mardi 23 octobre 2007

EXPOSITION : « Aimé Césaire, du Nègre fondamental au leader Fondamental, du Penseur à l’Homme d’action

Dans le cadre du Colloque International organisé par le Centre Césarien d’Etudes et de Recherches « Lettre à Maurice THOREZ, un pavé dans la mare…du Nègre Fondamental au Leader Fondamental », le Conseil Général et le Centre Césarien d’Etudes et de Recherches organisent, du 25 octobre au 03 novembre une exposition intitulée « Aimé Césaire, du Nègre fondamental au leader Fondamental, du Penseur à l’Homme d’action ».

L’inauguration de cette exposition aura lieu dans le Hall du Conseil Général sous la présidence de M. Claude LISE, Président du Conseil Général, en présence de M. Christian LAPOUSSINIERE, Président du Centre Césarien d’Etudes et de Recherches, le jeudi 25 octobre à18h00 et sera suivie en salle Emile Maurice, du cycle de conférences :

« L’homme de culture et ses responsabilités : de l’inégalité de sommations des intellectuels noirs » par Priscka DESGRAS (CNRS Sorbonne Paris III) à 19h20 et « Culture et Colonisation et Lettres à Maurice THORES : deux faces d’une même œuvre » par Daneil MAXIMIN à 19h40.

mardi 2 octobre 2007

Enfin un dictionnaire du créole martiniquais !



Les Martiniquais en avaient fini presque par en faire un complexe : ils étaient jusqu’à cette année 2007, le seul et unique peuple créolophone de la planète à ne pas disposer d’un dictionnaire pour son créole. Même des créoles parlés par une petite population, comme le marigalantais, ou en voie d’extinction comme le louisianais, en possédaient un et cela, depuis des décennies. Nous avions certes d’excellentes grammaires du créole martiniquais (Jean Bernabé, Robert Damoiseau etc…), de très bonnes études d’anthropologie créole (Gerry et Thierry L’Etang, Raymond Relouzat etc.), d’innombrables travaux sur la littérature créole et, depuis le début des années 70 du siècle dernier, un nombre conséquent de publications poétiques, théâtrales ou romanesques en langue créole, mais pas de dictionnaire.
Eh bien, voici que cet « oubli » est désormais réparé grâce à Raphaël Confiant et aux éditions Ibis Rouge ! Et le résultat est plus qu’impressionnant :
. plus de 1.470 pages en 2 volumes
. près de 20.000 entrées
. environ 15.000 citations d’auteurs créolophones visant à illustrer ces entrées à la manière du dictionnaire Littré.
Ce travail colossal, qui a duré près d’une quinzaine d’années, est le fruit du travail acharné et solitaire d’un seul homme : Raphaël Confiant. On notera d’emblée le caractère insolite de l’entreprise car de nos jours, et cela quelle que soit la langue, plus aucun dictionnaire ne s’élabore tout seul. Il y a toujours un maître d’œuvre épaulé par toute une équipe de collaborateurs. C’est dire que R. Confiant a travaillé à l’ancienne, à la manière des dictionnaristes du 19è siècle, bénéficiant toutefois de ce formidable outil qu’est l’ordinateur. La préface de l’ouvrage nous éclaire quelque peu sur la méthode mise en œuvre par l’auteur qui nous apprend d’emblée qu’il n’a pas fait d’études lexicographiques au sens propre du terme à cause de « la relation problématique qu’entretient le Martiniquais avec son vernaculaire ». En clair, il n’a pas procédé comme le font tous les lexicographes du monde, c’est-à-dire bâtir des questionnaires et se rendre sur le terrain pour interroger les locuteurs. Il a procédé « de biais », comme il le dit lui-même, c’est-à-dire en profitant des enquêtes ethnographiques qu’il menait pour l’écriture de romans tels que « Commandeur du Sucre » ou « Régisseur du rhum ». Pendant qu’il interrogeait tel vieux commandeur d’habitation sur son métier, il en profitait pour relever dans le même temps les mots liés à la coupe de la canne à sucre, par exemple.
D’autre part, R. Confiant a aussi dépouillé presque tout ce qui a été écrit en créole depuis que le créole martiniquais s’écrit à savoir depuis la publication du recueil de fables de la Fontaine traduites en créole, « Les Bambou » (1846), dues à la plume d’un Béké dénommé François-Achille Marbot jusqu’à l’actuelle rubrique hebdomadaire (2007) de Jid, « Kréolad », dans le magazine « Antilla », en passant par les œuvres de Gilbert Gratiant, Marie-Thérèse Lung-Fou, Georges Mauvois, Monchoachi, Joby Bernabé, Térez Léotin, Georges-Henri Léotin, Jala, Serge Restog, Jeff Florentiny, Vincent Placoly, Jean-François Liénafa, Serge Restog, Robert Nazaire, Marcel Lebielle, Daniel Boukman etc…On s’aperçoit au passage, en lisant les citations d’auteur qui accompagnent les entrées, que la littérature martiniquaise en langue créole est beaucoup plus riche qu’on ne le croit généralement. La raison de sa semi-invisibilité est sans doute due à son manque de médiatisation et surtout au fait que le créole est finalement assez peu enseigné à l’école, chose qui aurait permis au plus grand nombre de connaître lesdites œuvres.
En explorant donc le lexique du créole martiniquais sur près d’un siècle et demi, l’auteur nous donne à lire une sorte de dictionnaire historique et non un simple dictionnaire de la langue telle qu’elle est parlée aujourd’hui. Les vieux mots (ou archaïsmes) tels que « tondilié » (tonnelier), « komotif » (locomotive) ou encore « chaspann » (puisette) y côtoient les mots nouveaux (ou néologismes) tels que « kouchal » (en mauvais état) ou « djonmpi » (SDF drogué). Autre point intéressant : toutes les variantes phonétiques sont scrupuleusement notées comme pour « lariviè »/ « lawviè »/ « layiviè » (rivière). D’autre part, l’auteur s’est soucié de l’étymologie puisqu’on y apprend que « kouliwou » vient du caraïbe, « manawa » de l’anglais, « katjopin » de l’espagnol, « danma » (talisman) de l’africain ou encore « kolbou » du tamoul. Il va même jusqu’à différencier les mots qui viennent du français standard comme « chimiz » (chemise) ou « tranglé » (étrangler) de ceux qui viennent du français régional (des parlers d’oïl : normand, poitevin, picard etc…) comme « razié » (buisson) ou « zen » (hameçon), et même de l’ancien français comme « bwareng » (bréhaigne).
Poussant encore plus loin son travail, R. Confiant traduit en français chacune des citations d’auteur créolophone qui illustrent les entrées, chose qui séduira à n’en pas douter l’utilisateur non-créolophone de son ouvrage ou ceux qui sont en train d’apprendre la langue. Mieux, il recense aussi les expressions idiomatiques comme « ba lari chenn » (errer), les proverbes (« Chak betafé ka kléré pou nanm-li ») et même les titim (devinettes). Sans compter que l’auteur ne se contente pas de donner la signification de chaque entrée, il explique de quoi il s’agit soit de lui-même soit en citant un auteur qui a travaillé sur la question. Ainsi pour « tjenbwa », il ne se contente pas de traduire par « sorcellerie », il cite Eugène Revert, Hélène Migerel, Franck Degoul etc…, ce qui donne un petit côté encyclopédique à son dictionnaire, chose qui, là encore, séduira l’utilisateur non-créolophone.
Il s’agit donc, on s’en rend compte, d’un travail colossal dont on peut se demander comment un homme seul a pu en venir à bout, même au terme de quinze années d’un labeur que l’on devine acharné. Quand on pose la question à l’auteur, il répond par une boutade :
« Man sé an chaben, pa janmen bliyé sa ! » (Je suis un chabin, ne l’oubliez jamais !)
On regrettera toutefois que les mots ne soient pas catégorisés grammaticalement. Il est vrai qu’en créole, un même mot peut être tout à la fois un nom, un verbe, un adjectif et un adverbe et que ces catégorisations d’essence latine ne peuvent guère s’appliquer à une langue comme le créole, mais on aurait tout de même apprécié qu’on nous indique quand tel mot fonctionne comme un nom et quand il fonctionne comme un verbe, un adjectif ou un adverbe. Heureusement que le plus souvent, les citations d’auteurs créolophones et leurs traductions viennent désambiguïser les choses.
En tout cas, Raphaël Confiant nous donne là une œuvre majeure pour notre culture non seulement martiniquaise, mais créole au sens large du terme, puisqu’il se garde d’oublier les mots qui, grâce à l’intense circulation entre les îles des Antilles et l’immigration, ont fini par s’agréger au lexique du créole martiniquais comme le saint-lucien « kouchal », le guadeloupéen « chokolaté », l’haïtien « kolokent » ou le guyanais « kwata ».
Woulo-bravo, chaben !


Mandibèlè (Daniel Dobat

vendredi 10 août 2007

boissard

BOISSARD Un après-midi ordinaire en Guadeloupe. La ville de Pointe-à-Pitre, en pleine effervescence telle une ruche compacte exposée à l’implacable soleil des Antilles, fourmille de passants affairés , de badauds blasés évoluant dans ce cadre urbain à la fois moderne et kitsch si caractéristique des grandes agglomérations locales. Les booming-systems surpuissants équipant les véhicules des jeunes gens font résonner dans les rues les morceaux de reggae dancehall et de crunk à la mode. Le long de la Rue Frébault, des pacotilleuses et des marchands ambulants installés devant les nombreux magasins vantent à la criée les mérites de leurs produits. Il y a bien longtemps que les touristes fraîchement débarqués au Quai Lefèbvre ne s’aventurent plus aussi loin, malgré une baisse significative de la criminalité, mis en garde contre les mésaventures qu’ils risquent en s’éloignant du bateau…Tout comme certains de leurs pairs confinés dans l’espace idyllique et aseptisé des complexes hôteliers, ils ne verront sans doute jamais l’antithèse parfaite des idées reçues ancrées dans l’imaginaire collectif, ne soupçonneront jamais l’existence et la présence pourtant pas si lointaine de zones en totale rupture avec les images enchanteresses communément vendues quand il s’agit d’évoquer « l’île aux belles eaux ». Comme la cité Henri IV, fièrement rebaptisée « Washington » par les jeunes qui l’habitent. Comme celle de Mortenol. Ou, pire, comme le ghetto de Boissard, adjacent à ‘Lapwent’... Le mot est lâché : Boissard. Le nom. Le quartier. Le mythe. boissard_quartier Implanté sur la commune des Abymes, ce quartier fut autrefois littéralement considéré comme un véritable bidonville. Au début des années 90, période où la mauvaise réputation de l’endroit est à son apogée, plus de 7000 habitants y sont recensés par l’INSEE, des hommes et des femmes vivant pour nombre d’entre eux dans des cases et des habitations de fortune, derrière les planches et sous la tôle, parfois sans eau, électricité ou installations sanitaires… Boissard accueille une population démunie, l’insalubrité gangrène cette zone défavorisée où les occupants vivent à la dure et doivent quotidiennement faire face à la pauvreté. Autochtones comme étrangers, parfois en situation irrégulière, y mènent la vie des laissés-pour-compte, avec tous les travers qu’elle comporte. Ce regroupement d’habitats misérables et ce dédale de ruelles exiguës est devenu un ghetto, assimilé à un coupe-gorge et à une zone de non-droit où ont cours toutes sortes de malversations. 2006. Accéder au site n’est pas chose évidente vu l’indéniable et l’apparente réclusion qui le caractérise. Se dressant à l’une des entrées du quartier, un large panneau prône la lutte contre l’insalubrité et annonce son « éradication ». Des infrastructures modernes semblent avoir fait leur apparition dans les environs. Depuis plusieurs années, Boissard fait en effet l’objet d’une politique de réhabilitation et de rénovation urbaine; de nombreuses cases ont été rasées dans cet élan de progrès et leurs propriétaires ont été relogés suite à la démolition de leur abri. La construction de HLM, rappelant les immeubles d’une cité voisine, Lacroix, est en chantier et l’on prévoit qu’à terme ceux-ci représenteront le nouveau visage de ce territoire si décrié. Un peu plus loin, quelques rudeboys ont investi le coin de petites allées cahoteuses et tiennent leur marchandise à la disposition des consommateurs intéressés. Un homme aux longues dreadlocks se lave à un point d’eau public. Des carcasses de voitures jonchent ça et là les environs et des mornes s’étendent depuis les voies principales, compliquant la configuration déjà peu orthodoxe de l’ensemble. L’atmosphère n’est pas oppressante, mais pourtant difficile de s’enfoncer très profondément dans ce milieu si particulier. On ne dénombre pas un homicide par jour à Boissard. Le quartier ne défraye pas régulièrement la chronique judiciaire des médias locaux. Néanmoins nul n’ira se pavoiser là-bas, de manière anodine, sans raison explicite. Un chanteur de reggae antillais faisait état lors d’une récente discussion de localités propres à la Jamaique où même les jamaïcains n’auraient pas idée de se rendre. Boissard représente leur équivalent Guadeloupéen… Isolé, frappé de plein fouet par le chômage ou le manque de ressources, il est aisé d’imaginer les dérives que l’on peut rencontrer sur place. Les mauvaises langues parlent de business en tous genres. Certes, on peut craindre le pire en voyant errer dans l’En-Ville les silhouettes décharnées et zombifiées des « paros », ces accros au crack, à la « roche » comme on dit ici, devenus malheureusement familiers de certains paysages citadins. Nous ne serons pourtant jamais les témoins d’une quelconque transaction de cet ordre lors de nos différents passages dans le périmètre… quartier_boissard_guadeloupe quartier_boissard_guadeloupe_rue L’une des membres d’une association caritative basée en milieu urbain confirme la difficulté d’évoluer dans cet univers singulier et évoque les particularités inhérentes au travail effectué sur le terrain. Deux années de présence sur le site à son actif durant lesquelles elle poursuivait jour après jour les même missions : accompagnement au quotidien, procédures de relogement, aide vis-à-vis des démarches administratives et des formalités (régularisation de situations, demandes d’allocations) … Elle décrit les liens affectifs tissés avec les personnes vivant au cœur du ghetto, le labeur de longue haleine que représente le relogement et les 300 cas suivis avec succès depuis leurs débuts, mais aussi le découragement parfois ressenti face à la difficulté de faire bouger les choses ou la peine éprouvée à la vue des conditions de vie des gens du quartier. « C’est parfois dur de voir comment ces personnes vivent » confie t-elle, « et je peux vous assurer qu’après vous n’avez pas envie de jeter la moindre miette se trouvant au fond de votre assiette et que vous remerciez le ciel d’avoir un toit décent au dessus de votre tête. » Situé à proximité d’un établissement scolaire, le local du Comité de quartier de Boissard arbore toutes sortes d’affiches présentant les différentes activités proposées à ses voisins. Cette association, créée en 1978 puis officialisée en 1988, lutte sur plusieurs tableaux et intervient à des niveaux aussi louables et divers que l’aide aux personnes en difficulté, la formation, l’insertion et la réinsertion de jeunes et d’anciens détenus, la mise en place de systèmes de cours pour adultes et de soutien scolaire ou l’accueil d’enfants en CLSH à prix très modérés. Vêtu d’un T-shirt sensibilisant à la lutte contre la drogue -le cheval de bataille de l’association- et entouré de dossiers, le président s’affaire dans son bureau. « Il y a du pain sur la planche ! » nous confie t-il. Déterminé, il évoque le dénuement, le désarroi de certains chefs de famille, le cas d’adolescents qui vendent des substances illicites pour faire vivre les leurs et regrette que l’on ne mette pas l’accent sur la prévention contre la demande de drogue et les causes de sa consommation. L’homme est amer et remonté contre les décideurs politiques, apparemment dérangés par les problèmes évidents soulevés par le Comité. Il dénonce l’immobilisme de ces derniers et l’indifférence du maire, avare d’efforts et peu soucieux du sort de cette partie de ses administrés, refusant tantôt de mettre à leur disposition certaines installations municipales ou dénigrant les jeunes gens du quartier. «Monsieur le maire refuse de s’occuper de la jeunesse, il s’en fout ! » assure notre interlocuteur. « Nous avons été cadenassés et nous sommes livrés à nous-mêmes, alors nous essayons de développer nos propres structures pour ne plus avoir à compter vainement sur les autres. » Il tempère la violence des jeunes guadeloupéens par rapport à ceux de l’Hexagone et souligne que ceux-ci expriment leur malaise par ce biais, tout en exposant ses craintes pour les temps à venir si rien de concret n’est opéré : « Les jeunes auraient pu (...) le feu depuis longtemps. Il faut s’attendre à ce que ça explose, passivement ou activement… ça va péter et quand ça arrivera tout le monde sera touché, ça ne restera pas confiné dans les quartiers…» Boissard. Le nom. Le quartier. Le mythe. Quel avenir pour cette zone dont la réclusion et la basse condition semblent finalement être les plus grands maux? Les limites de la réhabilitation pointent déjà le bout de leur nez. Certains parlent d’une rénovation mal gérée, d’autres restent dubitatifs quant à la démolition pure et simple des cases et auraient préféré leur remise à neuf. On pointe du doigt un certain manque d’humanité chez les organismes partenaires de l’opération ; le déracinement lié au relogement serait parfois mal vécu par les intéressés, comme cet homme qui décéda dans la semaine suivant son déménagement après 20 ans passés dans le ghetto et ce qui était devenu son foyer ; certaines personnes auraient été simplement replacées dans des cases proches de leurs habitations d’origine et non dans les logements fonctionnels prévus. A Lacroix, des familles relogées seraient menacées d’expulsion suite à l’impossibilité pour ces individus de s’acquitter du loyer requis. Les bâtiments en construction dans les environs annoncent que l’on se dirige inéluctablement vers un changement morphologique des lieux : une nouvelle forme d’exclusion ? case_creole_du_quartier_boissard case_en_bois_du_quartier_boissard petite_case_creole_du_quartier_boissard_guadeloupe case_ciment_quartier_boissard_gudeloupe terrain_vague_servant_de_depotoir_au_quartier_boissard_en_guadeloupe quartier_boissard_vue_d'une_maison quartier_boissard_autre_vue epave_quartier_boissard_guadeloupe petite_maison_au_quartier_boissard_guadeloupe quartier_boissard_lavoir_publique quartier_boissard_mur_tague batiment_para_scolaire_quartier_boissard_guadeloupe nouvelle_construction_quartier_boissard_guadeloupe batiments_neuf_quartier_boissard_guadeloupe Je remercie entre autres Mr Christian Vincent,le comité de quartier de Boissard,Glawdys de l'association "Contact Rue" et tous les habitants de Boissard pour leur accueil et leur aimable coopération.

Maqflah

mardi 31 juillet 2007

Je me revendique créole du monde…

Interview

« Je me revendique créole du monde… »

De retour du festival créole de Menton, Rodolf Etienne, écrivain-journaliste, coordinateur Caraïbe de l’organisation internationale des peuples créoles, a tenu à nous présenter quelques-unes de ses conclusions concernant la notion de pan-créolité. Selon lui, l’une des nouvelles identités à conquérir pour les peuples créoles du monde. Rencontre !

M.A-Lo : Le premier festival créole de Menton qui s’est déroulé du 19 au 22 juillet dernier vous a conforté dans votre réflexion d’une identité pan-créole à conquérir ? Avant de considérer ces conclusions, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la pan-créolité ?

Rodolf Etienne : La pan-créolité ou identité créole internationale est une façon nouvelle de se concevoir en tant que créole. Le terme étant accepté en dehors de toutes les contradictions qu’il sous-entend, il s’agit, à proprement parler, de se « projeter » dans une relation globalisante, multilatérale qui tiendrait compte de nos différentes composantes identitaires créoles. En clair, en tant que créole, je peux me projeter haïtien, guadeloupéen, mauricien, seychellois, dominicais, sainte-lucien, etc. Les peuples créoles du monde ont le devoir de s’ouvrir à cette identité multiple qui est profondément nôtre et qui nous réunit, au-delà des frontières géographiques, des limites politiques, sociales ou culturelles quand elles existent. Ainsi, l’identité créole est perçue comme une somme, une totalité qui renforce l’individu et la collectivité créole, en amalgamant les différences et en découvrant des zones nouvelles d’identification, en réaffirmant des liens ténus et historiques.

M.A-Lo : Quels sont les différents aspects de cette identité pan-créole ?

RE : Je pense qu’il y a deux approches à mettre en parallèle et qui se renforcent mutuellement à mesure qu’on les découvre. D’une part, l’approche théorique, qui est aussi celle des premiers penseurs de la pan-créolité. Cette approche vise à identifier et uniformiser la culture créole, mettant en relation ses composantes diverses. Fondements idéologiques donc. D’autre part, la rencontre personnelle avec les autres cultures créoles, qui offre de facto des repères précis de cette communauté. Néanmoins, au-delà de ces deux perceptions, il y a, de mon point de vue, une portée historique de la pan-créolité qui dépasse la théorisation et la pratique. De ce point de vue, la pan-créolité s’établit comme une des bases fondamentales, intrinsèques de la créolité. Malgré l’éclatement, la genèse structurelle des identités créoles est identique : la colonisation, l’esclavage, la libération, les apports culturels européens, africains, indiens et pour certaines les luttes d’indépendance. En considérant deux moments historiques, on comprend qu’il y a eu d’abord à l’œuvre la force de l’éclatement, de l’explosion, du déchirement, de l’arrachement des ces différentes cultures, identités et communautés. Aujourd’hui, on assiste à l’effet inverse : au rapprochement, à la réunion, aux retrouvailles de ces composantes. La matrice portait en elle les germes de ce rapprochement, de ce retour vers l’Un de l’origine. Et cette donnée se transmet invariablement aux générations successives. La pan-créolité, cœur ou âme de la créolité, rend ainsi compte d’une force inéluctable, une trajectoire centrifuge qui voudrait à nouveau réunir des hommes et des cultures éclatées. La pan-créolité interpelle donc chaque individu créole.

M.A-Lo : Vous parlez de fondations historiques, de notions intellectuelles, mais comment vivre au quotidien l’identité pan-créole ?

RE : C’est vrai que des exemples concrets seraient plus explicites. La langue créole représente certainement l’un des traits spécifiques les plus emblématiques de la pan-créolité. On pourrait d’ailleurs la considérer de manière symbolique : en dehors de quelques différences sémantiques, syntaxiques et graphiques, cette langue est pratiquée par environ 20 millions de personnes réparties sur tout le globe (Océan Indien, Bassin Caribéen et diasporas). S’il existe une unité de la langue (s’exprimant en créole des mauriciens peuvent être compris par des haïtiens, des martiniquais par des guadeloupéens…), on observe également des divergences linguistiques plus ou moins marquées. La pan-créolité trouve là tout son sens, imprégnée qu’elle est tout autant par l’unité et la diversité. A côté de la langue, on pourrait citer la musique, la cuisine, les danses, plus loin encore l’éthique, les mœurs, etc… Savez-vous que le quadrille tel qu’il est dansé à la Martinique, se retrouve à l’île Maurice ? Savez-vous que la mythologie (les diablesses, les manmans dlo, le cheval trois pattes, etc) se retrouve dans quasiment toutes les cultures créoles ? Savez-vous que les contes, les proverbes, les titims, tout cet univers, lieu fondamental de l’identité créole, se retrouve aussi bien dans la Caraïbe que dans l’Océan Indien. Bien assimilé, toutes ces expressions démontrent l’existence d’un imaginaire pan-créole, qui se caractérise par une unité, paradoxalement liée à la différence. Au quotidien, il s’agit d’accepter la confrontation avec les autres cultures créoles. Là, tout est question d’intérêts. Tel individu privilégiera telle rencontre, tel autre une autre. Mais, l’acceptation de cette confrontation, de la rencontre avec l’autre créole me semble le premier pas à consentir pour une évolution claire de la pan-créolité.

M.A-Lo : Au-delà du constat des points communs, y a-t-il une volonté affirmée de former une véritable communauté créole ?


R.E : Cette question est très intéressante parce qu’elle nous inscrit de fait dans une perspective, une projection. Et ça, c’est très important. J’ai dit que la pan-créolité était un développement naturel de la créolité. Mieux, une de ses valeurs fondamentales et invariables. Il est, par conséquent, évident que le rapprochement des cultures créoles se fera. C’est de l’ordre de l’enjeu historique, de la marche en avant, du destin des peuples créoles. Plus concrètement, cette dynamique de la rencontre est de plus en plus présente au sein des communautés créoles. Le festival créole de Menton en est un exemple parmi d’autres. Aujourd’hui, il est difficile d’organiser une rencontre créole sans mettre en relation les différentes identités créoles du monde. C’est pourquoi à Menton, il y avait des Mauriciens, des Guadeloupéens, des Martiniquais et de la musique, de la danse, de la cuisine, de la littérature de ces différentes communautés. La créolité aujourd’hui rejoint la pan-créolité. La dernière apparaît comme le prolongement évident de la première. Oui, cette volonté de la rencontre est de plus en plus affirmée et cette communauté créole unifiée est en train de devenir une réalité. Aujourd’hui, les moyens modernes de communications et de transports facilitent évidemment les échanges, les rencontres, les approches multi-culturelles. Il faut aussi reconnaître que chaque communauté créole a, durant ces trente dernières années fait progresser sa créolité de telle sorte que de nos jours les rapprochements sont plus simples à concevoir. Le temps de l’enfermement, de la recherche sur soi est révolu. Sur tous les points du globe : dans la Caraïbe (Music Kréyol Festival de la Dominique, Festival Créole de Marie-Galante, etc) aussi bien que dans l’Océan Indien (Festival Kréyol de Maurice) ou au sein de la diaspora (Montréal, Sydney, Londres, etc), la communauté créole se rencontre de plus en plus.

M.A-Lo : Hors de toutes considérations intellectuelles, où en est l’idée de la pan-créolité au sein des différentes communautés créoles ?


R.E : Là, au corps défendant des différentes communautés, on doit reconnaître que les choses ne sont pas homogènes. Certaines communautés sont plus engagées que d’autres dans la dynamique pan-créole. Et si les Seychellois par exemple sont très en avant en matière de diversité créole, on doit reconnaître que les Guadeloupéens font là figure de reléguables. Certaines communautés créoles, tout au moins à travers l’expression de leurs élites, estiment avoir encore beaucoup à faire au niveau régional, avant de s’inscrire dans des rapports élargis au sein de la communauté créole. Il y a évidemment des difficultés d’ordre technique à prendre en compte pour d’autres. Certaines créolités sont plus accessibles, plus ouvertes au monde que d’autres. Haïti, par exemple, avec 7 millions de créolophones à elle seule, n’est pourtant pas à la proue de l’engagement pan-créole, pour les problèmes politiques et économiques qu’on lui connaît. Il faut aussi considérer le rayonnement de certains théoriciens ou techniciens de la culture créole qui rejaillit sur leurs communautés propres ou éclatées. Raphaël Confiant, par exemple, en littérature, rayonne sur tout le monde créole, offrant par la-même à la culture créole de la Martinique et plus généralement de la région Caraïbe une zone d’influence indéniable. Sur un plan purement politique, certaines régions créoles ont réussi ce que d’autres n’ont pas réussi. L’émancipation par rapport à la Métropole par exemple. Il y a des régions créoles indépendantes, d’autres pas. Ce qui modifie conséquemment le rapport à la culture créole. Chez certains, la culture créole, la créolité a acquis une prédominance qui lui permet de rayonner plus largement, parfois sur toute une zone géographique. Aux Seychelles, par exemple, en inscrivant le créole comme langue nationale, le gouvernement post-indépendantiste lui a offert une ouverture non négligeable. Il faut également considérer l’impact des diasporas, malgré leur hétérogénéité : les Haïtiens au Canada ou aux Etats-Unis, les Mauriciens, Réunionnais et Seychellois en Australie, les Martiniquais, Guadeloupéens, Réunionnais, Mauriciens en France, etc… L’identité pan-créole n’est pas une donnée homogène aujourd’hui, au sein des différentes communautés créoles du monde. Pourtant, au niveau d’une élite la réflexion est au centre des préoccupations. Mais, je crois que l’optimisme est de rigueur. L’idée fait son chemin et conquiert de l’espace au fil du temps. C’est l’essentiel, la pan-créolité est une force en mouvement.

M.A-Lo : Quelle est donc la portée de cette pensée pan-créole pour nos différentes communautés ? Et ces conclusions ?


R.E : J’estime, et l’idée se renforce à mesure des rencontres, que cette identité pan-créole représente vraiment pour nous peuples créoles un nouvel horizon. Il y a eu Césaire et la Négritude, Glissant et l’Antillanité, Confiant et la créolité. Chaque génération a besoin de son rêve, de son utopie fondatrice. La pan-créolité pourrait être un nouveau rêve. A côtés de nos apports culturels reconnus jusqu’alors : amérindienne, européenne, française, africaine, indienne (chinoise et arabo-berbère si nous poussons plus loin, bien qu’aujourd’hui, ces identités n’aient pas encore atteint un niveau d’intégration suffisant), l’identité pan-créole est un fondement invariant qui nous ouvre les portes d’une autre monde. Nous sommes le peuple de la rencontre, du métissage de l’aller-venir vers l’un et l’autre et cette identité pan-créole en est selon moi le symbole le plus fort. Il y a dans cette affirmation toute une problématique qui représente un large espace de réflexion pour l’élaboration et l’affirmation de notre identité, de notre Raison en tant que peuple. L’éloge de la créolité répondait à une étape de notre identification, la pan-créolité, dont il faudrait également envisager l’éloge, représente une autre étape de cette affirmation identitaire. Nous sommes un peuple jeune, en formation et nous ne pouvons nous permettre de négliger aucun aspect de notre identité, à plus forte raison si elle nous lie à l’universel du monde, à l’international du monde. Créoles, nous le sommes internationalement. C’est une évidence et c’est là une force pour chacun de nous. En tant que créole, je suis Haïtien, Rodriguais, Sainte-Lucien, Dominicais, Seychellois, Mauricien, etc… C’est extraordinaire !

Interview réalisée par Marjory Adenet-Louvet.

Photo 3 : Les festivals créoles sont des moments de rencontre privilégiés.

Photo 2 : « En tant que coordinateur Caraïbe de l’Organisation Internationale des Peuples Créoles, je me considère comme un militant engagé de la cause pan-créole. »

Photo 1 : La ville de Menton accueillait du 19 au 22 juillet 2007 son premier festival créole.

lundi 30 juillet 2007

Maryse Condé et son île à mer !



maryse condéEt vient avec le temps, le moment où nos priorités évoluent, car notre vie est à accomplir et comme une page blanche, elle est à remplir tant que nos jours ne sont pas finis. Certes l’adolescence a passé entre mots et douleur, la jeunesse trépassé, à peine eut le temps de se retourner, que surgit la vieillesse, l’âge où l’on ressasse la fugacité qui s’en est allée.

Et vient le temps, où le grand âge entraîne la fragilité du corps et de l’esprit, et comme l’enfant l’être appelle à l’attention car il ne saurait être oublié, désormais il dépend.
C’est la réflexion qui m’est venue en écoutant l’interview accordée par Maryse Condé à RFO. Elle voulait partir en rasant les murs, discrètement, furtivement, mais elle fut rattrapée sur le pas de la porte, eut droit à son banquet. Honneur lui fut rendu à force de tu, amicalité et sourire ont présidé l’hommage.


Et j’écoutais une femme contuse, les yeux secs mais la voix embue de larmes expliquer que des raisons de santé et familiales l’obligeait à quitter la Guadeloupe définitivement. Elle est arrivée à un âge où elle exprime l’envie d’être avec ses enfants et petits-enfants, d’autant qu’elle était empreinte d’un sentiment d’abandon et de solitude. Désormais elle vivra à New York là où foisonne le monde, à Paris là où sont ses médecins, la Tunisie là où sont ses enfants, entre autres.


Elle ajoutait avec une émotion non feinte, que sur le plan humain la Guadeloupe fut pour elle une grande déception, n’ayant jamais pu se rendre utile, n’étant jamais sollicitée en rien et pour rien, les instances culturelles ne sont pas montrées intéressées.


Maryse Condé estime que la Guadeloupe n’a pas gagné de sa présence, imputant ce fait à son esprit critique qui n’a pas convenu aux « Guadeloupéens ».


Elle poursuit, disant qu’elle ne laisse rien, alors qu’elle a beaucoup pris, pas des gens, mais du pays qui lui parlait, de la nature, du vent, de la mer, de la montagne, une voix belle et puissante qu’elle a enregistrée et restituée.


Elle a pris peu des gens de ce pays laminé, de ces gens décervelés par la colonisation, qui se replient sur les traditions, ayant peur de l’avenir, infatués dans le passé, refusant la nouveauté et la création.


C’est le portrait peu amène qu’elle a dressé de son peuple lorsque notre Grande Dame de la littérature antillaise faisait ses adieux à la terre qui l’a vu naître, avec des paroles acrimonieuses, elle réglait ses comptes, du moins ce fut ressenti ainsi, telle que, et d’aucuns s’empressaient de clamer que Maryse Condé conculquait et insultait la Guadeloupe, du moins les Guadeloupéens. Des réactions hypostasiant les propos de Maryse Condé leur donnant une portée prégnante, en dépit des atténuations et de toute la déception que Maryse Condé manifestait au cours de cet entretien.


Les Antillais sont en permanence en butte aux dénigrements. Cette population soumise et dominée, est perpétuellement insultée, je relève deux exemples: «Quand je discute avec un grand nombre ( échantillon représentatif de mes cons citoyens martiniquais, je me dis que leur cerveau tourne autour du resto, coco, ciné (surtout pas d'auteurs). C'est en grande majorité des crétins ( toutes catégories "sociodermique" confondues) qui se croient culturellement évolués parce que leur île est plus riche ( en quoi ?) qu'Haïti.


Et pour finir, leur définition de la culture c'est : accras, boudin, matoutou, zouk et tout le reste (yoles, bèlè, mazouk, biguine, créole, carnaval), c'est de la tradition. » J’ai relevé ces propos sur BMJ, ils sont en date du 16.07. 2007, ce qui vaut pour les Martiniquais vaut pour les Guadeloupéens.


Le deuxième exemple est tiré du livre : Terreur noire à la Guadeloupe de Corneille Bazile, l’édition que j’ai en main date de 1976, mais je ne saurais dire si l’ouvrage a été écrit à ce moment (1) : « Le bonheur d’autrui est un spectacle qui dessèche et dévore les habitants de la Guadeloupe. La seule chose qui leur fait supporter leur vie étroite, c’est le sinistre plaisir d’arracher toute poésie à la vie de leurs voisins. Et pour cela ils emploient tous les moyens. En l’occurrence ils deviennent professeur de mal… On dirait qu’ils ressentent la plus grande jouissance à faire le mal. Ils rayonnent de joie quand ils ont désuni un ménage, quand ils ont semé le mal dans une famille, quand ils ont mis quelqu’un dans l’incapacité de travailler, enfin quand ils ont fait couler des larmes. Ils se nuisent avec habilité et avec finesse. »


Les paroles de Maryse Condé se surajoutant à tellement d’autres de même acabit, font qu’elle se décrédite et nous salit. Non, pas elle pour qui « nous » avons une tendresse toute particulière ! Ce n’était pas à cette voix autorisée à darder son « peuple », mais une voix à témoigner et à porter son « peuple ».

grand-anse - deshaies - le marigot - guadeloupe
photo de Jean S. Sahaï


Contrairement à ce qu’elle dit, Maryse Condé a apporté beaucoup à la Guadeloupe, à la Martinique, et pas seulement à nous Antillais. Elle n’avait pas besoin d’être en représentation permanente, il suffisait qu’elle écrive.

Puis ceux qui l’auront bloqué, qui sont-ils, des êtres pénétrés de leur grandeur éphémères qui tantôt redeviendront des êtres insignifiants, sitôt que, alors que madame Maryse Condé, son œuvre la perpétuera.

Nul besoin qu’elle soit amère ou aigrie, qu’elle prenne conscience de sa réelle dimension.


Je témoigne à madame Maryse Condé toute ma sympathie et lui accorde tout mon soutien dans l'épreuve à laquelle elle doit faire face. Je lui souhaite un prompt rétablissement.


(1) In the~Corneille Bazile, La Terreur iVoire & la Guadeloupe, Pointe-~-Pitre, 1925, p. 10. 496 (Information apportée par Jean Sahaï qui répondait à mon interrogation concernant la date de la première édition du livre de Corneille Bazile.

Tony Mardaye

mercredi 30 mai 2007

Césaire, historien des disparus

Une rencontre d’hommage fraternel se déroulait il y a quelques jours à l’initiative des associations Espaces Marx, Survie et Biens publics.

Nègre je suis, nègre je resterai, par Aimé Césaire et Françoise Vergès, Éditions Albin Michel, décembre 2005, 152 pages, 14 euros.

En ces temps quelque peu empuantis par les envolées pseudo-lyriques des partisans de la loi sur les « bienfaits » de la colonisation française, cette publication d’entretiens d’Aimé Césaire avec l’historienne Françoise Vergès s’apparente à une bouffée d’oxygène. Soulignant qu’Aimé Césaire fut, en 1955, l’auteur du Discours sur le colonialisme, Françoise Vergès invite à « une lecture ni nostalgique ni idolâtre de son oeuvre, mais une lecture restituant une voix qui, dans toutes ses contradictions, témoigne de son siècle, celui de la fin des empires coloniaux et des questions qu’elle pose, l’égalité, l’interculturalité, l’écriture de l’histoire des anonymes, des disparus du monde non européen ». Dès sa première oeuvre, sans doute la plus célèbre, Cahier d’un retour au pays natal, l’écrivain avait ainsi défini son ambition littéraire : être « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ».

Entre le poète martiniquais et l’universitaire réunionnaise, le thème de l’esclavage est tout naturellement récurrent (comme les Antilles, la Réunion est née de la traite négrière, prolongée, après l’abolition de l’esclavage, par « l’engagisme », en clair le recrutement d’une main-d’oeuvre elle aussi taillable et corvéable à volonté, mais cette fois originaire du sud de l’Inde, du sud-est asiatique ou de la Chine). Avec ce constat : célébrée à grands sons de trompe, la commémoration de l’abolition s’est faite dans de telles conditions qu’elle en arrive parfois à occulter la réalité même de l’esclavage comme système économique, social et culturel. En caricaturant quelque peu, on pourrait dire que l’abolition devient la preuve des « bienfaits » du colonialisme, au point que rappeler que l’esclavage constitua sa première phase historique (la plus longue en durée), sa motivation originelle, prendrait coloration mesquine. Et ne parlons pas du fait qu’en 1848, ce sont les maîtres qui reçoivent une compensation pour leur « perte » ; les affranchis, eux, demeurent des colonisés, auxquels on demandera désormais de manifester leur reconnaissance envers une métropole revêtue soudainement des apparences de l’émancipation.

Bref, lorsque la torture s’interrompt, le bourreau attend de sa victime qu’elle dise merci et lui demeure dévouée... Françoise Vergès : « La colonie en tant que telle est constitutive de la nation française, elle n’en est pas un surcroît ou son ailleurs déraisonnable. Le colonial a trop longtemps été compris comme l’exception alors qu’en réalité il modèle le corps même de la République... »

Jean Chatain

[www.humanite.presse.fr]

Aimé Césaire et ma génération


Marchands d'esclaves : De la traite à l'abolition
De Julia Ferloni, Aimé Césaire, Jean Loiseau
Editeur : Editions de Conti
Parution le : 2005-01-01

J'appartiens à cette génération d'Africains qui a connu le travail forcé sur les routes, le recrutement des tirailleurs dans les villages, pour l'armée coloniale. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la même génération s'est retrouvée à l'école primaire où on lui demandait de chanter à la gloire de la France : «Maréchal nous voilà !» Il fallait, à cause du choix politique français de l'époque, éviter de prononcer le nom du général De Gaulle. On exigeait de dénoncer les parents qui avaient commis l'imprudence de se rendre en Gambie, colonie anglaise considérée comme une alliée des ennemis.
Un peu plus tard, les mêmes écoliers africains reçurent l'ordre de déchirer toutes les photos du Maréchal Pétain, ancien chef de l'Etat devenu un traître aux yeux du nouveau régime français. Sa devise "Travail - Famille - Patrie" fut interdite et remplacée par celle du pouvoir qui venait de s'installer : "Un seul combat pour une seule patrie". "La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre". Ainsi donc nous appartenions à une jeunesse mal assise, ballottée au gré des humeurs de la France que nous appelions la Métropole pour l'opposer aux colonies.

La situation de rabaissement de l'homme était un sort commun qui ne se limitait pas aux villages de la brousse. Je me souviendrai toujours de ces matins de décembre, lorsque, transis de froid, nous attendions l'ouverture du portail de notre école à la rue de Thiong. Nos yeux d'enfants restaient fixés sur la longue file des prisonniers enchaînés, escortés par des gardes. Elle passait devant nous, pour se rendre au tribunal. Elle traversait tous ces quartiers populeux de Rebeuss, avant d'arriver au bâtiment abritant le ministère actuel des Affaires étrangères. C'était alors le Palais de justice. Notre génération a vécu la dure grève des cheminots à travers les soucis de parents d'alliés, ou de simples voisins ou connaissances. Sembène, le romancier bien connu, a fixé l'événement dans les Bouts de Bois de Dieu. Nous avons été témoins de la résistance, de la bravoure, de l'esprit de sacrifice des femmes de cheminots.

Petit à petit, abordant les études supérieures et secondaires, ma génération a pris conscience de la situation faite à l'Afrique. Certains évènements majeurs allaient s'incruster dans l'esprit des gens et aider à façonner les comportements. On apprit que deux poèmes de Fodéba Keïta étaient interdits par les autorités coloniales, sous peine d'arrestation. Il s'agissait de Minuit et Aube Africaine que l'écrivain guinéen avait fait graver sur un disque. Les militants politiques prenaient le risque de les écouter dans le secret de salons bien fermés. J'appartiens à la génération du Rassemblement démocratique africain dont la création a impulsé le mouvement de libération dans les colonies françaises. Nous avons eu le privilège d'assister aux meetings des syndicalistes les plus radicaux de la Cgt à la place de Mbott, au champ de courses. Nous avons eu la chance de voir défiler chez Joseph Corréa, un grand militant du Rda, à la rue Escarfait, tous les leaders de la lutte anticoloniale. L'on nous montrait les Gabriel d'Arboussier, Djibo Bakary, James Benoît, Abdoulaye Guèye Cabri, As Koum, Doudou Guèye, Thierno Bâ, Amadou Ndéné Ndaw, Doudou Soumaré, Houphouët, Ouezzin, Mamadou Konaté. Nous ne pouvions retenir tous les noms. Mais malgré notre jeune âge, nous avions compris que l'Afrique occidentale, équatoriale et même les Antilles se retrouvaient dans les réunions ou les rencontres tenues chez Joseph Corréa.

Le centre Daniel Brothier venait d'ouvrir ses portes et donnait l'occasion aux Africains, lors de conférences et de débats, de dire tout haut ce que tout le monde murmurait. Une génération à la croisée des chemins et des destins. Période de bouillonnement intellectuel et politique. Multitude de journaux. Combat anticolonial. Participation de syndicalistes et agitateurs communistes français.

C'est à ce moment précis d'une jeunesse qui se cherche, hésitant entre le flou et l'excès que j'ai rencontré l'œuvre d'Aimé Césaire. Ce fut d'abord à travers la lecture de l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Léopold S. Senghor en 1948. Il faut tout de suite avouer que je n'avais pas saisi le sens des mots, encore moins l'importance du message. Plus tard, je donnerai raison à Senghor lorsqu'il affirme que, dans le domaine de l'Art, il s'agit moins de comprendre que de saisir, d'embrasser, de frémir, de se laisser séduire !

D'emblée, les extraits du Cahier d'un retour au pays natal entrèrent dans ma complicité. La nudité de l'Afrique, le manque de civilisation et de culture, dont le colonialisme nous accusait, devenait sous la plume d'Aimé Césaire une espèce de revendication, de fierté. Depuis lors, j'ai presque lu toute l'œuvre du poète antillais.

Insister sur cette sorte de survol des événements politico-syndicaux qui ont marqué notre adolescence, c'est également souligner l'importance du rôle joué par l'œuvre de Césaire dans la formation des gens de ma génération. Ce fut au Centre Daniel Brothier, lors des conférences organisées à l'époque, que nous avons vibré en entendant la poésie de Césaire.

Un certain Traoré dont nous n'avons même pas retenu le prénom, était très célèbre en milieu étudiant et élève, avec sa femme Française communiste et professeur d'anglais. Il avait l'art de perturber les conférences. Pas pour dire n'importe quoi, encore moins jouer au savant. Mais en pleine période coloniale, quand Traoré intervenait, ses phrases suscitaient l'adhésion des colonisés et la réprobation des colons. Il constituait un véritable cauchemar pour certains conférenciers africains qui n'osaient pas s'attaquer à la politique coloniale de la France. Arborant son nœud papillon tout rouge, Traoré concluait ses interventions par des vers tirés du Cahier d'un retour au pays natal. Un véritable récital. Pour les jeunes élèves et étudiants que nous étions, des colonisés aspirant à la liberté, dans cette ambiance de meetings politiques, de grèves et d'arrestations qui sévissait en Afrique, avec l'écho des fusillades de Dimbokoro, de Seguela, la marche des femmes à Grand Bassam, les vers de Césaire dits par Traoré provoquaient un effet indescriptible. Il y avait une nette différence entre lire les poèmes dans l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache et avoir la chance d'entendre les phrases de Césaire tomber de la bouche de Traoré. Cela d'autant plus qu'il commençait toujours par une attaque contre le colonialisme ou une dénonciation de l'attitude du gouverneur général de l'Afrique occidentale française.

La thèse de Liliane Kesteloot en 1961 constitue une étape importante dans notre connaissance de l'œuvre de Césaire. L'étude qu'elle consacre au poète antillais dans la collection "Poètes d'Aujourd'hui chez Seshers", demeure la pierre angulaire dans la compréhenssion des écrits de Césaire.

En peu de mots, ce que toute une génération ruminait, faisait surface. Le commerce triangulaire du temps de l'esclavage, les exactions coloniales, les guerres de 1914-18, 1939-45, les humiliations, l' ypocrisie, le racisme déguisé, l'ingratitude, le dénigrement érigé en système de gouvernement. Pour les intellectuels africains, Césaire reste le porte-parole de tous les opprimés à cause de la justesse de sa parole, le Discours sur le colonialisme n'est pas seulement un cri du cœur. Il ne se limite pas au symbole de la révolte et du dégoût devant la bêtise et l'injustice. C'est surtout une étude méthodique des rouages de la colonisation. Lettre à Maurice Thorez a eu un écho extraordinaire en milieu étudiant après les événements de Budapest. Il faut dire qu'à l'époque, le marxisme était la seule référence. Sans avoir assimilé la philosophie de Marx, la plupart des intellectuels des années 50-60 ont avoué leur dû à l'auteur du Capital. Pour certains, l'Union soviétique qui symbolisait la perfection, ne pouvait faire d'erreur. Alors quel déchirement. Ainsi Césaire, poète antillais vénéré pour son attitude anticoloniale, mais aussi pour son militantisme dans les rangs du Parti communiste français. Le parti des ouvriers et des opprimés qui s'est opposé aux guerres coloniales menées par la France en Indochine, au Maroc, en Tunisie à Madagascar, en Algérie. Le parti des insoumis, ces soldats qui refusèrent de participer à ces guerres. Le parti de la Résistance qui compte le plus grand nombre de fusillés par la Gestapo et les Ss Allemands. Comment Aimé Césaire pouvait-il envoyer sa lettre de démission à Maurice Thorez, le secrétaire général de ce parti ? Les étudiants africains les plus radicaux ne comprirent pas.

Plus tard, l'histoire donnera raison à Aimé Césaire. Il a compris assez tôt qu'on ne peut pas réaliser le rêve de l'humanité en écrasant la justice. Son ouvrage politique est aussi une leçon pour ma génération. Sans trahir sa pensée ni son style, il a choisi de dire son désaccord pour être en paix avec sa conscience pour mieux se sentir libre de contribuer son combat de toujours. Aider ses semblables à garder confiance en eux pour se rendre maîtres de leur destin. Il n'est pas exagéré de dire que l'Afrique reste le centre de gravité de ce poète antillais. Une Afrique perçue comme un continent qui mériterait d'avoir un sort différent de celui qui le ronge présentement. Et cela, c'est le théâtre de Césaire qui va le montrer. L'écrivain choisit le chemin de l'art dramatique pour mieux atteindre son peuple et traduire ses aspirations. C'est la première fois qu'on a réussi l'explication du vocabulaire des images et des symboles de l'univers césarien. Naturellement, cela ouvrira la voie aux travaux de Zadi Zaourou et à beaucoup d'autres publiés en français et en anglais. L'œuvre de Césaire va accompagner la maturation de la prise de conscience politique de toute une génération. Bien qu'il ait fait de l'esclavage, de l'asservissement, de l'exploitation, de la colonisation le sujet majeur de ses préoccupations aussi bien dans le Cahier d'un retour au pays natal que dans ce qui suivra, Aimé Césaire n'en demeure pas moins un humaniste. Il s'est toujours refusé à s'identifier à une race pour condamner tous ceux qui ne lui ressemblaient pas. Pour lui, la défense des Africains, des Nègres, la revendication pour leur dignité, tout ceci n'est qu'une étape sur le chemin de l'être humain. Ce qui intéresse Césaire, c'est de réconcilier l'homme avec lui-même. Qu'il perde un peu ce qu'il y a de bestial, de dictatorial en lui. Qu'il découvre que celui d'en face n'est forcément pas un ennemi.

Cependant, Césaire ne se fait pas d'illusion. Il n'est pas celui qui tend l'autre joue. Il ne suffit pas de pardonner à l'autre pour qu'il change, accepte notre point de vue et travaille à reconstruire un monde de compréhension réciproque. La violence révolutionnaire est parfois inévitable. Et les chiens se taisaient a fourni des extraits pour les récitals organisés par les étudiants africains lors des Nuits d'Afrique sous l'égide de la Feanf (Fédération des étudiants d'Afrique noire en France), Ie personnage du rebelle restait fascinant pour ces jeunes.

A côté de son essai, Toussaint l'Ouverture, consacré au grand Nègre d'Haïti, Césaire a contribué à «réveiller» ma génération par deux publications : Discours sur le colonialisme et Lettre à Maurice Thorez. Je connais des gens de ma génération capables de réciter des passages entiers tirés du Discours sur le colonialisme. A part Le sang de Bangdoeng, publié par un groupe d'étudiants africains, sous l'égide de la Feanf, publication interdite à l'époque par les autorités françaises, le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire constitue la Parole la plus importante dans le combat pour l'indépendance. Il n'y a que Nations Nèqres et Culture de Cheikh Anta Diop et peut-être les Damnés de la terre de Fanon qui ont eu autant d'écho en milieu intellectuel.

Dans un style dense, élégant et percutant, Césaire venait de dire son fait au colonialisme. Les thèmes abordés soulignent l'importance que l'auteur accorde à la libération de l'homme noir. Dans le Roi Christophe, il peint une figure de légende, de grandeur, d'honneur. Cependant, il ne s'agit pas d'encenser ce personnage de héros du peuple haïtien. Césaire veut surtout insister sur ses limites, sa mégalomanie, son népotisme, son goût exagéré du pouvoir. La pièce de Césaire prend prétexte de l'échec de Christophe de ses trébuchements, ses manquements pour lancer un "cri d'alarme" en direction des régimes africains modernes. Après l'indépendance, l'enthousiasme populaire a porté au pouvoir des gens auréolés d'un passé de résistants anticolonialistes. Hélas, ils se sont retrouvés avec toutes les tares de Christophe. Césaire voudrait peut être que son œuvre serve de balise, une sorte de phare pour dire "attention" aux dirigeants africains.

La mort de Patrice Lumumba, cet espoir assassiné au Congo, donne l'occasion à Césaire de redire son amour pour le continent et sa tristesse devant tant de gâchis. Jusqu'à quand la trahison interne venant de nos propres frères, alliés aux ennemis de l'Afrique, continuera t-elle à se nourrir de nos cadavres ?, semble se demander le poète antillais. La Tempête inspirée du théâtre de Shakespeare, traitant des relations entre le maître et l'esclave, ou, le colonisateur et le colonisé, ne vise pas autre chose.

Comme on le voit, dans toutes ses œuvres, quel qu'en soit le genre, Aimé Césaire reste égal à lui-même. Un écrivain qui sait que la notion de l'art pour l'art est inconnu dans sa culture.

Pourtant, Aimé Césaire demeure le plus grand poète de langue française vivant. Ceci est également un exemple pour ma génération. Aimé Césaire nous montre que son écriture engagée ne saurait se réduire en une affiche alignant les maux du peuple noir, ni une litanie de récriminations contre le Blanc. Il s'agit avant tout d'une œuvre de beauté, une maîtrise du vocabulaire où les mots sont tissés comme les fils d'un pagne Manjak. L'autre leçon essentielle que ma génération retient de Césaire, c'est que la haine ne bâtit rien de durable et qu'il est indigne d'un être humain de haïr son prochain. Libérer le Noir, libérer le colonisé, c'est en même temps libérer le Blanc et tous les frères. Car tant qu'il y a sur terre un être humain écrasé, à cause de ses opinions, de ses croyances, de sa race, aucun homme n'est libre, telle se résume la pensée de Césaire qui comme il le dit dans un poème :

Hors du ceste

il tend la main à toutes les

Mains fraternelles du monde

Blanches

Brunes

Jaunes

A toutes les mains blessées du monde.

Aimé Césaire, ce grand tambourinaire, dont le rythme et les images ont, comme une coulée de lave, façonné nos consciences. Prince des troubadours du siècle, initié au secret de la magie du mot qui bouleverse, soulève et pousse vers le combat contre l'injustice et l'opprobre.

Cheikh Aliou NDAO Dakar, Décembre 2005


[www.walf.sn]

Pour Anicia

  Avec bien plus de courage qu’humainement possible  Bien plus d’entêtement de fougue et de foi Qu’humainement supportables  Avec bien plus ...