrique garde-t-elle encore des séquelles de ce trafic d'esclaves des siècles précédents?

C'est évident. On a vidé un continent en déportant ses populations, ses forces vives. On l'a donc affaibli durablement. A l'heure actuelle, la plupart des habitants des Antilles sont les descendants de ceux qui ont subi la traite des nègres. Des peuples nouveaux sont nés mais, malgré tous les efforts qu'on a faits pour oublier, tout cela reste gravé au fin fond de notre mémoire. On ne peut pas oublier et il ne faut pas oublier. La réalité la plus profonde de l'homme, elle est là. Je sais que j'ai été déporté, je sais que j'ai été séparé de moi-même, je sais que j'ai été humilié.

La xénophobie est-elle une nouvelle forme de racisme?

Non, il faut être précis dans le vocabulaire, la xénophobie, c'est le mépris, voire la peur de l'autre. Ce peut être fondé sur la couleur de peau, mais pas forcément sur elle. C'est le refus de l'autre. Il faut habituer l'homme au respect de l'autre.

Avez-vous rencontré aussi un racisme anti-Blanc?

Moi, je ne suis pas raciste anti-Blanc. Il y a des Blancs que je déteste mais ce n'est pas du tout parce qu'ils sont blancs! Je suis un homme de cultures avec un «s». Je crois et respecte les cultures européenne, grecque, romaine. Je ne les renie pas du tout, c'est très enrichissant. Il y a aussi une culture africaine. Il y a une culture chinoise, indienne. Je respecte profondément tout ce que l'homme a fait pour rendre la vie vivable et la mort affrontable. Tous les hommes, tous les continents ont essayé d'agir en ce sens et cet effort extraordinaire de tous ces groupes humains mérite d'être étudié, car l'on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de ressemblances. Et c'est cela qui fait l'humanité.

La créolité et l'africanité, est-ce la même chose?

La créolité, c'est le fait d'être né ici. Il y a des Noirs ou des Blancs créoles. C'est une société plurielle. Mais si je dois faire un reproche à certains créoles, il s'adresse à ceux qui s'affirment créoles pour mieux prendre leurs distances avec le continent africain, le continent originel.

Il y a un ressentiment des Antillais à l'égard de l'Afrique?
Oui, un sentiment inconscient. Je me souviens d'avoir rencontré, pas très loin de la rue d'Ulm, à l'époque à j'étais à l'Ecole normale supérieure, un grand gaillard parfaitement noir, très diplômé et dont je tairai le nom. Cet Antillais s'est approché de moi et m'a dit: «Césaire, j'aime beaucoup ce que tu fais, mais pourquoi cette hantise de l'Afrique?» Il a alors essayé de me convaincre que l'Afrique, c'était précisément celle qu'il nous fallait oublier. Cela m'a profondément choqué. L'Afrique est une terre de souffrance, d'humiliation. Je préfère la voir comme une terre de dignité, une terre d'espérance. Un des maux dont nous avons souffert du fait de la colonisation, c'est l'aliénation. C'est-à-dire l'oubli de soi-même, de ses racines.

b>Etes-vous inquiet pour l'Afrique?

Je suis inquiet car c'est une chose très importante d'avoir chassé le colonialisme, mais il y a d'autres combats à mener, notamment contre les rivalités, la guerre des ethnies. Il faut que les Africains, les descendants d'Africains, nous luttions contre nous-mêmes pour surmonter ces clivages existants et hérités du passé. Il faut aussi lutter contre l'afropessimisme.

«Que les Antillais soient des hommes responsables de leur destin»

Vous êtes inquiet pour l'avenir du continent africain. Le seriez-vous aussi pour celui des Antilles?

C'est une terre menacée et fragile, mais il faut être confiant. Il y a encore beaucoup de progrès à faire, car tous les hommes ont droit au développement de la culture, à la dignité. Le régime colonial était fondé sur l'irresponsabilité: d'un côté, les maîtres, qui étaient là pour diriger, de l'autre, les subordonnés, qui devaient obéir. C'était intolérable. Ce qu'il faut, c'est qu'aujourd'hui les Antillais soient des hommes responsables de leur destin. On ne va pas passer notre temps à gémir, à quémander. Nous ne voulons pas être, selon la fameuse formule, «des mendiants exigeants et ingrats», ni «les danseuses de la République». Il faut prendre notre destin en main tout en acceptant de faire partie d'un grand ensemble français. Il s'agit de parler franchement à nos amis qui sont des partenaires, il faut travailler tous ensemble pour faire de l'homme antillais un homme responsable, un homme à part entière. Pendant des siècles, nous les Martiniquais avons lutté pour la liberté alors que nous étions des esclaves. En 1848, ce fut le résultat de la lutte incessante et des révoltes des nègres, même si les abolitionnistes européens nous ont aidés à conquérir notre liberté.

Après la liberté, nous avons eu un autre objectif: l'égalité. Quand la Martinique, après la Seconde Guerre mondiale, a voulu devenir un département français, c'est moi qui ai été le rapporteur de la loi. En 1945, quand on m'a pressenti pour cette mission, j'ai hésité, car j'ai pensé à nos ancêtres, à notre identité et à ce qu'il en resterait si nous devenions des Français à part entière. Mais je me suis rendu compte que c'étaient les gens du peuple qui tenaient le plus à ce que la Martinique devienne un département français. Il faut toujours faire attention à ce qu'il y a derrière les mots. Ainsi, pour eux, cela signifiait en réalité devenir les égaux des Français de France, avec les mêmes droits sociaux, les mêmes salaires. J'ai donc voulu qu'il y ait une formule nous permettant de garder notre identité, de rester nous-mêmes tout en étant solidaires des autres.

Comment vivez-vous aujourd'hui ce qui se passe en Corse, cette autre île qui est aussi un département français?

Il y a des traditions propres à la Corse. Je constate les difficultés des hommes politiques français face au problème corse. Il faut que la France fasse preuve à la fois de sagesse et de générosité pour essayer de trouver un statut raisonnable. C'est vrai aussi en Martinique, il y a un problème d'identité, mais une solution fondée sur la violence ne peut pas être une bonne solution, ça je ne le crois pas.

Qu'est-ce que cela signifie pour la Martinique: «Régler son problème d'identité»? Cela veut-il dire être autonome, indépendant?

Pour moi, c'est être autonome, au sens politique du terme. La France a toujours été en retard dans ce domaine-là. Il y a certes des progrès, mais il y a le poids de l'Histoire: «La République est une et indivisible...» Ça avait sa grandeur car, au XVIIIe siècle, on croyait à l'universalité. Souvenez-vous de Saint-Just, conventionnel admirable, arrivant en Alsace et de son étonnement en découvrant l'influence germanique et la langue alsacienne: «Que ne parlent-ils français si leur coeur est français?» Voilà, il lui manquait le sens du régional, du particulier...

Aujourd'hui, la République est une, mais peut-elle être divisible?

Bien sûr qu'elle est divisible! C'est un phénomène général. On assiste, à l'heure actuelle, au réveil des identités: les Basques veulent être basques, les Bretons veulent être bretons. Ici, pendant très longtemps, les Martiniquais n'avaient qu'une obsession: «Etre français! Etre français! Etre français!» Maintenant, ils veulent aller plus loin: il ne serait pas sage de ne pas tenir compte de ce réveil des identités...

André Breton a dit de vous: «C'est un Noir qui manie la langue française comme il n'est pas aujourd'hui un Blanc pour la manier...» Alors, l'orfèvre que vous êtes est-il inquiet pour l'avenir de la langue française?

Il faut inventer des mots nouveaux car il y a des réalités nouvelles qu'il faut bien nommer. Il convient de lutter pour défendre notre langue. La francophonie peut aussi être un lien, un facteur de solidarité. Nous avons intérêt à créer entre pays francophones une communauté d'intérêts. Avec tact et délicatesse. Nous avons quelque chose en commun, une culture, une histoire... Vous croyez que cela m'est indifférent de lire Rabelais? Bien sûr que non! De même, je ne suis insensible ni aux malheurs, ni aux victoires français auxquels nous, Martiniquais avons participé au nom d'idéaux qui souvent sont aussi les nôtres...

Créer un poème et créer une ville,
c'est un peu la même chose.

Vous avez été le maire de Fort-de-France pendant cinquante-six ans, jusqu'en mars dernier... Désormais, vous avez plus de temps à consacrer à la poésie?

A longueur de journée, je suis encore assailli par les problèmes de mes anciens administrés. Le peuple martiniquais est un peuple que j'aime profondément, je suis soucieux de son avenir. Et Fort-de-France est une ville dont je connais l'histoire. Rien de ce qui est martiniquais ne m'est indifférent. La poésie? Il n'y a pas d'antinomie entre l'activité poétique et l'activité municipale. Créer un poème et créer une ville, c'est un peu la même chose. Ce qui m'anime, c'est la volonté de créer, la volonté de faire, de bâtir dans le présent, dans l'avenir... Enfin, être poète, c'est aller au plus profond des choses et de soi-même... C'est en lisant mes poèmes que je me connais, que je retrouve mes fantômes et mes fantasmes...

Que dites-vous aux jeunes Martiniquais qui viennent solliciter vos conseils pour cheminer dans l'existence?

J'évoque un de mes professeurs de philo au lycée Louis-le-Grand. Il nous disait que Kant ramenait tout à ces trois questions fondamentales: Qui suis-je? Que dois-je faire? Que m'est-il permis d'espérer? Eh bien, je crois que c'est encore valable et voici mes réponses: Qui suis-je? Un nègre martiniquais. Que dois-je faire? Me conduire en homme digne de ce nom. Que m'est-il permis d'espérer? Le développement de l'homme, la solidarité avec l'humanité. Et si demain les Martiniquais doivent garder un souvenir de moi, je souhaite que ce soit simplement celui d'un homme qui les aimait et, avant toute chose, se sentait membre de leur communauté.

propos recueillis par Alain Louyot et Pierre Ganz, parus dans l'Express du 13/09/2001

La mémoire blessée de la Martinique

par Marion Van Renterghem

Vers 9 heures, mardi 13 décembre, Aimé Césaire arrive à la mairie comme d'habitude. Petit corps frêle et chancelant de 92 ans, costume beige et cravate vert pâle. Joëlle, la fidèle secrétaire, l'aide à descendre de voiture et l'emmène par la main jusqu'à son bureau. Cette vaste pièce, de style colonial, dans l'ancienne mairie de Fort-de-France, qu'il a occupée pendant plus d'un demi-siècle, de 1945 à 2001. Au mur est affiché le certificat d'affranchissement de ses ancêtres : "Césaire, de 20 ans, maçon, esclave, et [sa mère] Jacqueline, blanchisseuse, de 49 ans, négresse ibo, libre de fait". Signé par le procureur du roi au Fort Royal, Martinique, le 3 octobre 1833.

Sa retraite n'a pas mis fin au rituel : jour après jour, entre 8 h 30 et 10 h 30, le "nègre fondamental", conscience de la Martinique et de tous les peuples noirs, poète, philosophe, homme politique et sage parmi les sages, continue à recevoir au même endroit. Politiques, intellectuels, artistes, étudiants du monde entier : il les voit tous volontiers, sans exception, avec politesse et curiosité. Sans éviter de leur prodiguer, le cas échéant, d'élégants coups de gueule.

Le 5 décembre, pour la première fois de sa carrière, Aimé Césaire a refusé un visiteur. Nicolas Sarkozy avait pourtant sollicité l'entretien et Césaire l'avait accepté de bonne grâce. Puis le communiqué est tombé, aussi sec que ses célèbres colères : "Je n'accepte pas de recevoir le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy. Pour deux raisons : 1) Des raisons personnelles. 2) Parce que, auteur du discours sur le colonialisme, je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu. Et ne saurais paraître me rallier à l'esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005."

Cette fameuse législation passée quasi inaperçue jusqu'à ce que des historiens s'en inquiètent et que le Parlement rejette la proposition du groupe socialiste de la supprimer, le 29 novembre. Cette loi dont l'article 4 enjoint à l'éducation nationale de reconnaître, "en particulier, le rôle positif de la présence française outre-mer". Cette musique si familière venue de métropole.

Depuis ce jour, Aimé Césaire est très fatigué. Sous le choc. "Je ne suis pas en forme, cette histoire n'a pas arrangé les choses", glisse-t-il faiblement, l'œil quand même coquin derrière les grosses lunettes. "Un si long combat pour en arriver là. Cela n'est pas très sérieux de leur part. Evidemment, ils doivent se dire : tout ça pour un îlot de rochers perdu dans l'Atlantique..." La voix se perd. Le sourire reste. Le petit homme prend son vieux stylo plume et laisse en dédicace une parole de sphinx : "A vrai dire, les réponses sont plus difficiles que les questions."

Sans ce communiqué d'Aimé Césaire, l'affaire n'aurait sans doute pas fait grand bruit. Mais l'idole a sonné l'alarme. Aussitôt relayée par la minorité agissante : les écrivains Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant ; la coalition de gauche et d'extrême gauche — majoritaire en Martinique — avec ses leaders politiques ou syndicaux, autonomistes ou indépendantistes.

Les maires influents entrent dans l'arène : l'autonomiste Serge Letchimy, successeur de Césaire à la mairie de Fort-de-France et à la présidence du Parti progressiste martiniquais ; Garcin Malsa, écologisto-indépendantiste d'extrême gauche ; Claude Lise, sénateur apparenté au Parti socialiste, président du conseil général ; ou encore, faisant comme toujours bande à part, Alfred Marie-Jeanne, dirigeant populiste du parti indépendantiste et président du conseil régional. Des manifestations se préparent. Les lycéens menacent d'entrer dans la danse. Le ministre de l'intérieur annule son voyage. Mais la "loi de la honte" est toujours en place. Et le tollé continue.

Il est 13 h 30 sur Radio Caraïbes, la première station des Antilles. L'heure de "Vous avez la parole". Une semaine après le début de l'affaire, les auditeurs de tous âges et de tous milieux se déchaînent toujours. Contre la loi. Contre la non-reconnaissance des dégâts causés par la colonisation, elle-même liée à l'esclavage. Contre la célébration de Napoléon, qui a rétabli l'esclavage. Contre la discrimination envers les Noirs. Contre l'opinion française, qui, d'après un sondage CSA-Le Figaro, dit approuver la loi à 64 %. Contre des mots qui laissent un mauvais goût dans la bouche : "racaille", "voyou", "Kärcher". De qui parlait le ministre de l'intérieur ?, demandent-ils. Des Noirs. "De nous". De ce million d'Antillais disséminés en métropole, beaucoup dans les banlieues des grandes villes. De tous ces anciens colonisés dont la France ne sait que faire. En Martinique, la colère monte encore.

Depuis une vingtaine d'années, sur la place Savane de Fort-de-France, la statue en marbre de Joséphine de Beauharnais n'a plus sa tête. Une nuit, des inconnus sont venus décapiter cette "fille de békés" (colons) que la légende accuse d'avoir incité l'Empereur à rétablir l'esclavage. En Martinique, où bizarrement, comme en Guadeloupe, un musée de la colonisation n'a jamais vu le jour, la fameuse Joséphine acéphale, en plein centre de la préfecture, est une trace familière et trop rare de la souffrance enfouie. "Où sont nos symboles positifs ?", peut-on lire parmi les graffitis, sur le socle. Souffrance enfouie, mémoire blessée. Dans l'affaire du ministre indésirable, la fable a sa morale : le petit peuple martiniquais reste bien tranquille tant qu'on ne vient pas provoquer sa mémoire. Une mémoire d'autant plus susceptible qu'elle fut mal soignée...

Chez ces fils et filles de l'esclavage, dont l'identité sur l'île n'est pas dissociable des colonisateurs, le passé a longtemps attendu son heure avant de pouvoir émerger. Il a fallu les années 1980, l'arrivée de la gauche au pouvoir et les effets de la décentralisation, pour voir les noms des anticolonialistes tutélaires, Aimé Césaire ou Frantz Fanon — moqués dans les médias —, apparaître enfin dans les manuels scolaires. Les "bienfaits" de la colonisation, les collégiens les ont biberonnés dans tous leurs livres scolaires. C'est un béké lui-même, Jean-Luc de Lagarigue, descendant d'esclavagistes, qui le reconnaît : "On n'apprenait rien de l'histoire martiniquaise à l'école. Dans ma famille, le mot esclave n'a jamais été prononcé."

Des progrès ont été réalisés depuis. Trop peu. Il fallut attendre la loi Taubira en 2001 pour voir l'esclavage défini en crime contre l'humanité. Mémoriaux et commémorations sont rares. Dans les manuels, les écoliers continuent à en apprendre plus sur l'histoire de l'Hexagone que sur eux-mêmes. Détail idiot mais énervant : le journal télévisé français ne donne pas la météo des Antilles. Petites frustrations qui s'ajoutent au fonds déjà trouble du ressentiment.


Face à ce déni, les promesses de "fierté retrouvée" d'un Alfred Marie-Jeanne permettent d'autant plus d'expliquer son succès politique que les idées indépendantistes proprement dites restent très minoritaires. Très actif en ces temps agités, le collectif Devoir de mémoire se donne pour tâche de rebâtir la conscience martiniquaise. "La France a un grand sens de son histoire et de sa vertu civilisatrice, constate amèrement Serge Chalons, président du collectif. Cette arrogance est d'autant plus aisée que les Antillais, descendants d'esclaves, éprouvent la honte de leur mémoire."

Autoapitoiement ? Sur l'île, des voix s'insurgent contre "la victimisation compassionnelle". Comme celle d'Elisabeth Landi, martiniquaise, professeur d'histoire en khâgne au lycée Bellevue de Fort-de-France. "L'époque, dit-elle, ne favorise pas les nuances. J'ai dit un jour dans une conférence que la plantation n'était pas un camp de concentration. C'était chaud. Des militants assis au premier rang ont hué, ça s'est arrêté là." L'historienne, révoltée elle aussi contre la loi de 2005, s'inquiète de voir surgir par contrecoup "une mémoire officielle et moralisante. Or l'histoire n'est pas une morale, avec des termes positifs ou négatifs, elle décrit des processus. Le devoir de mémoire est légitime, mais par sa subjectivité il occulte le devoir d'Histoire. Il faut éviter de s'enfermer dans la vision étriquée d'une douleur permanente."

Patrick Chamoiseau pense tout le contraire. "Comment peut-on nous reprocher de pleurnicher sur nous-mêmes, alors que le travail de mémoire n'a jamais été fait ? On est passé de l'esclavage au non-esclavage, sans tribunal de Nuremberg, avec un système d'indemnisation réservé aux anciens maîtres. On est passé de la glorification systématique du colonialisme à une sorte de neutre pédagogique, un non-dit. L'Occident n'est pas en règle avec son passé. Un tel déni de mémoire fabrique des débris de souffrances."

Kolo Barst, chanteur populaire, le constate à sa façon. Son dernier tube en créole, "Févryé 74" (Février 1974), célèbre une fameuse révolte des ouvriers de la banane, réprimée dans le sang. Rien à voir, en apparence, avec la colonisation. Sauf que le Martiniquais n'échappe jamais, même malgré lui, à sa mémoire fondatrice. "La souffrance sociale dont je parle s'inscrit dans la souffrance fondamentale de mes parents, explique le chanteur. Dans cette humanité bafouée qui est dans nos gènes." Il hésite un instant : "Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. Ceux qui n'ont jamais perdu l'humanité n'ont pas à faire la démarche de la conquérir. Ils ne peuvent pas savoir combien c'est long." Dans l'histoire d'identité torturée de la Martinique, "pays à part entière et pays entièrement à part", comme on a l'habitude de dire ici, l'affaire de la "loi de la honte" se tient en bonne place.

Ce texte a réussi le tour de force de rassembler contre lui l'intégralité du peuple martiniquais, y compris ses représentants UMP. Seuls les quelque 2 000 békés de l'île, descendants des colons esclavagistes qui vivent en autarcie dans leurs riches plantations du "cap Est", gardent le silence habituel. Or cette mobilisation collective vient s'inscrire dans une série de symptômes : elle est la dernière en date des trois crises qui ont ébranlé l'île durant cette seule année 2005.

En mars, c'est Dieudonné qui inaugure la série. Avant son spectacle à Fort-de-France, l'humoriste controversé se fait tabasser par quatre extrémistes juifs. Aimé Césaire le reçoit. "Dieudonné frappé, la Martinique blessée", titre le quotidien local France Antilles. L'empathie est immédiate : Dieudonné, Noir, s'adresse aux Noirs, à leur mémoire bafouée, aux injustices dont la France, notamment, les accable.

Il fustige la "pornographie mémorielle" de la Shoah, coupable d'occulter les autres mémoires. La corde est sensible, la mayonnaise prend vite : en Martinique, la concurrence avec la souffrance du peuple juif est un filon populiste efficace. Deuxième crise : la catastrophe de Maracaibo. Le 16 août, un avion s'écrase dans cette ville du Venezuela. 152 Martiniquais trouvent la mort. L'Etat français réagit comme il faut. Le ministre des DOM-TOM, François Baroin, impressionne par son tact et son efficacité. Le président de la République se déplace. Martiniquais et métropolitains se recueillent ensemble au stade de Dillon. Le parti indépendantiste esquisse quelques tentatives pour tirer la couverture à lui et "faire un deuil martiniquais". En vain : ces jours-là, la France marque des points. Dieudonné, Maracaibo, Sarkozy : trois événements franco-martiniquais.

Trois crises de poussée identitaire dont l'annulation fracassante du voyage de Nicolas Sarkozy est le dernier avatar. Que révèlent-elles ? La progression d'une solidarité noire, antirépublicaine et fleurant l'antisémitisme ? Une réconciliation fraternelle et définitive avec Paris, après la catastrophe aérienne ? Ou au contraire une rupture décisive avec la France, par l'hostilité déclarée à un ministre de la République ? A vrai dire, rien de bien net. L'ambivalence martiniquaise fournit la réponse.

Samedi 10 décembre, en tout cas, le divorce France-Martinique n'était toujours pas à l'ordre du jour. Un match de foot historique opposait le Club franciscain de Martinique au Club Sportif Louhans-Cuiseaux, pour le 8e tour de la Coupe de France. Martinique contre France. La Martinique a perdu, 5-2. Sur les gradins, un supporteur de Louhans-Cuiseaux hurlait de joie, un peu seul, en agitant sa banderole.

Présent dans les tribunes, l'homme fort de Martinique, l'indépendantiste Alfred Marie-Jeanne, était un peu plus déçu que la moyenne. Sans plus. Il n'empêche : la France est attendue au tournant. Avec un mélange confus de reconnaissance et de rancœur, de demande et de rejet, d'amour et d'exaspération. Le langage de l'autonomie s'installe en douce.

"Nation martiniquaise", "communauté de destin distincte de l'Etat français..." La désolante affaire de la loi de 2005 trouble encore davantage l'inconscient collectif. Déséquilibrant un peu plus cette identité déjà fragile, entre appartenance et différence. "Peau noire, masque blanc", écrivait déjà Frantz Fanon.

[www.lemonde.fr]

À l’origine des débats actuels, il y a Aimé Césaire


Publié dans l'édition du mardi 13 décembre 2005 (page 9)

Pas plus, pas moins, mais pas pareils... L’égalité doit se construire dans la différence, c’est un des enseignements que l’on peut retirer de la lecture de “Nègre je suis, nègre je resterai”, le livre des entretiens d’Aimé Césaire avec Françoise Vergès, paru aux éditions Albin Michel. Dialogues entre La Réunion, la Martinique et le monde.

CULTURE ET IDENTITÉ


LES éditions Albin Michel ont publié le mois dernier, dans la collection itinéraires du savoir, “Nègre je suis, nègre je resterai” qui retrace les entretiens entre Aimé Césaire et Françoise Vergès. Le titre correspond à une devise que Césaire et Senghor ont forgée au début de leur amitié.

Les entretiens ont eu lieu en juillet 2004 et apportent au débat actuel sur l’histoire de la France outre-mer une perspective intéressante, comme l’écrit Françoise Vergès dans son introduction : "Relire Césaire à la lumière du présent donne aux débats d’aujourd’hui une histoire, une généalogie qui les fondent." Elle prône "une lecture situant une voix qui, dans toutes ses contradictions, témoigne de son siècle, celui de la fin des empires coloniaux et des questions qu’elle pose, l’égalité, l’interculturalité, l’écriture de l’histoire des anonymes, des disparus du monde non-européen."

Du poétique au politique


Aimé Césaire est un poète fondamental, reconnu dans le monde entier plus que n’importe où en France, et lors de ses entretiens, Françoise Vergès s’intéresse au parcours littéraire, politique et humain d’Aimé Césaire, son bonheur de quitter une société martiniquaise qui singeait l’Europe, son entrée à hypokhâgne et sa rencontre avec Senghor, leurs discussions, leurs questionnements, leurs lectures.

Et Césaire confie : "Nous nous sommes intéressés aux littératures indigènes, aux contes populaires. Notre doctrine, notre idée secrète, c’était : “Nègre je suis et Nègre je resterai.” Il y avait dans cette idée l’idée d’une spécificité africaine, d’une spécificité noire. Mais Senghor et moi nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. J’ai ma personnalité et, avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel."

Cette démarche les faisait sortir de la pensée Franco-française d’une seule civilisation avec un grand C, base de la pensée coloniale : "Les Français ont cru à l’universel et, pour eux, il n’y a qu’une seule civilisation : la leur" (...) "à présent, elle est obligée de se confronter à la différence culturelle. Mais c’est l’histoire qui l’y oblige." Un peu plus loin il affirme encore : "la mentalité coloniale existe. L’Europe s’est persuadée qu’elle apportait un bienfait aux Africains."

"Que sommes-nous dans ce monde blanc ?"


Aimé Césaire évoque souvent un malaise antillais, que nous aussi à La Réunion, nous pouvons ressentir : "Il y a un mal être antillais, qui se comprend très bien. Pensez au type enlevé en Afrique, transporté à fond de cale, enchaîné, battu, humilié : on lui crache à la face, et cela ne laisserait aucune trace ? Je suis persuadé que cela m’a influencé."

La seule solution que le poète trouve pour sortir de ce mal-être est de passer du monde martiniquais, au monde noir et plus loin à l’Homme. Aimé Césaire considère que cette histoire est irréparable, voilà pourquoi il n’adhère pas au concept de réparation, qui sous entendrait qu’on puisse être quitte d’un crime contre l’humanité.

Il prône plutôt un nouvel humanisme : "“Liberté, égalité, fraternité”, prônez toujours ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. Où est la fraternité ? Pourquoi ne l’a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n’a jamais compris le problème de l’identité. Si toi tu es un homme, avec des droits et tout le respect qu’on te doit, et bien moi aussi je suis un homme, moi aussi j’ai des droits. Respecte-moi, à ce moment-là nous sommes frères. Embrassons nous. Voici la fraternité."

Un nouvel humanisme où "Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme" et où "Il faut que nous apprenions que chaque peuple a une civilisation, une culture, une histoire. Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort."

Découvrir la postcolonialité

A l’issue de ces entretiens, trop riches pour que nous puissions ici en résumer la teneur et que nous vous invitions ardemment à lire, Françoise Vergès apporte des précisions sur le postcolonialisme, une école de recherche qui "explore les liens entre colonie et métropole", "refuse d’entériner l’idée d’une frontière étanche entre colonie et métropole, mais cherche plutôt à découvrir les échanges, les emprunts, les distorsions, les limites."

Cette école "pose la question de la place et du rôle de la colonie dans l’élaboration de l’identité nationale française, de la doctrine républicaine, et de l’image que la France se donne d’elle-même. La colonie en tant que telle, est constitutive de la nation française, elle n’en est pas un surcroît ou un ailleurs déraisonnable. Le colonial a trop longtemps été compris comme l’exception alors qu’en réalité il modèle le corps même de la république."

Eiffel

[www.temoignages.re]

AIMÉ CÉSAIRE, DISCOURS sur le COLONIALISME, en 1955

Extrait:

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à
déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le
dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la
violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que,
chaque fois qu'il y a au VietNam une tête coupée et un oeil crevé et
qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on
accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un
acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression
universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer
d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de
tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives
tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces
patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette
jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de
1'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du
continent. [...]

J'ai relevé dans l'histoire des expéditions coloniales quelques
traits que j'ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c'est
tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants
de l'Algérie :


" Pour chasser les idées qui m'assiègent quelquefois, je fais couper
des têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais bien des têtes
d'hommes. "

Convenait-il de refuser la parole au comte d'Herisson :


"Il est vrai que nous rapportons un plein barils d'oreilles
récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. "

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de
foi barbare :


"On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les
arbres."

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela
dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :


"Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que
faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths."

Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l'oubli le fait d'armes
mémorable du com­mandant Gérard et se taire sur la prise d'Ambike, une
ville qui, à vrai dire, n'avait jamais songé à se défendre :


"Les tirailleurs n'avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne
les retint pas ; enivrés de l'odeur du sang, ils n'épargnèrent pas
une femme, pas un enfant... A la fin de l'après-midi, sous l'action
de la chaleur, un petit brouillard s'éleva : c'était le sang des cinq
mille victimes, l'ombre de la ville, qui s'évaporait au soleil
couchant."

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les
innommables jouissan­ces qui vous friselisent la carcasse de Loti
quand il tient au bout de sa lorgnette d'officier un bon massacre
d'Annamites ? Vrai ou pas vrai ? [2] Et si ces faits sont vrais,
comme il n'est au pouvoir de personne de le nier, dira-­t-on, pour les
minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j'ai rappelé quelques détails de ces hideuses
boucheries, ce n'est point par délectation morose, c'est parce que je
pense que ces têtes d'hommes, ces récoltes d'oreilles, ces maisons
brûlées. ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui
s'évaporent au tranchant du glaive, on ne s'en débarrassera pas à si
bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète,
déshumanise l'homme même le plus civilisé ; que l'action coloniale,
l'entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris
de l'homme indigène et justifiée par ce mé­pris, tend inévitablement à
modifier celui qui l'entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se
donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête,
s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer
lui-­même en bête. C'est cette action, ce choc en retour de la
colonisation qu'il importait de signaler. »



[1] Aimé Césaire a été maire de Fort de France (1945 - 2001) et
député de la Martinique (1945 - 1993) ; il a obtenu la
départementalisation de la Martinique en 1946.

[2] Il s'agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans le Figaro
en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban : Loti, sa vie,
son oeuvre. « Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait
des feux de salve-­deux ! et c'était plaisir de voir ces gerbes de
balles, si facilement dirigeables, s'abattre sur eux deux fois par
minute, au commandement d'une manière méthodique et sûre... On en
voyait d'absolument fous, qui se rele­vaient pris d'un vertige de
courir ...Ils faisaient un zigzag et tout de travers cette course de
la mort, se retroussant jusqu'aux reins d'une manière comique... et
puis on s'amusait à compter les morts, etc. »

Langue : Français Éditeur : Presence Africaine (11 juillet 2000)
Format : Broché - 58 pages
ISBN : 2708705318

Pour Anicia

  Avec bien plus de courage qu’humainement possible  Bien plus d’entêtement de fougue et de foi Qu’humainement supportables  Avec bien plus ...