Affichage des articles dont le libellé est frantz Fanon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est frantz Fanon. Afficher tous les articles

lundi 24 juin 2013

Frantz Fanon est mort (Aimé Césaire)


Frantz Fanon est mort. Nous le savions condamné depuis de long mois, mais contre toute raison, nous espérions, tellement nous le connaissions volontaire, capable de miracle, et tellement aussi il apparaissait essentiel à notre horizon d'homme. Et voilà qu'il faut se rendre à l'évidence. Frantz Fanon est mort à 37 ans. Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du 20e siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l'homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c'est avec Frantz Fanon qu'il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s'institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste.

Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l'intransigeance. Il faut qu'on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité. Il n'adhérait pas à une cause. Il se donnait. Tout entier. Sans réticence. Sans partage. Il y a chez lui l'absolu de la passion.

Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme « colonial », né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l'étudiant scientifiquement, à coup d'introspection comme à coup d'observation.

Et c'est devant cette situation qu'il se révolta. Alors quand, médecin en Algérie, il assista au déroulement des atrocités colonialistes, ce fut la rébellion. Il ne lui suffit pas de prendre fait et cause pour le peuple algérien, de se solidariser avec l'Algérien opprimé, humilié, torturé, abattu, il choisit. Il devint Algérien. Vécut, combattit, mourut Algérien.

Théoricien de la violence, sans doute, mais plus encore de l’action. Par haine du bavardage. Par haine de la lâcheté. Nul n’était plus respectueux de la pensée, plus responsable devant sa propre pensée, plus exigeant à l’égard de la vie dont il n’imaginait pas qu’elle pût être autre chose que pensée vécue.

Et c’est ainsi qu’il devint un combattant. Ainsi aussi qu’il devient un écrivain, un des plus brillants de sa génération.

Sur le colonialisme, sur les conséquences humaines de la colonisation et du racisme, le livre essentiel est un livre de Fanon : Peaux noires et masques blancs. Sur la décolonisation, ses aspects et ses problèmes, le livre essentiel est un livre de Fanon : Les damnés de la terre [dont on peut lire des extraits ici, NDLR].

Toujours, partout, la même lucidité, la même force, la même intrépidité dans l'analyse, le même esprit de « scandale »  démystificateur.

Sans doute, bien des intellectuels et de toute couleur avaient-ils étudié le colonialisme et en avaient démonté les ressorts, expliqué les lois. Mais avec Fanon, c'est dans un monde de schémas, de coupes et de diagrammes, l'invasion de l'expérience. Et l'indemnité du témoignage palpitant encore de l'événement à quoi il est attaché, l'irruption de la vie atroce, la montée des fusées éclairantes de la colère. Frantz Fanon est celui qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience.

Bien sûr, il y a chez lui de l'injustice, mais c'est toujours au nom de la justice. Et du parti pris, mais sans lapalissade, c'est qu'à ses risques et périls, il a pris parti, et le bon.

J'insiste, nul n'était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme.


Qu'on lise Les Damnés de la Terre : si dans le dernier chapitre du livre, il dresse contre l'Europe un réquisitoire passionné. Ce n'est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d'admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c'est pour s'être montrée « parcimonieuse avec l'homme, mesquine, carnassière avec l'homme ». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : « Réhabiliter l'homme, faire triompher l'homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l'homme total ».

Tel fut Fanon : homme de pensée et homme d'action. Et, homme d'action et homme de foi. Et, révolutionnaire et humaniste. Et, celui qui transcenda d'un seul coup et comme d'un impétueux élan les antinomies du monde moderne où tant d'autres s'enlisent. Il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des « paraclets », disait le poète anglais Hopkins. On peut appliquer le mot à Fanon en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l'homme d'accomplir sa tâche d'homme et de s'accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée.

Dans ce sens Frantz Fanon fut un « paraclet ». Et c'est pourquoi sa voix n'est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l'homme à la dignité.

A. Césaire

dimanche 11 novembre 2012

L'Antillais


"Il est normal que l'Antillais soit négrophobe, par l'inconscient collectif, l'Antillais a fait siens tous les archétypes de l'Européen. L'Antillais s'est connu comme nègre, mais par un glissement éthique, il s'est aperçu (inconscient collectif) qu'on était nègre dans la mesure ou l'on était mauvais, veule, méchant, instinctif, tout ce qui s'opposait à ces manières d'être nègre était blanc. Il faut voir l'origine de la négrophobie de l'Antillais dans l'inconscient collectif : 
Noir = laid, 
noir = péché,
noir = ténèbres,
noir = immoral, 
c'est à dire, est nègre celui qui est immoral donc si dans ma vie je me comporte en homme moral, je ne suis point nègre.

Souvent en Martinique on a l'habitude de dire d'un mauvais blanc qu'il a une âme de Nègre."

samedi 29 septembre 2012

"Les damnés de la terre"



Allons, camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisés et résolus.

Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde.

Voici des siècles que l'Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire; des siècles qu'au nom d'une prétendue « aventure spirituelle » elle étouffe la quasi totalité de l'humanité. Regardez-la aujourd'hui basculer entre la désintégration atomique et la désintégration spirituelle.

Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu'elle a tout réussi.

L'Europe a pris la direction du monde avec ardeur, cynisme et violence. Et voyez combien l'ombre de ses monuments s'étend et se multiplie. Chaque mouvement de l'Europe a fait craquer les limites de l'espace et celles de la pensée. l'Europe s'est refusée à toute humilité, à toute modestie, mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse.

Elle ne s'est montrée parcimonieuse qu'avec l'homme, mesquine, carnassière homicide qu'avec l'homme.

Alors, frères, comment ne pas comprendre que nous avons mieux à faire que de suivre cette Europe-là.

Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l'homme, jamais de proclamer qu'elle n'était inquiète que de l'homme, nous savons aujourd'hui de quelles souffrances l'humanité a payé chacune des victoires de son esprit.

Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd'hui à condition de ne pas singer l'Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l'Europe.

L'Europe a acquis une telle vitesse, folle et désordonnée, qu'elle échappe aujourd'hui à tout conducteur, à toute raison et qu'elle va dans un vertige effroyable vers des abîmes dont il vaut mieux le plus rapidement s'éloigner.

Il est bien vrai cependant qu'il nous faut un modèle, des schèmes, des exemples. Pour beaucoup d'entre nous, le modèle européen est le plus exaltant. Or, on a vu dans les pages précédentes à quelles déconvenues nous conduisait cette imitation. Les réalisations européennes, la technique européenne, le style européen, doivent cesser de nous tenter et de nous déséquilibrer.

Quand je cherche l'homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l'homme, une avalanche de meurtres.

La condition humaine, les projets de l'homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l'homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions.

Décidons de ne pas imiter l'Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d'inventer l'homme total que l'Europe a été incapable de faire triompher.

Il y a deux siècles, une ancienne colonie européenne s'est mise en tête de rattraper l'Europe. Elle y a tellement réussi que les Etats-Unis d'Amérique sont devenus un monstre où les tares, les maladies et l'inhumanité de l'Europe ont atteint des dimensions épouvantables.

Camarades, n'avons-nous pas autre chose à faire que de créer une troisième Europe ? L'Occident a voulu être une aventure de l'Esprit. C'est au nom de l'Esprit, de l'esprit européen s'entend, que l'Europe a justifié ses crimes et légitimé l'esclavage dans lequelle elle maintenait les quatre cinquièmes de l'humanité.

Oui, l'esprit européen a eu de singuliers fondements. Toute la réflexion européenne s'est déroulée dans des lieux de plus en plus désertiques, de plus en plus escarpés. On prit ainsi l'habitude d'y rencontrer de moins en moins l'homme.

Un dialogue permanent avec soi-même, un narcissisme de plus en plus obscène n'ont cessé de faire le lit à un quasi délire où le travail cérébral devient une souffrance, les réalités n'étant point celles de l'homme vivant, travaillant et se fabriquant mais des mots, des assemblages divers de mots, les tensions nées des significations contenues dans les mots. Il s'est cependant trouvé des européens pour convier les tra. vailleurs européens à briser ce narcissisme et à rompre avec cette déréalisation.

Conclusion

D'une manière générale, les travailleurs européens n'ont pas répondu à ces appels. C'est que les travailleurs se sont crus, eux aussi, concernés par l'aventure prodigieuse de l'Esprit européen.

Tous les éléments d'une solution aux grands problèmes de l'humanité ont, à des moments différents, existé dans la pensée de l'Europe. Mais l'action des hommes européens n'a pas réalisé la mission qui lui revenait et qui consistait à peser avec violence sur ces éléments, à moditier leur arrangement, leur être, à les changer, enfin à porter le problème de l'homme à un niveau incomparablement supérieur.

Aujourd'hui, nous assistons à une stase de l'Europe. Fuyons, camarades, ce mouvement immobile où la dialectique, petit à petit, s'est muée en logique de l'équilibre. Reprenons la question de l'homme. Reprenons la question de la réalité cérébrale, de la masse cérébrale de toute l'humanité dont il faut multiplier les connexions, diversifier les réseaux et réhumaniser les messages.

Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d'arrière-garde. L'Europe a fait ce qu'elle devait faire et somme toute elle l'a bien fait; cessons de l'accuser mais disons lui fermement qu'elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n'avons plus à la craindre, cessons donc de l'envier.

Le Tiers-Monde est aujourd'hui en face de l'Europe comme une masse colossale dont le projet doit être d'essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n'a pas su apporter de solutions.

Mais alors, il importe de ne point parler rendement, de ne point parler intensification, de ne point parier rythmes. Non, il ne s'agit pas de retour à la Nature. Il s'agit très coucrétement de ne pas tirer les hommes dans des directions qui les mutilent, de ne pas imposer au cerveau des rythmes qui rapidement l'oblitèrent et le détraquent. Il ne faut pas, sous le prétexte de rattraper, bousculer l'homme, l'arracher de lui-même, de son intimité, le briser, le tuer.

Non, nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes. Il s'agit de ne pas étirer la caravane, car alors, chaque rang perçoit à peine celui qui le précède et les hommes qui ne se reconnaissent plus, se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins.

Il s'agit pour le Tiers-Monde de recommencer une histoire de l'homme qui tienne compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l'Europe mais aussi des crimes de l'Europe dont le plus odieux aura été au sein de l'homme, l'écartèlement pathologique de ses fonctions et l'émiettement de son unité, dans le cadre d'une collectivité la brisure, la stratification, les tensions sanglantes alimentées par des classes, enfin, à l'échelle immense de l'humanité, les haines raciales, l'esclavage, l'exploitation et surtout le génocide exsangue que constitue la mise à l'écart d'un milliard et demi d'hommes.

Donc camarades, ne payons pas de tribut à l'Europe en créant des Etats, des institutions et des sociétés qui s'en inspirent.

L'humanité attend autre chose de nous que cette imitation caricaturale et dans l'ensemble obscène.

Si nous voulons transformer l'Afrique en une nouvelle Europe, l'Amérique en une nouvelle Europe, alors confions à des Européens les destinées de nos pays. Ils sauront mieux faire que les mieux doués d'entre nous.

Mais si nous voulons que l'humanité avance d'un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l'Europe l'a manifestée, alors, il faut inventer, il faut découvrir.

Si nous voulons répondre à l'attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu'en Europe.

Davantage, si nous voulons répondre à l'attente des européens, il ne faut pas leur renvoyer une image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée.

Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.

Frantz Fanon

samedi 10 décembre 2011

Fanon encore d'actualité selon sa fille

"Ce que Fanon disait il y a cinquante ans sur les éléments de la colonisation et de ses discours, sur l’intériorisation du racisme se trouve malheureusement être complètement vrai à l’heure actuelle. Je veux dire en cela que même si les pays ont acquis leur indépendance, tout ce que la colonisation a légué en terme de domination, tous ces éléments sont toujours là, et pour moi, ces cinquante dernière années sont la première phase des indépendances qui ne sont pas encore achevées. C’est en cela que Fanon est utile et qu’il nous parle et que sa pensée est toujours pertinente et d’actualité"

Mireille FANON'(fille de Frantz FANON)

jeudi 17 novembre 2011

Se réapproprier Fanon


La publication récente, en perspective de la commémoration de l'anniversaire de la mort de Frantz Fanon, par les éditions « Le Teneur » de l'ouvrage de l'écrivain André Lucrèce intitulé Frantz Fanon et les Antilles, l'empreinte d'une pensée, repose la question de la réappropriation par les Antillais aujourd'hui de l'oeuvre de cet immense écrivain.

D'autant que replacer les choses dans leur contexte historique, nous restituer Frantz Fanon dans ses rapports avec la Martinique n'empêche nullement d'ouvrir le chemin beaucoup plus large de la connaissance de Frantz Fanon, médecin psychiatre, ou celui de Frantz Fanon théoricien et acteur de la décolonisation.
Bien au contraire. En effet, tous ces itinéraires côtoient au passage et sans arrêt le point de départ ou d'arrivée de sa relation objectivement distancée, mais toujours si intiment liée à cette ile antillaise où il est né d'une famille aisée de Fort-de-France. L'époque est significative. C'est celle de ces années 50 si soumises à la frénésie assimilationniste aux Antilles.

André Lucrèce rend Fanon plus proche des Antilles à partir des éléments, souvent rectificatifs, qu'il apporte avec une précision inédite. Entre ceux relevant de la biographie personnelle de Frantz Fanon et les composantes de son milieu familial considéré dans le contexte sociétal martiniquais de l'entrée dans la départementalisation après 1946, il fallait éclaircir un certain nombre de points.

C'est sans doute là une des originalités du travail d'André Lucrèce d'avoir permis cette plus grande proximité. Pour autant, ce livre n'est pas une biographie. Il traite non seulement du rapport de Fanon aux Antilles, mais en outre, il approfondit et remet en perspective certaines thématiques majeures de la pensée de cet auteur, en montrant la pertinence encore très présente des apports de cet écrivain à la compréhension de la situation des sociétés antillaises contemporaines.
Le rapprochement de Fanon avec son milieu familial et social d'origine contribue à l'approche du personnage Fanon. Et ici, l'attention portée au personnage en tant que sujet singulier est grandement féconde.

L'exceptionnalité des épreuves vécues par Frantz Fanon, celle des réponses apportées au cours de sa vie d'homme et des témoignages connus de son histoire personnelle, illustrent de façon significative l'existence d'un homme absolument déterminé et lucide sur son époque et sur son milieu.

Pourquoi n'est-il pas revenu ?

Il est utile de comprendre en quoi d'abord la participation volontariste du jeune Fanon à la Deuxième guerre mondiale sur le front européen, puis les quelques mois vécus à son retour en Martinique, ensuite la découverte en tant que psychiatre de la condition asilaire des malades mentaux, ainsi que la confrontation au racisme au quotidien ont constitué pour lui de réelles et successives épreuves initiatiques.
Une des questions récurrentes, plusieurs fois posée par les intellectuels antillais est celle de savoir pourquoi Frantz Fanon n'est pas revenu en Martinique. Elle est restée longtemps sans réponse à la fois parce qu'il y avait ambigüité sur l'interprétation des faits expliquant les raisons du choix de Frantz Fanon et, sans doute aussi, inopportunité à chercher à les connaitre vraiment.

André Lucrèce nous en livre l'essentiel dans son livre. En fait, Frantz Fanon n'a jamais été loin des Antilles, par sa pensée qui incorporait la nécessité d'une vraie émancipation de ces pays. Aujourd'hui son oeuvre le rend toujours plus proche de nous et de tous les autres humains, surtout à un moment où il y a tant de damnés de la terre qui clament leur indignation de leur vie soumise aux exploitations extravagantes des puissances d'argent.

Aussi, devons nous entendre l'actualité des messages de Frantz Fanon : Il n'y a d'indignation féconde que dans l'engagement éthique et politique.

Louis-Félix Ozier-Lafontaine - socio-anthropologue

samedi 12 novembre 2011

Franz Fanon : Cinquante ans après… Toujours présent


Riche actualité éditoriale de Frantz Fanon en cet automne du cinquantenaire de sa mort, le 6 décembre 1961. Outre la réédition de ses quatre livres, publiés de son vivant ou à titre posthume, six ouvrages viennent de paraître chez des éditeurs des trois pôles de son œuvre-vie, à savoir successivement les Antilles, la France et l’Algérie.

L’édition intégrale des quatre écrits de Fanon sous le titre Œuvres confère une pensée érigée en système par son premier éditeur, François Maspero, puis par son successeur, La Découverte, dans une identique collection prestigieuse, Les Cahiers Libres. Il s’agit d’une mise en perspective en vue de considérer désormais l’œuvre de Fanon dans son statut de globalité cohérente et non plus une réflexion éparse au gré des perceptions ou enjeux ou besoins des uns et des autres. Le philosophe camerounais Achille Mbambe, un des promoteurs du courant de pensée dit post-colonialisme amorcé depuis une vingtaine d’années, le souligne assez dans sa préface.  
Les Damnés de la terre est réédité par l’Enag, non pas dans l’excellente série «Anis», mais plutôt avec une couverture peu esthétique, sinon criarde. La suggestive introduction de Claudine Chaulet y est maintenue, mais pas la trop écrasante préface de Jean-Paul Sartre, intégrée initialement, alors que l’on sait qu’elle avait  disparu depuis 1968 à la demande de la veuve, Josie Fanon, et ce, suite à la prise de position pro-israélienne du philosophe français lors de la guerre des Six jours de juin 1967.
Au chapitre des ouvrages sur Fanon, signalons au préalable les actes du Colloque international organisé lors du second Festival panafricain en juillet 2009. Il est heureux qu’ils paraissent, contrairement à ceux du mémorable Symposium d’Alger d’avril 1987, le premier à être consacré à l’auteur de L’An V de la révolution algérienne en terre algérienne libérée. Nous y trouvons des écrits dans les trois langues d’intervention, à savoir par ordre numérique l’arabe (1), l’anglais (3) et le français (20).

Impossible de résumer sans trahir un magnifique ouvrage et ses précieuses contributions. Que l’on nous pardonne alors de ne citer que quelques noms de ses trois parties. En premier lieu, les témoignages d’Olivier Fanon, fils de Frantz, et de ses amis Pierre et Claudine Chaulet donnent une dimension humaine, n’excluant pas d’utiles informations. En second lieu, différentes lectures questionnent l’œuvre de Fanon. Citons «L’actualité de Fanon dans le monde d’aujourd’hui» d’Alice Cherki, nous plongeant dans un prolongement actuel de la pensée en pratique  d’un «classique de la décolonisation» bien trempé. Nabil Farès, dans un texte court mais dense, Avec Frantz Fanon : percevoir, écouter, écrire, dire l’humain ouvre des champs de lectures inouïes d’une œuvre encore presque terra incognita. En troisième et dernier lieu, «Actualité de Fanon», de multiples intervenants établissent l’inventaire de la pensée fanonienne en rapport avec le réel bouleversant d’aujourd’hui, sous toutes les latitudes et longitudes, sur tous les fronts de lutte, y compris l’interculturalité et le racisme ordinaire.      
S’illustrent particulièrement, en de nouvelles lectures, les propos de Mireille Fanon Mendès-France, fille du penseur, Saloua Boulbina et Djillali Sari. Voilà un ouvrage très complet dont une lecture attentive et serrée est nécessaire pour en tirer le plus grand profit. Il convient de donner ensuite une place particulière à Christiane Chaulet-Achour devenue, au fil des ans, une spécialiste reconnue de Fanon (Frantz Fanon, l’importun, Montpellier, Chèvrefeuille étoilée, 2004). Elle vient de coordonner deux volumes qui lui ont inspiré des idées de Fanon : un ouvrage, Fanon, figure du dépassement. Regards croisés sur l’esclavage, et un numéro spécial de la revue Algérie Littérature Action, intitulé «Frantz Fanon et l’Algérie, Mon Fanon à moi».
L’ouvrage ramène utilement à cette invention perverse de l’homme blanc occidental, le racisme et son corollaire, l’esclavage. Il donne à lire, dans ce sens, de stimulants articles centrés sur le texte fanonien en confrontation avec l’autre : Alice Cherki fait un parallèle entre les paroles de Fanon et de son illustre aîné Aimé Césaire. Marie Fremin laisse entrevoir de nombreux échos et résonances entre l’œuvre fanonienne et la loi Taubira (du nom de l’ancienne ministre française et député de Martinique) de 2001 reconnaissant l’esclavage comme «crime contre l’humanité», tandis que Brigitte Riera revient remarquablement sur l’unicité des  différents registres de l’écriture fanonienne. D’autres textes offrent d’inattendues perspectives : Sylvie Brodziak trouve au rap une lointaine prédication dans Peau noire, Masques Blancs, alors que ce même ouvrage constituerait une source référentielle du mouvement artistique outre-Atlantique dévalorisant l’homme noir. Sur un plan strictement littéraire, retenons les écrits de Achour-Chaulet sur les romancières antillaises au regard de Fanon et la lecture de Salah Ameziane du romancier Anouar Benmalek de L’Enfant du peuple ancien (Paris, Pauvert, 2000) dans l’optique fanonienne d’une histoire à décoloniser.
Quant au numéro spécial de la revue Algérie Littérature Action, sa coordinatrice l’a structuré en deux grandes périodes : Fanon d’hier (1961-2008) et Fanon d’aujourd’hui (2011). Cette originalité nous entraîne, au fil des textes, dans une découverte enrichissante de plusieurs facettes de Fanon «homme, citoyen, penseur et écrivain», écrit-elle en liminaire. En première partie, nous retrouvons de beaux textes connus mais difficiles d’accès de Césaire et Anna Greki, puis les interventions de Mohamed Salah Louanchi (inédite) et Mahfoud Boucebci (publiée) au Colloque d’Alger de 1987. S’en suivent deux personnalités incontournables, et à juste titre : un entretien avec Olivier Fanon dévoilant un vrai gentilhomme, et un témoignage vivant et émouvant d’Alice Cherki, collaboratrice fidèle du psychiatre à Blida-Joinville, puis à Tunis. En seconde partie, nous disposons de toute une panoplie de contributions : des analyses classiques mais percutantes de Fanon (Afifa Bererhi, Dalila Morsly, Hervé Sanson) ou revêtant son actualité mondiale (Dominique Le Boucher, El Djemhouria Slimani-Aït Saâda).
Sont disséminés des points de vue (Maïssa Bey, Aziz Chouaki, Souad Labbize, Bouba Tabti, Alek Baylee Toumi) et découvertes de Fanon (Amel et Soumia Ammar-Khodja, Yahia Belaskri, Arezki Metref, Victor Permal) dont certains ont les vertus du témoignage capital (Claudine et Pierre Chaulet, Amina Azza-Bekkat), sinon d’un hommage (Amin Khan), voire d’un moment confidentiel savoureux (Akram Belkaïd) ou poignant (Brigitte Riéra, Zohra Bouchentouf-Siagh, Leïla Sebbar). En définitive, ce recueil à la gloire de Fanon n’élude rien, tout en l’irradiant sinon l’éclairant de ses illustrateurs (Denis Martinez, Ali Silem) et de ses mots aux antipodes de la majorité des écrits et évocations compassées de quelques Algériens du passé. Il constitue donc un contretemps à leur historiographie et leur prude littérature politico-littéraire.
En Martinique où est publié Frantz Fanon et les Antilles ; L’empreinte d’une pensée, l’essai d’André Lucrèce, écrivain et critique littéraire natif de Fort-de-France comme Fanon, se veut une thèse inférant une appartenance strictement antillaise à l’auteur de Peau noire, Masque blanc, livre nourri essentiellement de son vécu dans l’île. Ce sujet rampant de réinscription de Fanon dans la réalité et la sensibilité locales est perpétuellement en débat chez les intellectuels antillais. Il est évident que le destin réfractaire de Fanon dérange encore et est objet, çà et là, d’une chape de plomb injustifiée. Si la nomenklatura des dirigeants révolutionnaires algériens, de son époque, était dérangée par ses origines, son anticonformisme solitaire et sa liberté de ton, il n’en demeure pas moins que les desiderata des Martiniquais d’hier à se réapproprier aujourd’hui Fanon (jusqu’au transfert de sa dépouille), ne peuvent se concevoir hors le domaine de la sentimentalité expectative. Il nous semble que le célèbre poème fraternel d’Aimé Césaire, repris dans le livre, constitue une représentation devant légitimer cette vieille revendication autant politique qu’affective.
Enfin, nous disposons aujourd’hui d’une troisième biographie de Fanon, après celles novatrices d’Irène Gendzier (Paris, Seuil, 1976, traduite de l’anglais) et surtout d’Alice Cherki qui vient de faire l’objet d’une réédition attendue eu égard à son succès de librairie et à son apport à la réception de Fanon en Algérie indépendante (Paris, Seuil, 2000 et 2011 ; Alger, 2009). Intitulée simplement Frantz Fanon, une vie, cette nouvelle biographie est due au traductologue anglais David Macey (1946-2011) dont la réputation est grande tant il a traduit des œuvres majeures de l'anglais au français et inversement. Fasciné par son sujet, il a écrit un passionnant récit sans hagiographie, ce qui constitue un véritable tour de force. En douze chapitres, l’auteur offre une reconstitution minutieuse d’une vie et d’une œuvre, éclairée de nombreuses informations inédites, ponctuée de réflexions audacieuses pour la compréhension fanonienne et, enfin, enrichie par l’histoire des idées et faits socioculturels. Gageons que son ouvrage, au croisement de la biographie, de l’histoire et de la philosophie politique, fera date.
Nous ne pouvons pas occulter aussi une sorte d’essai intellectuel de Matthieu Renault, Frantz Fanon, de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale. C’est le condensé d’une thèse ardue de philosophie, car il est fréquent d’approcher Fanon sur le plan de la construction d’un système philosophique au niveau la doxa universitaire européenne.
L’auteur insiste sur une pensée datée historiquement (le «météore» Fanon, intellectuel d’un contexte précis) tout en soulignant qu’il convient de redécouvrir et non plus de réinventer le penseur comme en études postcoloniales anglo-saxonnes. «Sur Fanon, tout est encore à dire», conclut-il.  Au terme de cette présentation rapide, que dire de plus sinon qu’on n’en a pas fini avec Frantz Fanon et personne ne peut le nier. Alors, puisse l’université algérienne réinscrire dans ses programmes le savoir engagé de cet auteur efficacement présent, un de ceux qui, envers et presque contre nous, ont influencé la pensée de XXe siècle et a contribué, avec d’autres, à conceptualiser quelque peu l’Algérie algérienne !   

Ouvrages sur Fanon publiés en 2011* :

- Frantz Fanon, Œuvres, Paris, La Découverte (collection Cahiers libres), octobre 2011, 884 p. Préface de Achille Mbambe.
- Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Alger, Enag, septembre 2011,388 p. Présentation de Claudine Chaulet.
- Christiane Chaulet-Achour (sous la direction de), Frantz Fanon, figure du dépassement, Regards croisés sur l’esclavage,  université de Cergy-Pontoise et Amiens, Encrage Edition (collection Centre de recherche textes et francophonies), septembre 2011, 147 p.
- Christiane Chaulet-Achour (sous la direction de), Frantz Fanon et l’Algérie. Mon Fanon à moi, Paris, Algérie Littérature / Action, n° 153-156, septembre-décembre 2011,153 p
- Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait, Paris, Seuil, 2000 et janvier 2011 ; Alger,ministère de la Culture-Mille Feuilles, 2009.
- Mustapha Haddab (sous la direction de), Actes du Colloque international Frantz Fanon- Alger, 7-8 juillet 2009, Alger, Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques, septembre 2011, 294 p + cahier photos.
- André Lucrèce, Frantz Fanon et les Antilles, L’empreinte d’une pensée, Fort-de-France, Le Teneur, septembre 2011, 166 p.
- David Macey, Frantz Fanon. Une vie, Paris, La Découverte (collection Cahiers libres), octobre  2011, 550 p. Traduit de l’anglais par  Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry (Londres, Paperback, 2000 et 2011).
- Matthieu Renault, Frantz Fanon, de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Paris, Editions Amsterdam, octobre 2011, 224 p.
*Par ordre alphabétique des auteurs 

Pour Anicia

  Avec bien plus de courage qu’humainement possible  Bien plus d’entêtement de fougue et de foi Qu’humainement supportables  Avec bien plus ...