jeudi 5 mai 2011

POÈME AUX POÈTES ET ROMANCIERS HAITIENS

photo : Frédéric Gircour

« … Il est certain que les livres dont les antillais sont nourris ont été écrits dans d'autres pays et pour d'autres lecteurs. Progressivement, les antillais « de couleur » renient leur race, leur corps, leurs passions fondamentales et particulières, leur façon spécifique de réagir à l'amour et à la mort et arrivent à vivre dans un domaine irréel déterminé par les idées abstraites et l'idéal d'un autre peuple. Tragique histoire de l'homme qui ne peut pas être lui-même, qui en a peur, honte. Le colon, d'ailleurs, lui reproche essentiellement de se laisser aller au génie de sa joie, de sa danse, de sa musique, de son imagination... » 

René MÉNIL in «  TRACEES »
Editions Robert LAFFONT-1981

A vouloir obstinément faire entendre nos cris
À crever les tympans des ouïes étrangères
En un langage qui n'est autre que d'emprunt
Les voix des poètes se sont tues
Métamorphosées en langue du dehors
Langue autre
Langue de l'autre exogène
Langue ministre d'étranges affaires étrangères pernicieuses
Paroles véhiculaires
Tandis que les voix des sans grades
Des sans noms
Résonnent de sonorités créoles
Véhiculées par une langue magique
Forgée aux sons et frappes vernaculaires de tambour Assotor
Consciente d'un espace, d'un pays où l'on paye les soutanes
En contrepartie d'obtention du « savoir »

Avant le grand départ
D'Exil au pays du siècle des lumières éteintes
Soufflées par les vents de liberté et vérité
D'exil vers les terres froides au nord du continent nouveau
Ou encore
Aberrant vers les pays au nord de l'Équateur
Francophones
Toujours et encore la sempiternelle soif de reconnaissance
De Soi
Par l'Autre
En une attitude d'attirance répulsive
Face à celui
A qui il nous faut encore prouver notre appropriation de sa langue
Pour mieux rêver de revêtir l'habit vert offert avec condescendance

Il paraît
Que près de quatre vingt cinq pour cent de la population
Ne sait
Ni lire
Ni écrire
Pour qui, pour quoi alors divulguer des écrits
Si ce n'est, pour les plus sincères,
Que dans une tentative d'exorcisme de soi
Même si le chemin emprunté n'est pas celui de la voix du pays

Syndrome de l'anonymat
À tout prix exister
Vouloir être autre qu'un quelconque et vulgaire numéro de code-barre

Certains pourtant
Avec pour toute arme une palette d'arc-en-ciel
Des encres de charbon et des plumes d'oiseaux
Au risque de leur vie s'en sont allés
Défier les rayons du Saint Soleil
Et embrasser les ombres dansantes de la nuit
À poser sur une toile immaculée

« Dézafi  kayé
   Kô mizik frapé
   Nap chèché sou ki pié pou nou dansé »  (*)

Les affres du défi
Le corps frappé de musique
A nous, toujours en instable équilibre,
 De chercher et savoir sur quel pied danser

Danser !
Danser !
Damer la terre dansée sous les pieds nus synchrones
Aux empreintes têtues de « vèvès » incrustés dans la chair même du temps
Coeur de Zili
Crosse de Lègba
Haut de forme de Baron-Samedi
Les traces sinueuses de Damballa-Wédo
En parfaite symbiose homophone des jumeaux Marassa
Plantes et herbes miraculeuses aux mains du vieux compère Zaka
Agwé-Taroyo hissant la voile rouge en signe de pèche miraculeuse
À rassasier les ventres vides
Ogou-Féray forgeron de flèches-vérité
Bossou trois-cornes tirant dans un ahan le soc traceur de sillons
Grande Brigitte en goguette, pleine comme une outre de clairin
Jupon virevoltant cul par dessus tête

Et les chevaux du devant-jour au grand galop
Montés par les loas espiègles, délaissant leurs montures d'un soir
S'affalent inconscients, hors de transe
Dans les bras maternels des mambos attentives...

(*) Vers de FRANKÉTIENNE, poète haïtien, du recueil de poèmes :  « DÉZAFI »

Alain Phoébé CAPRICE

8/11/2010

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