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lundi 8 février 2016

L'agir


Agir et réagir quand les barrières les récifs les écueils les impasses les obstacles les embûches et les murailles nous provoquent tribord bâbord devant derrière devers revers jusqu’à nous transformer en guerrier fasciné par le feu musical des combats impossibles. 

 Frankétienne

dimanche 11 octobre 2015

Le pays


Tricherie et supercherie
des aumônes sans hormone
pièges engueusés de volupté factice
promesses pilules dorées d’ivresse
thérapies fragmentées
en charpies d’humanitarisme
pays coffré sous perfusion
pays paralysé sous analyses
pays de l’idiote cocobéance
pays de la niaise bêgouaiserie
et de la rance déconstombrance.
Pays ravagé naufragé
aux vives incitations
des horreurs insidieuses.

Frankétienne

mercredi 30 juillet 2014

Haiti


Haiti a vécu une accumulation de malheurs, de cataclysmes naturels,de catastrophes et d’échecs de toutes sortes pendant des siècles. Le colonialisme. L'esclavage. L'humiliation dans les champs de canne et sur les habitations infernales sans oublier le récent séisme dévastateur du 12 janvier 2010, le choléra et la madichonnerie du chikungunya. Nous sommes alors devenus des funambules et des virtuoses de la crise qui nous a minés, laminés. L'Occident est entré, ces temps derniers dans une succession de crises à caractère financier, économique, politique et social. Mais la crise actuelle à l'échelle planétaire est une crise de culture et de civilisation. Prenez garde, mes chers frères occidentaux de ne pas sombrer au fond de l'abîme dans cette descente aux enfers! La pauvre petite Haiti pourrait bien devenir le professeur qui vous aiderait à vous en sortir. Notre longue expérience de victime séculaire est un atout majeur.

Frankétienne (pour Adam Gollner) en souvenir de notre rencontre du 29 juillet 2014 à Delmas)

mardi 1 avril 2014

Un cri...


Un cri pendu se brise
un rire perdu se casse
à gorge de lampe éteinte. 
Il faudra bien inventer
d’autres voix incandescentes
à recycler nos oreilles
à mieux capter
le feu des chemins neufs
l’opulence du silence.

Frankietienne

dimanche 18 août 2013

Métamorphoses


Métamorphoses des épis mûrs
et magie des tiges en éveil
pour ne jamais mourir à plat
du mal horizontal chronique
toujours qu’il faille encore
rêver debout et sans sommeil
l’œil repu de lumière pure
et de prestidigitation
au futur de la voyance
dans le prestige du silence
et les privilèges de la distance.

Franketienne

lundi 24 juin 2013

Á travers corridors anonymes

Á travers corridors anonymes
et ruelles aux noms bizarres 
elle parvint à grimper 
sur les hauteurs de Pétionville. 
Aujourd’hui
pathétique péripatéticienne
rescapée du dernier séisme
elle porte entre ses jambes
dans ses entrailles labourées
des kilomètres de trottoirs
et des cargaisons d’humiliations.
Elle a déjà traversé la vie
de périls nocturnes 
en péripéties d’abîme.
Il faut marcher très tard
en plein mitan de la nuit
pour frôler sa solitude
et sa douleur inépuisable .
C’est l’Immortelle de Mackenzy Orcel.
C’est la Nedje de Roussan Camille.
C’est une « Jeunesse » éparpillée 
déboussolée déconcertée 
gaspillée sacrifiée 
mutilée massacrée
par les horribles vents d’une hypothétique modernité.
Paradoxalement on l’appelle « La Fraîcheur ».

Frankétienne


Toute la moelle du hasard

Toute la moelle du hasard
se retrouve dans l’intensité
du regard que nous projetons
sur l’Univers et sur nous-mêmes 
en perpétuelle fusion interactive. 
Et la sève du destin
circule de manière continue 
dans nos rêves et nos paroles
qui reproduisent les formes 
et les gestuelles de nos corps 
dans l’infinie spirale des clartés et des ombres. 

Frankétienne

Tu es le SOUFFLE !

Tout se casse
tout se brise
au milieu de la malpasse.
Comment pourras-tu flairer
l’essence des fleurs qui s’envolent
si tes gestes se dispersent
au tourbillon des vents fous ?
Rallume ton être
ton corps entier
au flux de ta mémoire.
Tu es déjà
le café que tu savoures
la chair que tu touches
le parfum que tu respires.
Tu es la VIE !
Tu es le SOUFFLE !

Frankétienne

samedi 18 mai 2013

Franketienne


Il inventa le tambour
à la courbure de ses mains
à l’inflexion de ses reins
à la lumière de sa voix
et fit danser les étoiles
en un collier de sortilèges
autour du sexe divin. 

Franketienne

mercredi 3 avril 2013

Frankétienne ; Entre musique et silence


Entre musique et silence
la nuit s’efface lentement
sous une quincaillerie d’étoiles.
Attends patiemment le mûrissement de tes rêves
au bourgeonnement de l’aube.
Quant à l’œuvre inédite
elle surgira de l’œuf
au tournant de midi
dans la cuisson du songe
aux mâchoires du soleil.
Ô mon amour perdu
retrouvé reperdu
en saison de terreur
les astres énigmatiques
buissonnent
tourbillonnent
et carillonnent dans ton ventre
au glas des gonds brisés.

Frankétienne

GOUTTELETTES


Tuerie d’architecture débraillée
hurlant cacophonie mortelle
en rage d’oragerie
brûlant les oreillers du duel
brisant le lit du viol
en jaillissement d’orgie sanglante
l’éclat des lampes femelles
au vertige des paupières.
Ecoute-moi petite fille
sache flairer dans la nuit
le clavier meurtrier
des passions déraillées
et les ruelles jonchées
de phallus détraqués.
Les prédateurs sur pied de guerre
sont aux aguets
sous le filet
ses lunes amère

Frankétienne

dimanche 9 septembre 2012

Frankétienne et les quiproquos de la gloire




EN RELISANT FRANKÉTIENNE

J'écris ces lignes au lendemain d’une journée pas comme les autres, une journée d’un grand poisson d'avril, une journée tête chargée dirait-on, en relisant Frankétienne (occasion du 76e anniversaire de sa naissance)Honnêtement, j’avoue que le côté superficiel, tapageur et la mégalomanie de l’homme me laisse froid. «Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps !» Qu'on l'exalte tout haut comme un prophète ou qu'on l'accable tout bas comme un fou - Toute cette mise en scène, qui prolonge de jour en jour et dilate par delà du temps l'aspect le plus vain de son génie, n'arrive pas à m'arracher autre chose qu'un sourire très voisin du bâillement.  

Il y a là l'immensité et la polyvalence de son génie, bien sûr, indépendamment du mensonge publicitaire et des propagandes qui se servent effrontément de lui. Dans l’une des entrevues que j’ai lues, le chef de fil du spiralisme a eu toutes les misères du monde à concrétiser et à définir pour les uns et pour les autres, son mouvement. Il n'est pas facile d'explorer un pays qui s'étend sous tant de climats ou d'alternance. Des montagnes, des déserts et des forêts vierges décourage sans cesse le voyageur : on se contente d'établir quelques comptoirs aux points les plus abordables de la côte.

Tout cela se croise et s'entrecroise, se mêle ou s'entremêle dans un étrange tissu dont l'absence d'unité défie tout essai de définition. Tour à tour - si ce n'est simultanément ! - superficiel et profond, grotesque et sublime, attardé dans le passé et happé par l'avenir, irréaliste jusqu'au gros bon sens et rêveur jusqu'au délire, romantique jusqu'à l'épanchement fluvial et classique jusqu'à la sécheresse lapidaire, il épouse toutes les formes de l'expression de la pensée, et le critique ne trouve aucun lien qui puisse embrasser cette Gerbe-Frankétienne. ‘’L'œuvre n'appartient à personne dit-il ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d'une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l'écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l'écriture’’ peut-on lire dans Ultravocal pp. 11-12.

Mais en réalité : ‘’ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. […] Voici pourquoi notre cher Frankétienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël (Je suis celui qui se lave les mains avant d'écrire) qu'il a lui-même introduit.’’ Ici Je reprends mot pour mot le paragraphe d’un texte critique du poète Fabian Charles, paru dans la revue Parole en Archipel, intitulé Entre Le sphinx en feu d'énigme et Le testament des solitudes.

Narrations. Descriptions. Monologues. Rumeurs de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort avec textes éparpillés. Mais la formule c'est de les accueillir en vrac avec leurs épis plus ou moins bien venus, leurs fleurs et leurs ronces. C’est ce que veut la loi de la spirale. Et l'auteur n’a aucune considération pour ceux qui osent attaquer (par lucidité ou par méchanceté ?) à la gigantomachie des côtés illisibles de son esthétique du chaos : Il y a des apprentis critiques, des machòkèt littéraires, des journalistes complaisants et des lecteurs débiles, irréductiblement hostiles à toute forme de modernité, ils ne savent pas que la création est une démarche fondamentale d’innovation perpétuelle et de renouvellement incessant, un défi exaltant contre les stéréotypes du déjà-là, du déjà-vu, du déjà-entendu, un pari fécond ouvrant les champs de réflexion à travers la mise en forme des questions humaines essentielles. Mouvance du savoir, des livres qui dérangent. Certains intellectuels prisonniers d’un classicisme étroit me reprochent de ne pas être transparent et accessible au premier degré, je sais comment ils ont toujours eu peur de lire mes œuvres qui les dérangent énormément, mouvance du savoir, des livres qui dérangent, énormément.  

En ayant tout dit, la spirale n'a pas manqué de se contredire d’user et d’abuser du droit qu'ont tous les grands esprits d'accueillir les aspects les plus contrastés du réel. N’en tenons pas rigueur : l'ampleur de ses oscillations, voire de ses contradictions, nous donne la mesure de son génie. Il n'est pas de surabondance sans gaspillage. La spirale créatrice d'images et de rythmes, et c'est toute une cathédrale étrange dans la graisse des ténèbres. Dans la spirale tout est énorme y compris l’éclat et le mauvais goût. Mais ceux qui, dans cet univers, ne veulent connaître que le pays plats révèlent par là qu'ils manquent de souffle pour explorer les sommets et les abîmes. Pour moi qui ne revendique que l'humble privilège d'avoir médité une œuvre (ici le temps fait quelque chose à l'affaire... et la critique demeurera une césarienne de la littérature.) Mais comme il s'agit d'un homme dont la gloire éclate à tant d'autres titres, de rares personnes s'avisent de le commenter.

La Pensée-Frankétienne ressemble au jaillissement d'un geyser. Les insanités et les utopies y surabondent, c'est la part de fumée dont s'accompagne le bouillonnement  d'eau brûlante qui barbote dans l’horrible chaudière de la sorcellerie. On erre longtemps dans les vapeurs, mais, pour peu qu'on s'approche du centre, on se sent touché par un feu qui sort des entrailles de l'abîme. Telle ou telle Formule-Frankétienne rend un son d'éternité. Chez lui les mots s'inventent, se créer et ne se datent jamais parce qu'ils prennent leur source hors du temps. Ils touchent à cette limite suprême où le verbe humain se noue au silence des dieux. Allez comme moi, faites l’expérience de Lecture-Frankétienne. Lisez ! Une écriture en qui tout se fond, mais de qui tout se diffère.

Comme l’a si bien mentionné l'écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans une note pour L’oiseau schizophone, Ed. Jean-Michel Place : Enfin, la meilleure façon de faire sentir aux lecteurs toutes les qualités de roman peu ordinaire et surtout de sa langue chaotique, tour à tour lyrique, poétique, politique et scatologique, c'est de citer de longs extraits. Car il y a des pépites à toutes les pages. Des aphorismes à tout bout de champ. Des inventions à tire-larigot : "Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l'univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus...". On ne comprend pas toujours les mots comme dans cette phrase, et je pourrais en citer des milliers :" Parlumier nuride chidillant la vadilure du québard, l'ilburie d'un asiboutou lordiné de quirame et d'alguibar" (p.218-219). Mais on peut se laisser emporter par le souffle. Car plaisir il y a, pour qui sait patienter, et pour les yeux et pour l'oreille. On l'aura compris, l'oeuvre de Frankétienne est un ovni littéraire.

J'ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir  
Et après ?  
Il n'y aura plus de littérature.  
Comment ?  
Le livre n'aura été qu'une fleur éphémère de la pensée dans l'aventure humaine
       
À propos de L'Oiseau schizophone. Il faut d'abord savoir gré aux courageuseséditions Jean-Michel Place d'avoir osé publier intégralement cet immense pavé de 812 pages en fac-similé (avec les dessins originaux de l'auteur) dans un Paris éditorial plutôt frileux et accoutumé aux romans-kleenex de 120 pages dépourvus de substantifique moelle épinière : nous dit Abdourahman A. Waberi. On se demande même si lesdites éditions n'ont pas voulu se compliquer encore la tâche en commençant la publication de l'oeuvre de Frankétienne […] fin de citation.

Le prophète prophétise dans les deux sens. Fâcheux pour l'honneur de l'espèce humaine que sa vision noire de l'avenir se soit révélée plus exacte que sa vision rose. Il ne s'agit pas de verser dans une apologie intemporelle qui est l'immense part verbale contenue dans son œuvre, de coup de gong qui résonnent sur du vide et n'emplissent en nous les oreilles et nos têtes enroulées dans la spirale. Lui seul a condensé et condamné le côté vain et outrecuidant de son génie. Mais je me demande si l'écrivain a compris jusqu'à quel point que ses mots peuvent trahir son verbe ? Je répondrai en répétant ce qu'Unamuno disait de Cervantès : Depuis quand l'auteur d'un oeuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre ? Ne suffit-il pas qu'il l’ait faite ? On espère quelquefois quand l’enfant a été compris par un étranger beaucoup mieux que par ses parents.  

Et ce qu’on retient de Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d'Argent c'est précisément cette idée du verbe intérieur, ce verbe trop souvent lapidé mais vivant encore, sous l'entassement sonore des mots, qu'on en a jamais compris ni cerné le vrai sens et la profondeur. Mais on a toujours tendance comme bien d'autres à préférer le Chevalier des Arts et des Lettres, le Nobélisable, L’Artiste UNESCO pour la paix qui a su trouver sans chercher à tant d'esprits aussi distingués que stériles qui passe leur vie à chercher et ne trouvent rien.-


Thélyson Orélien,
Blogueur, chroniqueur et poète
Rédacteur de Parole en Archipel
Montréal-Est, le 07 Septembre 2012

mardi 9 août 2011

Entrevue en spirale avec Frankétienne


« Chaque jour, j'emploie le dialecte des cyclones fous. Et je proclame la folie des vents inverses.
Chaque soir, j'utilise le patois des pluies rageuses. Et je proclame la furie des eaux démentielles.
Chaque nuit, je parle aux îles caraïbes dans le langage extravagant des tempêtes hystériques. Et je proclame l'hystérie de la mer excentrique.
Dialecte des cyclones.
Patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je clame l'évolution de la vie en spirale. »

Frankétienne dans « Mûr à crever ».


Cette entrevue a été interrompue par un séisme dévastateur l'année dernière, dans l'après-midi du mardi 12 janvier 2010 à 4h53. Nous assumons cet épisode inattendu dans sa violence comme le silence qui d'habitude anticipe toute parole révélatrice.

Frankétienne, né en 1936, est reconnu par de nombreux critiques littéraires comme le père des lettres haïtiennes modernes. Il est le fondateur et le vulgarisateur de la théorie littéraire axée sur la spirale, structure qui reproduit le mouvement perpétuel des phénomènes vitaux et qui met en relief la dimension chaotique et babélienne de la vie.
Candidat au prix Nobel de littérature depuis sept ans, Frankétienne est pourtant peu connu dans l'univers hispanophone, malgré la traduction et la publication de son premier roman « Mûr à crever » sous le titre combien suggestif de « A punto de reventar ».

Il est l'auteur du premier roman écrit en créole haïtien, Dezafi. Il a produit près d'une cinquantaine d'oeuvres littéraires comprenant des poèmes, des romans, des spirales, et plus d'une douzaine de pièces théâtrales.

Frankétienne est aussi reconnu, après de nombreuses expositions en Haïti et à l'étranger, comme un artiste-peintre majeur qui vit d'ailleurs de sa production picturale, une oeuvre abondante, originale, où se retrouve un métissage étonnant de figuratif et d'abstrait.

Je suis retourné en Haïti dans le cadre de mes essentielles obligations de solidarité, d'espoir et de générosité militante envers le peuple haïtien. Et j'ai revu Frankétienne et son épouse Marie Andrée.

Ángel Darío Carrero (ADC): Que penses-tu du nouveau président qui est appelé à diriger la République d'Haïti ?

Frankétienne : La terre haïtienne, comme la planète entière, se trouve dans une sorte de « black hole », à cause des innombrables difficultés de l'époque actuelle. Cela rappelle une étrange analogie avec les « trous noirs » qui sont des étoiles éteintes qui continuent paradoxalement à dégager une puissante énergie qui happe et dévore tous les éléments qui se rapprocheraient de la gueule ténébreuse et tourbillonnaire des astres maudits. Alors, c'est un immense défi pour les sociétés humaines de pouvoir retrouver la lumière dans un tel champ de vortex saturé d'énergie destructrice.
Très sincèrement, je souhaite que le nouveau président, Michel Martelly, soit un chef d'Etat différent du chanteur qui a été souvent critiqué pour le contenu vulgaire et paillard de la plupart de ses textes musicaux. Sans avaliser le formalisme pudibond et le conformisme hypocrite de certains reproches issus de gens (pas toujours au-dessus de tout soupçon), je dois reconnaître que la musique est un art dont l'objectif fondamental vise l'évolution de l'être et la transcendance spirituelle. L'esthétique et l'éthique constituent les mamelles marassas de la création artistique.
Profondément, j'aimerais que mon ami, l'artiste, l'homme des risques, devenu chef d'Etat, comprenne que notre société plonge à vive allure dans le fond visfielleux d'un marécage mortifère et que sa responsabilité, liée à celle de tous les Haïtiens lucides, c'est de nous engager collectivement à sortir du labyrinthe dans un puissant élan de renaissance.

ADC: Je ne saurais m'empêcher, par analogie, de parler de la renaissance de ta propre maison qui a failli s'effondrer au moment du séisme. Les structures avaient été sérieusement affectées. Comment es-tu parvenu à surmonter tant de dégâts ?

Frankétienne: Je suis un créateur. Fondamentalement, je demeure un créateur. Et j'ai appris à ne jamais capituler face aux malheurs et aux désastres. C'est un devoir et une urgence de toujours transformer l'échec en succès, la laideur en beauté. J'ai peint des oeuvres aux couleurs fortes sur les colonnes restructurées. Ces oeuvres expriment l'horreur de cet affreux événement du mardi 12 janvier que toi et moi nous avons vécu ensemble, sans oublier la présence de mon épouse Marie Andrée Manuel Etienne qui se trouvait, durant les 35 secondes d'épouvante et de stupeur, dans la partie la plus saccagée de notre maison. Permets-moi de mentionner ce passage qui figure dans ma récente composition théâtrale « Melovivi ou Le Piège » : « S'il arrive que tu tombes, apprends à chevaucher ta chute. Que ta chute devienne ton cheval pour continuer le voyage ! »

ADC: Je ne sais pas pour toi. Mais moi, j'ai entrevu le visage de la mort.

Frankétienne: Notre résidence comporte trois niveaux. Par une sorte d'analogie avec la structure corporelle de tout bon Haïtien, ce sont les hanches et les reins de la maison qui ont bougé. Cela signifie, mon frère, que toi et moi nous nous trouvions dans la partie supérieure, au-dessus de ces déhanchements dangereusement mortels, à un millimètre de l'effondrement. Sans doute, comme ton nom l'indique, tu es un ange, un messager de Dieu que, mon épouse et moi, nous attendions ce jour-là.

ADC: Je suis arrivé chez toi, une demi-heure avant le séisme. Tu venais de répéter quelques scènes de ta fameuse pièce théâtrale dans un dialogue entre deux personnages A et B. Deux individus bloqués sous des décombres après un cataclysme.

Frankétienne: « Melovivi ou Le Piège » est une oeuvre prémonitoire qui m'a été suggérée par une voix mystérieuse. Une voix miraculeuse. Celle de Dieu ou la mienne propre jaillie du plus profond de moi-même. Chacun de nous devrait être plus souvent attentif à cette voix intérieure, à cette musique oscillant sourdement entre le silence et le murmure.

ADC: Tu es devenu la voix de ton pays. A peine revenu de la Suisse et de la France, tu te prépares déjà à aller performer à New York et au Canada.

Frankétienne: Grâce à cette pièce, je ne m'arrête pas de voyager. En outre, à partir de cette production théâtrale, des réalisateurs terminent actuellement le montage d'un film intitulé « Une étrange Cathédrale dans la graisse des ténèbres ». J'interprète le rôle principal dans ce film qui a été tourné à l'intérieur de la Cathédrale de Port-au-Prince. Paradoxalement, ma création s'est enrichie et a pris de l'ampleur à partir des malheurs et des désastres. Ma vie a toujours emprunté des trajectoires gorgées de contrastes et de contradictions.

ADC: Dans le champ littéraire caraïbe et latino-américain, rares sont ceux-là qui t'ont déjà lu. Et pourtant, les connaisseurs de la littérature francophone et créole, les chercheurs, les critiques savent très bien que ton oeuvre est nobélisable.

Frankétienne: C'est la septième année depuis que l'Université Hitotsubashi du Japon, ainsi que Liverpool University, Bordeaux 3, Syracuse University, Columbia University et l'Unesco ont présenté ma candidature au prix Nobel de Littérature. Depuis ces trois récentes années, il semblerait, selon certaines rumeurs, que mon oeuvre figure parmi les finalistes. S'il advient qu'elle obtienne l'ultime trophée, ce serait une satisfaction personnelle pour l'immensité du travail accompli. Mais l'hommage principal et l'honneur essentiel rejailliraient surtout sur mon pays et sur l'ensemble des créateurs haïtiens.

ADC: Que penses-tu de l'oeuvre de Maio Vargas Llosa ?

Frankétienne: Il y a une quarantaine d'années, j'ai commencé à lire les romans de Vargas Llosa, un producteur littéraire infatigable. Il mérite le prix Nobel. Il n'a pas innové sur le plan esthétique. Mais il a énormément publié. Une brochette de textes à dimension historique, sociale et politique. Son appartenance à la droite traditionnelle n'a guère affecté ses immenses talents de narrateur, de conteur et de chroniqueur.

ADC: Par contre, je pense qu'on devrait prendre le risque d'entrer dans l'univers littéraire de Frankétienne pour comprendre la dimension subversive et novatrice de ton oeuvre.

Frankétienne: La dimension novatrice et subversive de la spirale est évidente. Rares sont les créateurs qui ont assumé autant de risques. Mon oeuvre s'inscrit dans la pluridimensionnalité active avec la pluralité des symboles, des signes, des images, des graffiti, des collages et des reproductions picturales. Diversité, totalité et imagination expansive constituent la dynamique fondamentale de ma création axée sur l'exploration du chaos, de l'ambiguïté et de l'opacité.

ADC: L'écrivaine portoricaine Ana Lydia Vega a rapporté que tu as chanté au cours d'un congrès d'écrivains qui a eu lieu en Italie, à Turin, en 1995.

Frankétienne: C'est bien vrai. Mes premières manifestions artistiques sont liées à la musique. J'ai appris, dans ma jeunesse, le chant lyrique. Et j'ai interprété à l'époque des airs d'opéra. J'ai chanté Verdi, Puccini, Donizetti, Mozart et tant d'autres grands maîtres de la musique classique. J'ai été un vrai ténor. J'ai longtemps pratiqué l'opéra, jusqu'au moment où l'écriture eut fini d'envahir l'espace de ma sensibilité pour laisser une toute petite place à l'interprétation de quelques chants sacrés extraits du répertoire vaudou.

ADC: La spirale est une contribution littéraire, esthétique et philosophique qui s'oppose à la rationalité souvent systématique et linéaire de l'Occident. D'ailleurs, tu en as parlé dans ton premier roman « Mûr à crever ».

Frankétienne: Je suis parti de l'idée que la matrice de la vie apparaît comme le lieu d'un désordre apparent où bouillonnent des structures complexes dites chaotiques qui pourtant sont génératrices d'ordre et de lumière. C'est là que l'on retrouve le mouvement infini de la spirale au coeur de tous les phénomènes vitaux, que ce soit la trajectoire des galaxies ou le mouvement des particules élémentaires dans la physique quantique. La spirale est la structure absolue qui traduit les fréquences vibratoires de l'énergie dans l'univers infini. Mon oeuvre prend forme à travers la dynamique de la spirale.

ADC: A partir de la spirale, comment conçois-tu l'idée de Dieu ?

Frankétienne: Dieu est. Il n'a ni commencement ni fin. Et Dieu n'a pas de visage. C'est dans le contexte culturel élaboré par les sociétés humaines que l'on retrouve un Dieu figuratif. L'énergie intarissable dans l'univers infini se manifeste dans tous les phénomènes vitaux. Ainsi, Dieu est en chacun de nous et dans l'infinitude des êtres et des choses.

ADC: Tu as été marqué par deux courants religieux, le catholicisme et le Vaudou.

Frankétienne: J'ai été d'abord influencé par les spiritains quand je fréquentais le « Petit Séminaire Collège Saint Martial ». Mais je portais aussi tout au fond de moi les fantasmes, les croyances et les bouillonnements oniriques liés à l'imaginaire Vaudou. Avec le temps, mes lectures orientées vers la physique moderne et mes expériences personnelles, j'ai cessé d'être religieux. Je suis devenu un être mystique engagé dans la quête des éternels mystères à travers une initiation personnelle et l'émergence de la conscience lumineuse globale qu'on appelle la supra-conscience.

ADC: Et que penses-tu du Vaudou ?

Frankétienne: C'est une matrice culturelle encore féconde. C'est la religion populaire haïtienne. Mais le Vaudou, victime de nombreuses persécutions, a subi des mutations nocives et dévastatrices.

ADC: Dans quel sens ?

Frankétienne: Le Vaudou a souvent été récupéré par les différents pouvoirs politiques et surtout, malheureusement, par les systèmes tyranniques répressifs qui ont toujours voulu contrôler l'ensemble du territoire national, à travers des structures de police et d'espionnage. Le mercantilisme a aussi donné naissance à une espèce de vaudou touristique. L'influence américaine, liée à différentes sectes religieuses et au protestantisme, a largement contribué à la destabilisation du Vaudou.

ADC: Comment te présenterais-tu toi-même sur le plan spirituel ?

Frankétienne: À partir des événements majeurs de ma vie personnelle, mes contacts intellectuels avec le taoïsme, le zen, le tantrisme, la relativité d'Einstein, la physique quantique, la biologie moléculaire, j'ai progressivement acquis une vision axée sur les principes dynamiques de l'énergie universelle et de l'interconnexion des êtres et des choses. Et j'ai appris à reconnaître les méfaits de la fragmentation de l'être responsable de tant d'exclusions maléfiques.

ADC: Depuis le séisme, diverses interprétations ont été données à cet événement. J'aimerais avoir ton avis personnel.

Frankétienne: Le séisme est une manifestation d'ordre énergétique qui se produit lorsque la terre cherche son équilibre à travers le mouvement des plaques tectoniques. Il n'est pas la conséquence d'une malédiction. Les dégâts provoqués par les secousses sismiques relèvent de la gestion du territoire et de la responsabilité humaine. Dieu ne peut être rendu responsable de l'ampleur des désastres. Au contraire, Dieu investit dans l'émergence de la conscience lumineuse chez les êtres humains. Ce qui implique de notre part le sens de la responsabilité éthique.

ADC: Quel serait le comportement éthique chez l'homme ?

Frankétienne: Nous n'aurions pas besoin de l'intervention divine qui ferait de Dieu un despote ou un tyran. C'est plutôt Dieu qui a besoin de nous pour se manifester. Le principal objectif de la vie, c'est la perpétuation de la vie elle-même. La vie est énergie. Et cette énergie n'a pas de morale. La morale est une création humaine, une conquête culturelle qui nous permet de prendre notre distance vis-à-vis de l'animalité pour transcender nos structures spécifiquement animales et devenir responsables de notre destin dans la générosité, le partage, l'amour, la supra-conscience et la divine lumière qui est au fond de chacun de nous.

ADC: Les exigences esthétiques et la rigueur éthique se retrouvent dans ton oeuvre qui est un cri de contestation et de protestation contre l'oppression et l'inacceptable.

Frankétienne: Dans ma vie personnelle et dans mon oeuvre, l'éthique et l'esthétique s'harmonisent tout naturellement. Originaire d'une section rurale, ayant vécu dans un quartier très pauvre, né d'une mère d'origine paysanne, n'ayant pas connu mon géniteur, tout cela a contribué à faire de moi ce que je suis. Mon engagement idéologique, politique et social ne découle pas d'une résolution de boy-scout. J'ai grandi dans un milieu populaire qui fondamentalement a influencé ma vie, mes conceptions, mes rêves et l'orientation subversive et révolutionnaire de ma création littéraire, théâtrale et artistique.

ADC: As-tu rencontré ton père, ton géniteur comme tu dis ?

Frankétienne: Une seule fois. J'étais âgé de cinq ans. C'était un sujet nord-américain qui était le P.D.G. de la Compagnie des Chemins de Fer Mac Donald. Il avait adopté ma mère qui était à l'époque une fillette de 15 ans. Lui, il était déjà un adulte de 63 ans. L'adoption ne dura pas longtemps. Je suis le résultat de cette déviation affective. Je suis né de cette rencontre bizarre. Je suis le produit de cette histoire exceptionnelle et miraculeuse. Je suis un miraculé. Je ne suis pas traumatisé. Je n'éprouve aucun regret. Aucune rancoeur. Aucun ressentiment. Et je vis sans complexe. Je suis un homme libre, conscient d'avoir produit une oeuvre immense.

ADC: Tu as été le seul enfant blanc aux yeux bleus dans ton quartier. Comment as-tu vécu cette expérience ?

Frankétienne: Je ne suis pas un Blanc. Je n'ai jamais été perçu comme un Blanc. Mon peuple me regarde comme un citoyen haïtien sans aucune connotation de teinte épidermique. En marge de toute appartenance clanique et de toute politicaillerie malsaine, je demeure l'artiste qui a choisi d'indiquer la voie de la lumière, surtout aux jeunes qui sont en quête de modèle. Viendra la saison où je ferai entendre plus clairement mes messages, en plus de l'écriture. Et après, peut-être que je marcherai vers la solitude d'un monastère à la veille de mon départ vers le lieu suprême des éternelles vérités. Et finalement je souhaiterais que ma dépouille soit brûlée sur un lit de branches et de fleurs au coeur de ma ville et au milieu de mon peuple chantant et dansant d'exaltation glorieuse.

ADC: Tu as 75 ans. Déjà une vie assez longue. Que penses-tu de la mort ?

Frankétienne: Dans un pays, mon pays d'Haïti, frappé par une kyrielle de malheurs, de péripéties et de tribulations de toutes sortes, je me considère comme un survivant de toutes les catastrophes. Un survivant de mon enfance à la section rurale Ravine- Sèche. Un survivant de mon adolescence au Bel-Air. Un survivant de mes turbulences et de ma délinquance de jeunesse. Un survivant de la longue nuit dictatoriale. Un survivant de mon « drôle d'exil » à l'intérieur de mon pays où j'ai toujours vécu (mon premier voyage à l'étranger s'est réalisé à 51 ans). Un survivant du cancer de la prostate. Un survivant du séisme. Et j'ai la certitude, la conviction et la foi que je survivrai à la mort.

Ángel Darío Carrero
Traduit de l'espagnol par Marie Andrée et Frankétienne.

jeudi 23 juin 2011

L'intarissable Frankétienne



Frankétienne est né en 1936 à Ravine-Sèche, petit village de la province de l'Artibonite d'une mère noire, très jeune et d'un père industriel américain blanc dont il garde la peau claire et les yeux verts. Dans le quartier populaire du Bel-Air, il va bientôt devoir assumer cette différence qui lui vaut des surnoms péjoratifs, dévalorisants comme blan mannan, blan popan qui désigne le blanc pauvre en Haïti. Très intelligent, Frankétienne fait de brillantes études, il est diplômé de l'Ecole nationale des hautes études internationales. Il fonde sa propre école où il enseigne presque toutes les matières. Il entre en littérature sous les influences de la romancière Marie Vieux Chauvet et les poètes de Haïti littéraire en publiant en 1938 un recueil de poésie Chevaux de l'avant-jour et un roman Mûr à crever en 1968 qui annonce ce bouleversement que son oeuvre va provoquer dans la littérature haïtienne par l'éclatement de l'écriture. Peu à peu sa personnalité se forge, il se dégage de ses premières influences pour aller plus loin dans sa quête de création absolue qui bouscule le langage à sa limite extrême. Il fonde le Mouvement spiralisme avec deux autres écrivains qui vont eux aussi devenir majeurs : Jean-Claude Fignolé et René Philoctète. Dès Mûr à crever, il énonce une première définition du spiralisme conforme à son oeuvre : 


Le spiralisme cerne la vie au niveau des associations (par les couleurs, les sons, les lignes, les mots) et des connexions historiques (par les situations dans l'espace et le temps). Non dans un circuit fermé. Mais suivant une spirale. D'une richesse telle que chaque nouvelle spire, plus élargie, plus élevée que la précédente, agrandit l'arc de vision. [...]  En ce sens comme moyen d'expression-efficient par excellence-le spiralisme utilise le genre total où sont mariés harmonieusement la description romanesque, le souffle poétique, l'effet théâtral, les récits, les contes, les esquisses autobiographiques, la fiction. De Ultravocal, récit polyphonique d'une grande densité poétique où s'entremêlent le je le tu le nous à l'Oiseau schizophone où il a atteint l'extrême délire du langage jusqu'à construire des phrases composées entièrement de néologismes, en passant par Dezafi premier roman en créole haïtien, roman de déconstruction formelle et renaissance de la conscience, et Eros-chimère, Frankétienne n'a jamais abandonné ses manières de pyromane.  En plus d'une quarantaine de livres, roman, poésie, théâtre, spirale, il a illustré l'esthétique du chaos et « la spirale enflammée de violence et d'horreurs ».  Bien que sur les planches du monde entier avec Garnel Innocent pour jouer sa dernière pièce de théâtre Melovivi ou le piège qui évoque la catastrophe du 12 janvier, il a eu le temps de parachever un livre de 568 pages intitulé Textamentaires qui annonce par le titre que c'est l'un de ses derniers livres qui seront des testaments, les derniers cahiers de fin de voyage. Textamentaires est un voyage à l'intérieur de l'être, le moi va à la recherche de la conscience par des fulgurances poétiques. C'est une spirale plutôt poétique plus ou moins ouverte, mais toujours exigeante dans ses images qui brûlent indéfiniment pour exorciser l'angoisse existentielle et le chaos. 

Corps inouï d'éclairs intarissables  
je me retire du dérisoire 
je m'abstrais du tangible 
sans jamais m'évanouir 
pour retrouver mon être  
dans l'opulence des voyages intuitifs 
au présent perpétuel 
de l'énergie intemporelle

Frankétienne
Textamentaires
Spirale 2010

Pour Anicia

  Avec bien plus de courage qu’humainement possible  Bien plus d’entêtement de fougue et de foi Qu’humainement supportables  Avec bien plus ...